‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 4)Chapitre 16 sur 43 · PHILOSOPHE INCOMPRIS · texte numérisé non relu

PHILOSOPHE INCOMPRIS

— Connu, répliqua-t-elle ; il faut que rautoritc soit prévenue, comme dans Mon I oisin Ratjinondj de Paul de Kock. Et elle écrivit :

'ilstu^ di à

Pendant qu'elle se livrait à son style naïf, je demandais à l'inspiration un dernier chant, jaloux de laisser un lumineux sillon que les journaux du lendemain pussent reproduire dans leurs colonnes. Voici mes stances :

Au banquet du pouvoir iurortuuë convive.

Je m'assis et m'y consolai ; Mais quand on me traita d'une façon trop vivo.

Tranquillement je m'en al'ai.

Je vais donc lerminer celte rude existence

Avec la femme qui Torna ; Je vais, en écrivant une dernière stance.

M' immoler avec Malvina.

Adieu, Max H Vairoont! Je pardonne ù Flouchippe;

Je plains, j'excuse Sainl-Ernesl; Je m'étcins dans la vUte où règne Louis-Philippe,

La nuit, par un Irès-gros vent d'est.

Magistrats, de ma mort qu'on n'accuse personne.

Je m'en vais volontairement :

Le vrai sage, ici-bas, lorsque son heure sonne,

Sait filer insensiblement.

J'abandonne ce monde, insidieuse attrape, Sans courroux, comme sans regret ;

Mais pour m'indemniser, je renaîtrai satrape Par le procédé de Birel.

Oui, puisque évidemment la vie est une ronde,

. Une gigue, une cachucha, Parlons, sans plus tarder; si le ciel me seconde, Peul-ètre reviendrai-je en schali.

Mollement étendu sous un dais de leulisqucs,

Alors je verrai, près de moi.

Voltiger sans corset treiile-deux odalisques

Palpitantes d'un doux émoi.

Revivre Ofuînlal î Dieu î rexcelleule aubaine î Fumer du tabac des plus sains.

Avoir la beauté blanche et la beaiilc d'ébène, Tout près de soi sur des coussins î

Allons, mon corps, allons, d'où vient que Ton diflere?

Filons pas plus tard qu'aujourd'hui .

Mourir, c'est rajeimir; mourir, c'est se refaire

Dans un plus agréable étui.

Quand j*eus écrit cette dernière strophe, je me levai rayonnant; l'enthousiasme illuminait mon visage.

— Au moins, m'écriai-je, l'univers saura ce que je valais. Malvina, donne-moi ta main : (|ue la mort ne nous désunisse pas.

PHILOSOPUE INCOMPIUS. 147

Le réchaud ëtail allumé, Tair se raréfiait; nous nous disposâmes de la manière la plus convenable et la plus commode pour bien mourir.

t4K jërumb: PATUnOT

XYI

rAirUOT UOMNETIEU.

J'ignore, reprit JéroiiHî, si rimajfinalion a joué un rôle dans les souvenirs qui me restent de celte crise, et si je n'ai pas pris quelques symptômes nerveux pour des sensations réelles; mais h peine me fus-je étendu sur mon lit avec la persuasion d'une mort immédiate, que j'éprouvai dans tout mon être une sorte de calme plein de langueur. Il me semblait que les particules élhérées se dégageaient de mon corps pour allei* se perdie et se baigner dans un océan de lluide. 11 est vrai que, peu de jours aupa'ravant, j'avais lu, dans Swedenborg, quelque chose qui ressemblait à ce phénomène. Un engourdissement graduel s'emparait de mes sens, les perceptions devenaient de plus en plus lentes et confuses. Vivre et penser m'obligeaient à un effort que je me sentis bientôt incapable de prolonger. Je cédai et tombai dans l'anéantissement le plus profond.

Un bruit extraordinaire eut seul la puissance de me tirer de cette léthargie. On frappait à la porte de notre chambre à coups redoublés; impossible de mourir par un tel tapage. Malvina ouvrit les yeux et se mit sur son séant :

c< Ahçà! mais c'est indécent, dit-elle; on ne peut pas seulement trépasser en paix dans celte maison. Vous verrez qu'il faudra donner congé pour s'expédier à l'aise.

