‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 4)Chapitre 33 sur 43 · UNE CRISE MINISTÉRIELLE · texte numérisé non relu

UNE CRISE MINISTÉRIELLE

Depuis que j*étais arrivé aux honneurs de la députation, mes relations avec la princesse Flibustofskoï avaient pris un caractère inquiétant. La palatine ne pouvait plus se passer de moi ; quand je lui manquais, elle envoyait à ma recherche. Elle était jalouse de tout : de mes commettants, de ma femme, même de mes travaux parlementaires. Il fallait lui rendre compte des moindres démarches, de mes ennuis et de mes joies, de mes rapports avec mes collègues, de mes entretiens avec les ministres. Sur ce dernier point, elle était intolérable : si par malheur la mémoire me servait mal, elle me pressait de questions et me faisait subir un interrogatoire.

« D'où venez-vous donc? me disait-elle avec un air boudeur qui lui allait à ravir. Vous vous gâtez, Jérôme ! Une visite à dix heures du soir! c'est le prendre à laise, monsieur!

— Palsambleu! Catinka, excuse-moi, répondais-je avec un air tout à fait Lauzun ; c'est le ministre *** qui ne voulait plus me laisser aller.

— Ah ! vous venez de chez le ministre ***, ajoutait ma belle avec des hochements de tête accusateurs.

— Oui, ma charmante, oui, de chez le ministre : nous étions là douze collègues, en petit comité, un couvert de choix. Les choses se sont admirablement passées. Il s'agissait de ramener trois votes qui branlaient au manche. C'a été enlevé : ce diable de *** est si habile!

— Vous ne dites pas tout, Jérôme! On le connaît, votre ministre ; on sait quels sont ses moyens d'influence.

— Allons, ne vas-tu pas maintenant être jalouse, Catinka! C'est ridicule, parole d*honneur, ajoulais-je en lui prenant la main.

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— Pas de ramiliarités, monsieur! Un ministre qui protège le corps ^ du ballet, voilà de belles connaissances! Et c'est à cela qu'on nous f; sacrifie, s' écriait-elle en fondant très-naturellement en larmes. »

Je n'ai jamais compris le don que possèdent les femmes de changer leurs yeux en fontaines, et ce spectacle m'a toujours ému. La beauté y gagne, et le sentiment n'y perd rien.

a Mais, ma divine, lui disais-je, il n*y a pas le moindre bon sens à sangloter ainsi. Tu es toujours ma princesse, ma seule et unique palatine; tu es mon trésor et ma joie, mon diamant et ma perle, mon Andalouse au teint coloré. »

Je prodiguais les tendresses sur ce ton, j'épuisais mes réminiscences en poésie chevelue , mais rien n'y faisait.

a Jérôme! Jérôme! murmurait la princesse en lâchant de nouveau lès écluses de ses yeux, vous vous perdrez avec vos ministres! Ce sont des libertins, des coureurs!

— Mais non, mon adorable, on a été sage ce soir, très-sage ! Pas une gaudriole, pas un mot pour rire ! Nous avons fait de la haute politique, voilà tout.

— Oui, c'est toujours votre excuse! De la politique de coulisses, n'est-ce pas ?

— De la très-haute politique, Câtinka ! Question d'Orient, tout ce qu'il y a de plus compliqué et de plus grave. Il parait qu'il se passe de terribles choses là-bas.

— Jérôme, Jérôme, vous cherchez à me donner le change.

— Du tout, ma charmante, c'est la vérité pure! Le jeune Grand Turc se conduit mal ; les bimbachis et les topbachis ne sont pas pour nous ce qu'ils devraient être; il y a aussi un kaîmakan qui s'émancipe et un capitan-pacha qui fait des siennes. L'ambassadeur russe n'est pas étranger à ce micmac, et l'horizon se couvre généralement de nuages. Tout cela donne à réfléchir à notre premier ministre.

— Défaites pures ! Quand vous arrangez un conte, tâchez au moins qu'il soit vraisemblable, monsieur! bimbachis, topbachis, kaimakans, qu'est-ce que ce jargon ?

— Suffît, je m'entends, mon trésor ; c'est le langage de la haute diplomatie; ça nous connaît. Toujours est-il qu'on lui a posé un ultimatum à ce jeune Grand Turc; et, s'il ne l'accepte pas, notre ambassadeur quittera Constantinople. Ils n'ont qu'à bien se tenir les

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bimbachis! Je ne donnerais pas cinquante centimes des kaîmakans dans l'élat des choses!

Quand une fois j'étais lancé sur ce chapitre, je ne m'arrêtais plus ; il n'y a rien qui aide à l'improvisation comme de traiter des sujets auxquels on est complètement étranger. Je voyais d'ailleurs peu à peu ma princesse s'adoucir, se calmer; la glace se fondait sous l'ardeur de ma parole ; les larmes tarissaient, l'œil s'animait, les joues reprenaient leurs couleurs, les lèvres leur sourire. Ce retour avait lieu par gradations, par nuanœs, jusqu'à ce que, laissant tomber sa belle tête sur mon épaule, (^atinka proclamât elle-même mon triomphe :

« Allons, me disait-elle, mauvais sujet, approchez-vous, que l'on vous pardonne ! »

