‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 4)Chapitre 17 sur 43 · ARDE NATIONAL · texte numérisé non relu

ARDE NATIONAL

du coton et de la ouate, dont son œil caresse amoureusement les contours; il ne soupçonne pas les stratagèmes, les illusions du maillot: il se contente d*en jouir, le malheureux ! 11 croit aux {(ras de jambes chimériques, et va même plus loin dans cette région de Tidéal. C'est là le triomphe des coussins et de la garniture! Un sculpteur prend un bloc de marbre, et l'arrondit en formes gracieuses : le bonnetier est moins bien partagé; on lui livre un manche à balai pour en faire une Vénus Callipyge. Madame Paturot excellait dans cet art; elle avait le coup d'œil du statuaire. La chorégraphie de TOpéra n'avait pas de secrets pour elle ; personne n'en connaissait mieux le fort et le faible. Sur l'examen le plus superficiel, un sujet était jugé, Malvina en prenait la mesure.

« Trois centimètres et demi de creux, disait-elle, quatre centimètres, cinq centimètres! ! ! »

C'était infaillible; il fallait rembourrer le maillot de ça, et la scène de rOpéra avait un modèle de plus. Que de déesses et de dieux ont été piqués et garnis dans nos magasins! que d'Antinous ont reçu celle préparation nécessaire! que de nymphes du corps de ballet ont réclamé ce supplément aux dons de la nature? Nos maillots ont laissé des traces à l'Académie royale de musique : on les cite encore pour le mérite de la perspective et la perfection du modelé.

Dans ces conditions, le succès de notre établissement ne connut plus de limites. Tétais devenu l'un des plus grands industriels du détail; mes affaires s'élevaient à un million par an. A la clientèle solide, que m'avait laissée mon oncle, j'avais su joindre une clientèle élégante qui s'approvisionnait d'objets de fantaisie dans lesquels le bénéfice est presque arbitraire. Les belles marquises, les duchesses empanachées assiégaient mes magasins; j'avais la vogue. Les inventaires du 31 décembre allaient chaque année en s'embellissant, et ma fortune s'accroissait d'une manière miraculeuse. On ne se fait pas une idée de ce que peut rendre un commerce semblable à Paris, quand l'achalandage est en première ligne. On y bat monnaie : cent, cent cinquante mille francs s'ajoulenl tous les douze mois au capital. Cesttrop, vraiment trop! Voici un magistrat, un président de tribunal qui touche de quinze à dix-huit cents francs, et les fortunes d'un arrondissement sont à la merci de son intégrité! Voici un militaire, un brave ol loyal ollicicM', un capitaine qui, pendani trente ans, aura

•il

idi JEROME PATUROT

fait au pays le sacritice de sa santé et de sa vie; il se retire avec douze cents francs de pension! Voici un instituteur primaire à qui le budget n*assure que cent écus, un digne curé qui doit se contenter de mille francs, sur lesquels il prélève la part du pauvre ! Et un bonnetier, dans l'exercice de ses fonctions sociales, percevra cent fois autant qu'un président de tribunal, cent vingt fois autant qu'un curé, cinq cents fois autant qu'un instituteur primaire. A ce compte, le bonnet de coton tient un baut rang dans notre échelle rémunératoire : il n'est vaincu que par la cachuclia de la danseuse et 1'/// de poitrine du ténor. J étais donc un des hauts barons du commerce de détail et de demigros. On ne se rend pas suflisamment compte de la puissance qui s'attache à cette fonction. C'est là que réside une portion de la vie de Paris, ce fournisseur breveté du genre humain. Les destinées du monde tiennent plus qu'on ne 1* imagine à cette intéressante population qui peuple les rez-de-chaussée de la capitale. Les invasions, les révolutions ne se font pas sans elle ; il faut, en toutes choses, compter avec ses passions, avec ses préjugés, avec ses intérêts. Un instant elle a supporté les Cosaques qui se présentaient à Tétatde clientèle; mais le jour où ces exotiques n'ont plus eu de métal à verser sur les comptoirs des magasins, sur les tables des cafés, ou dans les temples de la débauche, ils sont redevenus, aux yeux des patentés, de farouches ennemis, des êtres dénués de toute civilisation. L'industriel parisien prend ainsi parti pour et 'contre dans les grands événements. 11 était avec les libéraux contre la restauration; il s'est déclaré contre l'émeute après la révolution de juillet Règle générale, le détaillant demande avant tout la prospérité de la vente et la tranquillité des échéances. Quand les affaires marchent, il est de l'opposition; quand elles ne vont pas, il se range du côté du gouvernement. Si les trois journées avaient duré huit jours, le commerce de détail aurait eu un retour vers Charles X. Tout ce qui trouble l'horizon de ses devantures lui est insupportable : il ne pardonne pas a une opinion qui l'oblige à fermer précipitamment ses panneaux. Voilà ce qu'il faut savoir quand on est homme d'État, ou qu'on aspire à le devenir. La faveur du détaillant parisien est un thermomètre politique infaillible: il y a peu de chances de succès pour les causes qu'il n'adopte pas, et relies qu'il abandonne sont bien comj)n)mises. Le niveau du pavé lui appartienl. et le pavé, à Paris, c'est l'empire.

