‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 3)Chapitre 25 sur 35 · DÉPLIÉ. 18Ô · texte numérisé non relu

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mon clier, de la position d'un ministre! c'est un acrusc sur la sellette, rien de plus : il reçoit l'attaque à bout portant, et ne peut pas différer la réplique. On s'est préparé pour l'accabler; il faut qu'il improvise sa défense. Monter à la tribune ainsi, c'est jouer le succès sur un. coup de dé. La parole a de bons et de mauvais jours; elle frappe juste ou elle se fourvoie. La veine est-elle favorable, les collègues sont jnlouv de l'ellet produit : est-elle ingrate, ils vous accusent d'avoir gâté la partie, de les avoir perdus. On n'a que le cboix des déboires, mon cber.

— Allons, vous exagérez.

— Non, Paturot, le monde où nous vivons est plein de petitesse. Dans le môme cabinet, on se dénigre, ou s'espionne, on se dispute les attributions. L'un de nous a-t-il obtenu du roi un sourire plus llatteur, une expression plus bienveillante que de coutume? on se demande ce que signilie ce redoublement de faveur. Suit-il la cour dans ses voyages en Normandie? on se pique de cette préférence, on en prend de la jalousie! L'importance devant la (Ibambre, l'autorité dans les débals du conseil, tout devient l'objet de petits pièges, de liaines sourdes, de représailles sans lin! Quand on a été froissé dans une question, on prend sa revanche à propos d'une autre; on refuse parce qu'on a été refusé. Telle est la vie de cabinet. Quelquefois cela va plus loin encore. Un premier ministre n'a pas des collègues; il a des commis. Toutes les affaires importantes, il les évoque, les accapare, les décide sans les ministres spéciaux, quelquefois contre les ministres spéciaux. On voudrait se révolter, on ne le peut pas : la vie

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du cal)inct dépend de la parole, du talent, de l'influeiicc de ce chef de (lie; et quand on est au ministère, mon ami, on soulTre, on souffre beaucoup, mais ou y tient.

— Je conçois cria! L'auiour-propre ; Dieu! l'amour-propre !

— Il est mis à une rude épreuve, Paturot. Et la presse, que vous ne comj)toz pas! C'est l'angoisse de toutes nos matinées. Je mets à part les ennemis politi(|ues. Ceux-là ne sont pas ])ayés pour nous flatter, et il est naturel qu'ils ne nous ménagent pas. Le? grands journaux nous prennent donc par nos écarts, les pelits journaux par nos ridicules; et nous sommes, de cette façon, cloués à deux croix et j)assés ù deux rangs de verges. Cela sera ainsi tant qu'il y aura une presse au monde.

— A qui le dites-vous? Les folliculaires sont l'origine de tous nos malheurs.

— Donc, que nos adversaires nous attaiiucnt, c'est dans l'ordre. Quand ou iicccpte les honneurs d'un portefeuille, il faut savoir en supporter les charges. Mais ce (jui est iiitolérahle, mou ami, ce sont les journalistes qui nous soutiennent. \ oilà notre vrai cauchemar. Nous les noui-ri-sous, les ingrats, et ils mordent la main qui leur tend la pâture. Ils émargent et ils hlàmeut ; ils sont à nos gages, et ils s'avisent de nous juger. Le cœur humain est un grand problème ; on sait ce que valent ces éloges, puisqu'on les paye ; et pourtant on s'en montre avide. Si nos hommes de plume en donnent plus à celui-ci qu'à celui-là, bon, voilà encore que les jalousies

s'allument. Ainsi, frappés par nos ennemis, tracassés par nos amis, toi est notre lot.

— Ali çà î vous êtes donc malheureux comme les pierres! J'abdiquerais à votre place, mon cher.

— Eh bien ! non, vous dis-jo, Paturot, on y tient : on y tient peut-être à cause des douleurs qu'on y éprouve; on y tient comme la mère tient à l'enfant venu au milieu des souffrances qu'elle endure.

— Bail! bah! rcprls-je d'une manière assez dégagée, vous avez des compensations, la clef du trésor, la haute main sur les places et les faveurs. On sait cela, mes j^aillards.

