LES SOCIETES PHILANTHROPIQUES ET SAVANTES
Malvina faisait les honneurs de son salon avec un si grand naturel et une originalité telle, que de tous les coins de Paris on y accourait. Les présentations se succédaient sans relâche ; les arts avaient pris les devants, les sciences vinrent ensuite. Les premiers ériidits que nous vîmes appartenaient à ces associations qui perchent on ne sait où, et représentent on ne sait quoi. L'univers ignore jusqu'à leur nom, et elles n'en continuent pas moins à marclier avec une assurance et une opiniâtreté qui étonnent. Toutes ont des présidents honoraires qui n'ont jamais rien présidé, des présidents et des vice-présidents titulaires qui se prennent au sérieux d'une manière incroyable, des secrétaires, des trésoriers et des agents qui s'imaginent que l'univers a les yeux fixés sur eux. De temps en temps ces sociétés s'assemblent le soir entre quatre chandelles, et se livrent, de la meilleure foi du monde, à des discussions assaisonnées de répliques, à des rapports, à des scrutins, à des procès-
46 JÉIIOME PATLROT
verl).!^. Les pairs de France donnent volontiers dans CCS dclusscmcnls de l'esprit et du cœur ; il en est qui président jusqu'à trois de ces sociétés avec une gravité et des !)esicles dijjnes d'un uioilleur sort.
L'un des hommes qui me furent présentés jouait un rôle dans la société générale des naufrages, installée rue Neuve- dos-Mathurlns, au fond d'une cour. C'est de là qu'elle veille sur les navires en perdition, et couvre les mers de bouées de sauvetage. Aucune société ne menait alors plus de l)ruit dans les colonnes de la publicité el ne se livrait ù plus d'expériences ingénieuses. Le jeune complice de cet établissement pliilanthropique nous tenait au courant de mille inventions faites pour inspirer une grande idée de l'intelligence humaine. On venait d'imaginer, par exemple, les radeaux insubmersibles à double fond et ù diverses tins. Le naufragé se tenait sur la plateforme, tandis que le poisson destiné à sa subsistance barbottait en dessous. L'instrument de salut devenait ainsi un dé|)ôt de vivres ; c'était ù la fois une nef et un vivier. Un naufragé muni d'une machine semblable aurait ])u traverser l'Atlantique, en s'indigérant de cabillauds, de thons et de dorades. Le désastre se changeait en une partie de plaisir.
C'était ainsi que la société semait ilc (leurs la vie des naufragés. Elle avait établi, en théorie, que la mer est un élément perfide dont il faut se défier ; vérité neuve et peu consolante! Qu'opposer à cela? Des précautions, des préservatifs : si l'onde est traîtresse, l'homme doit se montrer prudent. Ces divers axiomes avaient conduit les chefs de l'établissement philanthropi(|ue à la découverte du matelas et du gilet
de flanelle insubmersibles. Voici en quoi consistaient ces deux meubles hydrostatiques. Le jïiletet le matelas se composaient d'un double caoutchouc, que l'on emplissait d'air, à l'instar d'une vessie : gonflés à point, ils soutenaient à fleur d'eau le corps le plus pesant, et, en déployant un mouchoir, homme et matelas pouvaient cingler vers les mers de la Chine.
Quand l'invention eut été bien mûrie, on voulut en faire l'essai. Avec un sujet habile dans l'exercice de la nage, le public aurait pu croire à une supercherie : on choisit donc un individu, estimable d'ailleurs, mais totalement étranger à l'art de la coupe et du plongeon. C'est bien : on pose la victime sur le matelas gonfle d'air, et on la pousse vers le large. 0 miracle ! on dirait une autre Délos : l'homme surnage; le flot le berce comme un triton ; l'humide divan paraît agréable et moelleux. Quel spectacle ravissant ! la galerie en est enchantée et bat des mains. Malheureusement un poisson encore novice avise cet objet flottant, et, trompe par l'apparence, il y mord. C'en est assez pour couler la découverte. Le caoutchouc ofTre une issue à l'eau, qui s'y précipite. Adieu le matelas et le sujet qu'il porte ; la mer s'entr'ouvre, et s'étend ensuite sur le tout comme un funèbre linceul. Il est vrai que la victime de l'expérience est désormais à Tabri de toute espèce de naufrage.