— Ouvrez, ouvrez donc! criait une voix du dehors.

— Plus souvent, quand on a déjà un pied dans l'autre monde! Voisin, vous vous trompez d'étage : laissez-nous pour dix centimes de tranquillilé. On est en affaires, entendez- vous?

BONNKTIEK. 140

— Ouvrez, ou j'enfonce la porte.

— En voilà une sévère : nous sommes en plein Congo. Qu'on vienne encore vanter les autorités! voilà de leurs coups; on viole les domiciles des citoyens à une heure après minuit. Es-tu mort, Jérôme?

— Non, Malvina, mais peu s'en faut, lui dis-je.

Il parait que Timpatience gagna les pei^sonnes (jui fais^nent le siège de notre chambre; car j'avais à peine prononcé ces mots, que les panneaux de la porte volèrent en éclats. Un homme entra par la brèche, et courut vivement vers la fenêtre, qu'il ouvrit toute grande. Aujourd'hui que j'y songe, je crois, monsieur, qu'elle n'avait jamais été bien fermée. L'air extérieur, pénétrant avec abondance, me ranima, et je reconnus alors le père Paturot, debout devant mon lit, les bras croisés, et me regardant avec un air de compassion douloureuse.

— Gomment, mon oncle, c'est vous?

— Oui, c'est moi, mon enfant; et, par bonheur, je suis arrivé à temps.

— Mon oncle, lui dis-je d'une voix caverneuse, je ne vous attendais que demain ; vous me faites manquer mon programme, vous m'obligez à faire les frais d'une nouvelle représentation.

— Malheureux, répliqua le vieillard, peux-tu parler ainsi? Ce n'est pas du courage, Jérôme, que d'abandonner la partie, parce qu'on ne se sent pas la force de supporter le poids du jour : c'est de l'égoïsme, et du plus mauvais. Sans que tu en aies rien su, je t'ai suivi dans tes aventures ; je comptais qu'enfin tu me reviendrais. Les chimères n'ont qu'un temps, et l'âge emporte bien des rêves ; mais je ne croyais

"pas que tu pusses jamais songer au suicide. Un Paturot!

— Oncle touchant, vous avez parfaitement raison, dit alors Malvina en adressant au vieillard un sourire dans lequel pensait un soupcjon d'intelligence ; mais chacun a sa manière de comprendre la vie. Nous voulions changer d'enveloppe : c'était notre idée. Nous en avions le droit; les vers à soie l'ont bien. Tout le monde n'est pas forcé de se contenter de la pelure que le ciel lui a donnée : quand on est délicat et difficile, on tâche de s'améliorer au physique et au moral, suivant le procédé d'un marchand de perlinipinj)in dont j'ai avalé le nom. Tel es( le lin mot de la chose.

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— Coininent ! et vous aussi, mademoiselle, de gaieté de cœur vous renonciez à la vie?

— Distinguons, oncle éloquent. Moi, celte vie me va, voyez vous. Qu'est-ce qu*il me faut? quatre sous de flan dans les grandes occasions, deux paires de brodequins par an, du mouron pour mes oiseaux, et Jérôme près de moi. Avec (;a, respectable bonnetier, je serai toujours gaie comme une linotte. Mais Jérôme en avait assez de ce monde, il clait entiché de le quitter: alors j*ai réfléchi, et je me suis dit : — Puisqu il ne veut pas rester avec moi, il faut s'en aller avec lui. Voilà tout l'historique.

Cette leçon indirecte, (|ue je recevais dans un pareil moment et sous l'empire des circonstances antérieures, produisit sur moi une salutaire impression. Je compris que le père Paturot avait raison; je n'étais qu'un profond égoïste. J'allais sacrifier tout ce qui m'était cher à je ne sais quelle vanité maladive. I/C voile qui avait obscurci ma vue se déchira ; je commençai à m'initier aux réalités humaines, à entrevoir que ce monde ne se compose pas seulement d'hommes affamés de célébrité, marchant à la fortune ou à la gloire par le bruit et le charlatanisme. La conversion ne devait s'achever que plus tard ; mais elle était commencée. La maladie avait été grave ; c'était beaucoup que d'entrer en convalescence. Mon oncle obtint de moi la promesse que je ne chercherais plus à attenter à mes jours : le temps devait faire le reste.