Cependant, je dois Tavouer, malgré la passion efTrénée dont j'étais l'objet, mes relations avec la palatine ne se continuaient qu'à titre onéreux. L'empereur Nicolas n'avait pas voulu se départir de ses rigueurs. Quand il sut qu'une Flibuslofskoîs'aflichait avec un membre de la Chambre des députés de France, sa colère ne connut plus de bornes ; il fit placer les trois cent vingt-deux mille moutons de la

princesse sous un séquestre provisoire, ce (|ui changeait du tout au

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tout la situation civile de ces animaux. Mon gage diminuait ainsi de solidité, les hypothèques de Tempereur primant toutes les autres. Peu à peu pourtant la créance s*ctait accrue. De vingt mille francs en vingt mille francs, nous étions arrivés au chilTre de cent soixante mille, ce qui ne laissait pas que de faire à ma fortune une brèche considérable. La conduite du feld-maréchal Tapanowich était d'ailleurs fort inégale à mon égard. Quand la palatine venait de pratiquer une saignée à mon cofTre-fort, le visage du Tartare demeurait pendant quinze jours à Télat d'épanouissement; mais à mesure que les fonds baissaient, les façons devenaient plus rudes et les regards plus farouches. Pendant le dernier billet de mille francs, le pandour était intolérable; vingt fois j'eus l'envie de lui demander une explication.

I^a princesse intervenait alors et me racontait des scènes de la vie moscovite : c'était d'un dramatique achevé. La pauvre créature, pour avoir désobéi à l'empereur, était condamnée à avoir toute sa vie à ses côtés ce feld-maréchal de malheur : il répondait d'elle corps pour corps aux autorités russes. Quand il était plus sombre, c'est que les ordres venus de Russie étaient plus rigoureux ; quand il s'humanisait, c'est que la famille de la princesse avait intercédé auprès du czar et espérait obtenir sa grâce. Ces phases heureuses et malheureuses se succédaient de telle sorte, que je croyais chaque jour tenir les trois cent vingt-deux mille bêtes à laine qui devaient me désintéresser de mes avances ; mais, à mesure que j'avançais la main pour saisir mon gage, le cruel empereur fulminait un nouvel ukase qui maintenait ce troupeau sous la dépendance politique de la couronne. Les moutons étaient tondus pour le compte de l'Etat, et moi je l'étais de plus en plus par la princesse. Quelques soupçons douloureux commençaient à m'assaillir; mais qu'y faire? Envoyez donc un huissier exécuter une saisie sur les bords fortunés du Don!

D'autres embarras venaient s'ajouter à celui-ci. La maison moyen âge était achevée : l'architecte chevelu avait conduit les travaux avec une rapidité prodigieuse. Le bâtiment était souverainement ridicule; l'artiste y avait prodigué les flèches, les clochetons, les cristallisations extérieures. Les fenêtres à ogives juraient avec les tons neufs de l'édifice, avec la blancheur de la façade. Cela constituait, dans l'ensemble, un pastiche du plus mauvais goût, une réminiscence sans grâce. Cependant l'architecte semblait triompher dans sa barbe : il

contemplait son œuvre avec le ravissement et l'extase de ia paternité.

a Pâques-Dieu ! s* écriait-il, que voilà donc un monument bien réu.ssi ! comme c'est ça! par saint Pancrace, comme c'est ça!

- -^^ JJ'c:::-

— Monsieur, lui répondis-jc, en essayant de l'arracher à sa contemplation, il faudra réunir les comptes des fournisseurs, afin de savoir h quel prix la construction me revient.

— Non, Pâques-Dieu! on n'a jamais attrapé l'ogive rvlilanle â ce degré! c'est mieux que les originaux! Monsieur Paturot, dit-il en se retournant de mon côté, j'aurais eu à loger un premier syndic, que je n'aurais pas fait de la meilleure besogne; vous respirerez par la

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plui belle ogive que le compas humain ail jamais tracée! Heureux mortel !

— Mais, monsieur...

— On cite la maison de Targentier de Bourges, la tour de Saint- Jacques de la Boucherie, les Thermes de Julien : voici qui efface tout, monsieur. Pâques-Dieu! comme ces balustres sont d'un bon effet! »

J*eus toutes les peines du monde à ramener l'artiste enthousiaste à des idées plus positives. Nous rassemblâmes les divers mémoires, alin d'avoir le chiffre exact du total. En avances de diverses natures, j'avais déboursé près de quatre cent mille francs, et il restait dû, à droite et à gauche, plus de cent cinquante mille francs. Une maison fort incommode, fort étroite, fort mal distribuée, m'allait donc coûter six cent mille francs environ. I>e devis primitif ne s'élevait quii deux cent mille ; mais, en fait de construction, on ne sait jamais où l'on va, et avec l'art chevelu moins qu'avec l'art méthodique. J'avais une maison a moi et un magasin entièrement neuf : ma caisse, en revanche, renfermait six cent mille francs de moins. C'était un rude coup de lancette. •

Un moment je crus que la Providence m'envoyait une compensation inespérée. Des rumeurs sourdes circulaient depuis quelque temps sur les bancs de la Chambre; on s'y formait par groupes, on chuchotait çà et là dans les couloirs, on se livrait sur divers points à des entretiens animés. Tout ce manège m'inquiétait peu ; j'avais la conscience trop tranquille pour que rien ne vînt troubler mon horizon parlementaire. L'œil fixé sur le banc des ministres, je votais c(mime eux, applaudissais comme eux, murmurais comme eux. Les voyais-je heureux, j'étais heureux; tristes, j'étais triste. J'avais pris des habitudes régulières d'obéissance et de dévouement; c'était devenu une partie de mon être, de ma vie. Du reste, je marchais seul désormais; je n'avais plus besoin ni de conseils, ni de leçons. 11 y avait à cela le double avantage d'émanciper ostensiblement mon libre arbitre, et d'éviter les articulations du dangereux voisin qui avait éclairé mes débuts. Je jouissais depuis lors d'une entière sécurité, et, dans le cercle de mon joug volontaire, d'une certaine indépendance.

