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rizou se couvre généralement de nuages. Tout cela donne à réfléchir à notre premier ministre.
— Défaites pures! Quand vous arrangez un conle, tâchez au moins qu'il soit vraisemblable, monsieur ! Bimbaehis, topbachis, kaïmakans, qu'est-ce que ce jargon ?
— Suffit, je m'entends, mon trésor; c'est le langage de la haute diplomatie ; ca nous connaît. Toujours est-il qu'on lui a posé un ultimatum, à ce jeune Gi-aiul-Turc ; et, s'il ne l'accejjte pas, notre ambassadeur quittera Gonstantinople. Ils n'ont qu'à bien se tenir, les bimbachis ! .le ne donnerais pas cinquante centimes des kaïmakans dans l'état des choses !
Quand une fois j'étais lancé sur ce chapitre, je ne m'arrêtais plus ; il n'y a rien qui aide à l'improvisation comme de traiter des sujets auxquels on est complètement étranger. Je voyais d'ailleurs peu à peu ma princesse s'adoucir, se calmer; la glace se fondait sous l'ardeur de ma parole ; les larmes tarissaient, l'œil s'animait, les joues reprenaient leurs couleurs, les lèvres leur sourire. Ce retour avait lieu par gradations, par nuances, jusqu'à ce que, laissant tomber sa belle tête sur mon épaule, Catinka proclamât ellemême mon triomphe :
— Allons, me disait-elle, mauvais sujet, approchez-vous que l'on vous pardonne'.
Cependant, je dois l'avouer, malgré la passion effrénée dont j'étais l'objet, mes relations avec la palatine ne se continuaient qu'à titre onéreux. L'empereur Nicolas n'avait pas voulu se départir de ses rigueurs. Quand il sut qu'une Flibustofskoi s'aflichait avec un membre de la Chand)re des députés de
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France, sa colère ne connut plus de bornes; il fit placer les trois cent vingt-deux mille moutons de la princesse sous un séquestre provisoire, ce qui cliani;eait du tout au tout la situation civile de ces animaux. Mon gage diminuait ainsi de solidité, les hypothèques de l'empereur primant toutes les autres. Peu à peu pourtant la créance s'était accrue. De vingt mille francs en vingt mille francs, nous étions arrivés au cliillre de cent soixante mille, ce qui ne laissait pas que de faire à ma fortune une brèche considérable. La conduite du feld-maréchal Tapano\vich était d'ailleurs fort inégale à mon égard. Quand la palatine venait de pratiquer une saignée à mon coflrc-fort, le visage du Tartare demeurait pendant quinze jours à l'état d'épanouissement ; mais à mesure que les fonds baissaient, les façons devenaient plus rudes et les regards plus farouches. Pendant le dernier billet de mille francs, le pniulour était intolérable; vingt fois j'eus l'envie de lui demander une exj)lication.
La princesse intervenait alors et me racontait des scènes de la vie moscovite : c'était d'un dramatique achevé. La pauvre créature, pour avoir désobéi ;\ Tempereur, était condamnée à avoir toute sa vie à ses côtés ce feld-maréchal de malheur : il répoiulait d'elle corps pour corps aux autorités russes. Quand il était plus sombre, c'est que les ordres venus de Russie étaient plus rigoureux ; quand il s'humanisait, c'est que la famille de la princesse avait intercédé auprès du czaret espérait obtenir sa grâce. Ces phases heureuses et malheureuses se succédaient de telle soite, que je croyais chaque jour tenir les 52"2,G0O bêtes à laine qui devaient me désintéresser de mes avances; mais,
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à mesure (|iiej'avani;ais lu main pour saisir mon «ao-e, le cruel empereur formulatt un nouvel ukase qui iiiaiulenait ce troupeau sous la (Icponilaucc politique (le la couronne. Les moutons étaient tondus pour le compte de l'Etat, et moi je l'étais de plus en plus par la priiu-esse. Ouchjues soupçons douloureux commençaient à m'assaillir; mais qu'y laire! Envoyez donc un huissier exécuter une saisie sur les bords fortunés du Don !
