‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 3)Chapitre 17 sur 35 · SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT · texte numérisé non relu

SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT

Le cbàte.ui de Valombreuse était situé à peu de distance du chof-lieu, dans une des mille ondulations que forment ces chaînes de montagnes. Une

pelouse circulaire régnait devant Thabitation, et de sombres cliàtaiiinoraics lui scrvaienl à la fois d'abri et de rideau. On sait quel éclat et quel lustre la verdure garde à ces hauteurs ; Oscar n'avait jamais rencontré sous sa palette une nuance pareille. La feuille conservait pendant louto la belle saison on ne saurait dire quel éclat nictaliiquc, et eu se découpant sur un ciel d'une transparence parfaite, les arbres avaient pi-esque le port et l'apparence d'une décoration de théâtre. Là oii cessait la forêt, commençait la prairie : des tapis naturels couvraient les versants et allaient baigner leurs dernières tiges dans les eaux froides du ruisseau. Bois et prés, voilà de quoi se composait mon domaine : sur quelques terrains moins bumides poussaient l'orge, le seigle, le blé, et de loin en loin quel([ues plantes fourragères. Des groupes de vaclies, paissant en liberté, complétaient le paysage et lui donnaient de la vie sans rien lui enlever de sa sérénité.

Toute la famille demeura ravie à l'aspect de ce site pittoresque. Citadins de Paris, c'était la première fois que nos poitrines s'ouvraient à cet air pur qui n'appartient qu'aux zones élevées. Il me semblait que je respirais plus librement ; Malvina se baignait avec délices dans cette atmosphère limpide, elle courait sans chapeau dans les bois et gazouillait comme la fauvette sur la cime du peuplier; mes enfants se roulaient dans les prés et bondissaient à côté des agneaux, blancs et folâtres comme eux. J'étais venu pour conduire une intrigue; je débutais par une idylle. A vrai dire, l'aspect de cette nature remuait profondément mon cœur et le remplissait d'un sen-

timent nouveau. Ces hauts sommets que couronnaient (les sapins, ce calme imposant qui ressemblait à un défi jeté à la turbulence des bommes, ces chaînes de montagnes qui fuyaient à l'horizon comme de grandes vagues bleues, ce lointain vaporeux perdu dans l'immensité, ce petit vallon plein de parfums agrestes et de bruits charmants, tout cela formait une diversion à mes plans ambitieux, et m'entraînait vers dos impressions plus pastorales que politiques, l'endant trois jours entiers j'oubliai que j'étais candidat, pour mener la vie du campagnard ; j'inspectais mes troupeaux, je visilais mes bois et mes ])ièces de terre, j'allais de ferme en ferme et de prairie en prairie. Le château, convenablement réparé, était fort habitable ; mais déjà je songeais à des dispositions nouvelles, à des agrandissements. Bref, je jouais avec une grande sincérité et un plaisir réel le rôle de seigneur et de propriétaire.

Une visite du sous-préfet put seule me rendre au sentiment de ma situation. Ce fonctionnaire venait se meltrc à mes ordres et me demander quel était mon plan de campagne. Aux premières paroles de riiomme qui représentait dans l'arrondissement le pouvoir exécutif, je vis (|ue le secrétaire du ministre ne m'avait pas trompé. Un sous-préfet est l'esclave du candidat du gouvernement, et à plus forte raison du dépulé. J'aurais demandé à celui qui m'était échu en partage des tours de force stratégiques, une voltige électorale sur la corde roide, qu'en employé pénétré de ses devoirs, il eût essayé de me satisfaire. Je le ménageai : je ne lui fis point avaler des lames de sabre ni de l'étoupe enflammée, et je m'aperçus

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qu'il me savait quelque gré de ne pas appesantir sa chaîne. Nous nous entretînmes de l'élection ; elle était difficile; mais, bien conduite, elle devait réussir. Mon adversaire jouissait dans l'arrondissement de l'estime générale ; seulement il avait le tort de s'endormir sur l'oreiller de ses succès antérieurs. Il fallait profiter de ce sommeil, miner sourdement le terrain sur lequel il se croyait solidement assis.