Aussi ma surprise fut-elle au comble lorsque, arrivé à laChambn^ d'assez bonne heure, je me vis un jour abordé par mon ancien moniteur d'une manière mvstérieuse.

ySi JÊBOME PATUROT

(c Mon collègue, me dit-il, pouvez-vous m*accorder quelques minutes d'entretien? J*ai à vous parler d*un objet qui vous intéresse.

— Volontiers, lui dis-je , surpris de son air discret et énigmatîque.

— Venez, » ajouta-t-il.

Il m*entraina hors de la salle des séances, et me conduisit dans Tun des bureaux alors désert.

« Mon collègue, me dit-il en entrant en matière, je vais vous faire une proposition qui vous paraîtra singulière. Voulez-vous passer avec nous dans les rangs de Topposition?»

Je reculai de quelques pas, comme si j*avais posé le pied sur une couleuvre.

c( De l'opposition? lui dis-je.

— Ne vous épouvantez pas, répliqua-t-il, c'est de l'apposition, si Ton veut, de l'opposition dans un but donné. »

Loin de me satisfaire, cette explication me blessa; je fis de vains efforts pour me contenir :

«Pour qui me prenez -vous? lui dis-je; moi, Paturol, de l'opposition ! Mais c'est un piège que vous voulez me tendre, mon collègue; c'est une épreuve que vous voulez me faire subir. Ah! c'est indigne.

— Non, monsieur Paturot, c'est sérieusement que je vous parJe. liC mot d'opposition vous effraye, je le vois; il ne s'agit que de l'expliquer. »

Mon interlocuteur entra alors dans les détails. Une fraction de la majorité allait se séparer du ministère sur une question donnée. liC choix du prétexte importait peu; le point essentiel était de battre le cabinet, afin de recueillir l'héritage des portefeuilles. Quarante députés environ étaient du complot : leur déplacement laissait le parti ministériel en minorité, et conduisait infailliblement à ce que l'on nomme, dans la langue politique, une crise. A mesure que mon collègue me déroulait ainsi son plan, je me prenais à réfléchir sur cette combinaison singulière qui mettait la tactique à la place de la conviction, et faisait, des plus hautes fonctions de l'Était, Tobjet d'un siège en règle. Je n'étais pas un esprit à scrupules, et pourtant ma candeur se révolta à cette confidence : ma figure devait exprimer ce sentiment, car mon interlocuteur ajouta :

wEh! mon collègue, vous n'approuvez donc pas notre plan de

campagne? Avec quelques voix de plus, il est pourtant infaillible, el Ton a compté sur votre concours.

— C'est trop d'honneur que Ton m'a fait.

— Écoutez, monsieur Paturot, je vois qu'il faut aller rondement avec vous. Voici toute l'affaire : le itiinistère ne peut pas résister ; vous lui conserveriez une boule de plus que cela ne le sauverait pas. Vous voulez demeurer du parti ministériel : cela part d'un bon sentiment; vous y serez fidèle. Seulement, au lieu d'être du parti ministériel qui s'en va, vous serez du parti ministériel qui arrive. Voilà toute la difTérence. *

— (]eci me semble une subtilité, monsieur.

— Non, c'est seulement une prévision. La liste du nouveau ministère est faite ; la voici. »

Et il me la présenta.

« Vous le voyez ; rien que des membres de la majorité, de vos collègues, de vos amis, de ceux qui votent avec vous. Écoutez, monsieur Paturot, le nouveau cabinet est dans l'intention de créer une place de sous^ecrétaire d'État par chaque ministère. C'est vingt mille francs par an. Je suis assuré que l'un d'eux pense à vous pour ces importantes fonctions.

— Ah! collègue...

— C'est un détail dans lequel je n'aurais pas voulu entrer aGn de ménager votre délicatesse, mais vous m'y forcez. Maintenant je vous laisse. »

Le Parthe en me quittant m'avait lancé son javelot; je ne fus pas longtemps à en ressentir la blessure..

« Sous-secrétaire d'État, me disais-je, sous-secrétaire d'Etat, toi Paturot ! »

Je fus vaincu ; j'entrai dans la ligue. Une occasion s'offrit pour voter contre le ministère, j'obéis à la fatalité. L'amertume et l'espoir dans l'âme, je déposai une boule noire. C'était la première fois que je me trouvais dans ces conditions de révolte. Aussi en éprouvai-je un longs remords. Le scrutin fut hostile, la crise eut lieu ; le ministère de la ligue entra en possession des portefeuilles. Il n'y eut qu'un point du programme qui ne fut pas tenu, c'est celui qui me concernait. Évidemment on m'avait joué.

J'en fus venj(é: le cabinet enfanté par un «îoniplot no dura que

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JEROME PATUBOT

quelques semaines. Les vainqueurs, une fois mailres ilu champ de bataille, se prirent de querelle pour le partage du butin, et eurent le* bon esprit de s*anéantir les uns les autres. Le tour avait manque ; c était à refaire. Mais n anticipons pas sur révénement.

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^» ^^-^^rs..

l.KS PLAISIKS 1) VS MIMSTKE.

