‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 4)Chapitre 21 sur 43 · UN FESTIVAL · texte numérisé non relu

UN FESTIVAL

Malvina était lancée; le feu avait repris aux poudres. Celte ardeur que les soins du commerce et du ménage avaient amortie venait d'éclater de nouveau ; le babil reverdissait; la pétulance avait reparu. La princesse Flibustofskoï ne pouvait plus se séparer de sa femme. A chaque instant c'étaient des fêtes, des distractions, des occasionsde dépense. Il existe à Paris une grande société fort mêlée, où il suffit d'un titre exotique et de beaucoup de luxe pour se produire, pour faire de l'effet. Par une sorte de convention, on y vient de toutes parts comme sur un terrain neutre, sans que cela puisse engager ni compromettre. Le faubourg Saint-Germain et la haute finance s'y rencontrent avec la diplomatie, les plus beaux noms comme les plus brillantes fortunes; seulement chacun s'y tient sur un pied de réserve, et ne se livre qu'avec précaution. On pourrait même, dans ces nombreuses assemblées, distinguer les divers petits groupes qui évitent de s'y confondre. Ce qu'on y cherche, c'est l'éclat et le luxe, non l'intimité. Personne ne voudrait encourir la responsabilité de quelques admissions très-suspectes, ni approfondir les existences problématiques qui circulent dans ces réunions trop accessibles.

La princesse était alors la divinité de ce monde à part : le feldmaréchal Tapanowich l'aidait à en faire les honneurs. Ce militaire était un gros homme, trapu, à moustaches grises. Les souvenirs de l'invasion de 1815 lui étaient familiers : il y avait joué un rôle comme aide de camp de Kirchakoff. Du roslo, ses pelils yeuv gris semblaient

s'être adoucis en faveur de madame Paturol, et il m'honorait de poignées de mains à la tartare qui me disloquaient les articulations. Quand Malvina, retenue par des affaires, restait deux jours sans aller chez la princesse, celle-ci lui dépêchait le feld-maréchal pour Tenlever, comme il le disait, militairement. C'était tantôt un bal, tantôt un concert, une promenade au bois ou une course de chevaux. Ma femme éleva d'abord quelques objections, puis elle finit par se livrer tout entière à cette existence nouvelle. Le comptoir fut abandonné ; la surveillance du magasin retomba sur le premier employé, qui obtint de l'avancement et des honoraires proportionnés à ses fonctions. La vie du monde est une besogne incompatible avec d'autres occupations et d'autres devoirs. Ces femmes, que Ton croit oisives, dépensent une incroyable activité et des ressources d'imagination prodigieuses pour suffire au rôle qu'elles ont librement choisi. Il faut inventer des parures nouvelles, pressentir les rivalités de toilette, les déjouer, remporter des triomphes éclatants, et ne pas s'exposer à des défaites ; il faut avoir l'œil à tout : aux marchandes, si promptes à la trahison, à l'espionnage des soubrettes, à ces mille petites ruses que les beautés à la mode emploient les unes vis-à-vis des autres ; enfin, étudier, connaître à fond la stratégie des coquettes, non moins compliquée que celle de la guerre. Le vulgaire appelle cela des femmes de loisir; il les calomnie : autune des servitudes volontaires dont parle la Boélie n'est comparable à cette servitude. En fait de chaînes, les plus lourdes et les moins faciles à briser sont celles que Ton rive soi-même.

C'était dans ce courant que madame Paturot se laissait peu à peu entraîner. Naturelle et bonne fille, elle n'y mit pas d'abord de grands apprêts, se laissa éclipser sans murmure, et se résigna à ne figurer que sur un plan secondaire. Mais peu à peu le spectacle de ces vanités réveilla la sienne; le contact de ces prétentions altéra le laisseraller charmant de son caractère : elle devint pincée, jalouse et mauvaise langue. Sa verve de grisette ne l'avait pas abandonnée, et elle s'en servit souvent pour se faire respecter des pimbêches de l'aristocratie du comptoir et de l'atelier. Du reste, une fois livrée au monde, Malvina ne s'appartint plus : nos enfants étaient à la merci des bonnes; la maison de commerce à la garde des employés; les dépenses du ménage h la discrétion de la domesticité. C était une anarchie, un

ilpsordre complets. Halvina avait i\ p*Mn(^ le temps Redonner audience aux ouvrières en robes el en chapeaux, an joaillier, à h modiste, à

la marchande de chanssnres. Une pai'tie des jonrnées s*écoulait en courses, el presque loules les nuits se musiimaient en veilles fatigantes. Je succombais a ce nouveau service. Les poêles, en parlant des Temmes, les fiualifienl volontiers fie sexe faible : e est sexe de fer qu'il fiiudrait dire. Les vnil^on jamais demander prace au bal? et quand elles s*y sont démenées, agitées pendant dix beures consécutives, ne sont-elles pas toujours prêtes à recommencer le lendemain! Sexe faible ! Le sexe fort n'en ferait pas autant.

