‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 3)Chapitre 16 sur 35 · lÉROMK PATUUOT · texte numérisé non relu

lÉROMK PATUUOT

fois : un peu d'hésitation et de crainte m'étaient permises. Candidat avéré du ministère, je croyais d'ailleurs que des mains puissantes me soutiendraient à mon in-^u, et (|u'il ne me resterait qii'ù modérer les excès de zèle. J'avais peur d'être comblé de moyens de séduction, et je me disposais à montrer, dans l'emploi des faveurs administratives, une réserve, une (lij^nilé, (jui devaient nie réconcilier avec ma conscience. Qac je connaissais peu cette grande curée que l'on nomme une élection, cette chasse aux crédits ordinaires, extraordinaires et supplémentaires, aux objets d'art, encouragements, subventions, souscriptions et autres allocations! De tous côtés s'agitaient déjà des vétérans de la Chambre, procureurs et avocats généraux, légion d'un appétit proverbial ; les députés qui ont des enlants à nourrir ou des chemins de fer à placer; enfin, tous ceux qu'une candidature manquée précipiterait de leurs positions et foudroierait comme des Titans. Il faut voir quel ressort donne à l'activité humaine une réélection qui se complique de pot-au-feu et réagit sur toute l'économie domestique. La candidature s'élève alors aux proportions d'une œuvre de génie : elle a un prologue, une exposition, des péripéties et un dénoùment. C'est l'idéal du genre.

Ce spectacle me tira de ma torpeur : je vis que, pour réussir, il fallait s'aider soi-même, manijmler l'éleclion, connue on l'a dit avec une naïveté expansive. Depuis longlemps, le premier employé conduisait la maison de détail; je pouvais m'absenler sans qiu! les affaires eu souffrissent. Il fut donc convenu que nous irions passer une partie de la belle

saison dans mon château de Valoinbreuse : les enfants, Malvina, tout le ménage, gens et maîtres, devaient être du voyage; c'était une émigration complète. Oscar nous suivait; le peintre ordinaire de Sa Majesté faisait désormais partie intégrante du mobilier. Il devait d'ailleurs m'être d'un grand secours auprès des enfants des montagnes natales. Son imperturbable assurance, sa fécondité d'expédients, étaient de précieux auxiliaires; il avait un sang-froid et des ressources d'artiste qui manquent rarement leur effet sur des imaginations primitives. Notre départ en commun lut donc résolu : comme Jacob, j'allais porter mes tentes en terre électorale, et je marchais avec ma famille, mes amis et mes richesses.

Cependant, avant de quitter Pans, il était trèsessentiel de s'assurer de quelques moyens d'influence. A mon arrivée dans l'arrondissement, les curés des communes ne pouvaient pas manquer de me demander des subventions pour leurs églises, tantôt une réparation de clocher, tantôt un tableau pour le maître-autel ; tous les percepteurs du lieu songeaient déjà à leur avancement, tous les pères de famille à (les bourses dans les collèges ; enfin, chacun devait avoir nécessairement sa petite requête à présenter, et c'eût été mal débuter, que de se présenter les mains entièrement vides. Armé de ma candidature, je parcourus donc les divers ministères, afin de m'assuvev (juelques-unes des largesses dont ils disposent. Hélas! j'arrivai trop tard : le gros delà moisson était fait ; à peine restait-il à glaner quelques misérables épis. Aux Cultes, je trouvai un directeur général qui avait disposé pour lui-même de toutes les répa- II. 7

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rations de clocher, de tous les tableaux de maître-autel, de toutes les chasubles et de toutes les dalmatiques. A rinstructiou jndiiique, un autre directeur s'était allribuc le monopole de ravaiiccment universitaire, des souscriptions de livres, des dons aux bibUo* thèques. Au Commerce, un troisième directeur poussait à sa propre élection à grands reniorts de bergeries-modèles , d'étalons , d'écoles vétérinaires , de subventions aux eaux minérales. A la Marine, un quatrième directeur en faisait autant pour les ol)jets de son ressort. A la Justice, un cinquième directeur exploitait le chapitre des grâces et des commutations de peine. A la Guerre, aux Finances, partout, des directeurs s'inquiétaient beaucoup plus d'eux-mêmes que des autres. Soins touchants ! naïve sollicitude !

