UNE ÉLECTION DANS LES MONTAGNES
Le moment des élections générales arriva. Dans des occasions semblables, il règne toujours un peu de fièvre à la surface du pays : les ambitions s'inquiètent et s'agitent, reflervescence des intérêts se môle à l'activité des amours-propres, le calcul à la passion. Pour un ministère, il s'agit de l'existence; pour un candidat, il s'agit d'une influence à acquérir ou à maintenir. Dans un pays d'égalité, ce sont encore les moyens de domination que l'on se dispute. L'homme est ainsi fait : il s'accommode diflicilement de ce qui est au-dessus de lui, parfaitement de ce qui est au-dessous. Obéir lui est intolérable, commander lui parait doux. Aussi ceux qui révent un régime où tout le monde commandera, sans que personne soit tenu d'obéir, sont-ils sur le chemin du problème le plus difficile qu'ait pu agiter l'esprit humain.
J'étais dans le foyer même de la grande ébuUition et acteur de ce drame mêlé de comédie. Il en est du combat électoral comme de tous les combats : l'assurance croît en raison du temps de service, l'expérience ne vient qu'avec les chevrons. J'en étais à ma campagne de début, j'allais au feu pour la première fois : un peu d'hésitation et de crainte m'était permis. Candidat avéré du ministère, je croyais d'ailleurs que des mains puissantes me soutiendraient à mon insu, et qu'il ne me resterait qu'à modérer les excès de zèle. J'avais peur d'être comblé de moyens de séduction, et je me disposais à montrer» dans l'emploi des faveurs administratives, une réserve, une dignité qui devaient me réconcilier avec ma conscience. Que je connaissais peu celte grande curée que l'on nomme une élection, celle
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citasse aux crédits ordinaires, extraordinaires et supplémentaires, aux objets d*art, encouragements, subventions, souscriptions et autres allocations ! De tous côtés s'agitaient déjà les vétérans de la Chambre, procureurs et avocats généraux, légion d'un appétit proverbial; les députés qui ont des enfants à nourrir ou des chemins de fer à placer; enfin, tous ceux qu'une candidature manquée précipiterait de leurs positions et foudroierait comme des Titans. Il faut voir quel ressort donne à l'activité humaine une réélection qui se complique de potau-feu, et réagit sur toute l'économie domestique. La candidature s'élève alors aux proportions d'une œuvre de génie : elle a un prologue, une exposition, des péripéties et un dénoAment. C'est l'idéal du genre!
Ce spectacle me tira de ma torpeur : je vis que, pour réussir, il fallait s'aider soi-même, manipuler l'élection, comme on Ta dit avec une naïveté expansive. Depuis longtemps, le premier employé conduisait la maison de détail ; je pouvais m'absenter sans que les affaires en souffrissent. Il fut donc convenu que nous irions passer une partie de la belle saison dans mon château de Yalombreuse : les enfants, Malvina, tout le ménage, gens et maîtres, devaient être du voyage; c'était une émigration complète. Oscar nous suivait; le peintre ordinaire de Sa Majesté faisait désormais partie intégrante du mobilier. Il devait d'ailleurs m'être d'un grand secours auprès des enfants des montagnes natales. Son imperturbable assurance, sa fécondité d'expédients étaient de précieux auxiliaires; il avait un sang-froid et des ressources d'artiste qui manquent rarement leur effet sur des imaginations primitives. Notre départ en commun fut donc résolu : comme Jacob, j'allais porter mes tentes en terre électorale, et je marchais avec ma famille, mes amis et mes richesses.
Cependant, avant de quitter Paris, il était très-essentiel de s'assurer de quelques moyens d'influence. A mon arrivée dans l'arrondissement, les curés des communes ne pouvaient pas manquer de me demander des subventions pour leurs églises, tantôt une réparation de clocher, tantôt un tableau pour le maître-autel; tous les percepteurs du lieu songeaient déjà à leur avancement, tous les pères de famille à des bourses dans les collèges; enlin, chacun devait avoir nécessairement sa petite requête à présenter, et c'eût été mal débuter (pie de se présenter les mains entièrement vides. Armé de ma can-
Jiaft2)Bl!... CATiaSU!!.
Oh va vite dans ce chemin.
(lidalure, je parcourus donc les divers ministères, aHn de m'assurei* quelques-unes dès largesses dont ils disposent! Hélas! j'arrivai Iroj) tard ; le gros de la moisson était fait ; à peine restait-il à glaner quelques misérables épis. Aux cultes, je trouvai un directeur général qui avait disposé pour lui-môme de toutes les réparations de clocher, de tous les tableaux de maître-autel, de toutes les chasubles et de toutes les dalmatiques. A Finstruction publique, un autre directeur s'étail attribué le monopole de l'avancement universitaire, des souscriptions de livres, des dons aux bibliothèques. Au commerce, un troisième directeur poussait à sa propre élection à grands renforts de bergeriesmodèles, d'étalons, d'écoles vétérinaires, de subventions aux eaux minérales. A la marine, un quatrième directeur en faisait autant pour les objels do son ressort. A la justice, un cinquième directeur exploitait le chapitre des grâces et des commutations de peine. A la guerre, aux linances, partout, des directeurs s'inquiétaient beaucoup plus d'eux-mêmes que des autres. Soins touchants! naïve sollicitude!
Que faire? Prendre ce qui restait, faute de mieux. Ce fut mon premier calcul. Sans choisir, sans hésiter, j'exécutai une rafle générale : je ramassai quelques plâtres et quelques tableaux, des livres de marine destinés à charmer les loisirs des habitants de cette zone centrale, des ouvrages scientifiques, des instruments de physique, tout le bricà-brac des ministères.
« Prends, me disait le peintre ordinaire de Sa Majesté, prisnds lout ce qui se présentera. Prends les paragrêles, les plans de bergerie, les modèles de bateaux insubmersibles : c'est très-utile à trois mille mètres au-dessus du niveau de la mer. La société générale des naufrages est bien située rue Neuve-des-Mathurins, au fond d'une cour, près du 49^ degré de latitude. Arrivons avec des monceaux d'objets, cela flattera les indigènes. S'ils n'en usent pas, ils les mettront sous cloche. Procure-toi surtout des animaux empaillés; cela réussit ordinairement dans les régions alpestres. »
Je fis ce que me conseillait Oscar; j'acceptai ce qui me fut offert. Pour le reste, je me contentai de lettres flatteuses, conçues à peu près dans les termes suivants :
Ministère des.*. — 3* dlwlslon. — 4* tourean.
Paris, If...
« Monsieur, je rejrrelle de ne pouvoir satisfaire sur-le-chami) à la
;>!♦ JKIIOME l'ATUROT
« demandi; que vous iiruvez faite de quatre places de gardes cliaiii- « pétres. Les cadres malheureusement sont pleins, et il est impossible « d'introduire dans ces fonctions importantes de nouveaux titulaires « sans dépasser les allocations du budget et nuire à Téconomie du <( service.
« Cependant, monsieur, j'ai pris noie de votre réclamation, et il « suflît (|u'elle vous intéresse pour que les quatre premières vacances « vous soient réservées. Croyez qu*une nécessité absolue et les pres- « criptions impérieuses de la loi ont seules empêché qu'il ne fût fail « droit sur*le-champ à votre requête. Vous apprécierez, je lespère. « les motifs qui me privent du plaisir de vous donner une satisfaction « immédiate.
« J'attendrai l'indication des noms que vous me promettez pour (( les porter sur la liste des candidats au poste d(i garde champêtre. « Il n'en sera point nommé d'aulros avant ceux-là.
« Agréez, etc.
« Le HiRisIrr des. . .
• A M. Vaturol tle Vulomfurufie, vaniiuial du ritfh'iff de. . .>»
Sur ce libellé, j'eus vingt lettres environ, les unes pour des perceptions, les autres pour des bourses de séminaires. Les travaux publics me promettaient quatre ponts avec désignation certaine, six ponts au choix, trois routes, un petit canal, deux chemins de fer, trois monuments publics. Le commerce me promettait un haras du gouvernement; la guerre, un régiment de cavalerie; l'instruction publique, un grand séminaire ; les fmances, une foule de places de comptables. J'eus, dans ces mêmes conditions de perspective, beaucoup de concessions de mines, un évêché, quatre églises, quinze clocliers tout neufs, soixante dalmatiques pour mes curés, vingl- (|uatre ostensoirs, quinze dais et un maitre-autel façon moyen âge, avec des colonnes torses et une gloire de la plus grande beauté. Bref, j'emportais avec moi la fortune de l'arrondissement ; j'arrivais les mains pleines de merveilles.