Nous étions devenus les habitués de Tholel Flibustofskoï. Pour sau^ ver les apparences aux yeux des f,n\Tnds noms russes qui fréquentaient cette maison, le feld-marécbal Tapanowich avait pris sur lui de nous anoblir. Les valets avaient le mot d'ordre; on annonçait toujours : Momifur et madame de Padtrol! Je voulus faire quelques observations an sujet de cette pnrlicule d'emprunt: Malvina s'y (^pposa, et Iraita mes scrupules de puérils. Kn effet, iraulrcs invités se montraient

moins rigoristes, et cette usurpation de titres semblait être la monnaie courante du lieu. LeTartare ne faisait grâce à personne, la livrée avait reçu à ce sujet des instructions inflexibles. Il fallait s'y résigner : j'étais de Paturot. Au bout de quelques jours cela me paraissait sonore et naturel.

La maison de la princesse avait un avantage qui la faisait rechercher de tout Paris : on s'y amusait. La plus grande liberté y régnait ; l'étiquette en était bannie. On y avait organisé un théâtre de salon, ouvert presque à tout venant. Le feld-maréchal exerçait bien une espèce de police ; mais quelques mots flatteurs adoucissaient le Tartare, et le rendaient au sentiment de la civilisation. La troupe se composait des dames les plus décolletées du grand monde, et des jeunes gens les plus susceptibles d'éducation dramatique et musicale. On se formait beaucoup par les répétitions; on se disait, à Taide du chant et du dialogue, toutes les douceurs imaginables : exercice fort récréatif pour les rares époux légitimes admis à ces études préparatoires! Quelquefois, lorsque l'intention n'était pas suffisamment sentie par le jeune premier, il fallait revenir à la charge, étudier la scène à part dans le plus strict tête-à-tête, se pénétrer de la situation, entrer dans Tesprit de Tintrigue amoureuse. Là était le triomphe des sujets d'élite, et plus d'un cavalier à barbiche qui avait débuté comme un novice, sortit des mains de ces dames comédien achevé. Madame Paturot choisit son emploi; elle se voua aux Déjazet et aux rôles culottés. Modestie à part, son succès fut le plus franc qui eut lieu sur ce théâtre, où elle naturalisa, avec une grande délicatesse de dessin, une danse que Tautorité entoure de quelques persécutions.

Désormais le nom de ma femme était inséparable de celui de la princesse. On ne faisait rien à l'hôtel Flibustofskoï sans consulter madame Paturot ; l'influence du feld-maréchal lui -même s'inclinait devant celle-là. Un jour, Malvina, en entrant dans la chambre de la palatine, la trouva fort afiairéc.

« Que vous venez à propos, ma toute belle, j'allais vous envoyer chercher. Nous allons avoir de la besogne, ces jours-ci.

— Qu'y a-t-il donc? répondit Malvina.

— Il y a, mon adorable, que le Borysthènesa pris la fantaisie de déborder. J'ai des lettres qui racontent la catastrophe : c'est à fendre le cœur. Vous avez là une jolie robe.

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— Oii est ça, le Borysthènes, dit Malvin«T, qui n*était pas de proiiiière force sur In géiigÉiipItit.

— Mais dans nos pays* mu elière; votis ne vous faites pas une idée

thi désastre ! Des villages engloulis, des Irotipeau v emportés» tuie inoii- ^^

dation à douze lieues h la ronde; des familles se réfij|*iaut sur la eiine des arbres, des poupins flot la rit dans leurs herceBiiv. font ce «(iril va de plus atïreux. Qui vnij^ rouriiiï vos guimpes, mon enfrmt? Melle-ei est de bon ^roùt.

^ Palinyre. Eh bien» ce Boriserène?

— Boryslhenes! ma Tiiipuonne, e/*]ehre pur uile romaiiee de IVmpire; RorysUièiies , releoe/ hieu le mut : il tlevïi^nl nnlre propriété* Nous niions eréei' uneelasse d'affligés «pii rions appai'tiendra réelle de^ inondés du Rfirysllienes.