Pendant le peu de jours que dura le cabinet nouveau, j'eus une sorte de position officielle. L'un des ministres m'honorait particulièrement de son amitié, et j'étais admis chez lui à toute heure. Je m'y rendais souvent avec Tespoir qu'on me tiendrait parole et que le titre de sous-secrétaire d'État couronnerait enfin le vœu d'une ambition légitime. Mon ami le ministre y apportait de la bonne volonté, mais il n'occupait malheureusement qu'un rang secondaire dans le cabinet; son poste était Tun de ceux que l'on désigne sous le nom de pelils portefanilles. Tous les jours il devait saisir le conseil de ma demande, et chaque fois des questions majeures et imprévues venaient l'en em^ pêcher. Tantôt c'était la Turquie dont il fallait s'occuper; tantôt le télégraphe signalait une crise espagnole, et tout s' effaçait devant un pareil souci; enfin de délai en délai et de crise en crise, je voyais mon sous-secrétariat fuir devant moi comme une ombre. Je vouais alors aux dieux infernaux l'Espagne et la Turquie, mais mon humeur ne réparait rien.

Mon ami le ministre était une de ces bonnes natures d'hommes plus propres à la vie de ménage qu'à la carrière politique. Malgré lui, on l'avait porté aux honneurs en le forçant à croire qu'il en avait le génie. Un jour que l'on manquait d'un nom pour compléter une combinaison, le sien s'était trouvé là et on en avait disposé, sauf à le prévenir quand la chose serait conclue. Hélas! mon illustre ami n'avait rien do ce qui constitue les grands politiques, ni le talent, ni la figure.

ni Tencolure. Son éloquence n*allail guère au delà des choses qu il comprenait, et la liste n*en était pas longue. J'ignope comment il a pu vivre en paix avec la question d'Orient, cet écueil des cerveaux les plus forts; je doute qu*il ait jamais rien compris à réf|uilibre européen et au droit de visite. Eh bien, il s*eii tirait très-convenablement, et plusd*une fois je Tai entendu citer comme un excellent nrinistre. Il faut croire alors que la position n* est pas difficile à tenir, et qu'on y suilit avec peu d'étolTe. I/institution est ainsi organisée, qu'un ministère pourrait marcher sans ministre. Cela s*est vu plus d*une fois. Il est aisé de se rendre compte de ce phénomène. Tout est im-

muable dans un minislèrc, excepté le ministre. Le concierge salue légèrement celui qui part, profondément celui qui arrive : il n'y a

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rien de changé dans riiolel, si co n'est un visage. Le cuisinier pn»parera le dîner pour le nouveau comme pour Tancien ; le roaîlre d*hôlel ordonnera le service sans s'incjuicler de la révolution des porlefeuilles ; le sommelier n'en sera point frappé dans sa cave, ni l'huissier dans son frac noir. Seulement tout ce monde s'efforcera de remplir les devoirs de 1 hospitalité vis à- vis de l'intrus qui se permet de venir passer quelques mois dans un immeuble de l'État, coucher sur les matelas officiels et se servir de la vaisselle administrative. C'est hardi de sa part; mais on se prête à l'expérience. I^s bureaux, de leur coté, ne semblent ni émus, ni troublés dans leur marche; ils sont le lendemain ce qu'ils étaient la veille. Dans cette situation tout l'avantage leur reste; ils ont la clef des affaires, et le ministre n'en sait pas encore le premier mot; ils sont stables, et lui fragile; ils restent, et il passe.

Cependant mon ami le ministre était le plus occupé des hommes : j'avais beau arriver à l'hôtel h tout instant du jour, je ne pouvais pas en jouir.

«Venez demain à dix heures, me disait-il, nous causerons de votre afiaire. »

J'arrivais à l'heure désignée: o désappointement! l'antichambre était encombrée, le ministre donnait audience. Comme député, je forçais la consigne et arrivais jusqu'au cabinet. L'Excellence venait au-devant de moi :

a Mille excuses, mon cher; mais, vous le voyez, nous n'avons pas un instant pour les amis. Passez chez ma femme, je suis à vous dans quelques minutes. I^e temps de déblayer tous ces importuns : c'est à en mourir. »

J'obéissais; je passais chez les dames de la maison que mes longues visites devaient fatiguer. Une heure, deux heures s'écoulaient, mon ami le ministre n'arrivait pas. Las d'attendre, je reparaissais (hez lui.

« Que voulez-vous, mon cher, nous sommes esclaves, s'écriait il en me montrant un amas de paperasses; trois cents signatures à donner. On nous prend pour des automates. Trois cents! les chefs de division ne me feront pas grâce d'une.

En parlant ainsi, mon ami le ministre signait au hasard et sans jeler les yeux sur les pièces :

AH

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u Voilà iiolro vie [wiirlanl : Ions les deux jours cVst à rocominencer... J'en ai la crampe dans les doigis... Joli métier que nous faisons!... autant vaudrait des machines à paraphes... Prenez donc un journal, mon cher; dans un moment je suis à vous. »

Ces phrases, qu'il me jcUiit ainsi, étaient entrecoupées d'énormes soupirs et de signatures données. Il faut croire que cet exercice fortifie les muscles du métacarpe, et (|u*il y a pour toule profession des gnkes d'état; car je n'ai jamais rien vu de plus expéditif que la main de mon ministre. Des monceaux de papier disparaissaient comme par enchantement : c'était un magnifique champ de bat;iille. 11 est vrai quen véritable homme dÉlat, mon ami signait d'une façon parfaitement illisible, et qu'il ne se croyait pas obligé de prodiguer son nom en entier. Il en réservait pour lui trois ou quatre lettres et se dessaisissait des autres en Hiveurde ses administrés. C'était du luxe ; d'autres se montrent plus îivares. Du reste, il eût été indiscret de lui flemander compte de ce qu'il expédiait de la sorte : ses fonctions n'allaient peut-être pas jusque là. Lire, c'est aggraver sa responsabilité ;. ne pas lire, c'est se ménager une excuse. Pour faire la chose en conscience, il faudrait d'ailleurs plus de temps et d'attention qu'un ministre n'en peut donner.