A ces préparatifs, d'après les conseils d'Oscar, j'enjoignis d'autres. Le peintre ordinaire de Sa Majesté connaissait le cœur humain ; il savait par quels poinis il est vulnérable.
c( Jérôme, me dil-il, ces paysans doivent élre généralemen! ar-
CANDIDAT. r»i:i
v'mvs ail point de vue fjaslrouoiniqiie. C t'sl par la nouvcaiiU». par rimprévii que lu en tireras parti. Ayons dos vins fins et des conserves délicates : on n'a pas travaillé les estomacs du pays; là est le succès. Itèglc «générale : les estoRiacs ne restent dans l'opposition que lorsque la cuisine du gouvernement méconnaît ses devoirs. Crois cela, et inonde-les de Champagne». » ^
Nous eûmes donc un fourgon de vivres comme nous avions un fourgon de plâtres et autres articles d'art. La caravane marchait avec un
accompagnement de |)lus en plus formidahle. L'appui du sexe de la contrée n'était point à dédaigner; Malvina s(» pourvut de caisses d(» modes, de cartons de chapeaux, de nouveautés, de dentelles, de ruhans, enfin de mille hrimhorions de toilette.
« Des objets voyants, madame Palurot, disait notre conseiller ; du jaune surtout! La province raffole du jaune. Allez jusqu'au citron, vous ne risquez rien ; plus c'est foncé de nuance, mieux ça réussit.»
Fendant que ces soins accessoires occupaient ma femme et le rapin, un plus grand souci me dominait. Il était impossible de se présenter aux électeurs sans un titre qui me signalât comme écrivain et comme administrateur. La profession de bonnetier était honorable sans doute, elle ne pouvait que me placer très-haut dans l'estime d'un peuple qui consommait généralement mes articles. Cependant cela ne suffisait pas ; il fallait aider à ces bonnes dispositions par une œuvre de plume. Pour un homme littéraire comme moi, écrire n'était pas une tâche malaisée : j'avais i*imé la Cité des hommes et les Fleurs du Sahara,
5I« JKIlOMt: PATUnOT
<loiit le lyrisme, quoique méconnu, n*cn était pas moins le fait d*iine inspiration élevée. Mais de pareils titres se trouvaient malheureusement au-dessus de la portée de ces enfants des montagnes. Il fallait choisir un sujet plus approprié à leurs mœurs, k leur intelligence et à leurs moutons. C'est vers cette intéressante famille de quadrupèdes (|ue je tournai mes efforts. On a vu quelle était pour elle ma sympathie et quels liens industriels m'unissaient au bétail qui est Torigine du gilet de flanelle. Un pareil sujet me touchait à la fois par les souvenirs de la vente et les besoins de la candidature. Je dirigeai de ce côté mes travaux.
Il était alors question d'un remède singulier pour la guérison des maux qui affectent cette classe ingénue de quadrupèdes. On sait qur le mouton n'est pas immortel et qu'il paye, comme l'homme, un tribut à la maladie et à la destruction. La clavelée, puisqu'il faut l'appeler par son nom, exerce surtout des ravages dans les rangs des bêtes à laine : elle a fait jusqu'ici le désespoir de la science et le malheur du berger. C'est à l'occasion de celte épizootie qu'un savant venait de faire la découverte d'un merveilleux topique. Pour empêcher les moutons de mourir de la clavelée, il n'avait pas recours au remède du pâtre de ï Avocat Patelin: il ne tuait pas la bête, mais il l'empoisonnait. Pour guérir l'animal de la clavelée, il lui administrait l'acide prussique. L'Académie des sciences avait été saisie de l'innovation, et pour devenir tout à fait populaire, il ne lui restait plus qu'à être mise en commandite. Je résolus de m'en emparer au moment où elle se trouvait encore dans cet état de transition, et de la livrer à mes montagnards revêtue de tous les charmes du style et parée du prestige de la nouveauté. Oscar m'approuva, et j'écrivis sous sa dictée :
PUIS DE GLAVILÉEII! IIIORTUITÉ DU lOUTON!!!
«( Bergers et bergères,
(( Tarissez la source <Ie vos larmes et espérez dans l'avenir. Le ciel, louché de vos <( plaintes, vient de vous envoyer un bienfait réparateur. Décimés chaque année par un « fléau cruel, vos troupeaux semblaient ne tondre Iherbe qu'à regret : la clavelée se « cachait sous le tapis des prairies, elle corrompait le cytise fleuri et répandait du fiel «i jusque sur l'humble pâquerette.
(( Désorm nis, plus de clavelée ; la science a parlé : elle a fait reculer le fléau. Il faul
tlANDIUAT.
f vous dire, bergers, que depuis quelques aonées on a iovenlé un reniède souverain I pour toutes les afTections maladives. La recette est des plus simples. Quand un homme ' jouit d'un mal quelconque, on lui administre un mal plus fort qui le débarrasse du ( premier, après quoi le médecin guérit facilement le second, puisque cVst lui qui Ta t administré. Quand on pense qu'il a fallu cinquante siècles pour découvrir cette recette I si naturelle, on se fait une idée de la candeur et de la médiocrité humaines. C'est I le hasard seul qui nous livre les secrets de la nature, nous passons à c<Mé sans les voir. ( 0 infirmité !
« Mais, revenons à nos moutons. Un agriculteur distingué, chimiste, décore de plur sieurs ordres, membre deFlnslitut... historique, de la Société rovale de Tombouctou, I d'Otaîti, des Marquises et autres lieux, correspondant de la Société de statistique uni- ( verselle et membre de la Société formée pour Texploitation du cratère du Vésuve, I cet agriciUteur, comme on n*en voit guère, a pensé que la clavelée u*était un mal I incurable, fatal, désastreux, que parce que jusqu'à ce jour personne n*avait eu Tidée [ de lui opposer un mal plus désastreux, plus fatal, plus incurable. Cette idée une fois I adoptée, il ne s'agissait plus que de trouver une substance qui eût des propriétés plus
( malfaisantes que la clavelée. Guérir le mal par le mal, telle est la théorie. Elle acon- < duit direct ement le chimiste distingué à l'acide prussique.
it Mais revenons de nouveau à nos moutons. Bergers, vous avez, je suppose, un trou- ( peau; vous en auriez deux que ce serait exactement la même chose. Mettons un ( troupeau ; qui peut le moins peut le plus. Vous avez d(mc un troupeau qui dépéril I insensiblement; vous vous dites : d Jai la clavelée. » Un bon berger s'identifie ton- I jours avec son troupeau. Que faites- vous alors? Plutôt que de laisser mourir vos bètes ( une à une, vous achetez une vingtaine de kilugraumies d'acide prussique que vous ( mettez en topettes, en calculant la dose que peuvent supporter vos animaux. C'est ( là une opération qui doit <^tre faite avec beaucoup de soin, et sur laquelle vous
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K couâuIlcrcE avec avauugc un pciulre qui ma accoiiipagué dans mou \T>yagc, et qui (( a fait de nombreuses éludes sur les prairies où paissent les bêles à laiuc; Il est ar- K liste eu paysages. Ou le nomme Oscar, u<Mn eher aux troupeaux.
« Revenons à nos moutons. (Juand vous avez disposé votre acide prussique dans les fl fiolas dont je viens de parler, vous vous placez a la porte de votre parc, et vous ap- « pelez un à un vos administrés. Surtout gardez-vous bien de leur parler politique cl « de leur confier la nature du remède que vous méditez à leur égard, car il fautcraiodn' M les préjugés. Introduisez-leur hardiment et silencieusement l'acide prussique dans •< Topsophage, et vous m'en direz des nouvelles. Si ces béles-ià meurent de la clavelëe, « c'est que la chimie moderne aura donné sa démii»ioii.
« Revenons à nos moutons. L'expérience dont je viens de vous entretenir, bergers. u a été faite en divers lieux et sous l'empire d'une infinité de circonstances. Je vais « («ire un peu de statistique ; ne vous eiïrayez pas. A force de prouver trop de choses « la statistique a fmi par ne rien prouver. Donc, d'après la statistique, science infaillible, H il se trouve que dans un troupeau qui comptait quatre-vingt-deux bétes attaquées dr c< la clavelée, l'acide prussiqœ, administré à temps, en a sauvé quatre-vingt-trois. Si H ce n est pas là un résultat prodigieux, c'est que rien ici-bas ne mérite cette épithète. « L'acide prussique est donc réhabilité ; si vous en doutez, vous n'avez qu'à en boire ! « 11 est aussi innocent que l'agneau qui vient de ualtre. »
Mon faclnm continuait ainsi pendant vingt-deux pages; j'y rendais compte de Tautopsie de quatre ou cinq moutons à qui le chimiste n'avait pas pardonné d'avoir guéri par son remède, puis je prouvais victorieusement que les os du mouton ifétaient pas perméables comme ceux du canard à toutes les substances indigérées. L'acide Y^russique avait été absorbé, résorbé; il n'en restait pas de traces, ce qui prouve qu'un bienfait est quelquefois perdu. Je terminais ainsi ma brochure :
« Li* châtelain du manoir de Valombreuse, pensant que les bergers des montagnes « environnantes peuvent être bien aises d'essayer du traitement qu'il indique, a cru H devoir apporter avec lui des doses d'acide prussique, préparées p:ir le chimiste inveii- « leur et l'agriculteur modèle : il les délivrera gratuitement à tous les bergers qui lui rt feront l'honneur de lui en demander. M. Oscar, peintre ordinaire de Sa Majesté, est K chargé de la di>tribution. »
Telle était cette pièce, où nous avions chargé sciemment l'efTet afin d'agir plus vivement sur la crédulité proverbiale de nos pâtres montagnards. Il faut dire qu'Oscar y avait mis la main et s'était volontairement attribué un rôle dans cette petite scène de charlatanisme. Où ne s'en glisse-t-il pas un peu?