D'autres ejnbarras venaient s'ajouter à celui-ci. La maison moyen âge était achevée : l'architecte chevelu avait conduit les travaux avec une rapidité })rodigieuse. Le bâtiment était souverainement ridicule ; l'aitiste y avait prodigué les flèches, les clochetons, les cristallisations extérieures. Les fenêtres à ogives juraient avec les tons neufs de l'édifice, avec la blancheur de la façade. Cela constituait, dans l'ensemble, un pastiche du plus mauvais goût, une réminiscence sans grâce. Cependant l'architecle semblait triompher dans sa barbe : il contemi)Iait son œuvre avec le ravissement et l'extase de la paternité.
— Pàque-DIeu ! s'ccriail-il, que voilà donc un monument bien réussi ! comme c'est ça ! par saint Pancrace, comme c'est ça!
— Monsieur, lui répondis-je en essayant de l'arracher ù sa contemplation, il faudra réunir les comptes des fournisseurs, alin de savoir à quel prix la construction me revient.
— Non, Pàquc-Dien! on n'a jamais attrapé l'ogive rutilanle à ce degré! c'est mieux que les originaux ! Monsieur Paturot, dit-il en se retournant
de mon côté, j'aurais eu à loper un premier syiulic, que je n'aurais pas fait de la ineilloure heson;ne; vous respirerez par la jiliis belle o^iivo que le compas humain ait jamais tracée! Heureux mortel !
— Mais, monsieur...
— On cite la maison de rarcjonlier de Bourges, la tour de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, les Thermos de Julien : voici qui efl'ace tout, monsieur. PàqiuvDieu! comme ces balustres sont d'un ])on ciïet !
J'eus toutes les peines du monde à ramener l'artiste enthousiaste à des idées ])lus positives. Nous iassend)làmes les divers mémoires, afin d'avoir le chliïre exact du total. En avances de diverses natures, j'avais déboursé près de quatre cent mille francs, et il restait dû, à droite et à gauche, plus de cent cinquante mille francs. Une maison fort incommode, fort étroite, fort mal distribuée, m'allait donc coi'itcr six cent mille francs environ. Le devis primitif ne s'élevait qu'<à deux cent mille; mais, en fait de construction, on ne sait jamais où l'on va, et avec l'art chevelu moins qu'avec l'art méthodique. J'avais une maison à moi et un magasin entièrement neuf : ma caisse, en revanche, renfermait siv cent mille francs de moins. C'était un rude coup de lancette.
Un moment je crus que la Providence m'envoyait une compensation inespérée. Des rumeurs sourdes circulaient dej)uis quelque temps sur les bancs de la Chambre; ou s'y formait par groupes, on chuchotait çà et là dans les couloirs, on se livrait sur divers points à des entretiens animés. Tout ce manège m'inquiétait peu ; j'avais la conscience trop tranquille
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pour que rien vînt troubler mon horizon parlementaire. L'œil lixé sur le haiic des niinislrcs, je votais comme eux, applaudissais comme eux, murmurais comme eux. Les voyais-jc heureux, j'étais heureux; tristes, j'étais triste. J'avais pris des habitudes régulières d'obéissance et de dévouement; c'était devenu une partie de mon éLi-e, de ma vie. Du leslc, je marchais seul désormais; je n'avais plus ])esoiu de conseils, ni de ]ei;ous. 11 y avait à cela le double avantage d'émanciper ostensiblement mon libre arbitre, et d'éviter les articulations du dangereux voisin qui avait éclairé mes débuts. Je jouissais depuis lors d'une entière sécurité, et, dans le cercle de mou joug volontaire, d'une certaine indépendance.
Aussi ma surprise fut-elle au comble lorsqu'arrivc à la Chambre d'assez bonne heure, je me vis un jour abordé par mon ancien moniteur d'une manière mystérieuse.