Que faire? Prendre ce qui restait, faute de mieux. Ce fut mon premier calcul. Sans choisir, sans hésiter, j'exécutai une ralîe générale : je ramassai quel(|ues plâtres et quelques tableaux, des livres de marine destinés à charmer les loisirs des habitants de cette zone centrale, des ouvrages scientifuiues, des instruments de physique, tout le bric-à-brac des minisières. — Prends» me disait le peintre ordinaire de Sa Majesté, prends lout ce qui se présentera. Prends les paragrèles, les plans de bergerie, les modèles do bateaux insubmersibles : c'est très-utile à trois mille mètres au-dessus du niveau de la mer. La société générale des naufrages est bien située rue Neuve-des- Mathurius, au fond d'une cour, près du 49^ degré de latitude. Arrivons avec des monceaux d'objets, cela llatlera les indigènes. S'ils n'en usent j>as, ils les mettront sous cloche. Procure-toi surtout des ani-

maux empaillés; cela réussit ordinairement dans les régions alpestres.

Je fis ce que me conscillail Oscar; j'acceptai ce qui me fut offert. Pour le reste, je me conlentai de lettres flatteuses, conçues à peu près dans les termes suivants :

Ministère des... — 3e division. — 4® bureau.

« Paris, le...

« Monsieur, je regrette de ne pouvoir satisfaire sur- « lc-cli;imp à lu demande que vous m'avez faite de «quatre places de gardes- champêtres. Les cadres « miillicureusemeut sont pleins, et il est impossible « d'introduire dans ces fonctions importantes de nou- « veaux titulaires, sans dépasser Ks allocations du « budget et nuire à l'économie du service.

« Cependant, monsieur, j'ai pris note de votre ré- « clamation, et il sullit qu'elle vous intéresse pour (( que les quatre premières vacances vous soient ré- « servées. Croyez qu'une nécessité absolue et les « prescriptions impérieuses de la loi ont seules em- « péché qu'il ne fût fait droit sur-le-champ à votre « requête. Vous apprécierez, je l'espère, les motifs « qui me privent du plaisir de vous donner une sa- « tisfaction immédiate.

« J'attendrai l'indication des noms que vous me « promettez, pour les porter sur la liste des candidats « au poste de garde-champêtre. Il n'en sera point « nommé d'autres avant ceux-là.

« Agréez, etc.

« Le ministre des...

« A M. Patnrol de Valombreiise, candidat du collège de... »

iuO JÉRÔME PATLROT

Sur ce libellé, j'eus vingt lettres environ, les unes pour des perceptions, les autres pour des bourses de séminaires. Les Travaux publics me promettaient quatre ponts avec déi^ignation certaine, six ponis au clioix, trois routes, un petit canal, deux cliemnis de fer, trois monuments publics. Le Commerce me promettait un haras du p;ouvernement ; la Guerre, un régiment de cavalerie ; l'Instruction publiijue, un grand séminaire ; les Finances, une foule de places de comptables. J'eus, dans ces mômes conditions de perspective, beaucoup de concessions de mines, un évccbé, quatre églises, quinze clochers tout neufs, soixante dalmati(|ues pour mes curés, vingt-quatre ostensoirs, quinze dais, et un maître-autel façon moyen cage, avec des colonnes torses, et une gloire de la plus grande beauté. Bref, j'emportais avec moi la fortune de l'arrondissement; j'arrivais les mains pleines de merveilles.

A ces perspectives, d'après les conseils d'Oscar, j'en joignis d'antres. Le peintre ordinaire de Sa Majesté connaissait le cœur humain; il savait par quels points il est vidnérable.

— Jérôme, me dit-il, ces paysans doivent être généralement arriérés au point de vue gastronomique. C'est par la nouveauté, par l'imprévu, que lu en tireras parti. Ayons des vins fins et des conserves délicates : on n'a pas travaillé les estomacs du pays, là est le succès. Règle générale : les estomacs ne restent dans l'opposition que lorsque la cuisine du gouvernement méconnaît ses devoii's. Crois cela et inondeles de Champagne.

Nous eûmes donc un fourgon de vivres comme nous avions un fourgon de plâtres et autres articles

d'art, La caravane marchait avec un accompagnement de plus en plus formidable. L'appui du sexe de la conlrce n'était point à dédaigner: Malvina se pourvut de caisses de modes, de carions de chapeaux, de nouveaulés, de dentelles, de rubans, enfm de mille brimborions de toilette.

— Des objets voyants, madame Paturot, disait noire conseiller; du jaune surtout! La province raffole du jaune. Allez jusqu'au citron, vous ne risquez rien ; plus c'est foncé de nuance, mieux ça réussit.