Le premier travail porta sur les listes électorales : je les compulsai, assisté du sous-préfet. L'arrondissement était pauvre : il n'offrait que cent trois censitaires à 200 fr. et au-dessus. Pour compléter le nombre de cent cinquante électeurs exigé par la loi, il avait fallu faire une adjonction de quarante-sept noms choisis parmi les cotes inférieures, et descendre jusqu'à 83 fr. Tri c. Moyennant cette contribution, un homme était électeur dans ces montagnes, tandis que, dans les grands et riches bassins de la France, 109 fr. 93 c. ne suffisent pas pour conférer ce droit. C'est là une des mille anomalies d'un régime qui en compte tant. En voici une autre plus saillante. Sur les cent cinquante électeurs dont se composait le collège dont je briguais les suffrages se trouvaient vingt légitimistes, opulents propriétaires du pays, qui ne paraissaient jamais à l'élection , et vingt autres noms qui, pour des motifs divers, ne devaient pas répondre à l'appel. Restaient cent dix votants, (iinquante-six suffrages, dont plusieurs provenaient de cotes au-dessous de 100 francs, allaient suffire pour envoyer à la Chambre un député ; tandis qu'on a vu dans un collège de Paris onze cents suffrages au dessus de 200 francs demeurer frappés d'impuissance.

La loi consacre donc un privilège ; elle blesse le principe de l'égalité, et en faveur de qui ? des arrondissements les plus pauvres de la France, par conséquent les plus arriérés. La voix d'un censitaire montagnard vaut, au dépouillement du scrutin, vingt-cinq voix de censitaires parisiens. Tout en profitant de cette singulière combinaison, je conservais des doutes sur son mérite, et ei4,me promettant de l'exploiter de mon mieux, je n'en admettais pas la justice.

Nous dépouillâmes la liste : elle comprenait vingtdeux fonctionnaires publics, àme et base de mon parti. Le maire, les adjoints, le procureur du roi, le receveur, le directeur, le percepteur des contributions directes ou indirectes, le directeur de l'enregistrement, le conservateur des bypotbèques, le président et les juges du tribunal, formaient comme une pléiade dont rinilucncc n'était pas sans rayonnement. I*ar l'acbat du cbàteau de Valombreusc et ma générosité en matière d'bonoraires j'avais fait passer dans njon camp le notaire du cbef-lieu. Madame Paturot devait acbever la conquête en s'emparant des bonnes grâces de sa femme, jeune encore et sensible aux raflinements de la toilette parisienne. Le médecin de l'arrondissement était l'ami intime du sous-préfet, il avait promis son concours; l'évêque, fort ébranlé, ne devait pas résister aux perspectives éblouissantes que j'allais dérouler devant lui, et aux pompes du culte promises à son diocèse. Par ces divers moyens, quarante-deux voix sûres m'étaient acquises : ils ne restait plus qu'à agir vivement sur les quatorze qui formaient l'appoint de la majorité. Mon adversaire avait rendu dans tout le ressort des services personnels :

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son désintcresscmcnt éffalait sa probité. Sa fortune n'était pas consiilérablo, mais il la gouvernait avec tant d'ordre, (|u'il tiouNait toujours le moyen de faire la part du pauvre. Si la ville était pour moi, la campagne était pour lui, et notre ellort devait principalement se diriger de ce côté.

J'avais apporté de Paris un grand nombre d'exemplaires de ma brocbure, à laquelle était jointe une profession de foi courte, mais signilicative. Des gendarmes se cbargcrent de la distribution de ces deux factums. Dans ma déclaration de principes, j'insistais principalement sur l'économie en matière de linances : il n'y a rien (jui llattc autant les êtres babituésà vivre de coquilles de noix. Je toucbaisun mot de la réduction des impôts, corde non moins sympatbique, des encouragements à accorder à l'agriculture des montagnes, à l'élève des bestiaux, des remises de contributions pour toute souffrance constatée, dans les cas de grêles, incendies, inondations et avalancbes. Je me posais comme une providence armée du pouvoir de séclier les larmes et de calmer les douleurs; je me prévalais d'une sorte de blanc-seing qui me rendait le souverain de l'arrondissement durant la crise électorale. Cet appel ne réussit cpie trop bien : pendant buit jours, le cbàteau de Valombreuse ne désemplit pas de visiteurs. C'étaient des légionnaires qui demandaient l'arriéré de leurs croix, des mères qui voulaient sauver leurs enfants du recrutement militaire, des veuves qui rêvaient une liquidation de pension bors des conditions légales ; enfin, le cortège des réclamations fantastiques et insoutenables. A cette pbalange de solliciteurs se joignit celle des doman-

deurs de places. On ne se fait pas l'idée de l'affluencc des pétitionnaires de cet ordre. L'arrondissement avait été lenu depuis six ans à une diète sévère; quand on sut que j'apportais de la manne du budget, une population famélique fondit sur mon château. Je crus un instant que ces gens-là me dévoreraient. Dans le cours d'une semaine on me remit plus de cinq cents pétitions, qui se distribuaient de la manière suivante :

Soixante-dix bureaux de poste, — cinquante bureaux de tabac, — vingt-neuf perceptions, — douze places de péagers, — quinze places de ponts à bascule, — seize places d'agents voyers, — quarantedeux places de gardes-champêtres, — cent vingtdeux places de gendarmes, etc.