— Paturot, mon ami, vous parlez, je vous le répèle, comme un petit journal, Croyex b!eii qu'on a beaucoup calomnié les ministres. Ceux qui voudraient praticjuer systématiquement la corruption ne le pourraient pas ; et il en est peu qui songent à tirer un parti honteux de leur passage au pouvoir. Qu'ils aient placé quelques amis, (juelqucs créatures, des électeurs influents, je le veux bien ; le reste est de la calomnie pure. On a fait, il y a quelques années, du népotisme en grand; aujourd'hui ou ne l'oserait plus. Croyez-le bien, Paturot, l'argent est la moindre passion de l'homme d'État: il n'y a que de pauvres ministres qui prati(|uc'iil la corruption sur eux-mêmes! Sur les autres, je ne dis pas ; on ne gouverne qu'ainsi.

L'entretien se termina par ces doléances, et mon ami le ministre me (juitla pour se rendre au château. Je compris (jue je n'avais rien à attendre d'un cabinet peu viable ; je contins mon ambition et me résignai. En elTet, au bout de (pielqucs semaines, un vote de la Chambre le précipitait des sommets du

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]innvoir. J'allai voir mon aini pour le féliciter de sa

(Iclivrance. Quel boiilieiir pour lui! î-a chaîne était

rompue.

Je le trouvai dans la consirrnation. Malgré sa théorie du désintéressement, il regrettait sans doute de n'avoir pu s'abriter, au moment de sa chute, dans quelque direclifui de la Monnaie (tu quoique i^ouverncment de la Banque de France. Tout était pris, môme la présidence de la Cour des comptes, et les ministres d'État n'étaient point encore imajj,incs.

U\ JMLAX. LES «.ESSOrnCKS DE I.'esCOMPTE.

J'avais souillé ma rohe d'innocence en votant un jour contre le ministère, cette tache ne s'elTaca plus. Dès ce moment, je devins suspect à la majorité, (jui seule élève les bonnetiers et fait une position aux marchands d'horloges. Quand on trempe à la Chambre dans l'esprit de révolte, il faut cire soutenu par la conscience de sa force, et avoir en soi le germe d'un autre mérite que celui de la fidélité. Tout Inmime médiocre qui se sépare de cette phalange compacte joue un rôle de dupe : il cesse d'être du côté du nombre, et ne parviendra jamais à se classer du côté du talent. C'était désormais mon lot. En un jour d'erreur, j'avais vu s'écrouler les avantages d'une position tranquille et sûre. Adieu les bénéfices et les honneurs, adieu l'inllucnce dans les bureaux, adieu les

faveurs administratives! Avec ma candeur robuste, il m'était difficile d'imiter ceu\ de mes collègues qui avaient un pied dans chaque camp, et qui, en dînant du ministère, se ménageaient la ressource de souper (le l'opposition. C'él.'iit un tour d'équilil)re trop périlleux pour ma pauvre tète, et une puissance d'appétit qui répugnait à ma constitution.

De graves soucis venaient d'ailleurs de fondre sur moi, et ne me laissaient plus la liberté d'esprit nécessaire pour tirer un parti direct et personnel de ma situation parlementaire.

Au moment où Malvina avait quitté la gestion de notre commerce de détail pour le confier au premier employé de la maison, la balance de mes livres présentait un actif net de 1,L')0 mille francs en marchandises, argent, valeurs de portefeuille, rentes sur l'Etat ou immeubles. C'était, au denier vingt, 55 mille francs de revenu. Outre cet intérêt, il fallait compter les bénéfices de la vente, qui ne pouvaient s'évaluer à moins de 00 mille francs nets par an. Sans le moindre effort, et en ménageant la clientèle, cet état llorissant devait se maintenir, même s'accroître. C'étaient donc 115 mille francs dont je pouvais disposer chaque année sans entamer ma fortune. Toutes mes dépenses, toutes mes libéralités, fiwent fondées sur l'impression que m'avait laissée cet inventaire : lime semblait que l'excès m'était permis, et que j'avais sous la main un réservoir iiiéj)uisal)lc.

J'ignorais alors ce que peut l'œil du maître dans un commerce, ce que sa présence y ajoute, ce que son absence en retranche. Mes calculs étalent basés sur le maintien d'une prospérité que la vigilance de