— Mon collègue, me dit-il, pouvez-vous m'accorder quelques minutes d'entretien? J'ai à vous parler d'un objet qui vous intéresse.
— Volontiers, lui dis-jo, surpris de son air discret et éiiigmatique.
— Venez, ajouta-t-11.
Il m'entraîna hors de la salle des séances, et me conduisit dans l'un des bureaux aloi-s désert.
— Mon collègue, me dit-il en entrant en matière, je vais vous faire une proposition qui vous paraîtra singulière. Voulez-vous passer avec nous dans les rangs de l'opposition?
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Je reculai de quelques pas, comme si j'avais posé le pied sur une couleuvre.
— De l'opposition? lui dis-jc.
— Ne vous épouvantez pas, répliqua-t-il, c'est de l'opposition, si l'on veut, de l'opposition dans un but donne.
Loin de me satisfaire, celte explication me blessa ; je fis de vains efforts pour me contenir :
— Pour qui me prenez-vous? lui dis-je ; moi, Palurot, de l'opposition! Mais c'est un piège que vous voidcz me tendre, mon collègue ; c'e5t une épreuve que vous voulez me faire subir. Ab ! c'est indigne.
— Non, monsieur Paturot, c'est sérieusement que je vous parle. Le mot d'opposition vous effraye, je le vois; il ne s'agit que de l'expliquer.
Mon interlocuteur entra alors dans les détails. Une fra» tion de la majorité allait se séparer du ministère sur une question donnée. Le cboix du prétexte importait peu; le point essentiel était de l)attre le cabinet, alin de recueillir l'béritage des portefeuilles. Quarante députés environ étaient du comj)lot : leur déplacement laissait le parti ministériel en minoiité, et conduisait infailliblement à ce que l'on nomme, dans la langue politi([ue, une crise. A mesure que mon collègue me déroulait ainsi son plan, je me prenais à réfléchir sur cette combinaison singulière qui mettait la tactique à la place de la conviction, et faisait, des plus bautcs fonctions de l'État, l'objet d\m siège en règle. Je n'étais pas un esprit à scrupules, et pourtant ma candeur se révolta à cette con-
iM JÉIlOMt PAILHOT
fulcncc : ma figure devait exprimer ce sentiment, car mon interlocuteur ajouta :
— Eh ! mon collègue, vous n'approuvez donc pas notre plan de campagne? Avec quelques voix de plus, il est pourliint inraillihlo, et l'on a compté sui* votre concours.
— C'est trop d'Iionneur que l'on m'a fait.
— Ecoulez, monsieur Paturot, je vois (ju'il faut aller rondement avec vous. Voici toute l'aiVaire : le ministère ne peut pas résister; vous lui conserveriez une boule de plus, que cela ne le sauverait pas. Vous voulez demeurer du parti ministériel : cela part d'un hon sentiment; vous y serez fidèle. Seulement, au lieu d'être du parti ministériel qui s'en va, vous serez du parti ministériel qui arrive. Voilà toute la différence.
— Ceci me semble une subtilité, monsieur.
— Non, c'est seulement une prévision. La liste du nouveau ministère est faite; la voici.
Et il me la présenta.
— Vous le voyez ; rien que des membres de la majorité, de vos collèi!ues, de vos amis, de ceux qui votent avec vous. Écoutez, monsieur Paturot, le nouveau cabinet est dans l'intention de créer une place de sous-sccrétairc d'Etat pour chaque ministère. C'est vingt mille francs par an. Je suis assuré que l'un d'eux pense à vous pour ces importantes fonctions.
— Ah ! collègue...
— C'est un détail dans lequel je n'aurais pas voulu entrer afin de ménager votre délicatesse, mais vous m'y forcez. Maintenant je vous laisse.
Le Parthe en me quittant m'avait lancé son jave-
lot ; jo ne fus pas longtemps à en ressentir la blessure.