Je ne parle pas des prétentions élevées dans la hiérarchie, celles-là étaient plus réfléchies et plus rares. Je reçus toutes ces paperasses, j'écoutai toutes ces plaintes, et je distribuai à la ronde plus de promesses que la mémoire d'un homme ne peut en contenir. Les pauvres diables qui se rendaient à Valombreuse de dix lieues à la ronde se retiraient enchantés; ils emportaient le plus précieux des biens, l'espérance.

Dans ce mouvement de solliciteurs, je vis avec peine que les électeurs n'étaient pas nombreux. A la veille d'un scrutin, l'électeur esl toujours fort réservé ; il ne se livre pas, il aime à faire sentir sa puissance; le dernier bottier prend alors un air d'importance incroyable ; il jette sur son candidat un regard froid et soupçonneux; il s'imagine tenir dans sa main le botdicur et la fortune de cet homme. Les habitants des champs sont surtout implacables : ils no

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pardonnent pas à un mortel de briguer leurs suffrages, et PC cieuseiit la tète pour savoir ce que cela peul lui rapporter. Dans les pays primitifs et monta- •^neiix, ce système de défiance est poussé jusqu'aux dernières limites ; moins les voix sont nombreuses, plus elles font les renchéries. Au bout de quelques jours d'attente, je compris qu'avec des paysans aussi madrés, il l'allail faire le calcul de Mabomet : la montagne ne voulait pas marcber vers moi, je résolus de marcber vers la montagne. Une grande tournée électorale fut organisée : le sous-préfet et le notaire du cbef-lieu devaient m'accompagner ; le peintre ordinaire de Sa Majesté élait de la partie.

Parmi les fermiers dos environs, on en citait un qui jouissait d'une certaine influence dans la contrée, ilicbe et considéré, il conduisait à sa suite un bataillon de dix voix, qui jusiju'alors avait constamment voté pour le député de l'opposition. Détacbor cet homme était un coup de partie : sa défection anéantissait les chances de mon concurrent. Le père Gérard (c'était le nom de cet électeur) passait d'ailleurs pour un esprit sceptique dont les conviclions ne devaient pas résister à une attaque dans les règles. Le notaire s'était offert pour ouvrir le feu ; le souspréfet se chargeait d'élargir la brèche, et, par un dernier assaul, je me réservais d'entrer dans la place. Oscar était l<à pour juger les coups. Nous arrivâmes devant la ferme en trois voitures, afin d'éblouir le villageois par un peu d'appareil. Il était à déjeuner, en habit de travail, et ])rôt à retourner aux champs. Au lieu de venir à notre rencontre, il attendit patiemment, les pieds sous la table, qu'on lui expliquât

CANDIDAT. ll.î

le l)ut de cette visite. Le notaire parla, tandis que le sous-préfet et moi, fort décontenancés de cet accueil, nous restions sur le seuil de la porte. Les rliiens de la ferme, peu tolérants pour des visages nouveaux, venaient gronder autour de nos gras de jambe, et les valets nous regardaient en passant avec des veux éhaliis ou ricaneurs. Malgré ces diversions inquiétantes, nous suivions avec quelque attention la niar- ( lie de l'entretien cn|^agé entre le notaire et r.Tgriculfeur. Le notaire exposa l'airaire, et parla de ma candidature dans les termes les plus pompeux; à quoi le pcrc Gérard, aux prises avec une rouelle de veau froid, se contentait de répondre : « Oui-da, oui! » Notre truchement revint à la charge, poussa des arguments directs, multiplia les promesses; mais le fermier ne semblait pas s'en émouvoir, et ne sortait pas de son «oui-da, oui!» Nous intervînmes. Le père Gérard salua le sous-préfrt et le candidat avec politesse, sans qu'il fût possible de le tirer de sa rouelle de veau et de son « oui-da, oui ! » Nous étions fort embarrassés.

— Laissez-moi faire, dit alors Oscar, je me charge de travailler cet enfant de la nature. Voici une allée d'ormes; allez m'y attendre. Ce mortel rustique me pique au jeu, je vais l'opérer.

Nous quittâmes la ferme en laissant une voiture à Oscar. Quand il se vit seul, il alla se placer à côté du père Gérard et lui frappa familièrcmrnt sur l'épaule.

— Homme des champs, lui dit-il, c'est donc ainsi que vous pratiquez riiosjntalité, vous autres, montagnards peu écossais? Pas seulement olTiir un verre de vin ; li donc !

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