Autre essai maintenant. Il est unanimement reconnu qu'un navire mouillé dans une rade foraine, à peu de distance de terre, ne se trouve pas fort à l'aise quand il arrive une tempête. Gomment le secourir dans sa détresse? Il est également prouvé que, lorsqu'un bâtiment se jette à la côte, il n'est pas
48 Jl-no.MK PATlllOT
toujours facile de porter à bord une amarre pour opérer le sauvetage des é(|uipages. Coinmeuf y remédier? C'est sur ces poiuls dclicals que s'était exercée la soHii itude de la société de la rue Neuve-des-Matluiiius. Eu couibiuaul la balistique et les plautcs textiles, elle avait trouvé la boiube-auiarre, c'est-àdire l'un de ces secrets que, de loin en loin, le génie bumain surprend à la nature. Voici la manière de s'en servir : on place une bombe dans un mortier, en adaptant au ])rojeclilc une cordelette souple, et cependant capable d'une grande résistance. On cbarge la pièce, on met le feu, la bombe |)art en entraînant l'ainarrc. La direction a été bien calculée; le projectile |)asse par-dessus le bâtiment en péi-il, et y dépose, dans son mouvement parabolique, la coule bienfaisante que lui envoie la société des naufrages, située rue Neuve-des-Matliurins, au fond d'une cour. Le bâtiment s'empare de ce bienfait p;irticulier, et bénit la société générale.
C'est toucbant; mais il faut voir la découverte en action. Descendons sur les rivages de la mer. Un navire est là sur la cote; il tire le canon de détresse; c'en est fait de lui, si on ne le sauve pas. La société s'empresse d'accourir; elle lait marclier ses mortiers, ses bombes, ses amarres, ses matelas, ses gilets insubmersibles. Tout le matériel est mis en mouvement. La pièce est cbargce, la cordelette préparée ; le coup part. Hélas! on a mal calculé la résistance du vent, on s'est mé|)ris sni- la distance au milieu de la brume qui couvre l'borizon, et voilà ipi'an lieu de dépasser le bâtiment en perdition, le projectile y tombe en plein, y fait un li"ou énorme, l'enlr'ouvre et le coule.
L'équipage n'a pas même le temps de remercier ses sauveurs : il disparaît et se trouve dcsorniais à l'abri de tout naufrage. Un bienfait, assure-t-on, n'est jamais perdu ; les bâtiments n'ont pas le même privilège.
Parlout cette sollicitude de la société des naufrages s'est retrouvée : on ne l'a jamais ]irise an dépourvu. Personne n'avait songé à l'emploi du (bien de Terre-Neuve appliqué à l'bumanité en péril : la société a organisé en escouades cet intéressant (juadrupède et l'a dressé âf la pècbe des noyés. A quel(|uc lieurc que l'on soiuie à la porte du pbilantbropique établissement, on y trouve un cbien de garde prêt à sauver quiconque s'enfonce dans la Seine à une dcmi-lieue de là. Pour peu que le noyé y mette de la i)ouiie volonté, l'animal de service, plongeant à toute profondeur, ira le saisir par le collet de son babil, et le ramènera à terre vert comme un concombre. C'est une pêcbc pour la Morgue ; mais le vertueux terrencnvicn n'en aura pas moins rempli son devoir, et la société lui décernera une médaille de sauveteur. Récompenser les belles actions, c'est en propager l'exercice.
Parmi les autres habitués de mon salon, il en était un qui partageait le sceptre de l'originalité avec le iricmbre de la société des naufrages. Celui-ci appartenait à la société de statistique, et il voyait des statisticiens partout. Tous les souverains d'Europe étaient nfliliés à la cbose : le Grand-Seigneur et le pacba d'Egypte, le bey de Tunis et l'émir du Liban, le kan des Tartares et le scbab de Perse, avaient fait acte d'adhésion; aucune notabilité du globe ne res-
50 JÉRÔME PATLROT
tait en dehors de cette propaçraiule irrésistible. Quelqu'un lui foinl);iil-il «ous la inr.iu? à l'instaut même il sou«>;eait à en iair*' un .statisticien. Uii étranger arrivait-il à Paris? violant tous les droits de l'hospitaliti', il le r('lan(;ait, il le trai]u.ut dans son doniii'ile, jusiju à ce (juil en eût fait uu statisticien, et lui eût prodi<j:uL' les médailKs i\c la socicté. Le malheureux ne s'ctait-il pas mis dans la tète d'enrôler madame Paturot !
— Mais oui, madame, lui disait-il, vous faites de la statistique sans le savoir, comme M. Jourdain Tiisait de la prose. Cond)icn vous iaut-il de livres de beurre par jour dans votre maison*/ combien d'œufs? combien de viande? cond)ien de pain?
— Bail! dos comptes de cuisinières, répliqua Malviua.
— Mais, madame, votre cuisinière aussi en fait de la statistifjue. Que c'est donc là une belle science ! Quel plaisir de se dire, par exemple : Paris consomme annuellement tant de volailles, tant de gibier, tant de marée. Il s'y abat tant de bu'ufs, tant de veaux, tant (le moutons. On y assassine par an tant île personnes, on y dévalise tant de boutiques, on y escamote tant de foulards...
— Jolis commerces! Et vous trouvez du plaisir à compter tout cela, monsieur le savant?
— Si j'en trouve, madame ! la science est comme le feu : elle purifie tout, il n'est rien dans l'échelle sociale (|ui nu soit de notre ressort. Moi (jui vous parle, je sais le nombre des grains de blé ([ui existent dans nos greniers, et, à un franc près, la somme
que rapporte aniiuellemeut le commerce de la galanterie...