— Sous-secrétaire d'Etat, me disais-je, sous-secrétaire d'État, toi, Paturot!
Je fus vaincu ; j'entrai dans la ligue. Une occasion s'olfrit ])our voter contre le ministère, j'obéis h la fatalité. L'amertume et l'espoir dans l'àme, je déposai une boule noire. C'était la première fois que je me trouvais dansées conditions de révolte. Aussi en éprouvai-jc un long remords. Le scrutin l'ut hostile, la crise eut lieu ; le ministère de la ligue entra en possession des portefeuilles. Il n'y eut qu'un point du programme qui ne fut pas tenu, c'est celui (jui me concernait. Évidemment on m'avait joué.
J'en fus vengé: le cabinet enfanté par un complot ne dura que quelques semaines. Les vainqueurs, une fois maîtres du champ de bataille, se prirent de querelle pour le partage du butin, et eurent le bon esprit de s'anéantir les uns les autres. Le tour avait manqué ; c'était à refaire. Mais n'anticipons pas sur l'événement.
LES PLAISIRS d'un MLMSTRE.
Pendant le peu de jours que dura le cabinet nouveau, j'eus une sorte de position ofliciellc. L'un des ministres m'honorait particulièrement de son amitié, et j'étais admis chez lui à toute heure. Je m'y rendais souvent avec l'espoir qu'on me tiendrait parole et que le titre de sous- secrétaire d'État couronnerait
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ciilin le vœu d'une aml)ltlon légitime. Mon ami le ministre y apportait de la bonne volonté, mais il n'occupait mallieureuscmont qu'un rang secondaire (lins le cabinet; son poste était Tunde ceux que l'on désigne; sous le nom de ppiUs portefeuilles. Tous les jours il devait saisir le conseil de ma demande, et cliaque fois des questions majeures et imprévues venaient l'en empêcher. Tantôt c'élait la Turquie dont il fallait s'occuper; tantôt le télégraphe signalait une ci'i'se espagnole, et tout s'cffa(;ait devant un pareil souci ; enlin, de délai en délai et de crise en crise, je voyais mon sous-secrétariat fuir devant moi comme une ombre. Je vouais alors aux dieux infernaux l'Espagne et la Turquie, mais mon humeur ne réparait lien.
Mon ami le ministre était une de ces bonnes natures d'hommes ])lus propres à la vie de ménage qu'à la cai'rière politique. Malgré lui, on l'avait porté aux honneurs en le forçant à croire qu'il en avait le génie. Un jour que l'on manquait d'un nom pour compléter une combinaison, le sien s'était trouvé là, et on en avait disposé, sauf à le prévenir quand la chose ferait conclue. Hélas! mon illustre ami n'avait rien de ce qui constitue les grands politiques, ni le talent, ni la ligure, ni l'encolure. Son éloquence n'allait guère au delà des choses qu'il comprenait, et la liste n'en était pas longue. J'ignore comment il a pu vivre en paix avec la question d'Orient, cet écueil des cerveaux les plus forts ; je doute qu'il ait jamais rien compris à l'équilibre européen et au droit de visite. Eh bien I il s'en tirait très-convenablement, et plus d'une fois je l'ai entendu citer comme un excellent
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ministre. Il faut croire alors que la position n'est pas difficile il tenir et ([ii'on y sulfit avec peu d'étolTe. L'institution est ainsi organisée, qu'un ministère pourrait marclicr sans ministre. Cela s'est vu plus d'une fois.