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jMalvina avait développée et que son intelligence fécondait. Le jour où elle se retira, mon magasin n'eut plus d'âme. Les commis rontinucrent la besogne, mais macliinaloment, froidement ; le premier employé, intéressé dans les bénélices, y apportait ])lus d'ardeur, mais ce n'était pas celte a("ti\ité infatigable, celte grâce avenante, (jiii avaient valu à ma femme la plus riche et la plus belle clientèle de Paris. En apparence, la maison de détail était la même, cependant le feu sacré y manquait, le génie de l'invention, le don de l'entraînement, s'en étaient retirés. Quand Malvina entreprenait un acheteur, elle lui vidait immanquablement les poches. Sans elle, rien de pareil; si l'on ne refusait jias les afl'aires, du moins on ne les créait pas. Avec Malvina, il était raie que l'on eût ce que l'on nomme, dans le commerce, des rossignols, des articles vieillis. Elle savait saisir au passage, attirer et cajUiver les honnêtes figures, les braves campagnards qui s'accommodent facilement de tout, prononçait le mot magique de rabais, et soldait ses rebuts en faisant des heureux. C'était là un véritable talent d'artiste : il disparut de mon magasin quand la fée de la vente l'eut quitté. Le défaut de surveillance y ajouta d'autres dommages, des nonvaleurs, des oublis, des crédits véreux, des erreurs d'écritures, même des soustractions d'articles. Ce concours de circonstances inilua gravement sur l'ensemble de nos affaires : dès la première année, les bénéfices du détail diminuèrent d'un tiers et ne firont plus (pie décroître.

Dans le tourbillon qui nous emportait, ma femme cl moi, la conscience de notre position nous échap-

pait coniplétemeiit. Malvina avait quitté le magasin avec regret : pour en étouffer le souvenir, elle avait exigé qu'on ne lui en parlât plus. J'étais donc seul chargé de cette responsabilité, et je m'en remettais d'une manière aveugle à noire fondé de pouvoirs. C'était un garçon honnête, mais timide et faible. Chargé d'un portefeuille considérable et d'un maniement de fonds important, il n'opérait ni avec assez de prudence, ni avec assez de sagacité. Plusieurs des valeurs qu'il prit à l'escompte périrent entre ses mains; il ne savait pas choisir entre les signatures, et l'appât d'un agio plus élevé lui fit souvent accueillir des noms d'une solvabilité douteuse. Il me compromit ainsi dans plusicui's faillites pour des sommes assez majeures, et parvint à me déguiser ces pertes par (jucbjues fictions dans les éci-itun.s. Des créances notoirement et délinitivement mauvaises figurèrent long temps sur les livres à l'état de rentrées probables etàti tre de valeurs sérieuses. Il s'établit ainsi, dès l'origine de sa gestion, une sorte de malentendu qui, jusiju'au dernier moment, ne me permit pas d'entrevoir toute la profondeur des plaies commerciales et financières. De mon côté, je travjiillals de mon mieux à empirer cette situation. On a pu voir, dans le cours de ce récit, combien, en matière de spéculations, j'avais la main heureuse. Mon château électoral de Valombreuse , à la suite de réparations et d'agrandissements, me coûtait près de trois cent mille francf. (réré par mon ami le notaire, il me rajiportait net quatre mille cinq cents francs, un et demi pour cent; encore me faisait-on entrevoir le jnomeut où il fai:drait sacrifier trois années de revenu pour l'amélioru-»

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tion des terres. Mon second placement était la maison gotliique. Coût; six cent mille francs environ. L'arcliitectc avait dispose les bâtiments et combine les distributions intérieures d'une manière toUcment moven âge, que tous les locataires demandaient des cbangemcnis ruineux, des réparations sans fin Kn l'orçant mes prétentions, c'est à peine si je pouvais espél'cr, pour toute la maison, un btyer de Imit mille francs. Il est vrai qu'il me restait pour mon usage le premier étage et le magasin. Il est vrai également que j'avais en plus la jouissance des cloclietons et des ogives, toutes choses inappréciables, au dire de l'architecte chevelu. Somme toute, cela pouvait être considéré comme un placement à raison de deux pour cent.

Qu'on me pat^se ce triste inventaire ! Si je ne le faisais pas avec quelque soin, on aurait peine à comprendre comment plus de onze cent mille francs se sont fondus cuire mes mains. Sans doute d'autres exemples sont venus témoigner ce qui attend les hommes qui aiment mieux gouverner l'Etat que leurs propres affaires; mais une leçon de plus en ce genre vaut la peine qu'on l'écoute. J'avais donc neuf cent mille francs en valeurs immobilières, plus deux cent mille francs de créances sur les mérinos de l'Ukraine; total, onze cent mille francs. C'était, à une fraction près, le capital qu'avait laissé Malvina à sa sortie du commerce. Ainsi, peu à peu, tout l'argent avait disparu de ma caisse pour aller s'amortir dans des acquisitions peu productives ou des créances équivoques. Celte modilicaliou profonde dans mon état financier ne larda pas à réagir sur l'ensemble de mes relations commerciales : au lieu de faire crédit aux

autres, moi-même j'eus recours au crédit. La maison ne paya plus au comptant, et dès lors fut moins bien servie. On commença à la surveiller, et, sans se refuser à des affaires, à les limiter. Les prix, les escomptes s'aggravèrent de tout ce (jue la gêne des payements apportait de défiance et de réserve dans ces rapports. Des lors les conditions d'existence de la maison furent changées; l'assorlimenl cessa d'èlre ce qu'il avait été; la clientèle se dispersa peu à peu, l'achalandage disparut; au lieu de bénéfices, la vente au détail donna des pertes.

