ALTRE LETTRE
« Du village d'AcrocéronaupantouHe, 18 octobre.
« J'ai reçu les sommes que le gouvernement ndus a fait passer, et « j'écris au ministre pour le remercier de cet envoi. 11 appartenait à « un érudit comme lui, t[u\ porte dans son cœur le culte de l'anti- « quité, de venir au secours d'hommes dévoues à la science. La pos- « térité lui tiendra compte de celle grande et généreuse sympathie.
« Malheureusement, le leniple sur lequel nous comptions ne s'est « pas réalisé : c'était fout bonnement le mur d'enceinte d'une berge- « rie abandonnée. Mais je ne désespère pas pour cela de découvrir ce a monument. On vient de me dire que vers le S.-O. il existe des ves- « tiges qui ont tout le caractère d'un édihce consacré au culte. J'y • cour-i, j'y vole.
« Que l'on continue à nous (eiiir pourvus de numéraire. Les vivres « sont toujours ici à des prix fous. Nous payons un mouton au poids « de l'or et ne vivons souvent que de racines. Le dévouement à la « science nous soutient.
« Trottemard, »
DANS LF.S GRANDEURS. 75
Tels sont les chefs-d'œuvre au moyen desquels l'archéologue réchiuffail de temps en temps la générosité du budget et perpétuait son nom dans les colonnes des journaux. Bien que le temple semblât fuir devant la poursuite du voyageur, celui-ci espérait toujours mettre la main dessus, et ne demandait qu'un petit crédit supplémentaire pour se procurer l'objet désiré. On allait ainsi de déception en déception, jusqu'à ce qu'un ministre de mauvaise humeur coupât brusquement les vivres à l'archéologue. Alors le voyageur revenait en France, dépourvu de toute espèce de temple, et faisant retentir l'air de ses cris. Avec dix mille francs de plus, le monument était découvert; eh lésinant on lui avait fait mantjuer sa fortune; à l'entendre, il était volé. Cependant sa mission avait coulé soixante et dix mille francs.
Tout autre que le gr.md Trottemard eût été rebuté par ce premier échec ; lui n'y puisait qu'une force nouvelle. Le temple étant usé, il passa à d'autres exercices. Tantôt c'était le bras de la Vénus de Milo qu'il s'agissait de retrouver; tantôt une inscription babylonienne, égarée sur les bords de l'Oronte, réclamait sa présence : un jour il s'agissait d'aller reconnaître les ruines d'une ville assyrienne ou mède; une autre fois, de déterminer le cours d'un ruisseau de la Cyrénaique. Le prétexte importait peu, l'allocation était tout.
C'est cependant là une bien singulière justice distributive. Qu'un auteur demande l'assistance du budget pour dos travaux qui peuvent exercer line influence féconde sur le sort des populations, répandre des idées morales, des vues saines, des principes
utiles, on lui répond qu'il ait à marcher seul, et que l'État ne lui doit rien. C'est bien, si telle est la loi commune. Mais qu'on vienne proposer au gouvernement d'aller faire au loin dos recherches coûteuses et stériles, de déterrer quelques hochets d'une érudition frivole ou d'une antiquité suspp<'te, oh! alors, le trésor public est moins rigoriste, il a des fonds, et il les distribue au hasard avec une entière prodigalité. Si quelques parasites vivent de ce gaspillage, rien n'en profite, ni l'art, ni la politique, ni la science.
Il faut que le grand Trottemard ait compris que ces plaisanteries ne pouvaient avoir qu'un temps, car lorsqu'Oscar me le présenta, il avait renoncé aux voyages. Il semblait vouloir désormais frustrer la France, la belle France, de tous les temples qu'il aurait pu ne pas découvrir. Toutefois, avec son activité et son ambition, le célèbre archéologue n'était pas homme à quitter ainsi la partie. Il avait alors en vue quelque chose de solide et de permanent en place de missions précaires et nomades, et je ne serais pas étonné de le voir un jour protecteur général de la confédération des beaux-arls de France et de Navarre. Il est plus facile d'inventer des places que de découvrir des lemples.