L'ATELIER NATIONAL
Jamais peut-être un fait de ce genre ne s'était présenté, et surtout avec de telles proportions. Avant nons on ne s'était point avisé de confondre l'aumône avec le travail, le travail avec l'aumôpe. Personne n'aurait songé à couvrir l'aumône des apparences d'un travail sans efficacité. Vis-à-vis de quelques misères individuelles, cette façon de cacher la main qui donne peut laisser quelqiie illusion à celui qui reçoit; mais des secours que le Trésor public accorde à une armée entière, à cent mille hommes enrégimentés', ne sont pas de nature à laisser planer le moindre doute sur l'opinion que l'on doit s'en former.
Plus d'une fois j'avais entendu parler de ces ateliers nationaux sur lesquels Oscar débitait de singulières histoires. A l'entendre, l'une de ces brigades renfermait la fleur delà société de Paris, cinq sculpteurs, douze peintres, dont trois grands prix de Rome^ puis une multitude d'écrivains en disponibilité. L'ouragan de février avait surpris ces douces colombes de l'art dans un moment de désarroi, et à celle heure fatale où la patience des fournisseurs est arrivée au dernier degré. La décadence du crédit public n'avait guère relevé le leur, et, faute de pouvoir trouver une côlclc*Ue sur les estompes de l'avenir, il avait fallu recevoir la brouette et la pelle d'honneur des mains augustes de la patrie. Du reste, à entendre Oscar, l'industrie du terrassement s'était fort ennoblie au service de l'État. Elle n'engendrait ni callosité ni courl)atures. Un sculpteur de ses amis, artiste plein de conscience, avait fixé sa tâche à vingt-cinq cailloux par jour. Le lundi il les transportait de droite à gauche le mardi de gauche à droite, en les ménageant comme un trésor. Déjà, dans ce manège alternatif, les vingt-cinq cailloux lui avaient rapporté soixante-quinze francs, trois francs parcaillou. Avec du temps et du soin, il espérait les élever au chiffre d'un napoléon la pièce. Que l'institution se prolongeât, et ils vaudraient leuipesant d'or. Telle était l'une des historiettes (\ue débitait
Oscar, et qui perdent un peu de leur prix à ne point passer par sa bouche.
J'étais bien aise de m'assurer si ce récit ne péchait pas par l'abus de la couleur. Au moins portait-il sur une exception; je le supposais. Par un beau jour et après avoir frappé vainement, une fois encore, à la porte du ministre, je me dirigeai, en compagnie du peintre, vers le siège des ateliers nationaux. L'administration occupait le parc et les pavillons de Monceaux. Dans le manège s'opéraient les embrigadements; un certificat des maires suffisait pour en assurer l'eflet. Une fois inscrit, chaque ouvrier recevait quarante sous pour une journée active, vingt sous pour une journée sans emploi, et cela de manière à ce qu'il touchât toujours, occupé ou non, huit francs par semaine. C'était un minimum qui semblait atteindre ce double but de pourvoir aux besoins stricts d'une famille et d'éclaircir, au premier réveil de l'industrie, les cadres du paupérisme officiel.
Au moment où nous arrivâmes à l'entrée du parc, des ouvriers en assiégeaient les portes. L'aspect des groupes était tumultueux, et quelques élèves des Écoles essayaient en vain de les dissiper ou de les réduire. Les mutins demandaient à voir le directeur; ils voulaient l'interroger sur la marche du gouvernement, et sur un arrêté disciplinaire qui les concernait. Peut-être eussent-ils fait bon marché du premier grief si on leur eût donné sati^faction sur l'autre. Mais l'arrêté devait être maintenu, et dès lors ils se répandaient en reproches vis-à-vis de l'autorité. Des orateurs haranguaient les groupes, pendant que çà et là des propos s'échangeaient :
— Eh i)i9n ! Comtois, disait un ouvrier vif et futé, te voilà payé, mon garçon. On l'en a donné pour ton argent. Aussi tu es toujours pressé. Tu as peur que le sol ne l'échappe. Quelle diable d'idée as-tu eue de te rallierau gouvernement?
— Que veux-tu, Percheron? répliquait une sorte de colosse, il faut bien être avec quelqu'un.
— Sans doute. Comtois; mais on ne se jette pas à la tête des gens! On y met delà dignité ! On fait ses conditions! Faut pas être dupe, uioii fils.
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— J'en conviens, Percheron.
— En février, sais-tu au vrai quelle était la position? le
SlMS-lU ?
— Ma fine, non !
— A deux de, jeu, Conatois, ni plus ni moins. Ceux du provisoire et nous du peuple, ça se balançait. Alors ils nous ont fait des propositions.
— Vrai ?
— C'est comme je le le dis ; j'étais de raffaire. Us nous ont dit, à nous du peuple : Nous vous offrons ceci, ceci et ça ; soyez avec nous. Les autres voulaient accepter tout de suite; mais moi, j'ai repondu net : On ne m'aura pas à si bon marché; je demande quarante-hnit heures pour réfldcliir !
— Et puis?
— C'cit tombé dans l'eau, Comtois. J'étais bien décidé, pourtant ! j'avais réfléchi à mon affaire. Je devais aller leur dire : Vous me donnerez encore ceci, ceci et ça; autrement, bonsoir! je démolis tout. Une fois, deux fois, ça vous va-t-il? Jasez alors!
— Ah! très-bien! Et de quoi a-t-il retourné?
— Je n'ai pu les rejoindre. Comtois ! Absents par congé depuis ce moment. Et pourtant ils sont encore à l'Hôtel de ville. 11 faut que quelqu'un nousait vendus. Par exemple, des faciles comme toi.
— Tu veux rire. Percheron !
— Oui, Comtois, oui; il y en a des cent et des mille qui se laissent pincer pour un mot. Oui, je le répète avec douleur, si nous n'avons pas un meilleur gouvernement, c'est de ta faute. Quel gàte-métier tu me fais ! A preuve, voyons, est-ce (jue tu bouges seulement ? Voici une heure que nous nous épuisons à cette porte, as-tu seulement crié une seule fois : Le directeur !
— Le directeur!
— A la bonne heure ! et encore c'est mou, ça n'a pas de corps, pas de nerf. Une carrure comme toi, ça devrait pousser (lessoupirs à faire crouler les murailles. Le directeur! conmicau théâtre, voyons! Dis-moi ça un peu solidement: Le directeur!
— Le directeur ! le directeur ! s'écria le colosse en donnant à ses poumons tout le jeu dont ils étaient susceptibles.
— C'est mieux, Comtois ; mais tu te retiens encore, tu laisses r!u son en dedans. Voyons, encliorus: une, deux, trois: le directeur !
— Le directeur!
— Bravo ! un vrai plain-chant ! Ah çà, mais il tarde bien à venir, ce directeur ! On voit assez que c'est une âme damnée de ces aristos du provisoire. Écoute, Comtois, et reliens bien ce que je vais te dire. Avant qu'il soit huit jours il sera question d'une danse peu autorisée par les lois. Tu es de la chose, on a besoin de gens carrés. Tu enfonceras les portes ; mais cette fois, c'est moi qui règle la casse, entends-tu ?
Au moment où le Percheron achevait ces mots, le désordre était arrivé à son comble. Les sommations faites au directeur avaient pris un caractère de plus en plus véhément. 11 était accoutumé à ces scènes; il ne s'en troubla point, et continua sa promenade dans le parc, le long d'un bassin où voguaient deux beaux cygnes. Pour l'arracher à ce loisir champêtre, il fallut que le péril devînt plus pressant. Poussé par ses amis, le Comtois avait consenti à faire l'essai de ses forces contre les clôtures, et au premier choc elles avaient cédé. Menacé d'un envahissement, le directeur se résigna à l'entrevue; il alla au-devant des ouvriers. Sa présence ramena un peu de calme dans les groupes ; les violences cessèrent, le calme se rétablit :
— Qu'est-ce donc, citoyens? dit-il d'une voix forte et assurée^ et que demandez-vous ?
Ces mots furent le signal d'un nouvel orage. 11 s'agissait d'exposer des griefs qui n'avaient rien de précis, et dont l'expression variait d'une bouche à l'autre. Vingt voix s'élevèrent, chacune avec un thème différent, A peine quelques vœux distincts se dégageaient-ils du sein de ces clameurs con« fuses :
— Le gouvernement nous trahit ! — A bas le règlement ! — On nous fait du tort sur la paye ! — Le brigadier est un aristo ! — Du travail ! — Du travail ! Nous voulons du travail !
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Ce dernier cri paraissait dominant, et ce fut le seul au(juel le directeur s'arrêta. Il se refusait au débat, et sur la politique et sur les personnalités; il entendait ne pas sortir de ses attributions ;
— Du travail, mes amis? leur dit-il au milieu du tumulte; vous savez que nous vous en donnons autant qu'il dépend de nous. Est-ce votre jour?
— Du travail ! du travail ! s'écria la multitude désormais unanime.
Pour comprendre la valeur de cette réclamation, il faut savoir que le nombre des bras à employer excédait de beaucoup l'emploi qu'on en pouvait faire et les sommes dont on disi^osait. Soixante mille ouvriers étaient embrigadés; plus tard, ce chiflVe devait arriver à cent vingt mille : c'était une armée, moins la discipline et l'esprit de corps. Or, sur ce nombre, quinze mille à peine pouvaient être employés. Force était donc d'établir le travail par relais, et d'y appeler les ouvriers à tour de rôle. De là des mécontentements et des jalousies. La journée occupée rendait deux fois autant que la journée oisive ; l'une laissait l'illusion d'un salaire, l'autre était une aumône sans déguisement. Quoi de pins naturel, dès lors, que ce désir tumultueux d'obtenir la meilleure des deux positions, celle où il y avait à la fois plus d'honneur et plus de proût? De son côté, le directeur ne pouvait excéder les limites de ses allocations. 11 résista donc de son mieux.
— Est-ce votre jour? répétait- il.
— Du travail ! du travail! s'écriait la foule dans une exaltation toujours croissante.
Des clameurs aux sévices il n'y avait qu'un pas, et en temps de révolution ce pas est vite franchi ; aussi fallut-il transiger. Le directeur promit dé l'ouvrage :
— Vous irez aux terrassements du Champ de Mars, dit-il.
— Merci ! on en sort ! répondit la foule.
— Alors vous passerez aux chantiers d'Asnières, reprit le directeur; on y fait du caillou.
— Plus souvent! ça gâte la main! s'écria la foule. Pas de caillou !
— Aimez-vous mieux la plaine de Sainl-Manr? ajoiilale directeur. Vous y planterez des pommes de terre de printemps; la patrie vous en décrète la récolte.
— Un beau venez-y voir! dit la foule avec dédain. De la pomme de terre ! Une infirme !
Les esprits étaient mal disposés; ils le sont toujours dans une masse nombreuse. Quelques mécontents y donnent le ton et suffisent pour entraîner les autres. Ne pouvant vaincre l'obstacle, le directeur l'éluda par un moyen dont il avait reconnu l'efficacité.
— Nommez des délégués, dit-il, je m'entendrai avec eux. Et il se relira, laissant à la foule cette sorte d'ultimatum.
Les ouvriers parurent s'en accommoder. Rien ne leur plaît autant que l'exercice d'un droit, si humble qu'en soit la sphère. Élire et déléguer, ainsi se passait leur vie. L'oisiveté aiguisait ce goût; c'était une façon de charmer leurs loisirs. Ils choisirent donc des fondés de pouvoir, qui furent admis dans le parc, tandis que la foule altendait au dehors l'issue de cette négociation. Malgré ses intrigues, le Percheron n'avait pu parvenir à l'honneur de représenter ses camarades : c'est le Comtois qui l'emportait sur lui :
— Bon ! se dit le vaincu avec un sentiment d'humeur, nous voilà encore vendus.
Cet intermède me donna le temps d'étudier le caractère Je la réunion et d'en juger le personnel. Je m'étais rapproché d'un groupe où le Percheron pérorait avec chaleur. Une vingtaine d'ouvriers l'entouraient, les uns pour l'appuyer, les autres pour le combattre. Parmi ces derniers se faisait remarquer un homme dont les membres délicats juraient avec le métier pénible auquel il était condamné. C'est lui surtout qui tenait tête au Percheron :
— 11 est comme ça, le bijoutier, dit celui-ci; c'est un génie qu'il se donne. Aristocrate fini!