Le père Paturot demeura une partie de la nuit près de nous. Avec une adresse inlinie, il revint à son idée favorite, sut si bien caresser mes faiblesses et ménager mes répugnances, qu'il parvint à me faire envisager la bonneterie à un point de vue tout à fait nouveau. A mesure qu'il en détaillait les avantages, j'étais étonné de les avoir si complètement méconnus; je me reprochais d'avoir cédé à un préjugé vulgaire, de ne pas m'ètre tenu en garde contre l'impression défavorable des mots, de n'être pas allé jusqu'au fond des choses.

« Jérôme, me disait mon digne parent, tu as de l'ambition, rien de mieux; mais elle sera toujours impuissante, si elle continue à être aussi maladroite. Tu sais mieux t' exalter (|ue calculer, mon garçon. Exemple : tu as fait li du commerce, sous j)i'étexte qu'on y vend des bonnets de coton et des chaussettes. Eh! mon ami, c'est le chemin des honneurs aujourd'hui. Qu'est-ce c|uc lu vois à la tète

DONNETIEH.

des aiTaires et au premier rang? Des marchands de drap et des marchands de chandelles. Prends tous les noms qui comptent dans le gouvernement, parmi les députés, parmi les pairs; tu y verras une foule dliommes qui ont commencé par la jarre d*huile et le pain de sucre. Cherche bien, lu y trouveras des bonnetiers.

— Au fait, interrompit Malvina, j'ai connu des bonnetiers cossus et très-bon genre. Il y en a un dans Sœur Anne qui est un vrai bijou.

— Te voilà, je suppose, installé demain dans mon commerce de détail. Moi, je prends mes invalides, je me retire. Le temps de le mettre au fait; puis je vais planter mes navels à Meudon. Alors lu entres en exercice. Dès le lendemain, tu es électeur; tu payes 310 francs de patente et de personnel, plus 405 francs de foncier pour la maison qui t'appartient. Donne le champ libre à ton ambition, tu peux prétendre h tout : lu nommes les députés, tu concours aux élections municipales et départementales, lu es garde national et membre du jury. ïa voix anjuierl de l'importance; lu le lances.

lu deviens meneur, lu travailles (on quartier; lu te fais nommer

capitaine de ta compagnie. Bien, c*csl un premier pas. On t'invite an château, et lu y jouis de la conversation du roi des Français. Ce n'est rien ; on va renouveler le conseil municipal : avec de la souplesse et du temps, Paturot, tu peux être maire, ceindre Tëcharpe, prësidei' aux mariages et aux naissances de ta localité. De maire à député, il n'y a que la main, et de député à ministre que la parole. Du casque h mèche, tu aboutis au portefeuille par le chemin le plus court. Ce ne serait, certes, pas une nouveauté : plus d'un bonnet de coton a passé au pouvoir. »

Ces perspectives inattendues captivaient mon attention et imprimaient un nouveau cours à mes idées. Evidemment, j'avais été injuste vis-à-vis de la profession de mes pères : elle avait des cotés séduisants et glorieux, elle pouvait me servir de marchepied plus direct que les vaines carrières dont je m'étais follement engoué. Malvina ne se contenait plus : des larmes de bonheur coulaient de ses paupières; elle se voyait lancée dans les grandeurs.

«Oncle bienfaisant! disait-elle, vous pouvez dormir tranquille; nous sommes convertis à la culotte de tricot. Votre neveu vous fermera les yeux; c'est une satisfaction qui vous est bien due. Donnez-nous votre bénédiction, et allez vous mettre au lit. Adieu, oncle adoré, amour d'oncle! il est de toute évidence que le détail

des objets de coton ne déprave pas le cœur Je vais prendre le

rat pour vous reconduire. »

Le père Paturot se retira en me faisant promettre que le lendeitiain j'irais déjeuner chez lui avec Malvina. Il était trois heures du matin : à peine nous restait-il le temps de prendre un peu de repos. Cependant, avant de m'endormir, une idée me traversa l'esprit. L'oncle Paturot n'aurait dû, à la rigueur, connaître mon dessein que lorsqu'il aurait été accompli. Pourquoi était-il arrivé, le soir même, ma lettre à la main? Tout était, néanmoins, calculé pour que cette lettre ne lui fût rendue que le jour suivant. Par quel moyen extraordinaire l'avait-il reçue? Cette circonstance me semblait si inexplicable, que je ne pus pas fermer l'œil. Je fis part de ma préoccupation à Malvina.