Pendant que ces soins accessoires occupaient ma femme et le rapin, un plus grand souci me dominait. Il était impossible de se présenter aux électeurs sans un titre qui me signalât comme écrivain et comme administrateur, La profession de bonnetier était honorable sans doute, elle ne pouvait que me placer très-liaut dans l'estime d'un peupb' qui consommait généralement mes articles. Cependant cela ne suffisait pas; il fallait aider à ces bonnes dispositions par une œuvre de plume. Pour un lionmie littéraire comme moi , écrire n'était pas une tâche malaisée : j'avais rimé ha Cité des hommes et les Fleurs du Sahara, dont le lyrisme, quoique méconnu, n'en était pas moins le fait d'une inspiration élevée. Mais de pareils titres se trouvaient malheureusement au-dessus de la portée de ces enfants des montagnes. Il fallait choisir un sujet plus approprié à leurs mœurs, à leur intelligence et à leurs moutons. C'est vers cette iulérossante famille de quadrupèdes que je tournai mes efforts. On a vu quelle était pour elle ma sympathie et quels liens industriels m'unissaient au bétail qui est l'origine du gilet de

flnnolle. Un pareil sujet nie touchait à la fois par les souvenirs de la vente et les besoins de la candidature. Je dirigeai de ce côté mes travaux.

Il était alors question d'un remède singulier pourla guérison des maux qui afl'ectent cette classe ingénue de quadrupèdes. On sait que le mouton n'est pas immor(el et qu'il paye, comme l'homme, un tribut à la maladie et à la destruction. Laclavelée, puisqu'il faut l'appeler par son nom, exerce surtout des ravages dans les rangs des hôtes à laine : elle a fait jusqu'ici le désespoir de la science et le malheur du berger. C'est à l'occasion de cette épizootie qu'un savant venait de faire la découverte d'un merveilleux topique. Pour empêcher les moutons de mourir de la clavelée, il n'avait pas recours au remède du pâtre de V Avocat Patelin ; il ne tuait pas la bête, mais il l'empoisonnait. Pour guérir l'animal de laclavelée, il lui administrait l'acide prussique. L'Académie des sciences avait été saisie de l'innovation, et pour devenir tout à fait populaire, il ne lui restait plus qu'à être mise en commandite. Je résolus de m'en emparer au moment où elle se trouvait encore dans cet état de transition, et de la livrer à mes montagnards revêtue de tous les charmes du style et parée du prestige de la nouveauté. Oscar m'approuva, et j'écrivis sous sa dictée.

Plus de clavelée !I! Immortalité du mouton!!!

« Bergers et bergères,

a Tarissez la source de vos liiniie< et espéreï dans l'avenir. Le Ciel, o louché de vos plaintes, vient de vous envoyer un bienfait réparateur, a Décimés chaque année par un fléau cruel, vos troupeaux semblaient a ne tondre l'herbe qu'à rcgrcl : la clavelée se cachait sous le tapis

a des prairies; elle corrompait le cytise fleuri, 'êl rcpandail du fiel « jusque sur lliurahle pâquerelle.

« De-ormais, plus de clavelcH, ; la science, a parlé : elle a fait recu- « 1er le fléau. Il faut vous dire, bergers, que deptiis quelques années, « on a inventé un remède souverain ponr toutes les affections mala- « dives. La recette est des plus simples. Quand un homme jouit d'un « mal quelconque, on lui administre un mal plus fort qui le débar- « rasse du premier, après quoi le médecin guérit facilement le se— « cond, puisque c'est lui qui l'a administré. Quand on pense qu'il a « fallu cinquante siècles pour découvrir celte recette si naturelle, nn « se fait nue idée de la candeur cl de la médiocrité humaines. C'esl « le hasard seul qui nous livre les secrets de la nature, nous passons n h côlé sans les voir. 0 infirmité !

« Mais revenons à nos moutons. Un agriculteur distingué, chimiste, « décoré de plusieurs ordres, membre de l'Institut... historique, de « 1.1 Société royale de Tombouclou, d'Otaiti, des Marquises et autres « lieux, correspondant de la Soriéié de statistique univetsCllc, el « membre de la Société formée pour l'exploitation du cratère du Vert 8uve ; cet agriculteur, comme on n'en voit gtière, a pensé que la cla- « velée n'était un mal incurable, fatal, désastreux, que parce que, « jusqu'à ce jour, personne n'avait eu l'idée de lui opposer un mal « plus désastreux, plus faiai, plus incurable. Celte idée Une fois « adoptée, il ne s'agissait plus que de trouver une substance qui eOI « des propriétés plus malfaisantes que la clavclée. Guérir le mal par « le mal, telle est la théorie. Elle a conduit directement le chimiste « distingué h l'acide prussiquc.

