UNE PLTIPMAR. — PRELIMINAIRES D UN EMPRUNT RUSSE. PARTIE CARREE
Depuis quelque temps, je remarquais avec un contenleraent mêlé d'orgueil que ma personne avait produit un certain effet sur la princesse Flibustofskoï. Des nnilladis significatives, un air langoureux et mélancolique, de certaines poses, quelques soupirs à demi étouffés, semblaient être les symptômes irrécusables du ravage que j'exerçais, et des combats d'un cœur qui reculait devant sa défaite. De toutes les couronnes que j'avais rêvées, Tamour d'une grande dame était celle qui llatlait le plus ma vanité. Il n'est rien de tel pour poser un liomme ; cela indique qu'il est du monde, et qu'on peut 1 avouer. Dislingué par une princesse, je passais prince, et même mieux, je touchais de la main gauche aux grands blasons du Nord; je rendais à la Russie une portion des dommages qu'elle cause à la France par l'intermédiaire des diplomates blonds, à la taille de guêpe, fléaux et délices dos boudoirs parisiens; je vengeais ma patrie en effectuant une conquête sur l'étranger. Telle était la théorie de ma situation.
Faut-il le dire? nue crainte me retenait encore. On va me trouver bien naïf, bien bourgeois, si j'en fais l'aveu. Je craignais que le bruit de mon triomphe ne parvînt aux oreilles de Malvina. Jusqu'alors la paix avait régné dans mon ménage ; mes écarts d'ara-
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bilion n'avaient altéré en rion nos relations intérieures. En franchissant ce pas nouveau, deux choses étaient à redouter, les scènes domestiques et les représailles. Quand la colère s'emparait de madame Paturot, elle ne ménageait rien, ni ma personne, ni les autres meubles du logis : son premier moment était toujours dur à passer, et il était rare qu'il ne laissât point de traces. Ensuite, tout dérèglement s'expie et doit s'expier. Lorsque celui à qui il appartient de donner l'exemple manque à ses devoirs, il autorise autour de lui Tinconduite. J'avais, à ce point de vue, un profond sentiment d'impartialité et de justice; je n'admettais pas, avec quelques casuistes, que l'un des deux sexes doit jouir ici-bas de plus de franchises que l'autre. Ce système n'eût pas convenu d'ailleurs à Malvina, qui professait, à propos du mariage, des doctrines radicales, et entendait vivre sur le pied d'une égalité absolue. Ses succès dans les rôles culottés tenaient à cette disposition d'esprit. Ainsi, d'un côté, les principes, de l'autre, une inquiétude vague, m'empêchèrent longtemps d'abonder dans les regards assassins de la princesse autant qu'elle l'eût désiré.
La chose eût pu durer longtemps ainsi, elle s'avançant de plus en plus, moi reculant toujours, si un être sauvage ne s'en fût mêlé. Le feld-maréchal Tapanowich me lit l'honneur de devenir jaloux de moi. Toutes les fois que je mettais le pied sur le seuil de l'hôtel, j'étais sûr d'apercevoir le Tartare, errant vîomme un ours démusclé, me poursuivant de son beil fauve, et faisant entendre, à mon approche, un g>Dgnement farouche. Plus d'une fois la princesse
avait dû venir à ma rencontre, pour que ce guerrier (Icchaînc ne me manquât point de respect, et, dans ces occasion?, elle lui adressait, en langue moscovite, une correction sévère que le pandour recevait l'oreille hasse, comme un animal que l'on gronde. Cette exécution faite, la palatine m'introduisait dans son boudoir, oii tout respirait la séduction et la grâce. Sous un demi-jour vaporeux, dans une atmosi)lière imprégnée de parfums énervants, je sentais ma force s'en aller, mes scrupules s'évanouir. La dentelle soûle déguisait ce que sa personne offrait de désirable, et l'on sait comment la dentelle déguise ces objets-là. Sa voix, d'ailleurs, avait un timbre qui pénétrait jusqu'à Tàme, et dos sons si doux, (ju'on eût dit l'organe d'un enfant. Tout, dans la pièce, était disposé pour l'effet, et de manière à amener un clair-obscur favorable au rajeunissomont et à l'amoindrissement dos formes. Je ne sortais jamais de là sans y laisser un peu de ma raison et de ma vertu.