« Comment diable a-t-il été prévenu? lui dis-je.

— Tu m'ennuies, me répondit-elle, laisse-moi dormir. Est-ce que tu vas rêver éveillé, à présent?

— Oui lui a remis ma lettre?

RONNETIEH. 155

— Parbleu, la poste aux pigeons, service extraordinaire. Voyons, finissons-en, et ferme l*œil. Tu demanderas une explication h ton traversin. »

Elle me tourna le dos, et ne me répondit plus. Après quelques minutes d'insomnie, la fatigue me vainquit, et je ne me réveillai qu'au grand jour. J'avoue que le premier rayon qui frappa ma vue m'inonda d'une joie intérieure. Je ne croyais plus revoir le soleil, et depuis longtemps mon âme ne se plaisait qu'aux ténèbres. Ce bonheur, ce tressaillement étaient un symptôme de guérison. Déjà, en effet, j'avais repris des forces, et il m'avait suffi de faire un retour vers la vie pour que la vie affluât de nouveau en moi. La nature généreuse sut réparer en peu de jours les ravages d'une longue période de douleurs. J'étais résigné à mon sort, et presque heureux de ma résignation.

Comme nous l'avions promis au père Paturot, nous nous rendîmes chez lui dans la matinée. Il s'était dit qu'il tuerait le veau gras le jour de mon retour : en effet, son déjeuner fut splendide. La massive argenterie de la maison, les porcelaines vrai Japon qui, de temps immémorial, se transmettaient dans la famille, les crisUmx, le linge damassé, rien n'y manquait. Malvina trouvait tout cela très-cossu, très-bon genre. Cependant, il n'y eut pas de conviés; ce fut un repas de famille. Mon oncle avait compris ma position vis-à-vis de Malvina : et, à la manière dont il s'exécuta sur ce point, je vis qu'il avait la conscience de ce que valait cette iille. Il y a même eu là-dessous une sorte de connivence dont je n'ai jamais eu complètement le secret. Peu importe : Malvina était agréée, c'était l'essentiel. Après tous les événements où elles s'étaient trouvées confondues, nos destinées étaient inséparables. Je sus un gré infini à mon oncle d'aller audevant de cette explication et d'accepter les faits accomplis auxquels il ne manquait plus que la sanction légale.

Au dessert, le père Paturot se fit apporter par son garçon de magasin quelques livres de comptoir; et, après avoir mis ses lunettes, il en ouvrit un :

« Jérôme, dit-il, depuis dix ans que ton père est mort, je t'ai, à Ion insu, associé à mon commerce, et je te dois des comptes. Ta part de bénéfices est de cent quatre-vingt mille francs, sur lesquels il y a cinquante mille francs à déduire : on les a passés par profits et pertes au compte du bitume impérial de Maroc. Restent cent trente mille

151 JEHOME PATUROT

francs qui constituent ton fonds de roulement pour le magasin. Maintenant, j'y joins, en avancement d'hoirie, cent mille autres francs et la suite de la maison. Provisoirement, tu te tireras d'affaire avec cela : à ma mort, tu trouveras encore une petite poire pour la soif. Cest ma pension de retraite; tu n'attendras pas longtemps le capital.

— Mon oncle, lui dis-je.

— J'en mouillerai vingt-deux mouchoirs, ajouta Malvina.