— Connu!

— Oui, mon i*tjraut, eorniii, très-ennnu ! Il est des salons <pn ntit neeaparé les Polonais, d aulres les réfn^fiés espaf^nols, d'antres le** pensionnaires iU* h hslv civile, fr est leur hieu; ils ne veulent pas (|u'ûn y toiielie. Nous aurons les inondés dn Borysthènes : voiln iMi** rivière qui ne pouvait déborder plus a propos.

— Au fait, mais n'en sommes pas la cause : ces! Bien qui fait la pluie et le beau femps,

^Et nous, ma petite» nous allons joner le nMe de la l*rf>vidence. Allez, cela fera du bruit. J ni des plumes dévouées dans les jonrnanx de Paris; îtons remuerons ll^nrope, Savez-vousà qimi je m^neenpiiiH ipiand vous éles entrée?

— Tas le moins du monde !

— A dresser la liste des dames patronesses. Les preniif^rs nom!, du globe! lisez : rarcliiduehesse de Foupoidnliowen. la margravede Chiroukalicli, I ambassadrice ronifesse de Marmeindn. la marquise He l'omparamon, madame de Paturot, e(c., etc. '*--'

— En edet. c'esl bien (^omfuïsé!

— Trente noms i'omme cen\-ln. ma Ifaite l»elle ! ! î Les journaux

tnsén'ront ma lisie, J y joirîs qm^lques fiunines de leUres el des ^

épouses de (inancîers connue assortiment. Le publii* esl si bizarre : il V

en faut pour tons les poiYfs.

— El ensuife?

— Ensuiic, Jiuus niu^nis iW^ \i*n(e-^, ili^s lolerii»?», des représenla-

lions cxlraordinnircs au bénëfice de nos inondés du Borysthènes ! il faut que ces malheureux nous bénissent. Nous les inonderons de bienfaits.

— Un bienfait n'est jamais perdu, » dil sagement Malvina.

En effet, les inondés du Borysthènes devinrent bientôt célèbres. La princesse Flibustofskoï les prit ouvertement sous sa protection, el délmln (lîij* une tombola h leur profil* Ih's rériis pitlnresfpies paruri^nl ilaiis les jitrirnau\. el uit artlîslr en roniîiuees en médita, a \vi\v inlenlioru une (jui se teiininrril iiinsi :

dv3 Uioiuliv^ un lîorystlu*in*?i.

Lceliuntélail |>lainlir; il euliin succès prodij^neux ihns les salons : les larmes coulaient de tous les yeux, et la loterie (pii survenait arrachait l'or et l'argent de toutes les bourses* D'un autre calé, des doigts de fée (ravailiaienl sans rel*\che à de petits ouvraf^es de broderie destinés h une vente pnblifpie dans T intérêt des inondés. IJuand le nombre des olyels nlTerls fut considérable, on créa un inj^u'nienx petit bazar dans lequel s inslallèreni des princesses assaisonnées do femmes célèbres dans les lettres et dans les arts. Malheur a T imprudent qui s'avenlurail dans celle enceinte h la poiirsuile de qneli|nes iKibioles! I^es lorrdjardsdn moyen ài;c étaient plus necommodantsqne ces sirènes de In bienfaisance- Elles ajoni aient au pri\ de l*nbjet celui des u'illades qu elles prodiguaient pour le vendre, el faisaient snns sourciller de la véritable usure au piolit du malheur. Les morciiaiides étaient belles, la recetle le (Vit aussi : les inondés du Borystliènes y trouvèrent une somme rnutb-. Madame Paturot se surjiassa ; sr>n f^énie pour la vente se proiliiisit en cette occasion, accru de (unie In noblesse tlii motif. A Ten croire, tous les ubjt-ts qu'elle di'bilail avaient été confectionnés par rim|>érati'ice de llussie, el elle les évaluait en crniséïpience. Klle vendit à nu lord une paire de br'ctelles l^^tO (Varies, mais le loi'd crnl avoir sur les épnnies un *d)j(>t sorti des miiins de la t^niiideiluclj(*sse 0]*ji-[].

Los innndï'S du Boryslhènes avainil tlnnr pHrliiiti^nient réussi. Li princ«*sse vrudul pousser les elmses jusqiraii bruit, et Iimic [nvicurei^

G0(;]Sl1tV Â Eill71Â1U.S.

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