(;arde national.

Ce serait une curieuse étude que celle de ce monde où domine In phis ingénieuse activité. Si je n'avais pas à raconter ma propre histoire, peut-être essay/îrais-jc de retracer celle-là. En suivant ce récit, on en retrouvera d'ailleurs quelques éléments. Ab nno disce omnes! Parle spectacle des ambitions et des souffrances d'un bonnetier, on s'initiera au secret de ces existences qui ont deux chemins ouverts vers les grandeurs, la bufileterie et le vote, la «garde nationale et le scrutin électoral. Sans doute le commerce de détail ne porte pas tout entier ses vues aussi haut ; mais plus on s'avance vers des destinées industrielles, plus grand est le nombre des candidatures de marchands de chandelles, dateurs, banquiers, meuniers et droguistes. Dans ce sens, ce que je vais raconter est de la haute politique.

Depuis que je m'étais décidément fixé dans le quartier où mes ancêtres avaient exploité le tricot et débité le bas de laine, il m'avait fallu payer à la patrie l'impôt de la patrouille et de la faction. J'étais

incorporé dans ime compagnie de la gard(» nationale. Cetle inslitu-

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lion ne jouit pas, auprès des écrivains, d'une grande popularité; mais le commerce de Paris ne s*associe ni aux sarcasmes, ni aux répugnances de la littérature. Il se résigne aux ennuis du service, et comprend les avantages qui s*y attachent. Le droit de nommer un caporal ne lui semble pas trop acheté par quelques nuits blanches, et il est lier de se donner pour capitaines des ventres peu susceptibles d'alignement. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un jour de garde? une diversion, une exception dans la vie. Or, toute exception est un plaisir, toute diversion une jouissance. On déjeune au café, on dort sur un lit de camp, on marche au tambour, on croise la baïonnette contre les caniches réfractaires, on veille sur le repos de Sa Majesté. Quel plus noble emploi un homme peut-il faire de son temps et de son intelligence! Certes, quand on sort de là les yeux en papillote et le pantalon crotté, c'est le cas de dire, avec un empereur romain, qu'on n'a pas gaspillé ses vingt-quatre heures.

J'étais à peine enrégimenté depuis deux mois dans ma compagnie, que j'y jouissais déjà d'une certaine influence. Malvina avait eu le soin, pour me rendre les jours de garde plus agréables, de choisir nos •fournisseurs habituels parmi les voltigeurs dont j'avais à serrer les coudes. Notre boucher, notre boulanger, notre crémier, notre marchand de vin, notre pharmacien, notre épicier, étaient de la compagnie, et je voyais percer dans les manières de tout ce monde la considération qui s'attache à un client dont la maison roule sur un joli train de dépense. Une autre bonne fortune m'était arrivée : j'avais fait la con- (juête de notre sergent-major. On nommait ce gradé Oscar; il était peintre, et avait exposé au salon une omelette aux fines herbes qu'il décorait du nom de paysage. Oscar et moi, nous nous convînmes surle-champ. Je lui parlai de M. Victor Ilugo; il me parla de M. Delacroix: il appartenait à la classe des rapins chevelus, et professait sur l'esthétique des doctrines qui se rapprochaient beaucoup des miennes. Cette circonstance acheva la liaison. Je présentai Oscar à Malvina, et depuis il devint un habitué de la maison, un ami, un inséparable. Insidieux Oscar!... Mais alors je ne lui connaissais d'autre défaut qu'une barbe un peu inculte, cachet d'une école mal peignée.