— Mon enfant, que voulais-tu que je fisse en ce monde si je ne m'étais pas occupé de toi? Tu es le dernier des Paturot, le portrait vivant de mon pauvre frère. Ma vie s'est, concentrée dans cette seule idée : travailler pour ton avenir, le faire une position quand tu t'égarais dans mille expériences ou dangereuses ou folles. De tous les moyens qui conduisent à la fortune, les deux plus sûrs sont la persévérance et le travail. Je les ai pratiqués pour toi, à ton intention ; j'ai vécu de privations et d'économies. Tu en recueilleras le fniil, mon neveu, ajouta le vieillard en essuyant une larme, et si notre nom n'est pas destiné h s'éteindre, si tu as des enfants, tu leur parleras quelquefois du père Palurot, qui a veillé sur toi comme une providence, et t'a sauvé du désespoir. Te voilà heureux, mon garçon : maintenant, je puis partir; j'irai porter de bonnes nouvelles à ton père. »

Le vieillard succombait à son émotion ; nous nous jetâmes dans ses bras, et il s'ensuivit une scène d'effusion que Malvina animait avec son originalité habituelle. Dès le jour même, l'oncle nous investit des fonctions dont il avait si longtemps porté le fardeau. Il se contenta de diriger nos premiers pas, et l'initiation fut aussi prompte que facile. Les formalités qui manquaient à notre union furent remplies : Malvina devint madame Paturot. Elle est aujourd'hui, monsieur, l'une des bonnes tètes du commerce de détail. Personne ne possède à un plus haut degré qu'elle l'art de décider l'acheteur; elle a le génie (le la vente. Aussi le père Paturot vit-il promptement que sa surveillance était inutile. Dans le cours de trois mois d'exercice, Malvina avait surpris tous les secrets du métier. Alors l'excellent oncle n'eut plus qu'une idée fixe, celle de se confiner à Meudon pour y cultiver son petit jardin. Hélas! il lui arriva ce qui arrive à tous les marchands retirés. La transplantation lui fut fatale. A cet âge, on ne change pas impunément de milieu : les habitudes, l'air que l'on respire, les conditions de logement et de nourriture font partie des

IIONNKTIKR.

(acullés vitales, surloul quand elles sont arrivées à leur dernier période. Nous vîmes le père Falurot déeliner peu à peu, puis s'éteindre : sa mémoire survil seule aujourd'hui parmi nous pour y élre à jamais bénie. Avant sa morl, il put embrasser un petit Paturot dont la vue

remplit d*ivresse le cœur du vieillard. Il nous laissait cent mille Irancs. ce qu'il appelait sa réserve, sa poire pour la soif.

J'étais donc riche, heureux et bonnetier; je ne rougis plus du mot. J'ai compris ce qu'il y a de précaire dans des existences en appalence |)lus brillantes. Cc»rlainement, monsieur, le régime des castes de l'Inde qui oblige lelils à suivre néc(\ssai rement la carrière du père est une loi sauvage, propre à étouffer le progrès et à faire dévier les aptitudes; mais il y a aussi un grand péril dans cette juobililé inquiète qui jelle les enfants hors des chemins où leurs aïeux ont [uissé; dans ces ardeurs niid réglées, dans ces b(»soins de gloire» précoce (pii tourmentent les généralions aciuelles. On ne cherche pns à mériter les positions : on veut K^s prendre d'iissaut; on demande à la forlune plus (pi'elle ne \)C{\\ donner, à limaginalion plus (|u\*lle ne peut produin*. Le (enq)s n'tMiIre pour rien dans les calculs: on ne sail ni

ir^

JER03IE FATinOT B<»>!^ETItK

lijtler, ni attendre ; partout on veut jouir vite et n'importe par queU moyens. C'est ainsi que tout se perd, facultés, sentiments, honneur. Comme un autre, j'ai ecdé à l'entraînement général. Il y avait en moi l'étofTe d'un bonnetier, j'ai voulu être poète, saint-simooien. industriel, journaliste, écrivain politique, philosophe, et que sais-je encore? Combien en est-il, dans ces professions diverses, qui ont méconnu, comme moi, leur véritable vocation, et privé le pays d'épiciers et de chaudronniers de premier ordre î

Jérôme en était là de ses confidences, et peut-être eût-il poussé plus loin sa sortie irrévérencieuse contre d'anciens confrères, lorsque je vis entrer dans le magasin une jeune femme d'une figure heureuse et joviale. Elle portait deux enfants dans ses bras, et montrait en souriant les dents les plus blanches du monde. Jérôme me présenta à elle.