11 est aisé de se rendre compte de ce phénomène. Tout est immuable dans un ministère, excepté le ministre. Le concierge salue légèrement celui qui part, jîrofondément celui qui arrive : il n'y a rien de changé dans l'hôtel, si ce n'est un \is;ige. Le cuisinier j)réparera le dîner pour le nouveau comme pour l'ancien ; le maître d'hôtel ordonnera le service sans s'in(juiétcr de la révolution dos portefeuilles; le sommelier n'en sera point frappé dans sa cave, ni l'huissier dans son frac noir. Seulement tout ce monde s'efforcera de l'cmplir les devoirs de l'hospitalité visà-\is de l'intrus (|ui se permet de venir passer quelques mois dans un immeuble de l'État, coucher sur les matelas officiels et se servir de la vaisselle administrative. C'est hardi de sa ])art ; mais on se prête à l'expérience. Les bureaux, de leur côté, ne semblent ni émus ni troublés dans leur marche ; ils sont le lendemain ce qu'ils étaient la veille. Dans cette situation tout l'avantage leur reste; ils ont la clef des affaires, et le ministre n'en sait pas encore le premier mot ; ils sont stables, et lui fragile ; ils restent, et il passe.
(Cependant mon ami le ministre était le plus occupé dfs hommes : j'avais beau arriver à l'hôtel à tout instant du jour, je ne pouvais pas en jouir.
— Venez demain à dix heures, me disait-il, nous causerons de votre affaire.
I7î JKROMK TATIROT
.rarrivnis à llioure désipfiii'e : o (Icsajipoiiitoinonl ! r;mticliaml)rc était ciicoinhrco, le niinistn- (lomiait anditMioo. Coninic di'-piilô, je loreais la eonsi^iie et arrivais jiisinrau cabinet. L'excellence venait au-devant de moi :
— Mille excnçe?, mon clier ; mais, vous le voyez, nous n'.ivons pas un instant |tonr les amis. Passez clic/ ma l'i-ninu', je suis à vous dins ipielques minutes. 1-0 tiinps (le diblaNcr tmis ces importuns : c'est à en mourir.
J'obéissais; je passais cbez les dames de la maison, ([ue mes longues visites devaient fatijiner. lue lieure, deux beures s'écoulaient, mon ami le ministre n'arrivait pas. Las d'attendre, je reparaissais cbez lui.
— Une voidez-vous, mon cberl nous sommes esclaves, s'écriait-il en nu- montrant un amas de paperasses ; trois cents siiiuatutes à donner. On nous prend pour des automates. Trois cents! les cbefs de division no me feront pas ^ràce d'une.
En parlant ainsi, mou ami le ministre signait au basard et sans jeter les yeux sur les pièces.
— Voilà m)tre vie pourtant : t(Uis les deux joiu's c'est à i-ecommencrT... .l'en ai la cranijie dans les doi^Ms... Joli métier que nous faisons! autant vaudrait des macbiues à parafi-s .. Pi-enez donc uw journal, mon cber ; dans un moment je suis à vous.
(les pbrases, (piil me jetait ainsi, étaient entrecoupées d'énormes soupirs et de signatures données. Il faut croire que cet exerticc iortilie les nmscles du mél.icai'pe, et (ju'il y a \)oui- tonte profession des grâces d'état; car- je n'ai jamais rien vu déplus expé-
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tlitif que la main du mon minislrc. Des monceaux de j)apier disparaissaient comme par encliantement : c'était un magnifique cliamp de bataille, 11 est vrai qu'en véritable homme d'Etat, mon ami signait d'une façon parfaitement illisible , et qu'il ne se croyait pas obligé de prodiguer son nom en entier. Il en réservait pour lui trois ou quatre lettres et se dessaisissait des autres en faveur de ses administrés. C'était du luxe ; d'autres se montrent plus avares. Du reste, il eût été indiscret de lui dcmaiuler compte de ce qu'il expédiait de la sorte : ses fonctions n'allaient peut-être pas jusque-là. Lire, c'est aggraver sa responsabilité; ne pas lire, c'est se ménager nne excuse. Pour faire la chose en conscience, il faudrait d'ailleurs plus de temps et d'attention (}u'un ministre n'en peut donner.