Pour me déguiser cette position, mon fondé de pouvoirs avait usé de tous les stratagèmes imagina- ])les : il avait épuisé les ressources de la circulation, des prêts sur nantissement, des crédits ouverts chez les banquiers, des valeurs de complaisance ; il avait donné des signatures afin d'en ohlcnii-, et s'était livré sur une grande échelle à cette fabrication de papier timbré qui conduit si vite un établissement à sa ruine. Un coup terrible put seul l'arrêter sur celte pente: une faillite le frappa pour trois cent mille francs dont il répondait comme premier endosseur. Il fallai rembourser les protêts ou faire mauvaise figure. Impossible de trouver cette somme sur un simple billet; un emprunt hypothécaire devenait de rigueur. Ce fut alors seulement que cet homme se résigna à cette confidence.

Il m'en souvient encore : nous étions en fête, entourés d'artistes dont Oscar continuait h remplir la maison. Jamais Malvina n'avait été si heureuse et si gaie. \Jn domestique m'avertit qu'on me demande dans mon cabinet; je veux renvoyer l'importun, il in-

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sisle; cnliii je m'y ronds. Là je trouve notre eniplové qui se précipite ;\ mes genoux. Troublé malgré moi, je le relève, et il me raconte, les hirines aux yeux, quelle perte la maison vient de faire, et de (|ucllc urgence il est d'aviser aux rend)ourscmenls. Celle révélation fut pour moi un coup de foudre ; rien no m'y avait prépare. Les écritines s'étaient jus([uo-liï soldées par un actif assL'z considérable. A l'jiiile de quels déguisements? Je l'ignorais. Cependant je voulus savoir à quoi m'en tenir sur ma position.

— Descendons au magasin, monsieur, dis-jc ù mon employé, et apportez-moi tous vos livres.

Nous commençâmes ce douloureux dépouillement pendant que mon salon retentissait de rires et de cris de joie. On dansait un galop sur nos tètes, et moi, la lièvre diuis les veines et l'amertume dans le cœur, je poursuivais, dans une interminable addition, la picuve (le ma ruine. L'employé me lit des aveux com|)lets : nous retrancliàuics des écritures toutes les valeurs Jictives pour ol»tcnir une situation exacte ; nous fîmes rapidement l'inventaire du magasin. Il était ti'ois lieurcs du matin quand ce ti'uvail fut achevé; le bal venait de liuir et le souper avait connnencé. Je tenais mon clillVre à peu de chose près : la maison était de liuil cent ciui|uanle mille francs en dessous de ses affaires; il fiillait tr(mver trois cent mille francs le lendemain. Ce fut dans ce moment (|uc Malvina, inquiète de ne pas îue voir, m'envoya chercher pour faire les lionncurs du re|)as. Qu'on juge de lu disposition ijuc j'apportais à cette fête!

— Qu'as- tu, Jérôme? me dit ma femme en observant mes traits bouleversés.

— J'ai, Malvlna, que nous sommes ruinés. Renvoie ton monde le plus tôt possible.

— Tu veux rire, Jérôme?

— Non, Malvina, c'est très-sérieux. Quand nous serons seuls, je t'expliquerai cela.

Le souper fut triste et court : on nous laissa. Je racontai tout à ma femme. C'est une justice à lui rendre : je la retrouvai ce qu'elle avait élé dans les diverses crises de ma vie, dcvouce et résignée, honnête et loyale par-dessus tout.

— Jérôme, me dit-elle, la maison a si|ïné, il faut que la maison paye. L'oncle Paturot t'a laissé un nom sans tache : gardons au moins cette richesse à nos enfants. J'ai des diamants, nous les vendrons; des cachemires, nous les vendrons.

— Nous n'en sommes point là encore, ma chère.

— Nous vendrons tout, s'il le faut, mais la maison payera; elle payera capilal et intérêts. Ton oncle le disait, Jérôme ; les Paturot n'ont jamais demandé de grâce à personne. Que diable! il y a de l'argenterie dans la maison, et le Mont-dc-Piété n'a pas été inventé pour les habitants de la lune.