Mes préparatifs étaient terminés; il ne me restait plus qu'à rouler vers le théâtre de l'entreprise. Avant mon départ, j'allai pnésenler
CVINDIDAT. .IIO
mes devoirs au ministre; il m*acciieillil de la manière la plus affable et la plus cordiale. Les ordres étaient donnés pour qu'on me reçût là-bas avec les honneurs dus à ma candidature. Les cloches devaient se mettre en branle; la gendarmerie brossait déjà ses uniformes; le télégraphe se préparait à jouer en mon honneur. Quand je pris congé, le secrétaire intime m'accompagna jusque sur l'escalier :
« Monsieur Paturot, me dit-il, menez le préfet rondement. Il est mou, il a besoin d'être réveillé. Si vous avez à vous en plaindre, écrivez-noqs. Quant au sous-préfet, c'est votre esclave : disposez-en. li(»s sous-préfets ne sont bons qu'à cela. »
52(1 JEROME l'ATUUOT
SUITE DU CIIAIMTKE PIIKCKOK.NT.
Le châleau de Valombreuse était situe à peu de distance du cliellieu, dans une des mille ondulations que forment ces chaînes de montagnes. Une pelouse circulaire régnait devant Thahitation, et de sombres châtaigneraies lui servaient à la fois d'abri et de rideau. On sait quel éclat et quel lustre la verdure garde à ces hauteurs; Oscar n'avait jamais rencontré sous sa palette une nuance pareille. La feuille conservait pendant toute la belle saison on ne saurait dire quel éclat métallique, et en se découpant sur un ciel d'une transparence parfaite, les arbres avaient presque le port et l'apparence d'une décoration de théâtre. Là où cessait la foret, commençait la prairie : des tapis naturels couvraient les versants et allaient baigner leurs dernières tiges dans les eaux froides du ruisseau. Bois et prés, voilà de quoi se composait mon domaine : sur quelques terrains moins humides poussaient l'orge, le seigle, le blé, et de loin en loin quelques plantes fourragères. Des groupes de vaches, paissant en liberté, complétaient le paysage et lui donnaient de la vie sans rien lui enlever de sa sérénité.
Toute la famille demeura ravie à l'aspect de ce site pittoresque. Citadins de Paris, c'était la première fois que nos poitrines s'ouvraient à cet air pur qui n'appartient qu'aux zones élevées. Il me semblait (|ue je respirais plus librement; Malvina se baignait avec délices dans cette atmosphère limpide, elle courait sans chapeau dans les bois, et gazouillait comme la fauvelte sur hi cime du peuplier; mes enfants sr
roulaient dans les prés et bondissaient à coté des agneaux , blancs et Folâtrescomme eux. J'étais venu pour conduire une intrigue;je débutais par une idylle. A vrai dire, Taspect de cette nature remuait profondément mon cœur et le remplissait d'un sentiment nouveau. Ces hauts sommets que couronnaient des sapins, ce calme imposant qui ressemblait à un défi jeté à la turbulence des hommes, ces chaînes de montagnes qui fuyaient à Thorizon comme de grandes vagues bleues, ce lointain vaporeux perdu dans l'immensité, ce petit vallon plein de parfums agrestes et de bruits charmants, tout cela formait une diversion à mes plans ambitieux et m'entraînait vers des impressions plus pastorales
que politiques. Pendant trois jours entiers j'oubliai que j'étais candidat, pour mener la vie du campagnard; j'inspectais mes troupeaux
3i-2 JEROME PATUROT
je visitais mes bois et mes pièces de terre, j'allais de ferme en ferme et de prairie en prairie. Le château, convenablement réparé, était fort habitable ; mais déjà je songeais à des dispositions nouvelles, à des agrandissements. Bref, je jouais avec une grande sincérité et un plaisir réel le rôle de seigneur et de propriétaire.
Une visite du sous-préfet put seule me rendre au sentiment de ma situation. Ce fonctionnaire venait se mettre à mes ordres et me demander quel était mon plan de campagne. Aux premières parolesde l'homme qui représentait dans Farrondissement le pouvoir exécutif, je vis que le secrétaire du ministre ne m'avait point trompé. Un sous-préfet est l'esclave du candidat du gouvernement, et à plus forte raison du député. J*aurais demandé à celui qui m'était échu en partage des tours de force stratégiques, une voltige électorale sur la corde roide, qu'en employé pénétré de ses devoirs, il eût essayé de me satisfaire. Je le ménageai : je ne lui fis point avaler des lames de sabre ni de l'étoupe enflammée, et je m'aperçus qu'il me savait quelque gré de ne pas appesantir sa chaîne. Nous nous entrelhimes de l'élection ; elle était difficile; mais, bien conduite, elle devait réussir. Mon adversaire jouissait dans Tarrondissemcnt de Testime générale; seulement, il avait le tort de s'endormir sur l'oreiller de ses succès antérieurs. Il fallait profiter de ce sommeil, miner sourdement le terrain sur lequel il se croyait solidement assis.
Le premier travail porta sur les listes électorales : je les compulsai, assisté du sous-préfet. L'arrondissement était pauvre : il n'offrait que cent trois censitaires à 200 francs, et au-dessus. Pour compléter le nombre de cent cinquante électeurs exigé par la loi, il avait fallu faire une adjonction de quarante-sept noms choisis parmi les cotes inférieures, et descendre jusqu'à 83 fr. 75 c. Moyennant celte contribution, un homme était électeur dans ces montagnes, tandis que, dans les grands et riches bassins de la France, 199 fr. 95 c. ne sufliscnt pas pour conférer ce droit. C*est là une des mille anomalies d'un régime qui en compte tant. En voici une autre plus saillante. Sur les cent cinquante électeurs dont se composait le collège dont je briguais les suffrages se trouvaient vingt légitimistes, opulents propriétaires du pays, qui ne paraissaient jamais à l'élection, et vingt autres noms qui, pour des motifs divers, ne devaient pas répondre à l'appel. Restaient cent dix votants. Cinquante-six suffrages, dont plu-
sieurs provenant de cotes au-dessous de 100 fr., allaient suffire pour envoyer à la Chambre un député; tandis qu'on a vu diins un collège de Paris onze cents suflrages au-dessus de 200 francs demeurer frappés d'impuissance. La loi consacre donc un privilège; elle blesse le principe de Tégalilé, et en faveur de qui? des arrondissements les plus pauvres de la France, par conséquent les plus arriérés. La voix d'un censitaire montagnard vaut, au dépouillement du scrutin, vingtcinq voix de censitaires parisiens. Tout en profilant de cette singulière combinaison, je conservais des doutes sur son mérite, et en me promettant de l'exploiter de mon mieux, je n'en admettais pas la justice.
Nous dépouillâmes la liste : elle comprenait vingt-deux fonctionnaires publics, âme et base de mon parti. Le maire, les adjoints, le procureur du roi, le receveur, le directeur, les percepteurs des contributions directes ou indirectes, le directeur de l'enregistrement, le conservateur des hypothèques, le président et les juges du tribunal, formaient comme une pléiade dont l'influence n'était pas sans rayonnement. Par l'achat du château de Yalombreuse et ma générosité en matière d'honoraires, j'avais fait passer dans mon camp le notaire du chef-lieu. Madame Paturot devait achever la conquête en s' emparant des bonnes grâces de sa femme, jeune encore et sensible aux raflinements de la toilette parisienne. Le médecin de l'arrondissement était l'ami intime du sous-préfet : il avait promis son concours; l'évêque, fort ébranlé, ne devait pas résister aux perspectives éblouissanteb que j'allais dérouler devant lui, et aux pompes du culte promises à son diocèse. Par ces divers moyens, quarante-deux voix sûres m'étaient acquises : il ne restait plus qu'à agir vivement sur les quatorze qui formaient l'appoint de la majorité. Mon adversaire avait rendu dans tout le ressort des services personnels : son désintéressement égalait sa probité. Sa fortune n'était pas considérable, mais il la gouvernait avec tant d'ordre, qu'il trouvait toujours le moyen de faire la part du pauvre. Si la ville était pour moi, la campagne était pour lui, et notre effort devait principalement se diriger de ce côté.
