‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 3)Chapitre 1 sur 35 · II · texte numérisé non relu

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Plus j'allais, plus je voyais s'étendre et s'agrandir le cercle de mon inllnence. Je tenais à In politique par l'cpaulette, à l'industrie par mon magasin de détail ; je devenais un homme considérable et considéré. Aussi, dès qu'il fut question d'une enquête sur l'état de la France manuracluricrc, la notoriété publique me désigna-t-elle conmic l'une des autorités en malicrc d'articles de laine et de coton. Par une alliance heureuse, ces deu\ tissus fraternisaient chez moi ; ils y vivaient sans trouble et sans querelle, la flanelle côte à côte du tricot. Le iil et la soie complétaient ce congrès de matières premières et cet assortiment venu des quatre points cardinaux. De cette façon, je me trouvais dans des conditions d'im- ]iarti.ilité [(U't précieuses ; je ne pouvais être ni intolérant, ni exclusif : j'a|)j)artenais à l'éclectisme industriel. Tout produit français était bien venu à mes yeux; seulement je ne pouvais déguiser la répugnance profonde que m'inspiraient les articles étrangers, et c'est à peine si je pardonnais au coton les torts de son origine américaine. Le jour où on aura inventé le coton français, je traiterai de haul l'Alabama, et je n'aurai point assez de mépris pour la Louisiane. Mon pays avant tout.

11 est, en économie politique, deux écoles : l'une que je qualifierai de cosmopolite, ahu de mieux la llétrii- ; l'autre que j'appellerai nationale. L'école cosinopolite est vendue à l'étranger; elle appelle, de toute la puissance de ses vieux, une invasion de tissus féroces et d'articles ennetnis. Elle ne se plaît (jue dans les caehemii'cs de l'Inde, les niakintosli anglais, les f(uurures de Sibérie, les soieries suisses, les

houilles belges, les dattes de Barbarie, les plombs d'Espagne, les oranges de Monaco, les chanvres russes, les fers de Suède, les pantins de Nuremberg, et les marmottes de la Savoie. C'est là son bonheur, son idéal. Plus elle voit de produits exotiques, moins elle aime ceux de sa patrie. Ce n'est pas celte école ([ui se retirerait derrière la Loire, si l'industrie étrangère souillait notre sol : elle irait au contraire au-devant de l'ennemi pour s'en vêtir, s'en nourrir, s'en chauirer, en user de mille manières. Ames dépourvues deiiationalité î

Ces gens-là ne manquent pas de spécieux prétextes; ils prétendent (ju'il faut accepter le bien. Je quelque part qu'il vienne ; que tout ce qui est beau et à bon marché mérite leurs préférences. Cosmopolites, voilà de vos arguments ! L'école nationale ne raisonne point ainsi : elle porterait de la bure au lieu de drap dans l'intérêt des manufactures françaises, et payerait volontiers la bure plus cher que le drap. Tel est son dévouement. Pour peu que \ous la poussiez à bout, elle se coupera la lièvre avec de l'arsenic français au lieu de ([uin([uina américain, s'abreuvera de chicorée française au lieu de café moka. Elle aime tout ce qu'elle fabrique, cette école, fdie du patriotisme, et déteste ce qu'elle ne fabrique pas ; elle adore ce qui lui procure de gros profils et se révolte contre tout ce qui pourrait les diminuer. Elle craint que l'argent français ne dérive vers les bourses étrangères, et elle ouvre ses coflVes pour empêcher cette déviation. Je suis Français, tu es Français, dit-elle, l'allaire peut s'arranger. Noble école !

J'appartenais, en ma qualité de bonnetier, à l'éco-

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nnniio polifiqiio du terroir, et je m'étais promis de la défoiidre do toute la force de mes convictions. Au fond, personne n'était plus di-sintcrossé que moi, et si j'interroge bien mes souvenirs, il me semble que j'avais alors quebjucs ])arties de llanelle anglaise de contrebande. Ainsi, j'allais renouveler le sacrifice d'Abrabam, de Jepbté et de Brutus; j'allais immoler mes enfants, l'orgueil de mes étagères. H n'y a que l'amour du sol natal et de l'industrie nationale qui puisse engendrer une pareille abnégation. J'aurais conduit au biulu'r, s'il l'eût fallu, ma llanelle exotique, l'œil serein et sans avoir besoin de m'envelopper de mon manteau. On ne me mit pas à une telle épreuve. Je pris le parti des tissus de laine français, et persistai dans mes assortiments de flanelle britannit|ue. C'était une mauièi-c de concilier les principes et les intérêts, la conviction et la clientèle.

L'enquêle officielle fut ouverte : cliaque industrie y comparaissait à tour de rôle dans la personne des fabricants ou commerçants les plus considérables. Au fond, ridée était assez ingénieuse. On mandait un mainifacturier pour lui dire :

— Ab çà! mon digne bomme, ne trouvez- vous pas que vous gagnez trop sur vos articles ? ne seraitil pas temps de faire un peu de place à l'étranger, afin (ju'il put grignoter une ])art de vos bénéfices?

— IMus souvent! répondait naturellement le manufacturier.

— Calmez-vous, ajoutaient les juges du camp, personne ne veut vous dépouiller. C'est une simple loiinalilé; on ne vous écorcbera point. Vous dites donc que la place est prise, et que vous ne voulez

pas en céder le moindre petit coin aux produits étrangers...

— Plutôt la mort ! s'écriait le manufacturier.

— Ne vous exaspérez pas. Allons, allons, c'esl bien ! disaient en terminant les interrogateurs ; vous êtes vif, mais vous êtes national. La commission d'en(juète est faite pour comprendre ce sentiment.

Cette revue des industries se prolongea durant plusieurs mois. Esprit de corps à part, cela linit par devenir monotone. Les plus intraitables manufacturiers étaient précisément ceux qui se disaient en possession des procédés les plus avancés et à la tète des plus beaux produits. Les médailles d'or menaient un bruit du diable ; les médailles d'argent étaient moins tumultueuses ; les médailles de bronze semblaient résignées. Ceux qui, devant le jury de l'exposition des produits, avaient jeté des défis superbes à l'ctrangor, déclinaient piteusement la lutte devant la commission d'enquête. Ils avaient brigué la récompense et refusaient de fournir la preuve qu'ils l'avaient méritée. Cette circonstance me frappa; cependant je me dis que le travail français devait être mis bors d'atteinte, même au prix d'une contradiction. Peu importaient les liommes : il fallait sauver le principe.

Mon toiH' de parole arriva enfin, et j'eus à subir deux interrogatoires : l'un sur les articles de laine, l'autre sur les articles de colon. Je m'étais préparé avec quelque soin : il s'agissait de représenter la bonneterie, de la poser, de la mettre en relief. En me souvenant que j'étais un homme de style, je voulus qu'à la solidité du fond s'alliassent les agréments

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