— Et à raison de quoi, s'il te plaît?
— Parce que tu trouves que !e métier que nous faisons n'est pas le plus beau des métiers. Au service de la patrie ! quoi de plus honorable pourtant?
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— Mais encore faudrait-il, mon camarade, que ce fût un service sérieux.
— Comment, pas se'rieux? le mot est joli ! Quoi ! bijoutier, la patrie te remet, au lever de l'aurore, une pioche, une brouette et un râteau, puis elle te dit avec politesse : Voilà ! et tu ne trouves pas cela sérieux ! Mais, malheiireux, sers-t'en donc, de tes instruments, si tu en as le goût. Pioche, bêche, abîme-toi d'exercice : est-ce que la patrie y trouvera quelque chose à reprendre?
— Avec ces manivelles ! dit l'ouvrier en montrant des mains fluettes. Comment veux-tu que la pioche et moi nous nous entendions? Quand je me serai abruti les doigts à remuer de la terre, est-ce que je pourrai manier plus tard l'ébauchoir et le poinçon?
— Je t'arrête, collègue! L'argument est vieux, mais il a du prix. Tu ne veux pas compromettre tes organes: tu veux te ménager pour le bijou ; tu n'éprouves pas le besoin de t'abîmer à tout jamais. C'est bien, je comprends ce scrupule. Mais tu as tort d'accuser la patrie; elle n'exige pas ta détérioration, pas le moins du monde, entends-tu?
— Cependant...
— La patrie te dit : Voici des outils ; mais elle n'impose rien pour la manière de s'en servir. Tu égralignes le sol ou tu le bouleverses, peu importe : elle n'est pas à cela près. Et tu voudrais qu'elle eût conçu l'infernale pensée de t'enlever au bijou! Allons donc! elle est bien trop bonne mère pour cela.
— Puisqu'elle nous paye. Percheron.
— Elle nous paye pour satisfaire son grand cœur, voil, tout. C'est son bonheur, sa joie, que de nous prodiguer Sf trésors.
— Oui; mais crois-tu. Percheron, que cela puisse durer ainsi? Toujours tirer du sac et n'y rien mettre, c'est grave.
— Qu'est-ce que ça te fait?
— Ça me fait, ça me fait que je ne m'y habitue pas. L'idée m'en révolte. Ne pas donner en proportion de ce qu'on reçoit ne pas faire un travail de conscience !
— Tu es bien bijoutier !
* — Je suis ce que je suis; c'est tout de même im tourment pour moi. Et quand je tends la main pour recevoir une paye que je n'ai pas gagnée, il m'en monte des rougeurs au front. Cet argent m'humilie, il me brûle les do^ts.
— L'argent de la patrie? Est-il bijoutier!
— Tu as beau te moquer, Percheron, c'est comme ça. Quand l'ouvrier a fait de bon ouvrage, il est en paix avec luimême : il touche un salaire avec orgueil ; il sent qu'il a accompli sa tâche, son devoir. Ce que le patron lui donne du produit de sa journée est moins que ce que lui-même en retirera. C'est l'ouvrier qui a le beau rôle ; c'est lui qui est le grand, le généreux. Il procure plus de profit qu'il n'en retient : il crée quelque chose du moins, il se rend utile ; mais ici, qu'est-ce que nous faisons ?
— Une œuvre d'hommes libres, bijoutier? tu ne vois donc pas?
— Une œuvre de fainéants. Percheron, ne mâchons pas les mots. Crois-le bien, et vous tous, les amis, croyez-le, nous sommes à une mauvaise école. Dieu veuille qu'elle ne gâte pus jusqu'aux meilleurs! On a fait pour nous ce que l'on devait. Nous manquions de pain, on nous en a donné. Mais il ne faut pas se faire illusion : le sacrifice ne peut pas durer longtemps; nous ruinerions le paj-s; nous épuiserions ses ressources.
— Bah ! c'est le riche qui finance, bijoutier.
— Le riche et le pauvre. Percheron^ et le pauvre plus que le riche. H entre plus d'argent dans le Trésor par pièces de vingt sous que par napoléons. C'est le pauvre qui fait le nombre, et c'est le nombre qui produit les gros totaux. Par ainsi, sommes-nous dans une position juste? Notre salaire, tout le monde y concourt^ et tout le monde a droit de savoir à quoi il passe. L'ouvrier de province, qui fait un travail sérieux, vous demandera s'il est équitable de lui faire payer un travail ridicule. Le laboureur qui se tue au sillon trouvera singulier qu'on prélève sur sa sueur de quoi nourrir des gens qui n'ont une pioche que pour la forme! Tous sont en droit
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de dire au gouvernement : — Pourquoi disposez-vous de ce qui nous appartient en faveur de gens qui jouent au club et aubouclioUj et passent leur journée à oublier ce qu'ils savent faire? N'est-ce pas indigne qu'il y ait doux qualités de Français et d'ouvriers? l'ouvrier et le Français de Paris, qui a le (droit de prendre ses côtes en long et à qui la patrie doit la nourriture; l'ouvrier et le Français de province, qui a tout uniment le droit de s'abîmer de besogne pour nourrir et entretenir le Parisien? Vois-tu, Percheron, j'ai beau faire, je ne puis pas expulser celte idée-là.
— Allons! ne voilà-t-il pas que tu tournes à l'émotion? Bijoutier, que tu m'affliges!
— Et dire qu'il y en a parmi nous qui viennent ici en sournois, en faussaires, escamoter le pain du pauvre, qui mangent à deux râteliers, qui n'acceptent pas du travail sitôt qu'ils le peuvent, sitôt qu'on leur en propose, qui se servent de cette aumône pour rançonner le patron et l'empêcher de rouvrir ses ateliers ! Tiens, alors. Percheron, je m'aperçois que nous vivons au milieu de gens qui nianijuent de bon sens et de justice, et je rougis plus vivement encore de me trouver pai'mi eux. Sans compter qu'il s'y est glissé des hommes dont la compagnie n'a rien de flatleur.
— Où as-tu vu une société sans mélange, bijoutier? Faut pas se montrer délicat.
— Quel beau jour. Percheron, que celui où je relrouveiai mon établi, mes outils, mes lingots, mes moules et tout ce qui s'ensuit! C'est là mon rêve, vois-tu?
— Pauvre garçon ! tu aimes mieux servir un particulier que ta patrie! Les goûts sont libres. Fais-toi exploiler, mon fils. L'exploitation de l'homme par l'homme, le tour est connu. Et tu en es là ! Dieu du ciel, comme on s'abrutit quand on travaille dans le bijou !
Le Percheron venait de prononcer sa sentence, lorsqu'un bruit qui se fît vers la porte signala le retour des délégués. L'arrangement était conclu, le pacte signé. On obtenait du travail, c'est-à-dire une journée de quarante sous. Quant à 't Jnrhe, elle était des plus douces ; il s'npis'ail d'une prome-
nade aux environs. Un pépiniériste de Ville-d'Avray devait livrer des ai-bres destinés à repeupler les boulevards. La brigade avait pour mission d^allcr les prendre et les replanter; besogne de bijoutier, comme on voit ! Cependant l'idée eut du succès ; le mouvement plaît toujours aux masses. A peine y eut-il, çà et là, quelques mécontents, et dans le nombre le Percheron.
— Tu nous vendras donc toujours, Comtois? dit-il à son camarade avec un accent de reproche.
— Fallait en finir, répliqua philosophiquement celui-ci. Comme tous les hommes que la nature a doués d'une force
de taureau, le Comtois était l'être le plus tolérant et le plus inofîensif du monde. On pouvait le plaisanter, l'attaquer même; il n'y opposait qu'une puissance d'inertie. C'était fort heureus; car ses poings, mis en mouvement, ne frappaient pas, ils assommaient. Le Percheron brillait moins de ce côté ; mais il avait le cerveau le plus exalté et la plus mauvaise langue de la brigade. Ils représentaient l'un la force et la bonté du peuple, l'autre sa turbulence et sa causticité. Celui-ci formait le parti du mouvement ; celui-là, de la résistance. On écoutait le Percheron avec plus de plaisir; on avait plus de confiance dans le Comtois.
La brigade s'ébranla sous la conduite d'un élève des Écoles. Le ciel était nuageux sans être très-menaçant :
— Si nous les suivions? dis-je à Oscar.
— Je le veux bien, répliqua-t-il; c'est un spectacle qui me va. 11 est si curieux à étudier, ce grand et beau peuple!
Nous pouvions nous mêler à la bande sans y causer d'étonnement. On nous prenait pour des employés de l'administration, et tout au moins pour des chefs de service. Le trajet fut l'apide et animé par des chants joyeux. Aucun ordre ne régnait dans la marche, aucune consigne n'était suivie. C'était un corps de partisans, et non une troupe réglée. Nous traversâmes le bois de Boulogne dans toute sa longueur, et par les hauteurs de Saint-Cloud nous arrivâmes à Yille-d'Avray, à la porte de la pépinière, où les arbustes étaient déjà
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disposes : à la vue de tant d'hommes, le maître du lieu ne put se défendre d'un mouvement de surprise:
— Pourquoi tout ce monde? demanda-l-il.
— Pour vos arbres, répondit le chelde brigade. La paiiie nous charge de les enlever.
— Mais j'avais traité pour le port! Deux charrettes! c'était 1 affaire de quinze francs.
— Nous en procurerons le bénddce à la patrie, citoyen. Voici des gaillards qui valent bien vos chevaux.
— Et les emballages?
— Belle histoire! on les ouvrira. Ici, les enfants, cl à Toeuvre !
Les ouvriers accoururent : en quelques minutes les toiles fuient dépecées et les arhuslcs mis à nu. Le pépiniériste paraissait consterné; il haussait les épaules et levait les yeux au ciel. 11 semblait plaindre, du fond de son âme, ses rejetons de tomber en de toiles mains. 11 allait d'ini ouvrier à l'autre pour raffermir et pétrir les mottes qui adhéraient aux racines cl les préservaient de tout affront. Enfin, quand la brigade, chargée de ce précieux fardeau, se mit en marche pour descendre la côte, il la suivit longtemps de l'œil, et au moment de rentier dans son clos ;
— Mes pauvres acacias ! dit-il.
Cependant nous avancions avec rapidité; une pluie fine commençait à détremper le sol et conseillait de hàler le retour vers Paris. Devant Sèvres, elle redoubla : ou résolut d'y faire une halte et d'y déjeuner. Los arbustes fuient déposés sur la voie publique, et les cabarets se garnirent d'amateurs. Mille cris s'élevaient à la fois; la question du menu soulevait quelques difficultés. Chacun voulait faire prévaloii SCS combinaisons et ses goûts. Les marchands ne savaient à qui entendre. Une clientèle si nombreuse les rassurait mé diocremenl : peut-être doutaient-ils en outre de sa solvabilité. Enfin on s'entendit; l'ouielette et le porc frais prévalurent. Pour les arroser, on eut un petit vin récolté sur les coteaux environnants. C'en fut assez pour mettre les estomacs en liesse et les cœurs en joie.
Oscar et moi, nous étions entrés dans l'établissement le plus distingué du bourg; l'exemple nous avait séduits. Nous eûmes une friture de goujons et des côtelettes, et je ne me souviens pas davoir fait un repas meilleur. L'appétit lui servait d'assaisonnement. Près de nous se trouvait une table entourée d'ouvriers, dont le Percheron était le sommet et le Comtois la base. Comme tribut de voisinage, nous leur fîmes passer quelques bouteilles de vin cacheté. Là-dessus les esprits s'animèrent; on nous porta des toasts pompeux, on nous offrit une candidature aux prochaines élections. Il veut des discours prononcés, et l'on s'y plaignit en termes amers d'un régime qui négligeait les ouvriers. Comme conséquence naturelle, on se promit de le changer à l'occasion la plus prochaine. Chaque convive avait son programme en poche. Le Comtois, qui était un garçon de sens, comprit qu'il était temps d'intervenir :
— Ça ne peut pas se passer sans chanson! dit-il. Le vin cacheté appelle la chanson !