— C'est (lu propre! Et vous croyez qu'on ne vous refait pas, monsieur le savant? Vos grains de blé, je vous les passe; mais le icsio, merci. Pour tout voir, il Faudrait de meilleures lunettes que les vôtres.
Evidemment Malvina refusait de mordre à la statisti(jue ; l'apôtre de cette science se rabattit alors sur moi, et parut disposé à me combler de ses médailles. Certes, l'Iionncur de figurer sur ses listes à côté de têtes couronnées était un avantage inestimable ; cependant il me restait quelques scrupules au sujet de ma compétence. J'avais le préjugé de croire que, pour ilevenir membre de la société de statisti(|ue, il fallait elle statisticien, ne fût-ce que d'une manière superficielle.
— Erreur, me dit alors le desservant de la science, erreur pure, cber monsieur Paturotî Mais si vous le prenez ainsi, il n'y aura plus de société possible. Nous avons eu, par exemple, la société encyclopédique : quel était le but de l'institution? de dîner une fois par mois avec des boyards russes et des magnats lioiigrois. Alliance gaslronomi(iue des peuples? Un estomac suffisait pour cette fonction sociale et ce devoir de cosmopolitisme. Nous avons l'institut bistorique qui compte une foule de clercs d'buissier et de surnuméraires, tous adolescents de la plus grande espérance. Leur grand bonbcui- est de dire (ju'ils appartiennent à l'institut... liistorique. Cela suffit à ces élres naïfs qui sortent des mains de la nature. Nous avons la société de géograpliie, où figurent d'excellents agronomes, et qui décou\re la Méditerranée
51 ' JÉROMR PATUROT
douze fois par an, sous le prétexte que ses hiiuts litu-
liiires ont pris p;irt, diiiis leur l)isà};e, à la cannjaguc
d'Egypte.
— Au fait, lÉgypte est du ressort de la géographie.
— Qui le conteste? l'Egypte en est, la Grèce également, le Brésil aussi : ces trois contrées intéressantes figurent dans le bureau; elles y absorbent l'attention et évincent le reste de l'univers. Règle générale : toute société est instituée pour le b(''iiélice et l'usage de dix ou douze gros bonnets; le reste n'a plus qu'à passer à la caisse pour payer sa cotisation. Nous vous lancerons dans les hauts emplois, monsieur Paturot !
— Vous êtes trop bon, monsieur.
— Ah ! vous ne connaissez rien à la statistique. Eh bien ! nous vous mettrons à la tète des travaux : ils ne peuvent qu'y gagner.
— Je ne sais vraiment, monsieur...
— Allons, point d'enfantillage; c'est partout ainsi. Paris compte soixante-dix-sept sociétés savantes, comprenant ensendile six mille cinq cent quatre-vingtneuf membres, dont Tàge moyen est de vingt-huit ans, ce qui prouve que la jeunesse donne beaucoup ; dont la taille moyenne est ile un mètre soixante-six centimètres, ce qui prouve qu'une stature élevée n'est pas le signe d'une vocation scientifique. Pardon, si je fais un pende stalitisque; c'est pour me tenir en haleine.
— Faites, monsieur; j'y prends goût, je vous assure.
— Parmi ces savants, ou prétendus tels, la pro-
porlion des cheveux blonds ou cendrés aux cheveux ch<âtalns ou noirs est de quarante-trois sur cent, ce qui indiquerait que la nuance la plus ])ronourée emporte la balance. Les chevelures rouges n'y contribuent que dans une proportion de cinq sur cent : je serais fort embarrasse de dire ce que cela prouve. On a découvert dans les rangs de ces sociétés deux mille deux cents verrues, cinq cents surdités, quinze cents myopies, deux cents paralysies, ciu [uanle catalepsies, ce qui prouve que cette classe intéressante n'est point à l'abri des infirmités humaines. Chacun de ces individus consomme par jour, en jnoycnne, huit hectogrammes de viande de bonchcrie, deux bectogrammes de poisson, un kilogramme et trois décagramlues de pain, ce qui prouve qu'ils ne se nourrissent pas seulement des lumières que verse sur eux la société. Excusez-moi si je pei'siste à vous inonder de statistique : j'ai fini,
— Mais, monsieur, je trouve ces détails-là pleins d'intérêt. Tudieu ! comme vous pénétrez avant dans les choses !
— Eh! cher monsieur Palurot, vous ne voyez qu'un coin de la question. Il ne se remue pas en France un ]ictit doigt, que la société de statistique n'en soit informée. Nous savons le nombre d'œufs frais qui se dévorent chaque matin, uoïis avons môme pu calculer approximativement le nombre des oiseaux qui peuplent l'air, les poissons qui habitent la mer; rien dans la création ne se dérobe à notre puissance,
— Ah (;à! mais vous m'elTrayez! Couuiieut voulezvous que je me tienne à la hauleur d'un pareil effort?
— Bagatelle î mon collègue, vous vous y ferez :