Après l«s signatures, je croyais en être quitte, quand les directeurs et les chefs de division se présentèrent à l'ordre : il s'agissait de conférer sur les points les plus importants du travail de la journée :

« Encore un ennui, mon cher, me dit mon ami le ministre. Ces gcns-là font ce qu'ils veulent, et ils ne nous épargnent pas la mystification de nous consulter. Il y a de cjuoi se pendre à une espagnolette.

— Envoyez les à tous les diables! N'étes-vous pas le maître, après lout?

— Oui, le maître, mon cher, mais à la condition de ne jamais commander trop haut. Peste! comme vous y allez! »

Il fiillut donc essuyer le passage des directeurs et des chefs de division : enfin ils partirent, et je respirai. Je crus que mon ami allait m'appartenir et que je pourrais causer tranquillement de mon aiïaire, quand on annonça un député du centre gauche. A ce nom, le ministre se leva pour aller recevoir avec empressement le nouveau visiteur.

« Ah çà! et moi, lui dis je.

aÀS>]ia2 A sisaiia.

Prix : qualre-viiigl mille francs.

— Vous, inoii cher, vous êtes un inlime; mais coliii-ci est un député sur la limite, un vote chancelant. On se doit tout entier à cetle nuance; c'est l'appoint du cabinet. Attendez-moi seulement un quart d heure ; je vais voir ce qu'il veut. »

Kt de nouveau je restai seul à rélléchir. Vraiment, plus je voyais <le près roflicine ministérielle, moins le poste me semblait désirable. Il en est des ffraudeurs comme des paillettes tîl oripeaux du théâtre : il ne faut pas les regarder à la clarté du jour ; cela paraît mesquin et misérable. Depuis cinq heures environ , mon ami le ministre n'avait pu, malgré toute sa bonne volonté , m'accorder un moment d'intimité. Faut-il le dire? la mauvaise humeur me gagna; évidemment on abusait de ma bonhomie. I^es solliciteurs, les directeurs, les chefs de divisions, les signatures, le député du centre gauche, tout avait eu le pas sur moi; les imporluns et les importants passaient avant l'ami. J étais un homme trop srtr pour qu'on songeât à me ménager.

Cette pensée m'exaspéra : je me doutais bien qu'en politique comme ailleurs, la meilleure tacti(jue est de se faire craindre; mais ne fait pas qui veut un pareil calcul. Cependant, quand mon ami le ministre rentra, j'avais du levain sur le cœur et une pointe de révolte dans la tête. Il dut s'en apercevoir, car il vint vers moi, animé de son plus aimable sourire :

« Mille excuses, mon cher; maintenant je suis tout à tous. »

Cette affabilité me désarma; je rendis efl^jsion pour effusion, bonne grâce pour bonne grâce ; après quoi je crus qu'il était temps d'en venir à l'objet intéressé de ma visite ;

c< Voici ce que c'est, mon ami, lui dis-je. Il s'agit... »

A ce moment la porte s'ouvrit, et un aide de camp entra en grande tenue :

c< Monsieur le nriinistre, dit-il, le roi désirç que vous passiez au château pour coi\férer sur un objet important.

— Monsieur, cela suffit; je v^is me ren(lre qux ordres de Sa Majesté. »

L'aide de cî\mp sortit, et j'avais en perspective un nouveau délai. Cette fois, je n'y tins plus :

a Ah çà ! ^is-je à mon puissant ami, ceci ressemble beaucoup à une mystification. Comment dois-je le prendre?

— Ne \n\n parlez pas, mon cher; je n'y tiens plus. Il est des mo-

.•WO JKHOMK PATIUOT

iiierils où j'enverrais le poslc à lous les liinbles. Les escliives suiil |)liis libres que nous; le nègre n*a qu*un maître, et nous en avons mille.

— Cela n'cmpôche pas, mon bon ami, que vous ne me promeniez depuis six heures consécutives. J'en ai assez, voyez-vous, je me révolte.

— Mon cher, me dit le ministre d'une voix attendrie, ne m'en veuillez pas; vous ignorez les déboires de notre existence. Chaque jour nous traînons cette chaine et nous portons cette croix. On rail ici ce que l'on ne veut pas faire; ce qu'on voudrait faire on ne le peul pas. Comme tous les hommes d'une ambition naïve, vous avez quelquefois jeté des yeux de convoitise sur un portefeuille; vous vous êtes dit : — Dieu ! si j'arrivais là, quel bien je ferais! Mon pauvre Palurol, (|iie le ciel détourne de vous ce calice! On a quatre-vingt mille francs par an et dix mille francs d'installation; mais que de coups d'épingle il faut supporter! Ah! vous croyez qu'un ministre est un petit souverain qui dispose, comme il le veut, de son temps et de ses faveurs. Kh bien, mon ami, écoulez-moi :

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CO.NKIiSSIO.N bVS MliMSTUK.

