‹ Jérome Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 3)Chapitre 24 sur 35 · JEROME PAT U ROT · texte numérisé non relu

JEROME PAT U ROT

voyons ce que c'est que la puissance. Vous ne croiriez pas, mou ami, que j'ai dans mes bureaux deux liommes qui sont plus souverains que moi, et (jui me le font scnlir à toute lieure, à tout instant. Concevez-vous un supplice plus intolérable que celui-là? l']fre le clief et ne l'être pas, avoir une opinion sur une mesure, et se voir contraint d'accepter celle de subalternes; rrarder à ses côtés des hommes dont, en apparence, on est le supérieur, et qui, en réalité, sont vos maîtres; vivre avec ces surveillants, avec ces espions, avec ces moniteurs, et ne pouvoir s'en défaire, les jeter à la porte; csî-il rien au monde de plus humiliant, de plus lourd, de ])lus triste? C'est pourtant ma vie!

— Et quels sont ces nommes? lui dis-je.

— Deux directeurs de mon ministère qui sont députés. Cette qualité, mon cher, les dispense de tout : ils peuvent ne rien comprendre à la besogne administrative, donner cent fois par jour la preuve d'une médiocrité déplorable, d'une négligence avérée. Ils sont députés, et dès lors affranchis du respect hiérarchique ; le ministre n'est plus qu'un petit garçon qu'ils mènent à leur guise. Les bureaux relèvent directement d'eux; ils ont le pouvoir et n'out pas la responsabilité. Quel cauchemar, mon cher, quel cauchemar !

— Je le comprends, répliquai-je; on aime à être maître chez soi !

— Oh! le pouvoir, le pouvoir, Paturot, c'est la servitude! Vous connaissez la situation de l'àne de Buridan. Eh bien! entre le château et les Chambres, un ministre joue le même rôle : il a peur (jue ce qu'il

bKFUTK. 179

fait en vue de l'un ne déplaise aux autres , et réciproquement. On a les mains liées sur tout, on ne peut faire un pas sans rencontrer une embûche. Le pouvoir, mon cher! Un minisire a celui de ne rien faire; c'est le seul qui ne lui soit pas contesté. Encore l'cmpèclie-t-on d'agir et lui fait-on des reproelles quand il n'agit pas ! Voilà ce que c'est que l'exercice de la puissance pour un ministre ! Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi s'enorgueillir.

— Mais si pourtant on osait marcher? lui dis-jc.

— On serait brisé comme verre, mon pauvre ami. Quelques-uns ont voulu l'essayer; ils ont péri à la peine. Non, la France du dix-neuvième siècle n'a pas encore vu un véritable minisire, quelque chose de semblable h Colbert et à Turgot , c'est-à-dire à des hommes qui apportaient au j)ouvoir ime idée féconde, et employaient leur génie à la réaliser. Nous n'avons pas ce qu'ont eu les monarchies absolues, de grands politiques connue Richelieu, même comme Dubois, gouvernant l'Etat ou par la force ou par la ruse, et maîtres d'agir dans toute l'étendue de leurs desseins. On est ministre aujouid'hui, mais il n'est pas permis d'en être fier. Un ministre, c'est à peine un chef de division et c'est moins qu'un député. Voilà la pari de la puissance.

— Il est certain que c'est peu engageant. Et pourquoi alors y a-t-il tant de prétendants aux portefeuilles?

— Que voulez-vous? la vanité Innnaine. Le mot plaît encore, et l'on se fait illusion sur la chose. On s'imagine toujours que le moment propice est arrivé. On a des idées sur l'équilibre de T Europe, sur l'O-

180 JKKU.ME l'ATLHor

rient, sur l'Espagne; on rêve des alliances commerciales, (les colonisations, des conquêtes paciliques ; on nourrit des plans de réforme intérieure, on ;i les mains pleines de magnifiques projets. Voilà ce qui soutient jusqu'à ce (|ue la bulle de savon crève encore. Kl puis, faut-il le dire? la jalousie s'en mêle. On veut le pouvoir, parce (|u'un autre en est nanti ; ce sont tantôt de vieux comptes à régler, tantôt des rancunes récentes. Le poste n'a rien en lui-même (jui doive tenter ; mais la fortune d'un antagoniste est un spectacle intolérable. Il faut s'en délivrer, dùt-on reprendre soi-même le collier de misère.

— Singulier bonbeur !