— C'est juste! s'écrièrent les convives.
— Eh bien. Percheron, mon flls, tu l'entends? reprit le colosse. Tu vois que la société fait un appel à les moyens. Allons, serin, en avant ! Pars du poumon gauche.
— Flatteur! Et que veux-tu que je chante. Comtois ?
— Ce que tu voudras, mon garçon. Les Girondins de l'ateliernatio7xal, par exemple; tu y files le son avec succès.
— A la bonne heure, et il commença :
Ain des Girondins.
Autour de vingt canons à douze, France, lu ranges tes enfants.
Allons, allons, qu'on en découse !
D'un gigot aussi tu te fends.
Nounnis par la patrie, C'col le sortie plus beau, le plus digne d'cnvial C'est le so... ortie plus beau. ..au, Le plus digne d'envi. ..ie!
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— Bravo, Percheron ! bien touché, mon fils ! dit le Comtois avec un épanouissement visible.
— Maintenant à vous, les amis! ajouta le chanteur. Un chorus, et soutenu 1
Tous les convives reprirent ensemble le refrain :
Nourris par la patrie, C'est le sort le plus beau, le plus cligne d'envie. C'est le so.-.ort le plus beau ..au, Le plus diffne d'envie !
— Le fait est que la romance a du cachet! juste comme ce vin, dit le colosse en vidant son verre.
L'assemblée partagea cet avis, et le Percheron fut comblé à la ronde. On le pressa de nouveati :
— La Marseillaise du travail! la Marseillaise du travail ! criait-on de tous côtés.
L'ouvrier n'était pas de ces virtuoses qui ont besoin d'être encouragés dans l'exercice de leur art : il s'exécuta sur le champ ;
Air de la Marseillaise.
Allons, enfants de la brouette.
Le jour de pioche est arrivé l
Au premier chant de ralouelte.
Combien de gens sur le pavé !
Entendez-vous hors des barrières
Chanter le môme et le voyou?
Us font à l'envi du caillou,
Afin de combler les ornières.
Aux pioches, citoyens! trimez par bataillons ! Piochons [bis), c'est le moyen d'avoir des picaillons !
— Chorus, les enfants de la lyre!
Piochons, piochons.
C'est le moyen d'avoir dts picaillons I
— Voilà, dit le Percheron en artiste qui a rempli sa tâche.
— Second couplet! second couplet! s'écrièrent les convives.
— Second et dernier, dit le chanteur; il n'y en a que deux.
— A la bonne heure! s'écria rassemblée; mais, alors, avec accompagnement de drapeau! Comme aux Français, Percheron, comme aux Français!
— Tudieu^ quels délicats ! Vous aimez les morceaux de choix, à ce qu'il paraît, mes fils. Allons, c'est bien, on va vous en servir.
11 noua deux serviettes dont il se fit un étendard, et s'en enveloppa d'une manière pittoresque; puis, roulant ses yeux dans les orbites, il se jeta à genoux et prit les airs d'une py- Ihonisse qui a longtemps poié devant son miroir.
— Couplet final, dit-il.
Et il reprit :
Amour sacré de la cantine.
Soutiens-nous au jeu du bouchon;
Fais que tous nos uis de poitrine
Chantent la mère Godichon.
Si le travail est une attrape,
Si le cagne est sur le pavois.
Mes amis, unissons, nos voix
Pour le triomphe de la gouape.
Aux pioches, citoyens! trimez par bataillons l Piochons [bis], c'est le moj'en d'avoir des picaillonsî
— Chorus des chorus, fils d'Apollon !
Piochons! piochons!
C'eslle moyen d'avoir des picaillons I
— En route, maintenant; voici le brigadier qui se hérisse. Respect aux supérieurs !
La séance fut levée, et la bande joyeuse reprit le chemin de Paris. Chacun avait de nouveau chargé son épaule d'un des précieux arbustes destinés au reboisement des boulevards.
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Ces végétaux n'étaient pas, il faut le dire, traites avec tous les égards que leur faiblesse méritait. L'exercice (ju'oii leur faisait subir devait accroître le regret qu'ils éprouvaient d'avoir quitté ta terre natale. De Ville-d'Avray à Sèvres, leur condition avait été tolcrable; mais de Sèvres à Paris, elle empira cruellement. Les vapeurs du vin poussaient les ouvriers à des jeux folâtres qui nuisaient à l'économie de leur fardeau. Ceux-ci cliangeaient leurs arbustes en espadons et les employaient à dos assauts abusifs; ccmx-là, les convertissant en mousquets, en usaient pour un maniement d'armes peu compatible avec leur destination. Toutes ces aménités concouraient au même résultat, celui de dépouiller ces végétaux de leur dernière défense, et de les frapper dans les sources mêmes de la vie.
Une plaisanterie les acheva : ce fut le Percheron qui en eut l'initiative. Se trouvant près de son ami le colosse, il se déchargea sur lui du poids qu'il portait :
— Tiens, Comtois, lui dit-il; tu manques de hst, en voilà. Le robuste ouvrier prit la ciiose gaiement, cl continua sa
route avec un arbuste de plus. L'exemple eut des imitateurs, et bientôt douze ou quinze membres de la bande joyeuse dirent à leur tour :
— Tiens, Comtois.
L'athlète disparut bientôt sous cette masse dont on le chargeait. C'était plus gênant que lourd, et il marchait comme b'il avait eu les épaules libres. Seulement, dans ce Irottement continu, les racines achevaient de se dégarnir et subissaient des entailles irréparables. Quand on arriva devant la barrière, ce n'étaient plus des baliveaux, c'étaient des fascines.
Telle fut cette journée mémorable où nous pûmes, Oscar et moi, juger ce qu'était un atelier national et quels services il rendait. Le compte en est facile. Deux cent cinquante hommes avaient cneclué le transport de deux cent cinquante arbustes. A rai.^on d'î quarante sous par journée d'homme et de trois francs par pied d'arbuste, c'étaient cinq cents francs d'une part et sept cent cinquante de l'autre, en tout, douze coût cinquante fiancs d'anéantis. Aucun des végétaux ne sur-
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vécut aux suites du dcjeunor, encore fallut-il les mettre en terre, comme il faudra plus tard les en extirper. Double besogne, doubles frais. Tel était l'atelier national ; tels étaient les prolits de rinstilution.
Ce fut le sentiment que' j'emportai de cette journée. En étudiant les dispositions de nos compagnons de route, j'y découvris un mécontentement d'eux-mêmes qui éclatait sous diverses formes et de mille façons. Chez les uns c'était du bruit, chez les autres les diversions du cabaret. Ceux-ci se répandaient en plaisanteries amères, ceux-là en sorties contre le gouvernement. Un secret malaise les dominait tous; ils se sentaient hors de la sphère des saines émotions, mal entourés, mal dirigés. Aussi leurs exigences n'avaient- elles pas de limites; leur besogne était sans valeur, et ils se plaignaient pourtant du salaire :
— Tiens, Comtois, disait le Percheron en ientrant à Monceaux, c'est la dernière que je te passe.
— De quoi? répliqua le colosse, que ces mercuriales ébranlaient peu.
— Nous faire mouiller comme des rats, et pour quarante fichus sous! Où avais-tu la tête quand tu as conclu ce beau marché?
— Fallait bien faire quelque chose, répliqua le délégué avec sa philosophie inaltérable.
— Décidément, Comtois, je vous pénètre, dit le Percheron. Il y a là-dessous une œuvre ténébreuse, quelque pot de vin. Comtois, sois franc avec ton ami, j'aime mieux ça ! Avoue que tu nous vends.
Entre l'empirisme et l'atelier national, c'est-h-dire entre le désordre dans les idées et le désordre dans les actes, le gouvernement avait deux graves embarras ; il en rencontrait un plus grave encore dans les clubs révolutionnaires, qui cha-
que soir le traitaient de haut et parlaient d'aller lui couper les oreilles.
Dès les premiers jours, la position se dessina. D'un côté, les ambitions parvenues, de l'autre, les ambitions à parvenir: à celles-là l'Hôtel de ville; à celles-ci les grands clubs. On traita dès lors de puissance à puissance; on se mesura de l'œil. L'Hôtel de ville ne voyait pas sans ombrage ces foyers d'action pleins de menaces contre lui ; les clubs ne songeaient pas sans s'indigner à cet assemblage incohérent d'individus et d'opinions, que le hasard et la bonhomie du peuple avaient investis de l'empire. Ici, c'était une secrète appréhension; là, un frémissement visible. Le beau rôle appartenait plutôt à ces gouvernements libres qu'au gouvernement institué. Ils n'encouraient pas la responsabilité et partageaient le pouvoir. Aucune mcsi.re grave qui ne fût jugée par eux et passée à un crible sévère. L'Hôtel de ville ne s'appartenait pas; il vivait sous la tutelle. Son désir secret était de rendre à Paris un aspect tranquille qui rassurât le crédit. L'intérêt des clubs était de maintenir l'agitation et d'arriver par la détresse au nivellement. Les clubs eurent raison. L'Hôtel de ville voyait dans le retour des troupes de ligne deux heureux effets : une garantie d'ordre et une réparation. Les clubs craignaient que l'armée n'eût le goût d'une revanche; ils exigèrent que Paris demeurât sans garnison. Ce fut encore l'Hôtel de ville qui s'inclina : à peine poiissa-t-il la révolte jusqu'à un délilé de théâtre.
C'était au nom du peuple que s'exerçait cette pression funeste. Oscar n'était pas le seul à se prévaloir du peuple et à se faire fort de son a[ipui. Chaque club avait un peuple à ses ordres. Était-ce le même? ou comptait-on autant de peuples que de clubs? Si c'était le même, il se donnait de furieux démentis, car les clubs ne s'accordaient guère que sur un point, celui de perpétuelles contradictions. Si c'étaient divers peuples, restait à savoir où était le bon, où était le vrai. Quel qu'il fût, le peuple, au dire des clubs, avait chaque soir quelque chose à demander à 1 Hôtel de ville. C'était ceci, c'était cela : marché fixe, sans rien rabattre. Pour peu qu'il tardât
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à l'obtenir, il fallait se porter sur le siège du gouvernement et l'enlever d'assaut. Point de délais surtout, point de mauvaises défaites. Le peuple ne s'en payerait plus, le peuple était las. Ce grand et noble peuple avait fait assez de révolutions stériles; il était résolu à veiller sur celle-ci, afin que rien n'en troublât la fécondité. Ainsi parlaient les clubs; Oscar n'eût pas mieux dit.
Toujours est-il que ce peuple, si universellement invoqué, n'avait pas les allures d'un maître accommodant. Que d'exigences! quel despotisme! Comme il parlait aux souverains qu'il s'était donnés! Comme il les rappelait aux conditions de leur origine! Vis-à-vis de commis, le ton n'eût été ni plus tranchant ni plus hautain. Vite , une armée à la frontière! c'est le désir du peuple. Un impôt forcé sur les riches, le peuple fentend ainsi. Pourquoi des élections à court délai? le peuple n'en veut pas. Retardez-les, dit un elub; rapprochez-les, dit un autre, tous deux au nom du peuple. Lequel croire? Puis venaient des opinions impérativessurles décrets rendus ou à rendre. Le peuple approuve, le peuple blâme, suivant les versions; il accepte l'ensemble, mais il proteste sur ]es détails. Jamais on n'en a fini avec ce peuple; il est vétilleux comme un huissier, fendant comme un matamore, soupçonneux comme un Othello, et raisonneur comme un valet de comédie. Sans compter que sa grande joie est de mettre son chapeau peipétuellement de travers, d'aiguiser sa moustache en pointe et de briser quelques vitres en manière de passe-lemps. Tel était le peuple au nom duquel les clubs dictaient leurs arrêts. Un mot explique tout; ils le faisaient à leur image.