Vous savez, continua rExcellence, que je n'ai pas désiré ce posle éminenl. J'élais ne pour une vie modeste; mes goûts n*allaient pas au delà. Cependant, comme un autre, j*avais des illusions. Quand j'envisageais le rôle d'un ministre, je l'entourais de r|uelque grandeur, j'y attachais une certaine puissance. Aussi fus -je flatté, je Tavoue, lorsqu'on m'imposa un portefeuille. Le sentiment démon insuffisance survivait encore en moi : mais déjà les fumées de l'orgueil afTaiblissaient cette déOance salutaire. Du reste, cette illusion dura peu.

Il est trois motifs secrets qui peuvent faire rechercher le |)ouvoir : ce sont les profits du rôle, l'exercice de la puissance, l'éclat et les joies de la grandeur. Sur ces trois points un désappointement complet attend le malheureux titulaire.

Parlons d'abord du profit. Je sais qu'il est des ministres ^ui spéculent sur leur traitement et visent à l'épargne. C'est le moindre nombre, et ils sont notés. Leurs petites économies sont l'objet des risées de leurs collègues ; l'entourage en plaisante, les députés le remarquent, et une certaine déconsidération personnelle est la suite de cette chasse aux centimes. Les vrais ministres, ceux qui portent honorablement oe nom , dépensent au delà de leur traitement. La vie de l'hôtel ministériel est montée sur un pied qui se transmet d'un titulaire à un autre. On peut y ajouter, mais il est difficile d'en rien retrancher. Le service est coûteux ; la table est chùrc : deux dîners par semaine, des

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réceptions, dos charges sans lin pèsent sur cette existence. I/hôtel est envahi de demandes d'artistes mendiants. Il n'est pas un concert. pas un bal par souscription qui n'envoie des billets, pas de virtuose nomade qui, directement ou indirectement, ne vienne tendre la main. IJref, quand on veut faire les choses avec dignité et avec grandeur, fermer les yeux sur bien des petits pillages, on ajoute chaque année cinquante mille francs de son revenu aux quatre-vingt mille francs (|ue donne l'État. Voilà les profils du ministre.

— Vous ne dites rien du télégraphe et des objets d'art, dîs-je à mon ami le minisire.

— Point de médisances de petit journal, mon cher, vous parlez à nn honnâte homme. Je ne sais pas ce qu'on fait ailleurs; mais ici il n'y a rien qui ne soit loyal. Voilà donc pour le profit; maintenant, voyons ce que c'est que la puissance. Vous ne croiriez pas, mon ami, que j'ai dans mes bureaux deux hommes qui sont plus souverains que moi, et qui me le font senlir à toute heure, à tout instant. Concevez-vous un supplice plus intolérable que celui-là? Être le chef et ne l'être pas, avoir une opinion sur une mesure et se voir contraint d'accepter celle de subalternes; garder à ses côtés des hommes dont en apparence on est le supérieur, et qui en réalité sont vos maîtres, vivre avec ces surveillants, avec ces espions, avec ces moniteurs, et ne pouvoir s'en défaire , les jeter à la porte; est-il rien au monde de plus humiliant, de plus lourd, de plus triste? C'est pourtant ma vie !

— Et quels sont ces hommes? lui dis-je.

— Deux directeurs de mon ministère qui sont députés. Cette qualité, mon cher, les dispense de tout : ils peuvent ne rien comprendre à la besogne administrative, donner cent fois par jour la preuve d'une médiocrité déplorable, d'une négligence avérée, ils sont députés, et dÙ5 lors affranchis du respect hiérarchique. Le ministre n'est plus (ju'un petit garçon qu'ils mènent à jeur guise. Les bureaux relèvent directement d^V-^; ils ont le pouvoir et n'ont pqs la responsabilité. (Juel cauchemar, mon cher, quel cauchemar !

— Je le comprends, rép|iquai-j(3 ; on aime à être maître chez soi !

— Oh! le pouvoir, le pouvoir, Pjiturol, c'est la servitude! Vous c:)nnaissez la situation de l'âne de Buridan. Eh bien, entre le château et les Chambres un ministre joue le même rôle. 11 a peur que ce qu'il

DKPITK.

fîiit en vue de l'un ne déplaise aux anires , et réciproqnemenl. On a les mains liées snr tout : on ne peut faire un pas sans rencontrer une

embûche. Le pouvoir, mon cher! Un ministre a celui de ne rien faire ; c'est le seul qui ne lui soit pas contesté. Encore Tempéche-t-on d'agir et lui fait-on des reproches quand il n'agit pas! Voilà ce que c'est que l'exercice de la puissance pour un ministre ! Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi s'enorgueillir.

— Mais si pourtant on osait marcher, lui dis-je.

3H4 JEnOME PATI ROT

— On serait brise comme verre, mon pauvre ami. <iiielqucs-uns ont voulu l'essayer; ils ont péri à la peine. Non! la France du dixneuvième siècle n*a pas encore vu un véritable ministre, quelque chose de semblable à Colbert etàTurgot, c'est-à-dire a des hommes qui apportaient au pouvoir une idée féconde et employaient leur génie h la réaliser. Nous n'avons pas ce qu'ont eu les monarchies absolues, do grands politiques comme Richelieu, même comme Dubois, gouvernant r£tat ou par la force ou par la ruse, et maîtres d'agir dans toute l'étendue de leurs desseins. On est ministre aujourd'hui, mais il n*esl pas permis d'en être fier : un ministre, c'est 5 peine un chef de division et c'est moins qu'un député. Voilà la part de la puissance.