La conduite du feld-marécbal amena enfin une explosion. Le Tartare affectait à mon égard des manières ({ni devenaient intolérables ; il me toisait désagréablemont, il Irisait ses moustaclies à mon aspect, en articulant des jurons russes qui pro\oquaient les rires de la valetaille.
— Ah! c'est comme ça que tu le prends, vilain Kalmouck, me dis-je Tn regimbes avant de sentir le mors ! c'est bon ! c'est bon ! On te fera voir comment se venge un Paturol ! je ne te dis que ça, Tartare.
Ce jour-là, j'entrai dans le boudoir de la palatine avec un air conquérant qu'elle ne m'avait jamais vu. Un marquis du dix-buitième siècle n'eût pas pris une
pose plus dégagée : j'étais fringant comme un séducteur du temps de la régence.
— Qu'avez-vous donc, monsieur Paturot? me dit la princesse étonnée. C'est singulier, ajouta-t-elle, en me regardant fixement.
Je lui pris la main, une main admirable, et la portai fort cavalièrement à mes lèvres :
— J'ai, adorable princesse, lui dis-je, une toute petite fantaisie, un rien. Je veux casser, un de ces matins, ma cravache sur la figure de ce drôle de TapanoAvich.
— Du feld-maréchal ! s'écria la palatine, dont la pliysionoinie trahit un soudain efiroi.
— Du feld-maréchal ou caporal, peu m'importe. Il n'a point affaire à un serf de la Crimée. Je lui couperaile visage, au feld-maréchal.
— Monsieur Paturot, est-ce bien sérieusement que vous parlez? dit la princesse.
— Très-sérieuscintMit, mou adorable; aussi sérieusement que je suis l'esclave de vos grâces. Ce pandour me déplaît : on dirait le dragon de la Toison d'Or. Eh bien! il trouvera ici un Jason; je le fendi-ai en quatre.
— Monsieur Paturot, me dit la princesse avec solennité, vous lie le ferez pas.
— Je le ferai, madame, car l'aninial devient trop farouche. Avant de le conduire en France, on aurait dii un peu mieux l'apprivoiser,
— ^ ous ne le ferez pas, vous dis-je, car je vous le défends.
En prononoaiit ces mots, la princesse se leva : son visage était imposant ; sa parole était brève et pleine
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d'autorité. Cependant, avec la disposition d'esprit où je me trouvais, cet ordre nie trouva rebelle. Il m'arriva ce qui arrive aux gens qui s'exaltent davantage à mesure qu'on les retient, et qui ont d'autant plus soif du danger qu'ils sont plus certains qu'on les empêchera d'y courir.
-— Eh bien ! madame, ajoutai-je avec une grande résolution, votre défense sera vaine; je ne vous obéirai pas.
Il faut qne j'aie articulé ces paroles avec l'accent d'un homme bien décidé, car sur-le-champ la fierté de la princesse s'abaissa. Par un brusque mouvement, elle se laissa tomber sur un divan en portant la main à son front, comme si une pensée cruelle Teût accablée. De temps en temps de petits mouvements convulsifs attestaient un combat et une angoisse; ses beaux cheveux déroulés llottaient sur son visage et ses épaules ; enfin des larmes abondantes jaillirent de ses yeux. Jamais je n'avais vu une douleur si belle: mon masque d'homme à bonnes fortunes tomba devant ce spectacle ; j'étais profondément ému.
— Princesse, lui dis-je, qu'avcz-vous donc?