Me voici encore sur les clubs; c'était la grande curiosité. Le lendemain de la révolution, il s'en créa un ; au bout d'une semaine, on en comptait cent cinquante. Tout propriétaire qui avait une pièce vide fondait un club; il se ménageait ainsi une influence et s'assurait un loyer. Beaucoup de ces établissements naquirent de ce calcul; ils ne s'élevèrent à la politique qu'après avoir passé par la spéculation. Le club avait la vogue, et à Paris c'est beaucoup. On allait y cher-
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clier la comédie ou le mélodrame, suivant le quartier. On avait le club sombre et le club rieur, le club pittoresque et le club fastidieux. Eu somme, c'était fort médiocre; pas un talent, pas une idée; des énormités sans fin, de vrais débits de pauvretés. Tous les lieux communs qui, depuis un demisiècle, ont élu domicile dans les livres, s'étalaient de nouveau à ces tribunes, sans y être relevés ni par le geste ni par l'expression. Ces génies enfouis, ces grands hommes ignorés, qui n'attendaient, pour se produire, qu'un Ihéàtre digne d'eux venaient échouer un àun et le plus misérahlement du monde. Là où l'on espérait rencontrer du bon sons et de la simplicité, on ne trouvait que le sophisme et l'emphase. Point de naturel, ni d'élans vrais; mais un nudange de trivialités et de boursouflures peu digne d'un peuple atliénien.
J'avais pour voisin, dans rhôtel où je logeais, im vieux baron vendéen que les événements avaient attiré à Paris et qui y assistait comme à un spectacle. 11 avait traversé les orages de !a première révolution et ne voulait voir dans celleci qu'une contrefaçon de l'autre.
— Éles-vous libre, monsieur Paturot? me dit-il un soir que j'allai frapper à sa porte à l'issue de son repas.
— Tout à fait, baron, et à vos ordres.
— Vous aimez sans doute le spectacle?
— M'esl-il permis de vous demander lequel?
— Un spectacle nouveau, ou plutôt renouvelé des anciens. J\u là deux coupons.
— Et les acteurs, baron?
— Des doublures! Les chefs d'emploi sont morts il y a longtemps. Devinez-vous?
— Je le présume, baron, c'est un club.
— Vous l'avez nommé; mais pas un club ordinaire. Ou y joue au gouvernement.
— Comme aux Jacobins, lui dis-je avec un sourire.
— Comme aux Jacobins, monsieur Paturot! Vous avez beau me railler, nous y marchons ! Venez-vous?
— Volontiers, baron; roccasion'est trop bonne pour que je ne la saisisse pas.
Le club vers lequel nous nous dirigions n'était pas fort éloigné ; en moins de dix minutes nous arrivâmes à la porte. Le baron avait eu raison de me parler d'un spectacle; à voir la foule, on s'y fût trompé.
— Vos billets, messieurs? disait un préposé à ceux qui se présentaient.
— Les voici, répondit mon compagnon.
Les personnes introduites prenaient deux directions; on nous indiqua celle qu'il fallait suivre. Jusque-là rien de terrible, rien de révolutionnaire, si ce n'est un ou deux fusils qui brillaient aux issues : c'était la force armée du lieu et une mesure de police. Nous gravîmes l'escalier; il nous conduisit vers un rang de loges où nous pûmes nous placer. Le club tenait ses séances dans une salle de théâtre, et les lieux avaient dû se prêter à leur nouvelle destination. Sur la scène s'élevait le bureau; les membres du club occupaient l'orchestre et le parterre; les loges étaient abandonnées au public.
— Eh bien ! les voyez-vous? me dit le vieillard en s'assey ant. Les reconnaissez-vous?
— Les reconnaître? ce serait difficile, baron.
En effet, on ne distinguait, du point où nous étions, qu'un millier de blouses ou d'habits s'agitant dans les profondeurs du parterre. Des cris confus s'en élevaient, et il me sembla voir reluire quelques armes. Le bureau seul, mieux éclairé, livrait aux regards des curieux les personnages qui le composaient. Sur-le-champ l'un d'eux me frappa; il était impossible de ne pas reconnaître en lui le chef et l'âme de celte foule„ Sa pose était habituellement fatiguée, son air maladif: on eût dit que la prison pesait encore sur lui comme une chape, et ne fournissait à sa poitrine qu'im air insuflisant. Mais quand il s'animait, quand le débat l'entraînait, ses yeux prenaient un éclat sombre et sa parole pénétrait comme Tacier. C'était un 3 sorte de transfiguration. La physionomie trahissait alors les secrets de cetesprit indomptable; on voyait qu'il s'était proposé un but et qu'il n'en dévierait pas.
Ce personnage était le président du club; il figurait au
premier rang parmi les héros de la captivité et de la conspiration. Malheureux temps! malheureux pays^ que ceux où la politique crée de pareils titres de renommée! La persécution enfante les martyrs, et le martyre a plus d'attraits qu'on ne le croit. Il s'y attache on ne sait quai de flatteur qui répand dans l'âme une volupté malsaine. On s'enivre de persécution comme on s'enivre de gloire, et dans les fumées qui s'en exhalent, on a devant les yeux ce Capitole lointain oii l'on montera quelque jour. Dût-on rester à l'état d'opprimé, cette condition sourit encore. L'amour- propre y trouve de petits prufits et d'amples dédommagements. On exerce une souveraineté sans bornes sur ces esprits exaltés, ces organisations inquiètes qui demandent un nom comme point de ralliement, comme cocarde, comme drapeau. N'y a-t-il pas pour le cœur un plaiiir secret dans ce commandement terrible? N'est-ce pas une vie bien pleine que celle où les émotions du combat succèdent aux émotions de la geôle? Les régimes peuvent changer sans que de telles habitudes s'oublient. Ce que la nature n'avait fait qu'ébaucher, la prison l'achève ; les âmes longtemps séquestrées du monde ne s'y rattachent plus que par un sentiment de courroux. Monarchie ou république, elles conspirent; c'est désormais leur titre et leur honneur. Ces réflexions m'assaillaient sans que je pusse m'en défendre. L'aspect de la salle, les clameurs qui s'y élevaient, les ondulations de la foule pressée à nos pieds, tout éveillait en moi des idées tristes et une impression semblable à celle qu'éprouve un voyageur à l'aspect d'horizons inconnus. Avec de tels éléments y avait-il une société possible? Le bouffon et l'odieux s'y mêlaient de manière à partager l'esprit entre la colère et la pitié.
— Eh bien ! me dit mon compagnon en reprenant son thème, les reconnaissez- vous, enfin?
Il y tenait.
— Qui donc, baron ? répliquai-jc.
— Mais nos anciens, monsieur Paturot ! Voici Anacharsis Cîootz, l'orateur du genre humain. N'avez-vous pas entendu qu'il demandait une croisade contre le Sardanaple du Nowi '^
11 y a soixante ans qu'il parle ainsi. Et son voisin! impossible de s'y tromper; c'est le capucin Chabot. Voyez comme la tonsure paraît ! Ne parle-t-il pas d'aller savonner le pouvoir exécutif? C'est son expression favorite. Toujours les mêmes, ces vieux Jacobins !
Cependant un peu de silence venait de s'établir ; un orateur occupait la tribune. Son texte était celui-ci : Le bourgeois a trop longtemps exploité le peuple ; il est temps que le peuple exploite le bourgeois.
— Citoyens, disait-il, on nous trahit. La patrie est en daniier; veillons. On vend le peuple, veillons. Ceux qui, pendant des siècles, se sont engraissés de nos sueurs, ont conservé toutes les positions que nous aurions dû leur enlever. Oui voyez-vous dans la garde nationale? des bourgeois; dans les grades de l'armée? des bourgeois; dans la magistrature ? des bourgeois ; dans les administrations publiques? des bourgeois; partout des bourgeois. Ce sont les bourgeois qui font les tal)leaux, les bourgeois qui font les livres. La banque est pleine de bourgeois, le commerce aussi. Ils s'emparent de tout, ces bourgeois. Où est le peuple alors? 11 n'y a donc plus de peuple ? Oui, citoyens, il y en a un, mais pour servir d'esclave au bourgeois, pour lui cirer ses bottes, pour lui porter son eau, pour lui confectionner des chaussures, pour lui ouvrir la portière du fiacrequand il va, raristocrate ! aux deuxièmes loges de l'Ambigu. Voilà iiuelle est la part du peuple, d'être foulé aux pieds par le bourgeois.
L'assemblée, où la blouse dominait, écoutait ce langage avec un frémissement de plais.'r. L'enthousiasme n'était comprimé que par la crainte de troubler l'orateur dans le cours de ses périodes. Ça et là s'échappaient néanmoins quelques témoignages d'une admiration mal contenue.
~ Bravo! c'est cela ! très-bien ! disait une autre voix.
— Ainsi, poursuivit le tribun, voilà des siècles et de siècles que le peuple est à la discrétion du bourgeois. Tout le monde l'avoue, n'est-ce pas ? tout le monde en convient ?
— Oui ! oui !
— Eh bien! puisque le peuple est vainqueur, c'est le tour
du peuple. La loi du talion, comme dans l'antiquité. Le peuple va être banquier, administrateur, magistrat, général, peintre, poëte et rentier; c'est son tour. Quant au bourgeois, il lui faut une place, c'est trop juste. Pour lors, il sera dé- ^rolteur, porteur d'eau, marchand de chaînes de sûreté, savetier, tailleur et chiflonnier. Voilà le sort naluiel du bourgeois. 11 fera ce que faisait le peuple, et le peuple fera ce qu'il faisait. A tour de rôle, et en avant l'égalité ! Maintenant, si quelqu'un trouve que j'ai tort, qu'il le dise !
L'accent avec lequel ces derniers mois étaient prononcé, témoignait, chez l'orateur, de quelque disposition à l'intolérance. Aussi personne ne prit il la parole pour relever le bourgeois de la condition à laquelle on le condamnait. On eût dit que chacun, dans l'assemblée, se résignait à le voir chiffonnier et marchand de lorgnettes. 11 y avait pourtant, dans le club, beaucoup de bourj^cois, et l'orateur en était un. Le président n'était lui-même qu'im bourgeois; lebuieau en comptait plusieurs. C'eût été le cas de demander à tout ce monde s'il vendrait da coco ou porterait la hotte.
Les motions se succédaient; c'était à faire pitié! Elles avaient à peu près le même caractère et le même à-propos. Quelles idées et iiucl langage ! Tous lambeaux d'emprunt et pas un sentiment vrai 1 De la déclamation à froid, la pire de toutes !
— Partons, dis-Je à mon voisin; il? me font souffrir !
— Attendez, monsieur Patnrot; voici le bouquet. Eneflot, les grands orateurs donnèrent ; il s'agissait d'aller
présenter le lendemain une requête au gouvernement, et de lui exprimer à quel point le club était mécontent de sa politique. Cette requête fut délibéiéeet votée; les termes en étaient injurieux jusqu'à l'insulte. On signalait des épurations à faire ; on interdisait certains actes, on en imposait d'autres. Les exigences se succédaient ets'accumulaient. Chaque membre du club voulait fournir son idée, enchérir sur l'expression et ajouter à la manifestation du dédain général celle de ses dédains particuliers. Pauvre gouvernement ! 11 n'était là personnequi ne se crût en droit de lui faire laloçon.
— Eh bien ! me dit le baron en sortant, qu'en pensez-vous?
— C'est un vertige isolé, iépliquai-je;un peu de délire dans un coin de Paris.
Nous gagnâmes les boulevards, puis les rues adjacentes. 11 était tard, nous pressions le pas lorsqu'à la hauteur des arcades Rivoli une voix retentit à nos côtés.
— Qui vive ? disait-elle.
— Amis, répondis-je en poursuivant mon chemin.
Un homme se plaça devant nous, de manière à obstruer le passage.
— Avancez à l'ordre, nous dit-il.
Je l'examinai avec attention. Ce ne pouvait pas être un garde national; il n'y avait là ni poste, ni rien qui y ressemblât ; le costume, d'ailleurs, excluait cette supposition : le seul détail saillant était une cravate et une ceinture rouges. Que signifiaient ces insignes, et pourquoi cet homme était-il là ? Je voulus en avoir le cœur net.
— De quel droit ? lui dis-je en répondant à sa sommation.