Aj)rès les signatures, je croyais en être quitte, ([uand les directeurs et les chefs de division se présentèrent à l'ordre : il s'agissait de conférer sur les ponits les plus importants du travail de la journée :
— Encore un ennui, mon cher, me dit mon ami le ministre. Ces gens-là font ce qu'ils veulent, et ils ne nous épargnent pas la mystification de nous consulter. Il y a de quoi se pendre à une espagnolette.
— Envoyez-les à tous les diables ! N'ètes-vous pas le maître, après tout?
— Oui, le maître, mon cher, mais à la condition de ne jamais commander trop haut. Peste! comme vous y allez ?
Il fallut donc essuyer le passage des directeurs et des chefs de division : enfin ils partirent, et je respirai. Je crus que mon ami allait m'appartenir et que
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je pourrais causer tranquillement de mon affaire, (juand on annonça un député du centre gauche. A ce nom, le ministre se leva pour aller recevoir avec empressement le nouveau visiteur.
— Ah çà ! et moi? lui dis-je.
— Vous, mon cher, vous êtes un intime; mais celui-ci est un députe sur la limite, un vote chancelant. On se doit tout entier à cette nuance : c'est l'appoint (lu cahinct. Attendez-moi seulement un quart d'heure ; je vais voir ce qu'il veut.
Et de nouveau je restai seul à relléchir. Vraiment, plus je voyais de près l'oflicine minislcrielle, moins le poste me semblait désirable. Il en est des grandeurs comme des paillettes et oripeaux de théâtre : il ne faut pas les regarder à la clarté du jour ; cela paraît mesquin et misérable. Depuis cinq heures environ, mon ami le ministre n'avait pu, malgré toute sa bonne volonté, m'accorder un moment d'iulimilé. Faut-il le dire? la mauvaise humeur me gagna ; évidemment on abusait de ma bonhomie. Les solliciteurs, les directeurs, les chefs de division, les signatures, le député du centre gauclie, tout avait eu le pas sur moi; les importuns et les importants passaient avant l'auii. 3'étais un homme trop sîir pour qu'on songeât à me ménagci-.
Celte pensée m'exaspéra : je me doutais bien qu'en politique, comme ailleurs, la meilleure taclique est de se faire craindre ; mais ne fait pas qui veut un pareil calcul. Cependant, quand mon ami le ministre rentra, j'avais du levain sur le cœur et une pointe de révolte dans la tète. Il dut s'en apercevoir, car il vint vers moi, animé de son plus aimable sourire :
— Mille excuses, mon cher ; maintenant je suis tout ;i vou?.
Cette aiïabilité me désarma ; je rendis effusion pour ell'usion, bonne grâce pour bonne grâce; après quoi je crus qu'il était temps d'en venir à l'oljjct intéressé do ma visite :
— Voici ce que c'est, mon ami, lui dis-je. H s'agit...
A ce moment la porte s'ouvrit, et un aide de camp entra en grande tenue.
— Monsieur le ministre, dit-il, le roi désire que vous passiez au château pour conférer sur un objet important.
— Monsieur, cela suffit; je vais me rendre aux ordres de Sa Majesté.
L'aide de camp sortit et j'avais en jicrspective un nouveau délai. Otte fois, je n'y tins plus.
— Ah çà! dis-je cà mon puissant ami, ceci ressemble beaucoup à une mystification. Comment doisje le prendre ?
— Ne m'en parlez pas, mon cher, je n'y tiens plus. Il est des moments où j'enverrais le poste cà tous les diables. Les esclaves sont plus libres que nous : le nègre n'a qu'un maître, et nous en avons mille.
— Cela n'empêche pas, mon bon ami, que vous ne me promeniez depuis six heures consécutives. J'en ai assez, voyez-vous, je me révolte.
— Mon cher, me dit le ministre d'une voix attendrie, ne m'en veuillez pas ; vous ignorez les déboires de notre existence. Chaque jour nous traînons cette chaîne et nous portons cette croix. On fait ici ce que