— Il est certain que c'est peu engageant. Et pourquoi alors y a-l-îl U\ni de prétendants aux portefeuilles?

— Que voulez-vous! la vanité humaine ! le mot plaît encore et Ton se fait illusion sur la chose. On s'imagine toujours que le moment propice est arrivé. On a des idées sur l'équilibre de l'Europe, sur TOrienl . sur lEspagne; on rêve des alliances commerciales, des colonisations, des conquêtes pacifiques ; on nourrit des plans de réforme intérieure, on a les mains pleines de magnifiques projets. Voilà ce qui soutient jusqu'à ce que la bulle de savon crève encore. Et puis, faut-il le dire? la jalousie s'en mêle. On veut le pouvoir, parce qu'un autre en est nanti : ce sont tantôt de vieux comptes à régler, tantôt des rancunes récentes. Le poste n'a rien en lui-même qui doive tenter; mais la fortune d'un antagoniste est un spectacle intolérable. Il fatit s'en délivrer, dilt-on reprendre soi-même le collier de misère.

— Singulier bonheur!

— Le bonheur ministériel est tout dans le même goût. Nos salons sont les cercles des députés, quelquefois leurs tables d'hôte; un de ces jours ils y allumeront leurs cigares. Il faut voir l'importance qu'affectent ces puissances de clocher, ces aigles de province qui promènent leurs bottes sales sur nos tapis et donnent à nos dames le spectacle de leurs ongles négligés. On dirait que nous autres , pauvres hères, malheureux ministres, nous ne vivons que sous leur bon plaisir, et qu'il leur suffirait d'un souffle pour nous renverser. Heureux quand ils n'en font pas la menace!

— Et pourquoi souffrez-vous ces impertinences?

— Pourquoi, mon cher? parce qu'ils sont de la majorité, parce

DEPUTE. 3«i

qu'ils volent pour nous , parce (|u*il nous les luut. Ils seiilent bien leurs avantages , les malheureux !

— Mais si vous Taisiez quelques exemples!

— Impossible , les voix se partagent trop juste. On ne \Hiul pas perdre une boule sans s'exposer. Et puis les collègues s'en mêleraient : — Quoi! vous mécontentez un tel, diraient-ils, un homme dévoué! — 11 demande l'impossible, — Qu'importe? arrangez cela; il passerait à l'opposition. — Voilà comment la Chambre conduit le ministère, et non le ministère la Chambre. Vous croyez peut-être qut; c'est le talent qui fait l'importance du député ; illusion! Par suite de l'équilibre des partis, il faut que le pouvoir compte avec tout le monde, et les plus incapables ici-bas sont toujours les plus exigeants. Voilà notre bonheur, mon cher, voilà notre gloire. Nous sommes les humbles commis du plus médiocre des parlementaires.

— Et cependant on s'arrache le pouvoir! Quand on y est, on s'y défend avec chaleur; quand on n'y est pas, on y aspire avec frénésie!

— C'est vrai! le pouvoir a son ivresse; on n'est pas plus grand alors, mais on le parait. C'est là c^ qui nous vaut cette guerre d'embûches. Nous semblons solidement assis, n'est-ce pas? c'est juste le moment que l'on choisit pour miner le terrain sous nos pieds. Il importe de veiller sur tous les points : du côté du château, du côté de la Chambre. Un ancien ministre se montre-t-il assidu aux Tuileries, estil reçu intimement à Neuilly ou à Saint-Cloud , vite il faut se défendre contre les révolutions de palais, redoubler de zèle, se consolider à force de dévouement ! Se trame-t-il à la Chambre quelque projet souterrain, quelque complot d'ambitieux mécontents et d'hommes d'État en disponibilité, à l'instant il convient de se mettre en garde. Vous avez assisté à ces tournois, Paturot, vous savez tout ce qu'ils exigent de soins et de préparations !

— A. qui le dites-vous? On m'a offert le poste de sous-secrétaire d'Ëlat : il est vrai que je cours encore après.

— Je le sais, mon ami; le conseil s'en occupe : il n'y a que la question de l'Amérique du Sud qui ait pu l'en détourner.

— Ah! la difliculté est çn Amérique, à présent; elle fera le tour du monde.

— Eh bien, oui, c'est cela; il faut promettre, mon cher, pour conjurer les défections, et souvent ne pas tenir. Voilà ce qui nous perd.

38U JEROME PÂTUnOT

l^a maniic du bud<,'el a beau ùtrc abondante ; il n'y en a pas j>our toutes les bouches. Et puis nous avons aiïaire à des appétits insiitiablés. A chaque crise il faut donner : Dieu sait ce qu une crise coûte a la France. Tout parlementaire a sa requête prête. Il demande l'absurde et l'impossible; n* importe, la crise est là, il faul céder. De toutes parts on nous met le marche en main ; c'est à se voiler la figure.

— Il est certain qu'on ne peut pas faire tout le monde sous-secrctaire d'Ëtat : je conviens de cela.

— Vous y mettez de la grandeur, Paturot; d'autres sont moins raisonnables; ils ne donnent que quand ils tiennent.

— C'est ce qui s'appelle traiter au comptant.