J'avais apporté de Paris un grand nombre d'exemplaires de ma brochure, à laquelle était jointe une profession de foi courte, mais significative. Des gendarmes se chargèrent de la distribution de ces deux factums. Dans ma déclaration de principes, j'insistais principalement sur l'économie en matière de finances : il n'y a rien
JEROME PATUnOT
flatte autant les êtres habitués à vivre de coquilles de noix. Je touchais un mot de la réduction des impôts, corde non moins sympathique, des encouragements à accorder à Tat^riculture des montagnes, à rélève des bestiaux, des remises de contribution pour toute souf- France constatée, dans les cas de grêles, incendies, inondations et avalanches. Je me posais comme une providence armée du pouvoir de sécher les larmes et de calmer les douleui's; je me prévalais d'une sorte de blanc seing (jui me rendait le souverain de rarrondissement durant la crise électorale. Cet appel ne réussit que trop bien : pendant huit jours, le château de Valombreuse ne désemplit pas de visiteurs. C'étaient des légionnaires (|ui demandaient l'arriéré de leui-s
croix, des mères qui voulaient sauver leurs enfants du recrutement militaire, des veuves qui rêvaient une liquidation de pension hors des condilioiis lé}»;iles ; enlin, le corloi^e dos réclamations fantastiques
et insoutenables. A cette phalange de sollicileui^s se joignit celle des demandeurs de places. On ne se fait pas d*idée de Tainuence des pétitionnaires de cet ordre. L'arrondissement avait été tenu, depuis six ans, à une dièle sévère; quand on sut que j'apportais de la manne du budget, une population famélique fondit sur mon château. Je crus un instant que ces gens-là me dévoreraient. Dans le cours d'une semaine on me remit plus de cinq cents pétitions qui se distribuaient de la manière suivante :
Soixante-dix bureaux de poste, — cinquante bureaux de tabac, — vingt-neuf perceptions, — douze places de péagers, — quinze places de ponts à bascules, — seize places d'agents voyers, — quarantedeux places de gardes champêtres, — cent vingt-deux places de gendarmes, etc.
Je ne parle pas des prétentions élevées dans la hiérarchie : celleslà étaient plus réfléchies et plus rares. Je reçus toutes ces paperasses, j'écoutai toutes ces plaintes, et je distribuai à la ronde plus de promesses que la mémoire d'un homme ne peut en contenir. Les pauvres diables, qui se rendaient à Valombreuse de dix lieues à la ronde, se retiraient enchantés ; ils emportaient le plus précieux des biens , l'espérance.
Dans ce mouvement de solliciteurs, je vis avec peine que les électeurs n'étaient pas nombreux. Â la veille d'un scrutin, l'électeur est toujours fort réservé ; il ne se livre pas, il aime à faire sentir sa puissance. I^e dernier bottier prend alors un air d'importance incroyable ; il jette sur son candidat un regard froid et soupçonneux ; il s'imagine tenir dans sa main le bonheur et la fortune de cet bomme. fies habitants des champs sont surtout implacables : ils ne pardonnent pas à un mortel de briguer leurs suffrages, et se creusent la tête pour savoir ce que cela peut lui rapporter. Dans les pays primitifs et montagneux, ce système de défiance est poussé jusqu'aux dernières limites; moins les voix sont nombreuses, plus elles font les renchéries. Au bout de quelques jours d'attente, je compris qu'avec des paysans aussi madrés, il fallait faire le calcul de Mahomet : la montagne ne voulait pas marcher vers moi, je résolus de marcher vers la montagne. Une grande tournée électorale fut organisée : le sous-préfet et le notaire du chef-lieu devaient m' accompagner; le peintre ordinaire de Sa xMajeslé était de la partie.
Parmi les fermiers des environs, on en citait un qui jouissait d'une certaine influence dans la contrée. Riche et considère, il conduisait à sa suite un bataillon de dix voix qui jusqu'alors avait constarDment voté pour le député de l'opposition. Détacher cet homme était un coup de partie : sa défection anéantissait les chances de mon concurrent. Le père Gérard (c'était le nom de cet électeur) passait d'ailleurs pour un esprit sceptique dont les convictions ne devaient pas résister à une attaque dans les règles. Le notaire s'était offert pour ouvrir le feu ; le sous-préfet se chargeait d'élargir la brèche, et, par ua dernier assaut, je me réservais d'entrer dans la place. Oscar était là pour .juger des coups. Nous arrivâmes devant fa ferme en trois voitures, afin d'éblouir le villageois par un peu d*appareil. Il était à déjeuner, en habit de travail et prêt à retourner aux champs. Au lieu de venir à notre rencontre, il attendit patiemment, les pieds sous la table, qu'on lui expliquât le but de cette visite. Le notaire parla, tandis que le sous-préfet et moi, fort décontenancés de cet accueil, nous restions sur le seuil de la porte. Les chiens de la ferme, peu tolérants pour des visages nouveaux, venaient gronder autour de nos gras de jambe, et les valets nous regardaient en passant avec des yeux ébahis ou ricaneurs. Malgré ces diversions inquiétantes, nous suivions avec quelque attention la marche de l'entretien engagé entre le notaire et l'agriculteur. Le notaire exposa l'affaire et parla de ma candidature dans les termes les plus pompeux; à quoi le père Gérard, aux prises avec une rouelle de veau froid, se contentait de répondre : « Oui-da, oui I » Notre truchement revint à la charge, poussa des arguments directs, multiplia les promesses; mais le fermier ne semblait pas s'en émouvoir, et ne sortait pas de son «oui-da, oui I » Nous intervînmes. Le père Gérard salua le sous-préfet et le candidat avec politesse, sans qu'il fût possible de le tirer de sa rouelle de veau et de son « oui-da, oui ! » Nous étions fort embarrasses.
ce Laissez-moi faire, dit alors Oscar, je me charge de travailler cet enfant de la nature. Voici une allée d*ormes; allez m*y attendre. Ce mortel rustique me pique au jeu ; je vais l'opérer. »
Nous quittâmes la ferme en laissant une voiture à Oscar. Quand il se vit seul, il alla se placer à côté du père Gérard et lui frappa familièrement sur l'épaule.
«Homme des champs, lui dit-il, c'est donc ainsi que vous pra-
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l»ï717i\717 ©î lA nATijai.
Éleclour cultivaleur, cullivant TEmpereur.
CANDIDAT. 5«r
tiquez Thospitalité, vous autres, montagnards peu écossais. Pas seulement offrir un verre de vin ; fi donc !
— Oui-da, oui ! répliqua le fermier, ouvrant de grands yeux.
— Pas seulement une tranche de veau au voyageur affamé! C'est peu patriarcal, homme de la nature !
— Oui-da, oui ! ah ! ch'est comme cha, fichtra ! Nanetle, un verre et une assiette.
— ^ A la bonne heure, cultivateur ! on reconnaît là les vertus de Tâge d'or, dit Oscar, pratiquant une profonde entaille dans le veau froid et se servant un grand verre d'un détestable vin! A votre santé, laboureur, et à celle du grand empereur Napoléon !
— Ah ! pour cha, oui, Hchtra! s'écria le père Gérard en se levant : Vive l'empereur!
— Bon, se dit Oscar, j'ai trouvé le joint. L'empereur, ça réussit neuf fois sur dix. Grand homme! tu dois être content de ce succès dans ta demeure dernière.
— Ah ! oui, fichtra ! l'empereur ! » dit le père Gérard en posant son verre sur la table.
Le fermier s'était déboutonné : désormais le peintre ordinaire de Sa Majesté se sentait maître de son homme ; il n'avait plus qu'à le manier avec précaution.
fc Mortel agreste, lui dit-il, en se penchant vers son oreille; renvoyez vos domestiques ; j*ai à causer avec vous du vainqueur d'Austerlitz. »
Le fermier obéit machinalement : peu à peu la pièce se vida. Pendant ce temps. Oscar, après avoir tiré un crayon et du papier de sa poche, semblait achever un dessin. Quand il ne resta plus dans la salle que le fermier et le peintre, ce dernier lui présenta un croquis :
c( Le voici au naturel, cultivateur : je vous en fais hommage. G*est peint d'après les trente-deux tableaux de Steuben, représentant Napoléon dans des poses différentes. Vous voyez que vous n'avez pas prodigué les vins fins et le veau froid à un ingrat.