— A l'ordre ! répéta-t-il.
— Mais encore ? Et à l'ordre de qui? répliquai-je sans me laisser intimider.
— DesMontagnards, dit-il d'une voix rauque et chevrotante. Je m'approchai : il était ivre. Nous passâmes outre après
quelques mots échangés. C'était encore un gouvernement, le gouvernement des ceintures rouges.
— En voilà trois ou quatre ! me dis-je en rentrant chez moi ; mais où est donc le véritable?
Il était partout et n'était nulle part ; on eût vainement cherché où il siégeait, et de quels noms se composaient ses listes. Pourtant il exerçait une puissance évidente et régnait sur les esprits. Au milieu de ces folies et de ces empiétements, seul il conservait le sentiment de la situation, seul il maintenait dans la foule cet instinct de l'ordre sans lequel il n'y a point de salut ni pour les empires ni pour les sociétés. Au premier danger, il accourait et déployait une force irrésistible. Cette action, il ne l'exerçait pas à toute hsure et sans
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motif sérieux ; mais il ne faisait pas défaut à un péril grave, à une menace digne de châtiment.
Ce fut ce gouvernement qui sauva la France ; et quel étaitil ? Le bon sens public.
l'hôtel de ville .
Berceau et boulevard de trois révolutions, je te salue! Depuis la prise d'armes du prévôt Marcel jusqu'à nos alertes les plus récentes, que d'orages ont grondé dans ton enceinte et devant tes murs! Tu as servi d'asile aux pouvoirs terribles et aux pouvoirs innocents, à la commune de Paris et au Gouvernement provisoire. Au moindre nuage qui s'élève à l'horizon, c'est vers toi que se dirigent le premier regard et le premier effort. On dirait que lu portes gravé sur Ion écusson le véritable signe de la souveraineté, c'est-à-dire le consentement populaire.
Dans les premiers jours de leur règne imprévu, les hommes que le flot révoluti onnaire avait portés si haut durent s'eflVayer de leur succès et éprouver un moment d'angoisse. Ils restaient isolés au milieu d'une multitude en armes. Point de force organisée autour d'eux, point de rempart contre les imporlunilés et les violences. Ils appartenaient au hasard, au destin. La même main qui les avait élevés dans un jour de combat pouvait les renverser dans un jour de caprice. On sait quelle mauvaise réputation se sont faite les républiques pour ce qui tient aux dettes du cœur. Us avaient sous les yeux cette perspective. Après avoir sacrifié à la cause publique leur vie. leurs biens et leurs noms, peut-être ne recueilleraientils que le délaissement et Tingralilude.
Un autre doute les assiégeait. Dans l'entraînement de la première heure, ils avaient franchi un pas bien hardi et assumé une responsabilité bien grande. Devant le pays et devant le monde, ils répondaient de la République, d'une république pure d'excès. Accompliraient-ils ce vœu de leuv
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cœur? C'était, pour eux, comme pour tous, un problème. Comment ces éléments de désordre concourraient ils à former un ordre nouveau? Comment ces intérêts si divers se confondraient-ils dans rintérêt général? Là commençaient leurs incertitudes. Puis sous leurs yeux quel spectacle! Des ruines, et pas une institution debout. La monarchie n'était plus, et de la république il n'existait guère que le nom. On avait le cadre, mais le chef-d'œuvre manquait encore.
Le gouvernement dut se poser ces redoutables questions; elles se posaient d'elles-mêmes. Quant à les résoudre, il n'y songea pas, d'autres soucis remplirent plus utilement ses heures. Comme à tous les pouvoirs nouveaux, les courtisans lui arrivèrent, et il fallut leur faire accueil. Ce furent alors compliments sans fin et assauts de tendresses : la magistrature, le conseil d'État, mirent successivement aux pieds de la République un dévouement que cinq régimes n'avaient pu entamer. La cérémonie fut touchante, l'hommage bien venu. On n'eût pas fait les choses avec plus d'apparat sous une monarchie. 11 y eut des robes rouges et des hermines, des habits à palmes et des fracs français. La République au berceau s'essayait à la manie du costume : elle se décrétait des écharpes et empruntait à l'arc-en-ciel ses plus belles couleurs, pour les rendre dignes de l'institution nouvelle.
De tels soins passaient avant tout; puis d'autres survinrent. Le peuple demandait des comptes; il fallait transiger. \ tout inslaril il lui prenait la fantaisie de voir ses souverains, afin de s'assurer qu'on ne les lui cliangeait pas, et il s'ensuivait des audiences sans trêve, accompagnées de ces poignées de main donl l'aulre régime était si prodigue. Le peuple promettait son appui un peu brutalement et sous réserves; le goiivernom 'ni acceptait l'appui, et, pour le reste, se fiait au iemps. On vivait ainsi dans une sorte de compromis qui n'était ni la piix ni la guerre. D'ailleurs rien n'était fini; quand on avait triomphé d'une prétention, il s'en élevait sur-lechamp vingt autres. Une députation s'en allait-elle satisfaite et Tesprit en repos, trois survenaient avec de nouvelles exigences. Pendant ce temps, le tumulte extérieur ne cessait
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pas, et des flots d'ouvriers se brisaient à toute heure contre l'Hôtel de ville. Aux harangues du dedans se joignaient les cris du dehors, et le gouvernement se trouvait ainsi placé entre une double émeute, celle qui envahissait les salons et celle qui grondait aux portes.
Contre ces graves empiétements, le pouvoir exéoulif était sans défeu/îe; il le croyait, du moins. Longtemps ses seules armes furent l'impassibilité et la volonté de mourir à son poste. Pourtant il sut y ajouter, à l'occasion, quelques inspirations éloquentes, quelques accents du cœur, ce qui ne gâta rien. 11 parvint ainsi à se maintenir, par un tour d'équilibre sans exemple dans les annales du monde. Point de rôle actif, mais seulement une force d'inertie. C'était un jeu plein de périls; à diverses reprises on le lui prouva. Ainsi, un jour cent mille hommes se prirent d'un beau zèle, et vinrent à l'Hôtel de ville s'informer de l'état de sa santé. En termes de l'art, cette visite s'appelait une démonstralion,sans doute une démonstration de tendresse. L'infortuné gouvernement s'en serait bien passé; il ne redoutait rien tant que le zèle de ses amia. Ce fut donc avec une muette épouv;inte qu'il vit arriver sur la place celte masse innombrable d'hommes armés de drapeaux, et remplissant de leurs cris les doux rives de la Seine. La veille, une erreur de quelques bminets à poil avait ébranlé le gouvernement; ces braves gens venaient le raffermir, et se donner la joie de voir s'il avait bon visage. Force était de s'exécuter, de paraître au balcon en bloc et en détail, de se prêter à une exhibition publique. Ce n'est pas tout ; des délégués avaient franchi l'escalier, et entraient en maîtres dans les salles de réception. Leur langage fut hautain, presque menaçant, celui des cortès d'Aragon aux rois de Castille : le peuple n'entendait pas déplacer encore la souveraineté, mais à une condition, c'est que ses ordres seraien' ponctuellement obéis, et son programme exécuté à la lettre. C'était un ajournement et une gràce^ rien de plus.
A quelques semaines de là, une revanche eut lieu ; mais ou la dut au hasard. Les coryphées du peuple, ceux qui jetaient des déûs en son nom, aunonçaienl bien haut qu'il allait
faire une démonstration nouvelle. — Celte fois, se dit le gouvernement, c'est la dernière ; et il s'apprêtait à bien mourir. On parlait de trois cent mille hommes réunis au Charapde-Mars. Trois cent mille contre onze! la partie n'était point égale. Que faire ? se résigner. Il y eut de touchants adieux, des pleurs versés, enfin tout ce qui accompagne les sacrifices solennels. Cependant^ les choses empiraient : de trois cent mille, le chiffre des mécontents s'était élevé à quatre cent mille. Y avait-il une résistance possible? non. Les onze victimes n'y songeaient même pas ; elles étaient prêtes, elles attendaient, bandelettes au front, les sacrificateurs, — Mais si vous appeliez la garde nationale? leur dit quelqu'un. — Vous nous ouvrez une idée! s'écria le gouvernement. Et l'on fit battre le rappel. L'effet en fut magique : en moins d'une heure tout avait changé de face. Sur la place et l'étendue des quais, on ne voyait que baïonnel tes. C'étaitvune armée entière^ une armée de défenseurs : la blouse y dominait ; l'ouvrier lui- môme venait secourir ceux qu'en son nom on parlait de déposer. Il y avait là toute une révélation, toute une découverte : le pays ne s'abandonnait pas comme le gouvernement.
Ainsi marchaient les cliosos dans cette sphère des devoirs officiel^. Le pouvoir exécutif comptait évidemment sur son étoile. D'ailleurs, comme à tous, les censures ne lui manquaient pas. On disait, par exemple, qu'il ne brillait pas par l'union, et qu'il faisait un ménage orageux. On ajoutait que plusieurs de ses membres étaient liés par un pacte mystérieux aux trente-six gouvernements épars dans la ville, et qu'ils donnaient la main, ceux-ci aiLX ceintures rouges, ceuxlà au comité de salut public. Pour secrètes qu'on les tînt, ces petites combinaisons ne pouvaient échapper à ceux de leurs collègues qui demeuraient en dehors du marché. De ià des tempêtes qui plus d'une fois troublaient ratmo^phère sereine du conseil, et avaient été poussées, disait-on, jusqu'à desarguments à balles foi cées. Ce dernier détail était la part de la calomnie; on sait qu'elle s'attache toujours à la grandeur.
La malignité publique ne s'arrêtait pas là j elle voulait re-
l'hôtel de ville. 111
connaître au sein du pouvoir exécutif deux camps bien distincts : le camp des austères, le camp des sybarites. Dans la même politique auraient ainsi éclaté deux philosophies: celle d'Épicure, celle de Zenon. Le cas était grave. Encore si ces tendances étaient demeurées à l'état spéculatif! Mais elles sortaient du domaine de la conscience pour passer dans celui des faits ; elles se traduisaient en menaces contre le Trésor. Comme on le devine, les épicuriens seuls donnaient dans de tels écarts. Seuls ils défrayaient les tables de lllôlel de ville sur un pied fastueux ; seuls ils ouvraient des crédits à des services qu'un budget ne peut reconnaître. Qu'on juge de l'accueil que faisait le camp des stoï<iues à cesénormités ! Ils éclataient en reproches, et il s'ensuivait des explicatinns où la république couronnée de roses finissait toujours par réduire au silence la république du brouet noir. Zenon battait en retraite devant Épicure. 11 ne restait aux stoïciens que la ressource d'un blâme silencieux, et ils en usaient largement. Quant aux autres, ils continuaient à monter à cheval, à boire du meilleur et à user de l'existence en gens qui en connaissent le prix.
La vie du gouvernement nouveau avait donc deux termes essentiels, les périls et les conflits : il faut maintenant y ajouter les corvées. Ce fut un chapitre sans limites ; voici comment. Trente années de paix n'avaient pu passer sur le pays sans y laisser un grand accroissement de richesses. L'abondance des bras, la difiusion des capitaux, concouraient à créer des valeurs nouvelles qui^ jetées dans la circulation, y accéléraient encore ce mouvement fructueux. Ce spectacle avait dû frapper des yeux attentifs, et de là quelques hymnes en l'honneur de l'intérêt matériel. Au lieu d'en jouir sunplement, on l'avait célébré ; c'était un tort. Les classes aisées accueillirent avec faveur ce tribut que l'esprit payait à la richesse ; elles s'en firent un aiguillon de plus pour l'acquérir. A leur tour, les ouvriers apportèrent dans le calcul et la poursuite de leur intérêt un soin et une chaleur que justiue-là ils n'y avaient point mis. Ils en vinrent, par voie diuduclion, à examiner quelle lolprcside à la répartition de
la fortune, et, se voyant maltraités par elle, à la condamner.