h Mais revenons de nouveau à nos moutons. Bergers, vous avez, je « (uppose, un troupeau; vous en auriez deux que ce serait exactea ment la même chose. Meltonii un troupeau : qui peut le moins peut « le plus. Vous avez donc un troupeau qui dépérit insensiblement ; « tous vous dites : « J'ai la clavelée. » (Un bon berger s'identihe tou- <t jours .ivec son troupeau.) Que faites-vous alors t Plutôt que de « laisser mourir vos bétus une à une, vous achelez une vingtaine de « kilogrammes d'acide prussique que vous mettez en topettes, en cal- « culaul la dose que peuvent supporter vos animaux, C'esl là une opé- « ration qui doit être faite avec heauconp de soin, et sur laquelle vous B consulterez avec avantage un peintre qui m'a accompagné dans mon « voyage, et qui a fait de nombreuses éludes sur les prairies où pais* « sent les bêtes à laine. Il est artiste en paysages. On le nomme Oscar, « nom cher aux troupeaux.

« Revenons à nos moutons. Quand vous avez disposé votre acide

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« prussiqiic dans les fioles dont je viens de parler, vous vous placez « H la porte de votre parc, et vous appelez un à un vos administrés. « Surtout gardez-vous bien de leur parier politique et de leur conlier « la nature du remède que vous méditez à leur égard, car il faut craino dre les préjugés. Introduisez-leur hardiment et silencieusement « l'acide prussique dans l'œsophaiie, el vous m'en direz des nouvelles. « Si ces bêles-là meurent de la clavelce, c'est que la chimie moderne « aura donné sa démission.

« Revenons à nos moulons. L'expérience dont je viens de vous eno tretenir, bergers, a été faite en divers lieux et sous l'empire d'une « infinité de circonstances. Je viiis faire un peu de statistique; ne « vous effrayez pas; à force de prouver trop de choses, la statistique « a lini par ne rien prouver. Donc, d'après la statistique, science in- « faillible, il se trouve que dans un troupeau qui comptait qiiatre- « vingt-deux bètes attaquées de la clavclée, l'acide prussique, admi- « nistré à temps, en a sauvé quatre-vingt-trois. Si ce n'est pas là un « résultat prodigieux, c'est que rien ici-bas ne mérite cette épithète. « L'acide prussique est donc rehabilité; si vous en doutez, vous n'a- « vcz qu'à en boire ! Il est aussi innocent que l'agneau qui vient de a naître. »

Mon factum continuait ainsi pendant vingt-clenx pages; j'y rendais compte de l'autopsie de quatre ou cinq moutons à qui le chimiste n'avait pas pardonné d'avoir guéri par son remède, puis je prouvais victorieusement que les os du mouton n'étaient pas perméables comme ceux du canard à toutes les substances indigérées. L'acide prussique avait été absorbé, résorbé ; il n'en restait pas de traces : ce qui prouve qu'un bienfait est quelquefois perdu. Je terminais ainsi ma brochure :

« Le châtelain du niauoir de Valomhreuse, pensant que les bergers « des montagnes environnantes peuvent êlre bien aises d'es-ayer du « traitement qu'il indique, a cru devoir apporter avec lui des doses a d'acide prussique préparées par le chimisle inventeur et l'agricul- « teur modèle : il les délivrera gratuitement à tous les bergers qui lui « feront l'honneur de lui en demander. M. Oscar, peintre ordinaire « de Sa Majesté, est chargé de la distribution. »

Candidat. los

Telle élail celte pièce , où nous avions chargé sciemment l'cflct afin d'agir plus vivement sur la crédulité proverbiale de nos pâtres montagnards. Il faut dire qu'Oscar y avait mis la main et s'était volontairement attribué un rôle dans celte petite scène de charlatanisme. Où ne s'en glisse-l-il pas un peu?

Mes préparatifs étaient terminés; il ne me restait plus qu'à rouler vers le théâtre de l'entreprise. Avant mon départ, j'allai présenter mes devoirs au ministre; il m'accueillit de la manière la plus aiïablc el la plus cordiale. Les ordres étaient donnés pour qu'on me reçût là-bas avec les honneurs dus à ma candidature. Les cloches devaient se mettre en brmle : la gendarmerie brossait déjà ses uniformes; le télégraphe se préparait à jouer en mon honneur. Quand je pris congé, le secrétaire intime m'accompagna jusque sur l'esciilier :

— Monsieur Paturot, me dit-il, menez le préfet rondement. 11 est mou, il a besoin d'être réveillé. Si vous avez à vous en plaindre, écrivez-nous. Quant au sous-préfet, c'est votre esclave; disposez-en. Les sous-préfets ne sont bons qu'à cela.

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