— Ah ! oui-da, ah ! fichtra ! dit le villageois, émerveillé du chef* d'œuvre.
— Maintenant que nous sommes seuls, homme rustique, je vais vous livrer un secret d'État. Jurez-moi, par l'ombre de Napoléon, que vous n'en parlerez à âme qui vive.
328 JRIIOME PATUROT
— Ali! oni-da, oui, s'écria le jièro (iér:ir<l se romellanl sur .ses gardes.
— Pasteur, ce que je vais vous dire est solennel. Écoutez. Le candidat Paturot, ajouta-t-il en se penchant vers Toreilie de son interlocuteur, est le général de ce nom qui a accompagné le grand homme à Sainte-Hélène.
— Oui-da !
— Et de plus, il est couché sur le testament de Napoléon pour huit millions cinq cent mille francs qui ne lui seront jamais comptes. Il a Tordre exprès de les distribuer aux Français restés fidèles h la mémoire de l'empereur. Vive Tempercur ! ajouta le peintre, en vidant de nouveau son verre.
— Vive Tempereiir, fichlra! » reprit le fermier en remplissant le sien.
Une fois monté sur co ton, Tentretien prit un caractère d'intimité. Oscar ne tarit pas sur mon compte; il parla de mes campagnes, du cas que l'illustre guerrier faisait de moi ; il refit d'autres croquis de Napoléon en buste, en pied, en face et de profil. Bref, il travailla son homme de telle façon, qu'en nous rejoignant il me dit :
« J'ai conquis cet enfant de la nature ; il te suivra comme l'agneau suit sa mère, Jérôme.
— Ne vous y fiez pas, observa le notaire, nos montagnards ne sont simples que sur l'écorco. »
Nous achevâmes notre tournée. Trois Paturot, les seuls qui fussent électeurs, grossirent la liste des votes sur lesquels on pouvait compter avec certitude. Il ne restait plus qu'à en détacher onze du parti opposé. Quarante avaient promis : mais il eût été imprudent de se fier à des promesses. Cependant, nous nous étions prodigués. En allant d'une ferme à l'autre, il avait fallu s'asseoir à la table des cultivateurs, boire avec eux de grands verres de piquette, écouter des digressions sur le bétail, sur les récoltes, sur les foins, sur les coupes de bois ; recueillir des plaintes contre le percepteur, contre les droits réunis, contre l'enregistrement, contre les agents forestiers; se charger de toutes les réclamations bonnes ou mauvaises ; garantir à celui-ci un dégrèvement d'impôts, à celui-là une remise d'amendes encourues ; en un mot, se mettre soi-même et mettre le gouvernement à la merci des électeurs, alors souverains et despotes.
Le travail de la campagne était aciicvë; il ne restait plus qu*à agir sur le chef-lieu. Le sous-préfet donna un bal dans lequel il déploya toutes les séductions que comportait la localité, c'est-à-dire les sirops et le punch. Madame Paturot se montra admirable de tactique. Apres avoir distribué aux élégantes de l'arrondissement ce qu'elle avait apporte d'objets de toilette en les leur cédant à 75 pour cent au-dessous du prix, elle alla au bal administratif le plus simplement du monde, en robe blanche, avec une fleur dans les cheveux. Les dames du pays, qui avaient peur d'être éclipsées, furent enchantées de l'attention de ma femme. À l'envi, on la proclama adorable, charmante, pleine de goût et de grâce : cette soirée me rallia définitivement quatre voix de la ville qui s'étaient tenues jusque-là sur la réserve. Malvina entreprit les récalcitrants dans la personne de leurs moitiés, et les ramena dans mon camp à l'aide d'un ascendant qui n'a point d'égal, celui de l'alcôve. Les femmes qui tenaient à l'administration furent aussi gagnées, réchauffées, et le vote silencieux des maris se changea dès lors en adhésion chaleureuse et en propagande ouverte. Cette fête fit le plus grand bien à ma cause. On n'a pas encore compris tout le parti que l'on peut tirer des femmes en matière d'élections. Si l'homme a inventé la grande intrigue, la femme a gardé le secret de la petite : c'est celle qui frappe le plus sûrement et éprouve le moins de mécomptes.
Le jour décisif approchait, et mon adversaire, s'eHrayant de mon activité, commençait à se mettre en mesure. A son tour, il iit à la ronde des visites et eut ainsi sur moi l'avantage du dernier mot. Je frappai alors le grand coup, celui qui devait m'assurcr la victoire. La localité ne possédait qu'un certain nombre de véhicules, depuis la calèche jusqu'à la carriole en osier : je mis tout en réquisition et m'assurai le monopole des moyens de transport. Chacune des voitures eut un itinéraire tracé : elle devait ramasser dans un rayon donné tous les électeurs qui n'étaient pas notoirement hostiles et les conduire à Valombreuse. Là, je lis disposer des lits pour trente personnes, pendant qu'on se livrait dans la cuisine du château à des préparatifs qui rappelaient ceux des noces de Gamache. On abattait des bœufs, on saignait des moutons, on dévastait les viviers, on exécutait dans les basses-cours un massacre général. Tous les.gardes étaient en campagne : Us perdrix, les lièvres, les lapins, les gelinottes, les chevreuils, les
35î) JEIIOME PATUHOT
sangliers arrivaient de mille côtés dans Tollice. Les précieux fourgons, venus de Paris, furent déballés avec soin. On en tira les pâtés de foies gras, les terrines de Nérac, les rillettes de Tours, les langues fumées, les jambons de Mayence et de Bayonne, les truffes en roche, les dindes en galantine; enfin, tout l'assortiment de la gastronomie raffinée. Les vins furent aussi classés et étiquetés : à côté du Champagne et du bourgogne, espèces dominantes dans Tarsenal électoral, j'avais eu soin de ménager une place aux qualités corsées que réchauffe le soleil du Midi, le chàteauneuf, le côte-rôtie, l'ermitage, le la nerthe, le la malgue ; puis, des vins liquoreux ou secs comme le madère, le malvoisie, le xérès, Talicante et le rancio. Il fallait frapper mes gens au cerveau ; et, pour émouvoir ces enfants de la nature, les crus distingués de la Gironde n'eussent été qu'un moyen insuffisant et ruineux. L'approvisionnement de l'alcool fut complété par le cognac, le rhum, le tafla, le kirsch-wasser, l'absinthe, le curaçao, le gin et l'eau d'or de Hambourg. Point de liqueurs trop sucrées : elles n'agissent pas à trois mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Les organisations pastorales aiment ce qui s'empare fortement du gosier.
Ainsi, je m'exécutais en plein : j'allais voilurer, nourrir, abreuver, loger, héberger mes électeurs ; je devenais leur hôte, leur automédon, leur amphitryon. Mon adversaire avait des amis qui ne reculaient pas devant les dépenses du transport et du séjour; moi, je m'adressais aux bourses rétives et aux panses sensibles; j'offirais un bon gîte et d'excellents repas à ces hommes des champs, élevés dans une atmosphère apéritive. Mon concurrent avait aflaire aux dévoués; j'avais affaire aux calculateurs.
Gomme moyen de tactique, je résolus de m'effacer devant le premier scrutin. Les voix de l'avocat étaient toutes arrivées au chef-lieu dès l'avant-veille; les miennes étaient encore disséminées dans la campagne. Je laissai composer le bureau par la minorité, c'était sans (langer et sans intérêt. Un rendez-vous général fut assigné à mes gens, pour le jour même de l'élection, au château de Valombreuse. De huit à onze heures du matin, on devait y servir un déjeuner homérique, puis partir de là pour aller en masse au scrutin. G'était un précieux moyen de faire le dénombrement de mes troupes avant la bataille, de s'assurer des dispositions de chaque électeur, de lui donner des inslruclions, de l'engager par l'eslomac et de le conduire par le Champagne.
liCS choses se passèrent comme je Tavais prévu. Dès sept heures du matin, les premières voitures arrivèrent : chacune d'elles amenait trois, quatre, cinq et jusqu'à six électeurs. Les distances avaient été calculées de manière à ce que tout le monde fût rendu à Valombreuse à huit heures du matin. Les électeurs de la ville, plus voisins du château, devaient s'y rendre dans une promenade matinale. Il s'agissait d'un gala : les convives furent ponctuels. A neuf heures, je tenais soixante-seize électeurs dans ma salle à manger; j'allais nourrir et désaltérer la majorité. L'amhigu fut servi : c'était un beau spectacle.