— Le bonbeur ministériel e^t tout dans le même . goût. Nos salons sont les cercles des députés, quelquefois leurs tables d'bùtes; un de ces jours ils y allumeront leurs cigares. Il faut voir l'importance qu'affectent ces puissances de clocbcr, ces aigles de province qui promènent leurs bottes sales sur nos tapis et donnent à nos dames le spectacle de leurs ongles négligés. On dirait que nous autres, pauvres bères, mallieurcux ministres, nous ne vivons que sous leur bon plaisir, et qu'il leur suflirait d'un soufllc pour nous renverser. Heureux quand ils n'en font pas la menace!

— Et pourquoi souffrez-vous ces impertinences?

— Pourquoi , mon clier, parce qu'ils sont de la majorité, parce qu'ils votent pour nous, parce qu'il nous les faut. Ils sentent bien leurs avantages, les malbeureux !

— Mais si vous faisiez quelques exemples !

— Impossible, les voix se partagent trop juste. Ou

DÉPUTK. 191

Ï1C pont pas perdre une boule sans s'exposer. Et puis les collèi^ues s'en mêleraient: — Quoi! vous méconleutez un tel, diraient-ils, un homme dévoué! — Il demande l'impossible. — Qu'importe ! arrangez cela; il passerait à l'opposition. — Voilà ommenl la Chambre conduit le ministère, et non le ministère la Chaujhre. Vous croyez peut-être que c'est le talent qui fait rimportance du député; illusion! Par suite de l'équilibre des partis, il faut que le pouvoir compte avec tout le monde, et les plus incapables ici-bas sont toujours les plus exigeants. Voilà notre bonheur, mon cher, voilà notre gloire. Nous sommes les liumbles commis du plus médiocre des parlementaires.

— Et cependant on s'arrache le pouvoir ! Quand on y est, on s'y défend avec chaleur ; quand on n'y est pas, on y aspire avec frénésie î

— C'est vrai ! le pouvoir a son ivresse : on n'est pas plus grand alors, mais on le paraît. C'est là ce qui nous vaut cette guerre d'cmbùclies. Nous scnihlons solidement assis, n'est-ce pas? c'est jusie le momeni que l'on choisit pour miner le terrain sons nos jiicds. Il iniporfe de veiller sur tous les points : dn côté dn château, du côté de la Chambre. Un ancien ministre se niontre-f-il assidu aux Tuileries! est-il ret^u intimement à Neuilly ou à Saint-Cloud? vite il faut se défendre contre les révolutions de palais, redoid)ler de zèle, se consolider à force de dévouement! Se trame-t-il à la Chambre quelque projet souterrain, quelque complot d'ambitieux mécontents et d'hommes d'Etat en disponlb.ilité ? à l'instant il convient de se mettre eu garde. Vous avez assisté à

ces tournois, Paturot, vous savez tout ce qu'ils exigent

de soins et de préparations !

— A qui le dites-vous ! On m'a offert le poste de sous-secrétaire d'Etat : il est vrai que je cours encore après.

— Je le sais, mon ami ; le conseil s'en occupe : il n'y a que la question de l'Amérique du Sud qui ait pu l'en détourner.

— Ah! la difficulté est en Amérique, à présent; elle fera le tour du monde.

— Eh hien ! oui, c'est cela ; il faut promettre, mon cher, pour conjurer les défections et souvent ne pas tenir. Voilà ce qui nous perd. La manne du budget a beau être abondante, il n'y en a pas pour toutes les bouches. Et puis nous avons ailaire à des appétits insatiables. A chaque crise il faut donner : Dieu sait ce qu'ime crise coûte à la France. Tout parlementaire a sa requête prête. Il demande l'absurde et l'impossible ; n'importe, la crise est là, il faut céder. De toutes parts on nous met le marché en main ; c'est à se voiler la figure.

-^ Il est certain qu'on ne peut pas faire tout le monde sous-secrétaire d'Etat : je conviens de cela.

— Vous y mettez de la grandeur, Paturot; d'autres sont moins raisonnables : ils ne donnent que quand ils tiennent.

— C'est ce qui s'appelle traiter au comptant.

— Vient ensuite le jour du débat. La question est grave, il faut l'étudier. Des orateurs habiles prendront part à la lutte : quand il s'agit de renverser un cabinet et de partager ses dépouilles, les grands parlementaires donnent. Jugez pendant ce temps,

Page 1