« Madame Paturot, dit-il, voici le client dont je t'ai parlé. Il me demande la permission de raconter nos aventures au public.

— Soit, monsieur, me répondit gracieusement la jeune femme : mais dites-lui bien qu'après avoir été bonne fille, Malvina met toute SI gloire aujourd'hui a être une bonne mère. »

Ici semble s'arrêter le récit des aventures de Jérôme Paturot :

après bien des épreuves il a trouvé un abri contre les déceptions de la jeunesse,

et a tout Tair d*un bonnetier résigné et désabusé.

Hélas ! que les apparences sont trompeuses I

La vanité est un mal opiniâtre et sujet aux rechutes. Je croyais Paturot

à jamais guéri des fumées de l'ambition, et déjà un nouveau vertige s'emparait

de lui. On vient de voir quelles illusions égarèrent son adolescence;

l'âge -mûr lui réservait d'autres mécomptes, d'autres vicissitudes,

d'autres douleurs.

Ce fut plus tard qu'il me fit ses dernières confidences et m'ouvrit son cœur

pour la seconde fois. Le théâtre a changé :

il ne s'agit plus de souffrances obscures, mais d'infortunes éclatantes.

Paturot a franchi d'un bond tous les degrés de l'échelle sociale ;

il n'est rôle si haut auquel il n'aspire.

On va l'entendre raconter lui-même cette nouvelle phase de sa vie

et l'expiation qui en fut la suite.

y apporta cet élément : la vieille enseigne fit place à une enseigne neuve, l'or ruissela sur les devantures, Tacajou remplaça le noyer dans les comptoirs et les étagères, le gaz évinça Thuile, qui, de temps immémorial , éclairait le magasin. La réforme s'étendit jusqu'aux commis : tout ce qui dépassait quarante ans fut remercié, et la maison s'ouvrit à des employés dans la fleur de Tâge, que recommandaient des barbes de la plus belle venue.

Malvina avait le génie des découvertes; elle aimait l'original, l'imprévu. Aussi, notre étalage devint-il, de sa part, l'objet d'une étude savante. Il est des bonnetiers qui, pour avoir fait peindre un œil dans une résille de voyage, ou tendu un bas de soie sur un mollet de bourre, se croient dispensés de se mettre vis-à-vis du public en frais d'imagination. Ce n'est pas ainsi que Malvina comprenait ses devoirs; elle était jalouse d'ouvrir d'autres perspectives à la bonneterie. Que de surprises n*a-t-elle pas ménagées au passant! Que de ressources! que d'inventions inépuisables! Si les industries n'étaient pas généralement ingrates, madame Paturot jouirait, à l'heure où j'écris, d'une statue ; mais on encourage si peu les artistes en France! ! ! Avant madame Paturot, où en était le pantalon de tricot? où en était le gilet de flanelle? C'est pitié de le dire : à l'état empirique. On découpait, par exemple, d'informes enveloppes, on les cousait à la diable, on les ornait de boutons fabuleux, et on appelait cela, par un étrange abus de mots, des gilets de flanelle. Les capotes grises de nos soldats sont des objets d'art en comparaison! Malvina fit sortir le gilet de flanelle de celle condition rudimentaire : elle veilla aux entournures, améliora les dispositions générales de ce vêtement, et le mit en harmonie avec le corps humain. On ne connaissait que la flanelle blanche : elle mit en vogue la flanelle de couleur, et lui donna des destinations hygiéniques. Chacjue nuance avait une vertu particulière : le rose pour les maladies de poitrine, le violet potir les aflections d'estomac, le bleu pour les désordres du foie, le jaune pour les palpit^itions de cœur. Les chalands se mettaient cela sur l'épiderme, et se croyaient à moitié guéris : l'imagination est un si grand docteur!

Madame Paturot cultiva une autre apécialilé, comme on dit dans l'idiome industriel; elle perfectionna le maillot, l'honneur et recueil des bonnetiers. Le public, qui, sous les mille becs de gaz de l'Opéra, s'abandonne au culte de la forme, ignore les perfidies

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