D'énormes pièces de venaison, des aloyaux monstrueux, des volailles magnifiques, du gibier de toute espèce, des truites, des ombres-chevaliers, poisson exquis que nourrissent les eaux limpides des montagnes, accompagnaient les pièces apportées de Paris, les pâtés de foies, les terrines, les truffes, les langues, les jambons glacés, enfin tous les lïors-d'œuvre qui ont une célébrité gastronomique. A l'aspect de cette table chargée de mets, il se lit un silence général : l'admiration
53â JEROME PATUROT
domina Tappctit. Mais cette abdication de Testomac ne dura qu*un moment, et bientôt on put voir la majorité à l'œuvre. Des montagnes de foies gras disparaissaient de dessus les assiettes : mes partisans en mangèrent de quoi indigcrer deux régiments de cavalerie ; ils dévorèrent jusqu'aux croûtes des pâtés d'Amiens, les malheureux! Les vins capiteux ruisselaient dans les verres ; on ne voyait que des coudes eh l'air. Des plats énormes disparaissaient comme par magie; on n*cntendait que des mâchoires en mouvement. Pendant le premier feu, il fut impossible de tirer une parole de convives aussi consciencieusement pénétrés de leurs devoirs. Oscar seul alimentait la conversation. Il s'était placé à côté du père Gérard, à qui il versait des rasades d*un certain rivesaltes capable d'étourdir un bœuf. Le fermier n'en paraissait pas seulement ébranlé : à chaque sommation du peintre ordinaire de Sa Majesté, il tendait le verre d'un air narquois et le vidait sans sourciller, comme un héros d'Homère.
c< A la santé de l'empereur! père Gérard, lui disait le peintre. — Ah ! oui-da, oui ! répondait le fermier, vive l'empereur! » Oscar se ménageait; mais notre rivesaltes ne respectait que les athlètes : le rapin fut bientôt en pointe de gaieté. Alors il se lança dans toutes les surprises de l'imitation et de la ventriloquie : se mit à braire, à hennir, à contrefaire le chant du coq, le miaulement du chat, rabpicmcnt du chien, le coassement de la grenouille; il fît partir des voix différentes du conduit de la cheminée, du plafond, de dessous la chaise du père Gérard. La représentation eut un succès fou : elle parvint à distraire nos montagnards de la guerre acharnée qu'ils livraient à mes comestibles. Si Oscar eût été éligible, il m'eût peutêtre fait du tort : ses talents de société éclipsaient les miens; il devenait le héros de la fête. Pour empêcher qu'il n'abusât de son triomphe, j'ordonnai que l'on versât le Champagne, et sur ce préliminaire mousseux, j'improvisai un discours qui ne l'était pas moins. La majorité me salua par des acclamations universelles : c'était un concert de voix bien nourries et une explosion de gosiers échauffés. Je vis que je pouvais conduire mes guerriers vers la brèche : ces gens-là me portaient tous dans leurs estomacs. L'enthousiasme devait durer au moins autant que la digestion.
Nous nous disposâmes à partir : Tordre fut donné d'alteler les voinres. Pour éviter les méprises, on remit à chaque électeur une carie
sur laquelle mon nom était tracé en énormes caractères; on confia les illettrés à des hommes sûrs qui devaient écrire leurs bulletins. I^a file des véhicules s* ébranla ; on en comptait vingt à la suite les uns des autres. C'est dans cet ordre que nous abordâmes le scrutin. Trente-cinq votes seulement avaient ctédéposés; j'arrivais avec soixanteseize. Aussi mon entrée dans la salle de la mairie où se passaient les
opérations fut elle celle d'un conquérant. Mon adversaire se tenait dans un coin avoc quel(|nes amis, je le rej^ardai d'un air souveraî-
nement dédaî^eux. On fit un réappel; mes convives votèrent tous, ce qui porta à cent onze le nombre des suffrages émis. Trois partisans du candidat de l'opposition, venus des confins de Tarrondissement* arrivèrent au moment où le scrutin allait se fermer, ce qui éleva le nombre des votes à cent quatorze. Majorité, cinquante-huit. Le dépouillement eut lion, opération décisive et critique! Mes amis pointaient un à un les suffrages : quand j'arrivai à soixante, la respiration me revint. Je réunis soixante-six voix : dix voix du déjeuner avaient passé h l'ennemi. C'était le père Gérard et les siens. Le vieux sournois avait pris des forces à Valombreuse afin de mieux voter contre moi.
<c Je suis volé! s'écria Oscar en apprenant la défection du fermier; cet enfant de la nature m'a refait. »
Peu m'importait d'ailleurs, j'étais député. Mes partisans, sous la double émotion du Champagne et de la victoire, remplissaient la salle de leurs cris : ils voulaient dételer les chevaux de ma voiture, et me ramener ainsi vers le château dont je leur avais fait si royalement les honneurs. Je résistai à cet excès de zèle.
c< Soit, mes amis, leurdis-je, allons à Valombreuse! Nous y reprendrons les choses où nous les avons laissées. »
L'invitation fut accueillie avec enthousiasme: le père Gérard s'éclipsa seul avec sa petite phalange. Pendant notre courte absence, le couvert avait été renouvelé, les vins aussi. Avec cet appétit sans limites, qui est l'apanage de l'homme des champs, mes commettants se précipitèrent de nouveau sur les vivres et achevèrent les blessés du matin. Ce fut un carnage épouvantable : on eût dit que ces gaillards-là mangeaient pour les huit jours passés et pour les huit jours h venir. C'est seulement quand on a assisté h un pareil spectacle, que l'on peut se faire une idée exacte de la capacité d*un estomac humain. Ce duel contre mes comestibles et mes spiritueux se prolongea encore pendant huit heures. liC lendemain, au point du jour, on ramassa les vaincus gisant sous la table, et on les emballa pour leurs destinations. Il était temps : les nuées de sauterelles ne laissent pas plus de traces dans les steppes asiatiques qu'un passage d'électeurs au sein d'une maison. Une semaine entière ne nous suffit pas pour réparer les ravages qu'y avaient causés ceux que le peintre ordinaire de Sa Majesté nommait des enfants de la nature. De la nature, soit; mais je me promis de
laisser désormais à celle bonne mère le soin onéreux de les abreuver el de les nouirir.
PATUnOT DÉPUTÉ. — l'iMSTKUCTEUR PAULEMEKTAIKE. — LA LEÇO^N DE POLITIQUE.
J'étais député!!! Voilà un titre qui remplit bien la bouche et résonne agréablement à Toreille. La prédiction de mon pauvre oncle se réalisait : Texcellent homme avait été le dernier bonnetier de la famille ; j'en étais le premier député. Quel chemin en peu de temps! Bien qu'à y songer, j'éprouvais du vertige, je me croyais sous le poids d'un rêve. L*humble industriel qui, dans ce moment encore, débitait des chaussettes et confectionnait des maillots pour les dames du chœur de TOpéra, ce même homme, ce même Paturot était à la fois commandant de la garde civique, favori d'une princesse, décore et député ! ! ! On est fier d'être du commerce, quand on arrive à ces fortunes-là. Avec les honneurs, les charges étaient venues. Je me devais à mes commettants; je me mis à leurs ordres. Je prodiguai les audiences, je promenai dans le chef-lieu mes épaulettes et ma croix ; je devins l'idole de ces montagnes. Le physique du rôle fut promptement acquis : après trois jours d'exercice, je posais fort agréablement; j'avais un air de suffisance éminemment parlementaire.
Cependant les premières heures de mon élévation ne se passèrent pas sans quelques troubles de conscience ; l'honneur qu'on venait de me conférer ne m'apparaissait encore qu'au travers des nuages d'une responsabilité sans bornes. Tout est grave chez un député, les paroles, les actes, les opinions. Un arrondissement a les yeux fixés sur lui ; la France exerce à son égard un droit de contrôle; l'Europe, à la rigueur, peut s'en mêler. Âiiiî^i, le député appartient à l'Europe, à la
France et à raiToiulissemenl. Il n'est souverain qu'à la condition d'être l'esclave de tout le monde. L'arrondissement lui fera battre le pavé pour des besoins locaux ou particuliers, la France lui demandera des comptes sévères, l'Europe le sifflera. Comment suffire à tant d'obligations et conjurer tant d'animosités? Ces craintes me poursuivaient, ces scrupules m'assiégeaient. Malgré les illusions de Tamourpropre, je ne me dissimulais pas que la politique n'était pas mon fort. Dans plusieurs salons de Paris, j'avais entendu parler d'une certaine question d'Orient, qui occupait beaucoup les esprits. J'allais être appelé à la résoudre : le sort de l'Orient pouvait dépendre de ma voix. Je me rends cette justice, que je n'étais animé d'aucune haine personnelle vis-à-vis de l'Orient, et que je lui aurais volontiers rendu service. L'Orient est un pays digne d'intérêt ; il fournit la laine d'Ândrinople; c'est de là que nous viennent le soleil et les cachemires. J'aurais donc été affligé de faire quelque chose qui lui fût désagréable; j'aurais désiré rester en de bons termes avec lui. Eh bien, tel est le nuage dont cette question est demeurée enveloppée à mes yeux, iju' aujourd'hui encore je me demande si j'ai vraiment eu pour ce point cardinal tous les égards qu'il mérite, si je ne l'ai pas profondément humilié, si je n'ai pas dépassé à son sujet les limites des mauvais procédés, si je ne m'en suis pas fait un irréconciliable eimemi. Oue l'Orient me pardonne ces torts involontaires! Nous étions faits pour nous comprendre; malheureusement, je ne l'ai jamais compris. Si je l'ai offensé, je lui offre mes excuses.