— Encore une fois, Malvina, tu vas trop loin. C'est une liiiuidation à faire : nous nous en tirerons.

— C'est ça, et je me remets à la vente. Tu donneras son congé à Oscar ; c'est un drôle.

— Comment donc?

— Je ne te dis que ça, c'est un drôle. Tu lui signifieras son congé : il ira peindre ailleurs.

— Mais encore...

— Pas de mais! Je retourne à la fdoselle dès de-

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main. La maison a signé, il faut que la maison paye :

je ne sors pas de là.

Ce qui rendait la situation très-grave, c'est qu'il fallait trouver trois cent mille francs le jour suivant. Je me rendis clicz un ban([uier célèbre , pensant qu'en lui exposant ma situation avec franchise et lui oflrant toutes les garanties désirables, il s'empresserait de venir à notre secours. En effet, à peine lui eus-je fait la première ouverture qu'il mit sa caisse à mon service et me renvoya à l'un de ses associés. C'est le jeu ordinaire : le banquier a les honneurs du procédé, et laisse à son factotum le chapitre délicat des conditions et explications. L'associé était un petit homme maigre et grêle, au-dessus de ses lunettes bleues un regard fixe, glacé, presque insolent.

— Il faudrait à monsieur trois cent mille francs pour aujourd'hui; c'est une forte somme, et monsieur nous prend à l'improviste.

Les paroles de cet homme me pénétraient comme une lame de poignard. Quand on ne l'a pas éprouvé au moins une fois, on ne saurait se faire une idée de tout ce qu'il y a de dédain, de froideur calculée, de morgue et de défiance dans les habitudes d'un homme qui dispose d'une caisse considérable. Tous les usuriers se ressemblent. Je crus aller au-devant des instincts de cet homme en lui répondant :

— Monsieur, je n'ignore pas que c'est un service que je demande; et, comme je m'y prends un peu tard, je suis prêt à souscrire aux conditions d'escompte et d'intérêt que vous me ferez.

— Qu'entendez-vous par là, monsieur? répliqua le

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petit homme en se levant sur la pointe des pieds et redressant vivement ses lunettes.

— Mais, monsieur. ..

— En fait d'intérêt, monsieur, la maison n'en a qu'un. Ou elle prèle à ce tau\-là, ou elle ne prête pas. C'est cinq pour cent par nn pour tout le monde.

— E\cusez-moi, monsieur, j'ignorais les usages de la maison : ils sont pleins do discrétion.

— Oui, monsieur, cinq pour cent d'intérêt; jamais plus. On ne va pas ici jusqu'au taux légal : c'est une manière d'honorer les personnes avec lesquelles on travaille.

— Vraiment je suis confus.

— Ou va vous faire votre hordereau, monsieur. Quant à la commission, elle est de demi pour cent par mois : c'est encore l'usage de la maison.

— Ah! il y a une commission!

— Mais, sans doute : où sont vos valeurs?

Les valeurs que je tirai de mon portefeuille consistaient en mes simples engagements, éclu'Ionncs à diverses échéances : jo n'avais rien de mieux à offrir. A cette vue, le petit homme recula de deux pas en arrière en jetant les hillets sur son hureau :

— Qu'est donc que i,a7 me dit-il.

— Mais, monsieur, ce sont les valeurs que vous m'avez demandées. Le lihellé vous en paraît-il défectueux?

— Du papier à une signature! pour qui nous prenez-vous, monsieur? C'est hon pour des maisons de troisième ordre. Nous serions hien venus d'envoyer cela à la Banque!

J'eus heau insister : l'inflexible escompteur ne

voulut pas en démordre ; il fallut entamer la négociation d'une autre manière. Outre les valeurs, j'offris une garantie hypothécaire sur mes deux immeubles, le chcàteau seigneurial et la maison gothique. Le cerbère résistait encore, lorsque le banquier intervint en personne : l'affaire put s'arranger. Je fis un emprunt sur mes billets, renouvelables Ions les trois mois, et passibles chaque fois d'une deuxième commission de renouvellement. On passa en outre un acte hypothécaire, dans lequel le notaire intervint avec son rôle de frais, et renrcgistreiiieiit avec son cortège de droits. J'obtins ainsi dans la journée mes trois cent mille francs; mais voici clans quelles conditions et sous quel décompte :

lutcrot à raison de 5 0/0 l'an.

Commission à demi pour cent par mois 6

Commission de renouvellement tons les trois mois. i

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