Au moment de la révolution, tels étaient les sentimonis dont l'esprit du peuple se trouvait imbu. Eveillé désormais sur ses intérêts, il crut le moment venu d'en assurer le triomphe. N'eùt-il pas eu celte pensée et ce désir, que le gouvernement les lui eût inspirés par ses actes et par ses promesses. Personne qui n'ouvrit alors la bouche pour déplorer , le sort de l'ouvrier et dire qu'il en était fortement préoccupé. Quand tout le monde tenait un langage pareil, l'ouvrier devait-il y rester indifférent? Pouvait-il négliger sa propre cause? On parlait de ses intérêts ; qui mieux que lui était en mesure de les définir, d'en préciser l'étendue? Laisserait-il achever celle œuvre de réparation sans dire son mot, sans apporter son avis? Évidemment, non! 11 devait intervenir comme partie et comme avocat : comme avocat, poTir plaider sa cause; comme partie, pour s'en faire adjuger les conclusions.
Dès lors les rôles étaient tracés et les situations commandées. L'ouvrier devait avoir la voix haute, et on était tenu à l'écouter. On avait éveillé chez lui et exalté jusqu'à l'ivresse le sentiment de ses intérêts : quoi d'étonnant à ce qu'il ne vît pas autre chose dans sa victoire ? On lui avait montré en perspective un horizon de bien-être presque infini, plus de salaire en échange de moins de travail, et ceux qui avaient rédigé ce programme étaient au pouvoir ; ils avaient dans le cœur le désir et dans les mains la force. Par un mouvement spontané, tous les ouvriers durent se dire : — Allons voir nos bicnfîiitcurs. Voici enfin qu'ils sont arrivés. Comme ils vont être heureux de nous entendre ! Nous pourrons leur raconter nos misères ; elles les toucheront. Et puis il n'y a pas à craindre avec eux qu'ils nous abusent. Ceux-là nous donneront plus qu'ils n'ont promis.
Celte fièvre de l'intérêt frappa les classes laborieuses avec une telle violence, elle fut si vive et si soudaine, que deux jours après le triomphe on pouvait lire dans Paiis les plus étranges al'ûches, entre autres celles-ci :
l'hôtel de ville. ti3
« Les citoyens garçons limonadiers et restaurateurs sont « pric's de se réunir demain au Manège, pour délibérer sur «t ce qui concerne leur partie. »
« Les citoyens choristes sont prévenus que l'on se réunira « lundi prochain pour s'entendre sur les intérêts de l'art « dos chœurs. »
« Les gens de maison éprouvaient le besoin d'avoir un « point de réunion pour s'entendre sur les rapports qui doi- « vent désormais exister entre eux et leurs ex- maîtres. Ils se 0 réuniront, etc. »
C'était du vertige ; mais à qui s'en prendre, si ce n'est à ceux qui avaient fait au sentiment de l'intérêt des appels si réitérés et si pressants ? L'impulsion était donnée ; le peuple ne faisait qu'y obéir. Aussi le vit-on bientôt déboucher sur la place de l'Hôtel de ville, drapeaux en tête et par corps d'état. Il ne voulait pas en avoir le démenti ; il venait demander compte au gouvernement des conditions de son bonheur. Dans son esprit, ce malheureux gouvernement était fort engagé; car il le mêlait à tous les rêves dont l'empirisme avait enrichi sa mémoire. 11 fallait voir avec quel air glorieux et quelle tenue sévère se présentaient ces compagnies d'artisans, qui croyaient de bonne foi frapper aux portes de leur paradis terrestre !
Cette revue des professions se prolongea pendant plua d'un mois; toutes y passèrent. 11 suffisait d'un exemple pour qu'aucune ne s'abstînt. Elle aurait eu trop peur de manquer sa fortune. L'Hôtel de ville s'y était accoutumé et avait délégué la corvée à des secrétaires. C'était l'un d'eux qui recevait la dépulalion, écoutait le discours et y répondait par des assurances banales. Ces bonnes gens sortaient de li
tl« JEROME PATUROT.
enivrôs; ils avaient foulé les tapis de l'autorité, crié Vivp la Rtpuhlique ! à pleins poumons, et recueilli quelques mots encourageants d'une bouche oflicielk. On ne leur aurait pas ôté de l'idée qu'ils avaient vu le gouvernement en personne, et qu'ils lui avaient touché la main. Quant au bonheur, ils croyaient le tenir; ils l'emportaient avec eux.
Il faut le dire pourtant : ces démonstrations n'eurent pas toutes un caractère aussi naïf. Ici, du moins, le sentiment de l'intijrèt prenait une forme inoffensive et bienveillante jusqu'à la crédulité. Mais, en d'autres circonstances, il revêtit un caractère odieux qu'on ne saurait trop flétrir. Je veux parler de ces proscriptions de nationalité à nationalité, de corps d'état à corps d'élat, pour lesquelles l'opinion, à défaut du pouvoir, a eu des paroles sévères. L'histoire cite avec horreur ces peuplades de la Tauride qui offraient les étrangers jetés sur leurs rivages en holocauste à leurs divinités. C'est à ces mœurs qu'on voulait nous ramener; c'est cette civilisation qu'on nous proposait en exemple. Des ouvriers^ des mécaniciens anglais étaient attaches à nos chemins de fer; quelques furieux ne craignii'cnt pas de les expulser violemment. La Savoie envoyait à Paris une colonie de ses Gdèles et laborieux enfants qui occupaient, dans les hôtels et les comptoirs, des postes de contiance. Les cris d'un petit nombre d'instigateurs suffirent pour que ces malheureux fassent obligés de quitter une ville en tout temps hospitalière.
Un jour que je traversais, en désœuvré, 1-a place de l'Hôtel de ville, j'assistai à une scène de ce genre. C'était encore une question d'intérêts et d'industries aux prises. Jamais si grande foule ne s'était trouvée réunie sur le même point, 11 y avait affluence de drapeaux et de tambours. Cinq ou six colonnes débouchaient en outre des rues latérales, et veimient prendre la file pour être introduites à leur tour.
— Qu'est-ce donc, citoyen? demandai-je à un personnage qui occupait, grâce à son majestueux embonpoint, la tète entière de la colonne ?
— La députation des pâtissiers, citoyen, pour vous servir.
— Ah 1 et que viennent-ils faire ici ?
L'nOTEL DE VILLE. H5
— Ils viennent, citoyen, réclamer les droits imprescriptibles qu'ils tiennent de la nature et de la déclaration de fou RoLespicrre.
— Vraiment?
— Oui, citoyen ; c'est ceci ou c'est cela ; il faut que les boulangers choisissent.
— Les boulangers? et comment ?
— Voici. Ils ont le privilège du pain, bien ; on ne ie leur conteste pas. Mais s'ils ont le privilège du pain, nous avons celui du polit-four. Est-ce clair ?
— En effet !
— Si, au contraire, ils veulent toucher au petit-four, nous donnons dans le pain. C'est notre ultimatum. Nous allons le signifier au gouvernement provisoire.
— C'est trop juste !
— Ces messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers sa suite, voulaient demander trois têtes de boulangers. Je m'y suis opposé, le moment n'est pas bon. Plus tard, je ne dispas.
— Voilà de la fraternité, du moins, citoyen. On voit que vous connaissez votre devise.
La grille s'ouvrit, et la députation entra. Je perdais mon pâtissier au moment où l'entretien commençait à s'animer. Hnireusement qu'une voix se fit entendre à ma gauche :
— En ont-ils pour longtemps, citoyen? me disait-on.
Je me retournai ; c'était encore un homme d'une belle prestance, bien nourri, bien vêtu, et, comme l'autre, une tête de colonne :
— Qui cela ? lui répondis-je ?
— Ceux qui entrent, reprit-il.
— Je l'ignore, ajoutai-je ; mais, vu l'objet, ça ne peu', être long.
— Tant mieux, citoyen ; car chaque minute de retard est pour nous une perte sèche.
— Le citoyen est banquier ? dis-je en l'examinant.
— Ci"émier ! et posé pour cela. Crème de Chantilly tous (es jours et glaces tout l'été. Voici mes prix et mon adresse. Un mot par la poste, citoyen.
— Singulière façon de recruter des clients, pcnsai-je en mettant Timprirtié dans ma poche.
— Pourvu que le gouvernement nous reçoive ! reprit le crémier avec un piétinement significatif.
— C'est donc bien urgent ? lui dis-je.
— Il y va de notre ruine, citoyen. Voilà l'enseigne où nous scmmos logés.
— C'est à peu près celle de tout le monde, citoyen.
— La nôtre surtout, si le gouvernement ne nous délivre pas d'un ennemi.
— Un ennemi des crémiers !
— Oui, citoyen, ou plutôt une ennemie!
— Une femme ; alors le danger n'est pas grand !
— Des femmes féroces, citoyen, qui nous sucent jusqu'à la moelle des os! Féroces ! féroces !
— Mais encore, qui donc?
— Les laitières, citoyen ! Concevez-vous cela qu'on laisse subsister des laitières quand il existe des crémiers ? Est-ce juste, voyons ? Qu'est-ce qu'il leur faut, à ces femmes ? une chaufferette et un coin déporte coclière ; voilà leurs déboursés. Qu'est-ce qu'elles rendent à^'État? pas une obole. En convenez- vous?
— Puisque vous le voulez.
— Tandis que les crémiers, citoyen, supportent un loyer, payent une patente et font leur service de gardes nationaux. Demandez donc à ces damnées laitières de sauver périodiquement la patrie? Elles se contentent de nous ruiner.
— Un bien petit commerce, citoyen.
— Est-ce que vous songeriez à les défendre, môsieur ? il ne manquerait plus que cela. Pour mon compte, je suis parfaitement décidé ; je vais mettre le marché en main au gouvernement.
Je m'éloignai; et en quittant la place une reflexion luo poursuivit :
Comme les devises sont menteuses ! me dis-je. Los Savoyards, proscrits ! les Anglais, procrits! les tailleurs allemands, proscrits ! tout cela par intérêt. Parmi nous, même
lutte. Le crémier poursuit la laitière : le pâtissier en veut au boulanger;, le marchand sédentaire à l'étalagiste, la boutique à prix fixe à la vente à l'encan. Guerres de salaires ou d'industries. Est-ce un mauvais rêve? Nous vivons pourtant sous le régime de la fraternité.
Hélas! de celte fraternité, nous n'avions guère que l'enseigne, et c'était le cas de dire d'elle ce que l'illustre Romain disait de la vertu. Chaque jour m'en apportait un exemple. Au nom de la fraternité, on excluait les hommes, on songeait à briser les presses. Au nom de la fraternité, on poursuivait les riches d'affiches odieuses et de cris menaçants. Trente ans de repos avaient à la fois énervé et perverti les âmes : sans force pour le mal, elles l'étaient aussi pour le bien. Aussi s'agitait-on au hasard et dans un mauvais sens. Pour beaucoup la révolution n'était plus une conquête, c'était une affaire.
Au milieu de ces distractions, mes affaires n'avançaient pas. Malgré les instances d'Oscar, nous n'avions pu pénétrer jusqu'au ministre. Trois demandes d'audience, écrites coup sur coup, étaient demeurées sans réponse. H y avait là un arrêt formel : le régime nouveau se montrait sans pitié pour moi. Je n'osais pourtant m'en ouvrir à Malvina; j'espérais encore, j'attendais toujours le lendemain. Ce lendemain arrivait et ne changeait rien à ma situation. J'aurais préféré cent fois un coup mortel à cette longue agonie :
— Tu ne peux donc rien obtenir de lui? dis-je à Oscar.
— Rien, mon cher, il est inabordable! Je crois. Dieu me pardonne, qu'il m'a signalé aux huissiers! Voilà les personnages politiques; mais maintenant, c'est fini, vois-tu, c'est toisé; du diable si je parle encore à aucun d'entre eux. C'est comme s'ils n'existaient plus pour moi.
— El sensil)les qu'ils y seront ! .
— Jo les désavoue, Jérôme, tu ne les trouves pas assez piRiis? On voit bien que tu es dans tes humeurs noires.
— Tant de guignon !
— Mon cher, Fexcès est toujours beau ! C'est le moment de piiser. Les grands malheurs sont Tattribut du génie. Vois Napoléon. J'y ai passé, je sais ce que c'est.
— El nos enfants?