Telles étaient les perplexités de mon esprit. Sur le seuil de la carrière politique, j'avais peur de manquer de lumières et de prendre parti à l'aveugle. Ce préjugé devait bientôt céder à l'expérience de la vie parlementaire; mais il me dominait alors, et souvent je laissais percer devant Oscar et Malvina quelques témoignages de ce trouble et de ces incertitudes.
« Que de questions à étudier ! leur disais-je; tout devient question aujourd'hui : question des chemins de fer, question de la réforme, question d'Afrique, question d'Orient. On remet tout en question: c'est intolérable.
— Jérôme, me répondait gravement le peintre, ne te casse pas la léte pour des balivernes. En fait de questions, il n'y en a qu'une pour toi : celle d'assurer ton crédit, de constater ton pouvoir. Exem-
pie : tu arrives à Paris dans huit, dix jours ; que Tais-tu? Tu te poses en homme politique» tu débutes par un coup d*éclat.
— Gomment cela, Oscar?
— C'est simple comme bonjour. Tu te rends, sans perdre une minute, chez le directeur des beaux-arts, rue de Grenelle, au fond de la cour; tu montres ta médaille à Thuissier qui se prosterne; tu entres; tu trouves un grand maigre, homme d*esprit d'ailleurs, et tu lui dis : — Me voici; je suis le député Paturot. Le gouvernement se doit à lui-même d'acheter la Collection den sUe$ de Rome, de mon ami Oscar, artiste d'un mérite rare, quoique ignoré.
— Tu ne songes qu'à toi, égoïste!
— Du tout, je me sacrifie, je m'immole à tes débuts, je deviens la pierre de touche de ton influence. Si le gouvernement ne paye ça que mille écus, c'est que tu es très-médiocrement placé dans son estime; s'il va jusqu'à dix mille francs, ce sera la preuve qu'il veut établir avec toi des rapports convenables. Nous serons pour lui ce qu'il sera pour nous : et voilà.
— \u fait, ajouta Malvina, quand tu ferais cela pour Oscar ! » J'étais enlacé : les premiers anneaux de ma chaîne devaient se river
en famille; ma famille conspirait avec le peintre pour m' enlever toute liberté d'action; il y avait complot contre mon indépendance. Impossible de résister: l'influence était trop voisine, la séduction trop directe. Je baissai la tète comme un vaincu : Oscar sourit, en vrai Machiavel, et caressa les poils de sa barbe orange.
L'automne nous ramena à Paris; j'y arrivai chargé de pétitions et de réclamations. J'avais promis à la localité les bienfaits de la reine, les libéralités du roi, les largesses de tous les ministères. Huit mois de sollicitation assidue pouvaient à peine suflire à l'accomplissement de cette besogne. L'arrondissement ne plaisantait pas ; il fallut s'exécuter. Dès le lendemain de mon arrivée, je commençais mes courses. Je parvins à pratiquer, à l'intention d'Oscar, une saignée très-convenable aux fonds d'encouragements destinés aux beaux-arts, et il put ainsi débarrasser mon grenier de quelques toiles qui l'encombraient, entre autres d'une vallée de Tempe avec des nymphes d'un vert d'émeraude. Le directeur chargé de ce service fit très-bien les choses.
Cependant la session venait de s'ouvrir et avec elle commençait la grande vie juililique. Dans la séance du trône, je fis mon début ora-
toire en prononçant, à la suite de la formule du serment, un : je le jurel qui produisit une certaine sensation. L'émotion avait donné à ma voix je ne saurais dire quel fausset qui fut remarque de Sa Majesté, et arracha aux princes un imperceptible sourire. L'exercice des fonctions représentatives demande un aplomb que je n'avais point encore, une aisance qui ne s'improvise pas. J'avais beau affecter des airs dégagés, préparer mes entrées avec soin, étudier mes poses, je sentais encore le novice, le conscrit. Pour tromper mon inexpérience , je pris des airs écrasants vis-à-vis des huissiers, je jouai l'habitué du Palais- Bourbon, l'homme qui sait les êtres, je marchai au hasard et sans but dans ce dédale de corridors, de bureaux, de vestiaires , de buvettes , de salles de conférences, j'essayai de toutes les issues et bravai résolument toutes les consignes. C'était autant d'actes de puissance et presque une prise de possession.
Cette tactique fut remarquée. Il existe, dans la Chambre des députés, une phalange de vieux pilotes qui surveillent les nefs errantes. Quand ils aperçoivent à l'horizon législatif un de ces nouveaux venus qui cherchent leur route et flottent de banc en banc, à l'instant même ils accourent et se mettent à ses ordres. Désormais plus d'embarras, plus de souci pour cette âme en peine. On lui aplanira les difficultés, on l'initiera à la discipline parlementaire, on lui révélera les secrets do la petite et de la grande stratégie. Quand j'arrivai à la Chambre, ce rôle d'instructeurs appartenait à une pléiade d'hommes d'esprit qui conduisaient l'assemblée en se moquant d'elle. J'échus à l'un d'eux ; il me promit de me dresser. C'était un homme jeune encore , long, maigre et anguleux. Il avait des coudes si aigus, qu'ils auraient pu, à la rigueur, passer pour des armes prohibées. Quand il gesticulait , ces deux instruments menaçaient les flancs des contradicteurs avec une préméditation coupable et sans circonstances atténuantes. Il me plaça à ses côtés , et dès lors je vécus sous le feu de ses coudes qui, au moindre prétexte, me labouraient impitoyablement les côtes. Je ne parle pas des genoux , les plus turbulents que j'aie connus de ma vie. Cet homme avait des angles plus pénétrants que ses démonstrations : ses épaules môme m'inspiraient un certain respect, tant elles avaient l'air acéré et opiniâtre.
Ce fut sous ce chef de lile que je fis ma première campagne. Il m'eut promptement initié aux petits détails des fonctions législatives.
JEHOMK PATUnOT
au Iravail dos bureaux, aux délasscmenls de la buvclle, aux causeries des coidoirs et de la salle des conférences; il m'enseigna le mécanisme du scrutin, de l'assis et du lever, la tactique des interruptions et des acclamations. Dans cette dernière spécialité mes succès furent rapides : je compris que ma vocation me portait de ce côté. Il n'est pas permis à tout le monde d'aborder la tribune avec cette autorité que donne le talent, et cette condance qui naît de l'habitude. Les grands improvisateurs sont rares; c'est le vol de l'aigle : ne s'y élève pas qui veut. Mais, dans les limites d'un essor plus modeste, on peut se classer, se créer un genre. Je m'essayai donc dans les bravo! très-bien! et j'eus la chance d'en émettre quelques-uns des mieux réussis, avec des nuances inconnues avant moi. Ce succès m'enhardit; j'abordai les : à l'ordre! mouvement plus rare, partant plus difficile. J'en obtins des effets merveilleux, et dès lors ma position fut faite. Mes collègues du centre me remarquèrent; la presse elle-même me signala comme un interrupteur acharné. Les colonels de la garde nationale, les aides de camp du château ne poussaient pas plus loin que moi l'art de tousser et de se moucher avec éclat, de piétiner avec intelligence, de battre à propos la mesure avec les çcouteaux de bois. J'inventai alors, ' pour humilier les orateurs de l'opposition, des poses d'ennui et de dédain qui ont fait école, des rires étouffés, des mouvements d'impatience, des regards écrasants. Je devins l'épouvantail de nos adversaires, l'orgueil et l'espoir de mon parti. Sans moi, plus de beaux suc- jf| j ces oratoires, plus de ces triomphes -^^ qui suspemlent une discussion.
J'étais l'homme des grandes émotions et des grands orages. L'un des nôtres était-il îi la tribune, je l'y soutenais, je l'y inspirais, pour ainsi dire; je l'excitais du regard, je le réchauffais du geste et de la voix. Descendait-il, je me précipitais vers lui, je l'entourais, je le couronnais des mains , je lui offrais le spectacle d'un épanouissement et d'une exaltation incroyables. J'ai organisé ainsi des triomphes, même pour dos marchands de nouveautés , des meuniers et des maîtres de poste.