Elle jeta sur moi un regard plein à la fois d'abandon et de mélancolie.
— Jérôme ! Jérôme 1 dit-elle, vous me ferez mourir !
— Moi, Catinka !
La glace étaitrompue : Gutinka d'une part, Jérôme de l'autre, on va vile et loin dans ce chemin. L'émotion était d'ailleurs bien vive, l'occasion bien engageante. Je franchis le dernier pas et payai de hardiesse. Ce ne fut qu'un peu tard que nous reprîmes notre sang-h'oid, et alors la princesse alla d'elle-même au-
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devant d'une cxpliration que j'écoutai en vainqueur.
— Vous vous étonnez peut-être, Jérôme, me ditelle, de l'empire {|u'exerce ici le feld-maréclial Tapanowicli. Cela tient à des considérations politiques, à un secret d'État. Hélas ! puis-je désormais rien vous cacher ?
— Parlez, Calinka; vous versez vos confidences dans l'oreille d'un honnête homme.
— En Russie, mon ami, nous sommes tous esclaves, petits ou grands. Que j'hahitc Moscou ou Paris, il faut que l'empereur sache ce que je fais. C'est noire servitude, à nous autres hoyards qui descendons des Démétrius, dont les Romanzoff ont usurpé les domaines. On a toujours peur que nous ne remontions sur le trône de nos pères.
— Ah ! diahle, ce serait grave, en effet.
— Aussi l'empereur place-t-il à nos côtés des satellites. Le feld-maréchal est chargé d'écrire jour par jour à Nicolas tous les détails de ma vie privée et puhlique ; il lui mande quelles personnes je vois, quelles réunions je fréquente. Tapanowich est mon espion !
— Vil Tarlare ! ça se lit sur sa physionomie !
— A toute heure il peut entrerdansmon salon, dans mon boudoir, jusque dans ma chambre à coucher !
— Sbire, va! gendarme moscovite! Et vous ne voulez pas que je lui coupe les oreilles, Calinka ?
— Y pe>isez-vous, Jérôme ! Un homme qui fait métier de tirer l'épêe et le pistolet!
— Bidi! bah! dis-je avec moins de confiance.
— Un brettcur qui a eu cinquante-deux duels à Saint-Pétersbourg, quarante-quatre à Moscou.
— Ce sera un de plus, ajoutai-je fort ébranlé.
— Un spadassin, Jérôme, un vrai spadassin I Et puis, voulez-vous tout savoir, mon ami? vous me perdriez !
— Ah! dis-je en respirant un peu plus à l'aise, si cela est ainsi, n'en parlons plus; je désarme. Moi, vous perdre, jamais! Je pardonne à ce Tartare.
— Je n'attendais pas moins de vous, Jérôme, dit la princesse en m'entourant de ses bras. Vous êtes un homme vraiment chevaleresque.
— Au fait, ce Kalmouck ne vaut pas même un coup d'épée, avec son gros ventre et sa moustache à fils d'argent. Fcld-maréchal de contrebande, je t'amnistie et te méprise. Voilà.
— Modérez-vous, mon ami, cet homme est à ménager. Vous savez que j'ai de vastes propriétés dans l'Ukraine.
— Oscar me l'a dit, palatine; sur les bords fortunés du Don : vingt-deux mille serfs et trois cent vingt -deux mille bètes à laine.
— Qu'importe le nombre? l'essentiel est de pouvoir en disposer. Encore une servitude des boyards, mou ami. L'empereur nous supprime nos revenus quand il le veut. Tant que Tapanowich envoie des rapports favorables, je touche mes fermages ; mais au moindre mot désavantageux, on me coupe les vivres. Voilà les libertés de la Russie.
— Diable! diable! le procédé est légèrement cosaque. Alors le feld-maréchal tient les clefs du cofl're. Décidément c'est un homme à soigner : je retire ce que j'ai dit de désagréable sur son compte.
— Bon Jérôme !