— Tiens, tu m'ouvresune idée. Allons voir ton Alfred ; cela te distraira de tes douleurs. Il y a plusieurs jours que nous n'avons paru à l'institution. Tu sais qu'on doit l'avoir culotté d'hier.
— C'est vrai, je n'y pensais plus.
— Bande orange ! style universitaire ! Les marchands de .sotipe doivent être bien fiers, et leur ministre aussi. Ils donnent dans le serin.
L'institution était fort éloignée ; nous prîmes une voiture qui nous y conduisit rapidement. La vue d'Alfred me fit du bien ; elle chassa les idées sombres qui m'assiégeaient. Mon Alfred n'était plus un enfant, mais un homme. Sans cesser d'être le premier tlième grec du pensionnat, il avait obtenu dans les autres facultés des succès qui étaient de nature à enorgueillir le cœur d'un père. C'était, comme le disait l'instiluteur, une éducation achevée ; il pouvait choisir entre toutes les carrières. D'ailleurs, il était grand et fort, avec l'œil hardi et le babil pétulant de sa mère. Peut-être péchaitil par un excès d'aplomb, c'était le défaut de ses qualités. Depuis la révolution surtout, il se croyait astreint à d'autres devoirs que ceux du collège... Pardon... du lycée ; le mot a ciiangé avec les bandes des pantalons. Il raisonnait sm- la politique et Dieu sait comment!
Oscar avait bien raison, les bandes jaunes n'embellissaient pas nos jeunes lycéens ; ils avaient l'air de voltigeurs manques. Vus en bloc, c'était un parterre de jonquilles. Mon Alfred seul supportait cet accoutrement sans trop de dommage. Nous passâmes une heure avec lui, et, dans le cours de l'entretien, il trouva le moyen de me donner une idée sommaire de ses opinions.
— Que me chantes-tu là, lui dis-jc?
— La chanson du jour, me répondit-il?
— Est-ce que cela te regarde ?
— Si cela me regarde ! Vous ne savez donc pas, pèi e, que l'on veut des hommes nouveaux.
— Qui veut cela, Alfred ?
— Qui? père. Cette question? le minislie. Li?:ez donc les circulaires qu'il envoie ?
— Et toi, les lirais-tu?
— Si je les lis ! Et que ferais-je? Des hommes nouveaux comme nous ! C'est un devoir.
— Vous avez donc des journaux? Ils sont permis?
— Jusqu'en classe, père! Y a-t-il quelque chose de défendu en temps de révolution? Les pions n'ont qu'à bien se tenir! Un de ces jours, nous les envoyons tous au supplice !
— Fi donc! Alfred ! Veux-tu bien ménager tes propos ?
— Père, avec tout le respect que je vous dois, je no puis laisser passer la réprimande. Vous parlez à un homme libre, entendez-vous?
11 avait, en disant ces mots, un air si capable et si raulin, il me rappelait si bien sa mère, qu'au lieu de le gronder, comme je l'aurais dû, je me mis à l'embrasser.
11 était écrit qu'il m'arriverait dans cette matinée toutes les compensations dont avait besoin une âme assombrie comme la mienne. En rentrant, je trouvai une lettre de Malvina : quand je dis une lettre, j'am-ais pu dire un message, à cause de la dimension. Quel motif l'arrachait à ses habitudes laconiques ? C'est ce qu'une lecture allait m'apprendre. Voici ce billet doux : il va sans dire que je n'en conserve pas l'orthographe :
« iMon chéri,
« Qu'est-ce que tu deviens dans ce Paris? pas de lettres, pas de nouvelles de loi. Si je te connaissais moins, cela m'inquiéterait, mais je te connais comme mes poches, et je sais ce que lu n'as pas fait. Tu ne m'as pas oubliée ! tu ne m'as
Î20 JEROME PATUttOT.
pas cesse d'aimer, c'est tout ce que je tiens à savoir. Quant au reste, carte blanche. Lorsqu'un homme est hors de la portée du bras d'une femme, il fait ce qu'il veut, et la femme en croit ce qu'elle en veut croire. En ce bas monde, il n'y a que la foi qui sauve. Tu l'as, je l'ai ; nous voilà dos à dos.
« A autre chose. Tu ne m'écris pas, donc les choses vont mal; c'est clair comme une glace de Venise. 11 faut qu'Oscar et toi, vous vous soyez jetés dans quelque guêpier. Tu as trop de confiance dans ce garçon ; tu prends trop au sérieux ce qu'il dit. 11 tient de très-près à la famille des Oslrogoths et se donne des genres à faire suer une taupe. S'il s'est mêlé de nos intérêts, cela ne doit pas marcher. Je vois la chose d'ici. 11 t'aura dit qu'il connaît tous les ministres, et cela avec un aplomb ! 11 est incroyable quand il s'y met ! Eh bien ! note dans tes tablettes qu'il n'a jamais eu de rapport avec aucun d'eux, et tâche de faire ta besogne toi-même. On a toujours plus de profit à se servir d'un de ses doigts qu'à employer toute la main d'un autre.
«Pendant que tu t'endors là-haut, je veille ici. Sois tranquille; ce n'est pas ta femme qui s'amuserait à des baguenaudes; je n'ai jamais rien eu de commun avec cet arbustelà. Comme je te l'avais annoncé, j'ai vu notre commissaire. Pauvre agneau ! il est dans ma main. Et ces Parisiens qui ont cru nous envoyer un tigre! J'en ferais des biftecks de ce tigre-là; il est vrai que je me dispenserais de les manger. Je l'ai donc vu, et en simple bonnet. On ne fait pas de fiais pour de telles espèces. Il est à nous, Jérôme ; il écrira ce que nous voudrons, comme nous voudrons. Seulement, il faut que de Paris on lui demande un avis; ça n'est pas bien malin d'obtenir cela. Dieu ! si j'y élais! Mais je ne puis pas être partout. Tâche donc d'obtenir <;e point: qu'on demande un avis! Est-ce clair? Je le ferai donner favorable par-dessus les toits, et avec de la bonne encre.
« Ce n'est pas tout : j'ai déjà pris la mesure de cette République ; je sais œ qu'elle vaut. On y fera ni plus ni moins que ce que l'on faisait sous la défunte monarchie. Il y aura toujours beaucoup de pourris et peu d'honnêtes gens. On ca-
LE CANDIDAT DE MALViNA. 121
baiera pour les places comme on faisait naguère. Les cousines de ministres seront encore de bonnes recommandations; les parents seront des parents, et les amis des amis. Ces genslà ne changeront pas l'ordre de la nature j d'ailleurs les codes s'y opposeraient, et avec raison.
« Ainsi, Jérôme, aujourd'hui comme avant, pour réussir il faudra être appuyé. Le plus haut c'est le mieux. J'ai toujours table comme ça. On va nommer des représentants, c'est-àdire autant de rois. Neuf cents rois, le nombre les sauve; autrement la République ne les épargnerait pas. Elle n'est pis commode tous les jours, la République. J'en reviens doncà dire qu'il nous faut un représentant; mais, là, un représentant bien à nous, qui soit bien notre homme. Il comprendra les affaires de lu République, ou il ne les comprendra pas, ça n'est point la question. Qu'il comprenne bien les nôtres, c'est tout ce qu'on lui demande. Enfin, comme je te l'ai dit, un homme à nous. Si j'avais pu le faire fabriquer, je l'aurais fait; mais ça ne se livre pas de commande.
« J'y pensais l'autre soir dans mon fauteuil, avec un journal sous les yeux. Qui prendre ? qui choisir ? me disais je. A quelle porte frapper? Le temps presse, les élections vont venir. Cette idée me ramonait la têle, et je ne pouvais plus m'en délivrer. Machinalement je m'arrêtai à un passage de la gazette que j'avais sous les yeux. C'était une lettre du ministre d'Alfred, tu sais, celui qui est le chef de tous les pions de la République. Te dire ce que j'éprouvai à la lire serait embarrassant. Je bondis sur mon fauteuil comme si j'avais mis la main iur les diamants de la couronne. C'en était un de diamant, et des beaux ! Figure-toi, JérômC; que ce ministre, général des pions, avec un sang- froid digne de cette belle âme, recommandait à tout son monde de nummer des paysans, ion pas des paysans faux, des paysans dressés pour la chose, mais de vrais et nous paysans, des maïquis du labour, des vicou-les de la charrue. Et de ceux-là n'eu serait pas qui voudrait. Le ministre voulait qu'on se montrât trcsdiflicile, on devait passer des examens! Quiconque saurait lire, refusé; écrire, encore plus. Et il ne fallait pas
trichera ce jeu : autrement la République eût montré les dents. Le trouves-tu assez curieux, ce ministre, mon chéri? Te fais-tu luie idée de ce quMl doit être ? Moi, Je me figure un sec ; après ça, il peut être gras, que je ne lui en aurais pas plus d'obligation. Ce qui m'a plu de lui, c'est son idée, elle peut se flatter d'avoir trouvé le chemin de mon cœur. Un représentant qui ne saura ni lire ni écrire, voilà un homme qu'on ne pourra point influencer. Il n'y a que par les oreilles qu'on puisse le prendre, surtout s'il les a longues.
« Eh bien ! Jérôme, cette idée coquesigrne m'en a suggéré une qui ne l'est pas du tout. Ah ! vous voulez des paysans, messieurs les Parisiens ! Ah ! vous voulez des êtres dénués de lecture ! Eh bien ! on va vous en fournir un au moins, un phéni.x, un oiseau rare, un phénomène comme on en voit peu. C'est ici, Jérômej que je te demande toute ter attention ; il s'agit du berceau d'un représentant du peuple, et tout ce qui se rattache à l'origine de ces êtres privilégiés est digne de rester gravé dans la mémoire des hommes.
« Tu te souviens que, dans nos parties de campagne, nous faisions souvent une halte chez le meunier Simon, honnête garçon s'il en fût, et doué de ce gros bon sens qui in'ii que l'on distingue, à première vue, le foin de la paille. 11 nous aime, Simon, et ce qui le prouve^ c'est l'air joyeux avec lequel il nous accueillait, et les galettes de fleur de farine dont il nous régalait quand nous faisions près de son moulin noire déjeuner sur l'herbe. A peine eus-je lu la... cir... Comment dis-tu cela? la circulaire en question, que je m'écriai : Je l'ai trouvé ! — Qui ? me demande la bonne. — Notre représentant du peuple, l'homme selon le cœur du ministre ! Je l'ai trouvé, c'est lui, il n'y en a pas d'autre dans les quatre-vingt-six départements. Qui ne sait pas lire? Simon. Qui ne sait pas écrire? Simon. Qui a l'âme aussi blanche que la neige? Simon, Qui est bon comme le bon pain blanc? Simon. Qui a toutes les vertus de la circulaire ? Simon. El je ne te cache pas, Jérôme, qu'après celte addition des vertus publiques et privées de mon candidat, j'ajoutais, mais plus doucement et pour moi seule : Qui est-ce
qui fera parfaitement notre atraire? Simon. Dam ! quand on a tant fait pour la patrie, il est permis de songer un peu à soi. Simon est le phénix du ministre ; seulement il a une qualité de plus. Qui oserait le lui reprocher?
« Maintenant, mon chéri, tu comprends mon plan de campagne. Faire de Simon un représentant du peuple, voilà le but; quant aux moyens, ça va à l'infini. J'ai d'abord caché le coup d'État; je suis devenue farouche sur l'article de la République. Il fallait ça. A moins de prendre lebonnet rouge, j'ai tout fait. J'ai parlé pour le peuple dans tous les salons ; c'était à tirer des larmes des yeux. Ensuite, j'ai dit au commissaire que j'exigeais au moins deux cultivateurs parmi les représentants; mais, là, sérieux, pas fraudés et garantis bon teint. J'ai dit deux, afin d'avoir un peu de marge. Quand ils auront admis Simon, je coulerai sur l'autre. Affaire de tactique, tu comprends. Le principe étant admis, j'ai présenté l'homme. Simon ne voulait pas; il criait comme un geai et résistait comme un âne; mais je l'ai si bien tourné et retourné, qu'il a fini par se rendre. Cinq piastres par jour, mon chéri, ça brille à l'œil d'un meunier. C'est im honnête garçon, il est au-dessus de cela; mais enfin ça brille; n'y cherchons rien de plus.