Aujourd'hui que j'y songe, je me rends difficilement compte do l'empire que ce serpent fascinateur a exercé sur moi, et du rôle qu'il ajonc dans ma doslinée. Oscar était original, cola osl vrai; il prodi-

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guait à mes marmots des bonshommes qu*il croquait sur le comptoir, il entreprit le portrait de madame Paturot avec plus de témérité que de bonheur ; mais tout cela ne m* explique pas comment cet homme a été le maître chez moi pendant plus de trois années. Quand je quittai la vie des aventures pour la vie industrielle, je m*étais dit que je serais un bonnetier pur et simple, dans la plus étroite et la plus calme acception du mot. Je voulais finir comme dans les romans, vivre content, avoir assez d'enfants, et amasser beaucoup d'argent. Mes rêves n'allaient pas au delà d'une grasse et riche métairie où je voulais couler mes jours; j'hésitais seulement entre la Normandie et la Touraine ; je me voyais gros fermier, et Malvina elle-même souriait à l'idée de nourrir de sa main une famille de volatiles. Eh bien, il suffît d'un Oscar pour renverser ces illusions. Un rapin chevelu traversa ma vie, et je me vis de nouveau lancé dans la région des orages.

Expliquez cela comme vous voudrez : au bout de quinze jours de connaissance. Oscar en était déjà au lu et au /oi, comme un ami de vingt ans. Il me conduisit dans son atelier, où je surpris l'abus qu'il faisait du vert et du jaune; il se mit de moitié dans toutes nos parties, s'invita régulièrement à dîner chez moi, et tapissa mon salon de tous les paysages aux épinards et au beurre frais dont il ne savait comment se débarrasser. Je payais des cadres somptueux pour lui donner l'honneur d'une exhibition permanente. Malvina trouva d'abord que ce monsieur était un sans-géne, puis elle finit par s'habituer à son babil et à sa barbe déréglée. Oscar l'amusait, et moi, faut-il le lui dire, il me dominait par son aplomb.

C'est à propos de la garde nationale qu'il démasqua d'abord ses batteries. Je faisais mon service comme un bon et zélé voltigeur, sans rien prétendre de plus, m'exerçant au maniement du fusil, et montant mes gardes avec une ponctualité exemplaire. Oscar ne voulut pas me laisser dans celte condition honorable, mais obscure. Il savait sans doute à quelles faiblesses j'étais sujet, et quel incendie pouvait allumer dans mon Ame une excitation imprudente. Ce fut par ce côté qu'il m'attaqua. Un jour qu'il était venu au corps de garde, où son esprit et son originalité lui valaient toujours un nombreux auditoire, il se plaça en face do moi, et, croisant les bras avec un sentiment d'extase profonde :

«66 Jérôme; faturot

« Jcrome, mon ami, sccria-t-il, sais-tu bien que tu as un faux air de Napoléon?

— Allons donc, Oscar, pas de plais«'mterie.

— Non, parole d'honneur, c'est tout le galbe de Vautre. Gobert, du Cirque, n'est pas plus Napoléon que toi. Tu dois avoir la bosse du génie militaire, pour sûr.

— Toujours farceur le rapin, » répondis-je.

Oscar n'en voulut pas démordre; il me passa la main sur le crâne, et y découvrit la protubérance du guerrier. Pendant cet incident, les voltigeurs de la compagnie s'étaient groupés autour de nous, les uns riant, les autres sérieux. Le sergent-major leur fit toucher ma boîte osseuse, analysa la coupe de mon visage, et leur prouva sans réplique que j'avais du Napoléon dans le nez, dans les lèvres, dans le regard. Quand il eut fini sa démonstration :

« Camarades, dit-il, nous avons pour capitaine un facteur à la halle aux huîtres. C'est dégradant pour la compagnie, qui ne doit aucune espèce d'épaulettes aux mollusques. Voici un candidat qui a du Napoléon dans l'œil; c'est notre homme. Celui qui est mort h Sainte-Hélène approuverait ce choix : il le bénira du haut de la colonne. Vive le capitaine Paturot!

— Vive le capitaine Paturot ! » répétèrent les dix fournisseurs de la maison.

C'est ainsi qu'Oscar improvisa ma première candidature.

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