A ce point de vue, loin d'avoir besoin de leçons, hienlôt je fus en mesure d'en donner; en revanche, sous le rapport théorique, mon instruction n'était pas aussi avancée. Je conservais des doutes, j'avais des scrupules , je voulais connaître le fort et le faible des questions. C'était là une tendance très-dangereuse. Mon mentor chercha à la combattre, et il faut me rendre cette justice que je résistai pendant quelque temps aux ravages de ses coudes.
« Mon cher, me disait-il, point d'idéologie, s'il vous plaît. Les partis ne vivent que par la discipline. Si l'on meltait, dans une Chambre, la bride sur le cou aux consciences , il n'y aurait plus de gouvernement, plus de société possible. Votre parti vote, vous volez. Sur quoi? Peu importe. Vous votez, parce que votre parti vote : hors de là, il n'y a que subversion et anarchie.
— Ouf! » m'écriai-je.
11 venait de me détériorer le sternum avec son os cubital, on eut
dit un poignard. J en eus la respiration coupée pendant deux minutes.
« Oui, mon cher, continua-t-il , sans s'inquiéter de mon avarie, c'est la plaie du système représentatif que cette foule de députés qui veulent penser par eux-mêmes, voter, comme ils disent, en connais-
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sance de cause. On Ton est d'un parti, ou Ton n en est pas : dans le premier cas, on suit les chefs de file ; dans le second , on se fait déclasser, et Ton reste seul. Votez avec les vôtres, collègue, c'est le commencement et la fin de la sagesse.
Cette théorie de l'obéissance passive ne me paraissait pas trèsconcluante; cependant j'avais peur d'exaspérer les coudes du voisin et de les pousser à des violences nouvelles. Je me contentai donc d'une réfutation intérieure, et parus acquiescer entièrement au code disciplinaire de la majorité. Ce triomphe flatta tellement mon mentor, qu'il se laissa entraîner à un épanchement plus complet. Je Técoûtai en surveillant le mouvement de ses articulations.
« Mon cher collègue, me disait-il, quelle est donc cette fureur de tout raisonner, de tout comprendre? elle nous perdra, si nous n'y prenons garde. Ce gouvernement, pour la majorité, est la poule aux œufs d'or. Si on le dissèque, si on porte le couteau dans ses entrailles, adieu les profits!
— Vous croyez !
— C'est évident, mon cher. Nous sommes ici deux cents membres qui écrémons les faveurs du pouvoir; s'il y a quelque bon morceau, il est pour nous et les nôtres. Deux cents ici, cela veut dire au dehors cinq à six mille clients, meneurs d'élections, personnes influentes. Maintenant, faites un calcul. Puisque le budget se compose de 1,400 millions, et que le service de l'État emploie 00,000 fonctionnaires, chaque membre de la majorité peut disposer de 7 millions et de 500 places. Et vous ne trouvez pas que c'est là un chef-d'œuvre de gouvernement! Mais que vous faudrait-il alors, malheureux? »
Le calcul était spécieux, je ne savais qu'y réix)ndrc. Les gesticulations de l'interlocuteur ne me laissaient pas d'ailleurs toute ma liberté d'esprit. Il abusa de ses avantages.
« Non, poursuivit-il avec une chaleur alarmante, je ne conçois pas que l'on énerve ce régime par des arguties, qu'on le discute , qu'on l'inquiète. I^ majorité ne dispose-t-elle pas de tout, des emplois, des faveurs, des grâces, de l'argent et des titres? Ne règne-t-elle pas ouvertement sur les bureaux? Se fait-il rien sans qu'elle soit consultée? Un député de la majorité, c'est le souverain de Tarrondissement, du département. I^e préfet était autrefois quelque chose; aujourd'hui, il est le serviteur du député de la majorité. Et vous avez des scrupules.
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collègue ! Et vous ne trouvez pas que ce gouvcrnemeut est un grand gouvernement ! »
Directement interpellé, j*essayai quelques objections avec timidité, avec prudence : j'avais peur que la controverse ne m'attirât des mouvements désordonnés.
. c( Sans doute , lui dis-je , la majorité dépèce agréablement le pays ; elle se vote à elle-même quelques moyens d'influence qui ne sont pas à dédaigner : elle gouverne et administre; mais cela peut-il durer?
— Jusqu'à la consommation des contribuables, mon collègue, et c'est une race qui ne s'éteindra jamais. Vous voyez ce monde parlementaire qui vous entoure, il se divise en deux classes, les hommes d'esprit, et les simples (1). Les hommes d'esprit, c'est la majorité; les simples, c'est l'opposition. Les hommes d'esprit sont ceux qui regardent le régime représentatif comme un excellent moyen de faire des heureux autour d'eux , dans leur famille , parmi leurs électeurs et leurs amis. Les simples sont ceux qui , par instinct ou par préjugé, n'osent toucher à cette manne du budget, savoureuse et inépuisable. Vous êtes un homme d'esprit, vous!
— Je m'en flatte, lui dis-je, en évitant un geste qui eût pu m'êlrc fatal.
— Ainsi, les hommes d'esprit, d'une part, ceux qui usent de leur position ; les simples, de l'autre, ceux qui n'en usent pas : tel est le classement. Toutefois, il y a encore une distinction à faire; la voici : Dans l'opposition figurent des hommes d'esprit qui consentent à jouer le rôle de simples : dans la majorité se trouvent des simples qui affectent les airs d'hommes d'esprit. Les premiers sont les puritains qui acceptent tout d'un gouvernement qu'ils combattent, et qui, aux profits de la majorité, ajoutent l'auréole de l'opposition. Les seconds sont ces excellentes natures qu'un rien contente, qu'un ruban rallie à jamais , qu'un dîner à la cour exalte , qu'un mot agréable de la part d'un ministre met en révolution. Braves gens, qui mangent volontiers leur pain à la fumée! Ce n'est pas nous, mon cher, qu'on ferait aller ainsi !
(1) Quoiqu'un uit jbusc ilu mol, il n'est pas sans inlcrct ilc liire ici que ce classeiuctit est hUtnrique.
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— Ah! pour <;a, non, répondis-je, assez peu louché du rapprochement.
— Pour me résumer, mon collègue, soyez au gouvernement, puisque le gouvernement est à vous; ne lui marchandez pas les votes, puisqu'il ne vous marchande pas rinfluence. Donnant, donnant, c*esl hien; mais, une fois que l'accord est fait, il faut le tenir : un honnête homme n'a que sa parole. »
Telle fut la première leçon de politique que je reçus : elle eût agi plus vivement sur moi sans les formes anguleuses de mon moniteur et ses gestes bien faits pour m'alarmer. Cependant, je ne pus m'empêdier de remarquer ce qu'il y avait de cru et de désolant dans celte définition du gouvernement parlementaire. Je comprenais la corruption à l'état de faiblesse et d'entraînement ; je ne l'avais jamais envisagée comme système et comme calcul. Il faut dire que j'en étais à mes débuts, et que je n'avais pas encore pu me défaire de tous mes préjugés.
DEPLTK.
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LES PETHES MISÈltES DE LA DÉPUTATION. — LES COM.METTAM'S A PARIS. PnÉPARATIFS d'une IMPR0VL«*ATI0X.
Toute grtanclenr a des ennuis qui y sont inhérents, et il n'est point (le médaille qui n*ait un revers, même la médaille du député. Je réprouvais; les tribulations de l'emploi avaient commencé. Quand on se donne pour maître im arrondissement, on est tenté de croire que ce n'est là qu'une abstraction fort innocente. Cette illusion dure peu, l'arrondissement n'en laisse pas jouir longtemps son mandataire; il le ramène aux réalités, il lui fait sentir la laisse. Les servitudes se succèdent alors. L'oisiveté, on le sait, est la mère de tous les vices; un arrondissement qui a des principes donne de l'occupation à son député, avec l'idée que la sollicitation permanente est la compagne de toutes les vertus.
J'avais affaire à un arrondissement implacable : dix, quinze, vingl lettres partaient chaque jour des anfractuosités de ces montagnes, et la poste me les transmettait avec une régularité onéreuse et malheureuse. C'était le maire, c'étaient les adjoints du chef-lieu qui demandaient une faveur, le redressement d'un abus, des subventions en argent ou en nature. Cependant ces besoins de la localité n'étaient rien auprès des exigences individuelles. Tous les fonctionnaires qui s'étaient mêlés de mon élection aspiraient à un avancement : le conservateur des hypothèques voulait devenir receveur général ; le directeur des contributions indirectes avait on vue un poste de première