« Ce n'était pas tout que d'avoir obtenu l'homme, il fallait le dresser. Avant de le présenter au club, je voulais qu'il fût à même d'y faire une figure passable. On n'exige pas qu'un paysan soit un grand clerc ; mais s'il se montre trop gauche, trop embarrassé, s'il n'a pas au moins un peu de rondeur pour sauver son ignorance, ceux-là mêmes qui sont plus bâtés que luise trouvent humiliés d'avoir un tel nom au bout de leurs doigts ou dans leurs poches. Ils lui faussent compagnie sans rien dire àpersoime, et en dessous, comme fontles paysans. H fallait donner àSimonun peu d'acquis, un peu de vernis, ç a été l'affaire de quelques leçons. Il a appris comment il devait tenir son chapeau, comment il devait saluer l'auditoire. Je ne lui ai enseigné que deux ou trois gestes, mais simples et naturels, et en lui interdisant les autres de la manière la plus formelle. Ma seule crainte était qu'une
fois à la tribune du club, l'habitude ne reprît le dessus et qu'il ne manquât son entrée. C'était au petit bonheur.
a Après Cette leçon sur la pose et le geste, il fallait lui meubler la tête de quelques phrases. Ça n'était pas bien malin, mon chéri. Les grands politiques ont des passe-partout qui leur servent à forcer tous les enthousiasmes. 11 s'agit d'arranger cela d'une façon ou d'une autie, au moment décisif. C'est l'afTaire d'un peu de pratique. — Simon, lui dis-je, écoulez-moi. So)'ez sobre de paroles ; la sobriété est toujours un signe de profondeur. 11 y a des gens qui sont sobres jusqu'à ne rien dire du tout ; :eux-là sont des génies. Ne poussez pas vos prétentions si loin. Ne soyez pas sobre à ce degré, mais soyez-le beaucoup. Un homme qui se tait a uae force; celui qui parle est livré. Si vous vous croyez en mesure d'ouvrir la bouche, mettez en avant le mot de patrie; c'est un mot qui fait toujours bien. La patrie est en danger, veillons ; voici un modèle de laconisme. Mon bras au sillon, mon coeur à la patrie; voilà un second modèle. Et quand vous ne trouverez rien et que l'embarras vous gagnera, n'hésitez pas à crier : Vive la République ! C'est un cri capable de couvrir les plus fausses retraites.
« Voilà, mon chéri, par quels moyens je suis parvenue à olitenir un candidat d'un numéro très-distingné. Le commissaire le trouve charmant; il est allé visiter son moulin, et a mangé de ses galettes. Bref, il est au mieux avec les autorités. Il ne lui reste plus qu'à subir l'épreuve du club ; mais d'ici là j'aurai si bien préparé le terrain, qu'il faudrait j^uer du guiguon le plus révoltant pour y échouer. Tu sais que je n'ai pas lamain malheureuse, et que je m'entends à conduire un succès. Quand on a fait réussir une Fifine, on peut prétendre à tout. Simon est d'ailleurs un sujet qui a de l'avenir. Sa bonne figure plaît à l'œil, et il jouit d'une santé qui ne peut que faire honneur à la représentation nationale. Nous l'habillerons de pied en cap, et lui ferons laver les mains avec du son. L'article n'est pas rare chez lui.
« On ne peut rien augurer, Jérôme ; mais tout me permet de croire que je réussirai dans mon projet. J'ai déjà fait
exécuter une grande affiche sur laquelle on lit ces mots :
SIMON, MEUNIER , candidat du peuple.
« La vue seule de cet objet nouveau a soulevé la ville en faveur de mon candidat. Nos dames ne veulent que Simon, ne portent que Simon ; il est le favori. On a écrit pour lui à douze lieues à la ronde. Les arrondissements voisins désarment presque tous ,• ils acceplcnt Simon. Un meunier, personne n'y résiste ! Que j'ai donc été bien inspirée d'aller chercher cet homme au milieu de ses recoupes et de ses sacs de froment ! Le voilà lancé ; je voudrais l'arrêter que je ne le pourrais plus. Hier il était obscur ; aujourd'hui il est une notabilité. Pourvu qu'il ne nous échappe pas, une fois arrivé ! L'ingratitude se logerait-elle jusque dans l'âme d'un farinier?
« En terminant ma lettre, mon chéri, je vous recommande la sagesse, comme un remède contre l'ennui. Ne touchons pas au fruit défendu, et songeons à notre petite femme, Une fois mon Simon proclamé, je l'enlève, et nous arrivons l'un portant l'autre. Adieu, Jérôme; encore une semaine ou deux, et Paris me reverra. Ah ! nous sommes en république ! Eh bien! elle comptera avec nous, la République, ou nous lui dirons son fait. Je les vois tous d'ici : d'autres figures sous les mêmes habits. Dieu ! qu'il me larde d'aller leur débiter ce que je pense de leurs vénérables personnes !
« Et comme je leur lancerai mon Simon après les jambes ! Sois tranquille, mon chéri ; on l'a mis à la porte, c'est par la feiièlre que nous rentrerons.
« Ta femme peu soumise,
« Malvina.
« T. S. J'ai gardé ma lettre deux jours, afin de pouvoir y ajouter quelque chose sur la séance du club et la présentation de Simon. Ça été merveilleux, mon mignon, ébouriffant, pyramidal: ajoute à ces épithèles toutes celles que tu vou-
dras, toi qui connais à fond ta langue. J'étais dans un coin de la salle, avec quelques dames plus trennblanles que Sinion. Je craignais les embûches, les pièges secrets ; je ne connaissais pas notre homme. C'est un roc, Jérôme, un véritable roc, inébranlable, à l'abri de la bombe et du boulet. Sa poitrine est une cuirasse, sa figure un bouclier. On l'interpelle, il ne s'émeut pas ; on l'interrompt, il reste impassible. Cette tête, image de la force et de la santé, dominait le club; elle ressemblait à la statue du dieu du silence planant sur ses adol'ateurs. Je fais de la poésie, tu vois ; c'est ta faute, ton mal me gagne. Le fait est que je me suis divertie à cette séance comme une reine, et que ces dames en ont reçu la même impression que moi. Elles sont folles de Simon ; elles parlent de me le confisquer. Comme tu le penses, je me défends. Au fait, c'est mon œuvre, et j'y ai bien quelques droits.
« Tu sais que j'avais recommandé à Simon de se servir du mot de patrie à tout propos, sans crainte d'en abuser. Il a exécuté sa consigne avec une présence d'esprit rare. Dès qu'il a pu s'emparer du mot en question, il ne l'a plus quitté : la patrie par ci, la patrie par là ; il en écrasait, il en accablait SCS adversaires. Nous le soutenions du geste et de la voix. — Bravo, Simon ! bravo, Simon ! Et lui de répéter : — La patrie ! mon cœur à la patrie ! mon bras à la patrie ! L'accent, la pose, le geste, tout était assorti, et l'enihousiasme a été grand.
« Bref, Simon a réussi, Simon sera nommé, Simon réunira cinquante mille suffrages. Le commissaire le traite déjà en homme important. L'autre jour il a dîné à la préfecture, et y a déployé un appétit dont la cuisine officielle se souviendra, A défaut d'autres succès, il aura ceux de l'estomac ; ce sont les moins trompeurs et les plus infaillibles. II ne tient pas, d'ailleurs, à la qualité, mais au nombre. Deux progrès Ivi restent à faire, c'est de ne pas tenir son siège à trop de distance de la table, et de se servir moins obstinément de ses doigts. A part cela, de l'avis de tous, c'est un garçon fort présentable.
« Encore un adieu, mon chéri; celui-ci est le dernier. Dis
LES VERTIGES DANS L'aIR. JÎ7
à Alfred que sa mère l'embrasse, mais qu'elle ne veut plus enlenrlio parler de son plan de gouvernement. A seize ans^ voyez donc 1
LES VEUT IGF. S PANS l'aIP..
Depuis près de doux mois, la révolution était accomplie, et rien n'annonçait que le désordre répandu dans les esprits fût près de se calmer. La rue avait meilleur aspect, sans que l'état des cerveaux eût éprouvé une amélioration sensible. Paris ressemblait à ces villes de l'antiquité dont l'histoire raconte les vertiges. On l'eût dit li\Té à une tribu d'Abdéritains, parmi lesquels se retrouvaient quelques hommes honteux de letu- raison, et moins jaloux de s'en prévaloir que de la faire oublier par le silence.
De tous ces fous, les plus dangereux étiientceux dont l'état mental prêtait à l'illusion. On ne s'abuse pas sur une démence complète, elle éclate trop ouvertement. Les égarements partiels sont plus lents à se trahir, et il s'y mêle de tels éclairs de bon sens qu'on hésite à leur assigner leur véritable nom. Que d'aberrations se cachent ainsi sous des apparences de lucidité ! Écoutez cet homme : c'est bien à tort qu'on a pris quelques mesures contre les écarts de sa raison. Rien ne les justiûe, rien ne les excuse. Les médecins lui en veulent, c'est runiqTuT motif du séquestre dont il se plaint. L'entretien s'engage, et en effet, c'est celui d'un être qui jouit de la plénitude de ses facultés. Il parle avec netteté, avec chaleur ; ses idées sont abondantes, précises, et il les revêt d'un langage qui s'élève jusqu'à l'éloquence. A peine s'imprcgnent-ellcs d'un peu d'exaltation. Vous allez croire que cet homme est victime d'un complot ou d'une méprise; attendez, sa marotte n'est pas loin, il n'y échappera pas longtemps. Le voici qui part : il est empereur du Mogol ou reine de Chypre; il a inventé im système pour marcher sur le front ou mettre la foudre en bouteilles; il a quinze gou-
verncments dans sa poche, et se dessaisira du meilleur, si on veut y mettre le prix.
Telle est la pire espèce de fous, celle qui trompe le plus facilement la surveillance ; c'est celle aussi dont le pavé abondait. Il en sortait de tous les coins, de toutes les issues;, ils remplissaient l'air de leurs projets et de leurs cris. Aux vertiges du gouvernement, ils voulaient à toute force ajouter les leurs. Aussi se multipliaient-ils par l'invention et par le bruit; ni les affiches, ni les manifestes ne leur coûtaient. A)icun d'eux ne regardait à la dépense quand il s'agissait de sauver l'État. Ils arrivaient d'ailleurs les mains chargées de trésors. Ceux qui n'avaient à olfrir qu'un milliard étaient considérés comme d'assez pauvres esprits; vingt milliards formaient un contingent raisonnable. Vingt milliards ! quelle vétille ! En frappant du pied le sol^ on devait les trouver. Un simple procédéy suffisait; il s'agissait de tout mobiliser. 0 vertu d'un mot ! Mobiliser, mobilisation, enfants d'un vocabulaire qui n'est pas celui de Bossuet, que de qualités secrètes ne renfermez-vous pas? Mobiliser, l'avenir est là! Qui mobilisera le mieux, aura trouvé le secret de nos destinées ! Qae d'affiches sur la mobilisation, sans compter celles qui touchaient à la réforme hypothécaire et aux assignats !
D'autres insensés avaient mis le doigt sur une découverte plus belle encore. Ils s'étaient imaginé qu'un gouvernement assis sur des ruines n'a pas une tâche suffisante pour employer tous ses instants. Restaurer l'ensemble des institutions, consulter le vœu du pays, mainte.cîir, au milieu d'un désordre immense, le respect des droits, la sécurité des personnes, •faire face aux périls du dehors^ aux difficultés du dedans, défendre le Trésor contre le discrédit, les classes laborieuses contre les fluctuations du travail, la force armée contre l'indiscipline; tout cela ne leur semblait qu'un prélude à des travaux plus sérieux, à une besogne plus vaste. A les entendre, un gouvernement doit tout concentrer, tout résumer, tout embrasser. Aucun grand profit ne doit avoir lieu hors de sa sphère. Il va tout entreprendre, et la nation n'aura plus qu'à se croiser les bras. Déjà, ou désignait les victimes. Sur