— Vient ensuite le jour du débat. La question est grave , il faut l'étudier. Des orateurs habiles prendront part à la lutte : quand il s'agit de renverser un cabinet et de partager ses dépouilles, les grands parlementaires donnent. Jugez, pendant ce temps, mon cher, de la position d'un ministre! c'est un accusé sur la sellette, rien de plus : il-reçoit l'attaque à bout portant, et ne peut pas difTérer la réplique. On s'est préparé pour l'accabler; il faut qu'il improvise sa défense. Montera la tribune ainsi, c'est jouer le succès sur un coup de dé. La parole a de bons et de mauvais jours ; elle frappe juste ou elle se fourvoie. La veine est-elle favorable, les collègues sont jaloux de reffet produit; est-elle ingrate, ils vous accusent d'avoir gâté la partie, de les avoir perdus. On n'a que le choix des déboires, mon cher.

— Allons, vous exagérez.

— Non, Paturot, le monde où nous vivons est plein de petitesses. Dans le môme cabinet, on se dénigre, on s'espionne, on se dispute les attributions. L'un de nous a*t il obtenu du roi un sourire plus flatteur , une expression plus bienveillante que de coutume , on se demande ce que signifie ce redoublement de faveur. Suit-il la cour dans ses voyages en Normandie , on se pique de cette préférence, on en prend de la jalousie! L'importance devant la Chambre, l'autorité dans les débats du conseil, tout devient l'objet de petits pièges, de haines sourdes, de représailles sans fin ! Quand on a été froissé dans une question, on prend sa revanche à propos d'une autre; on refuse parce qu'on a été refusé. Telle est la vie du cabinet. Quelquefois cela va plus loin encore. Un premier ministre n'a pas des collègues ; il a

lies commis. Toutes les affaires imporlanles il les évoque , les accapare» les décide sans les minisires spéciaux, f|uelf|uerois contre les ministres spéciaux. On voudrait se révolter; on ne le peut pas : la vie du cabinet dépend de la parole, du talent, de Tinfluence de ce chef de file; et quand on est au ministère, mon ami, on souffre, on souffre beaucoup, mais on y tient.

— Je conçois cela! L'amour-propre; Dieu! T amour-propre!

— Il est mis à une rude épreuve, Paturot. Et la presse, que vous ne comptez pas! C'est Tangoisse de toutes nos matinées. Je mets à part les ennemis politiques. Ceux-là ne sont pas payés pour nous flatter, et il est naturel qu'ils ne nous ménagent pas. Ix*s grands journaux nous prennent donc par nos écarts; les petits journaux par nos ridicules, et nous sommes, de cette façon, cloués à deux croix, et passés à deux rangs de verges. Cela sera ainsi tant qu'il y aura une presse au monde.

— A qui le dites-vous? Les folliculaires sont l'origine de tous nos malheurs.

— Donc, que nos adversaires nous attaquent, c'est dans Tordre. Quand on accepte les honneurs d'un portefeuille, il faut savoir en supporter les charges. Mais ce qui est intolérable, mon ami, ce sont les journalistes qui nous soutiennent. Voilà notre vrai cauchemar. Nous les nourrissons, les ingrats, et ils mordent la main qui leur tend

la pâture. Ils émargent, et ils blâment ; ils sont à nos gages, et ils s'avisent de nous juger. Le cœur humain est un grand problème ; on

r>8B JÉRÔME PATUROT

sait ce que valent ces éloges, puisqu'on les pciye; et pourtant on s'en montre avide. Si nos hommes de plume en donnent plus à celui-ci qu'à celui-là, bon, voilà encore que les jalousies s'allument. Ainsi, frappés par nos ennemis, tracasses par nos amis, tel est notre lot.

— Ali çà! vous êtes donc malheureux comme les pierres! J'abdiquerais à votre place, mon cher.

— Kh bien, non, vous dis-je, Paturot, on y tient : on y tient peutèlre à cause des douleurs qu'cm y éprouve; on y tient comme la mère lient à l'enfant venu an milieu des souffrances qu'elle endure.

— Bah! bah! re|)ris-je d'une manière assez dégagée, vous avez des compensalions, la clef du trésor, la haute main sur les places et les faveurs. On sait cela, mes gaillards.

— Paturot , mon ami, vous parlez, je vous le répète, comme un l)elil journal. Croyez bien qu'on a beaucoup calomnié les ministres. Ceux qui voudraient pratiquer systémati(juement la concussion ne le pourraient pas ; et il en est peu qui songent à tirer un parti honteux de leur passage au pouvoir. Qu'ils aient placé quelcjues amis, quelques créatures, des électeurs influents, je le veux bien; le reste est de la calomnie pure. On a fait, il y a quelques années, du népotisme en grand ; aujourd'hui on ne l'oserait plus. Croyez-le bien, Paturot, l'argent est la moindre passion de l'homme d'État : il n'y a que de pauvres ministres qui praticpient la corruption sur eux-mêmes! Sur les autres, je ne dis pas; on ne gouverne qu'ainsi

L'entretien se termina par ces doléances, et mon ami le ministre me quitta pour se rendre au château. Je compris que je n'avais rien e^'3 à attendre d'un cabinet peu viable : ^j| je contins mon ambition et me re- ^, signai. Eneffet, au bout de quelques ^ semaines, un vole de la Chambre le -i précipitait des sommets du pouvoir.

J'allai voir mon ami pour le féliciter de sa délivrance : quel bonheur pour lui ! sa chaîne était rompue.

Jr le troijv.ii dans la conslernation. Malgré sa théorie du désinté-

ressèment, il regrellail sans doute de n'avoir pu s'abriter, au moment de sa chute, dans quelque direction de la Monnaie ou quelque gouvernement de la Banque de France. Tout clait pris, mc^me la présidence de la Cour des comptes, et les ministres d*État n'claient point

ZfH)

JEROMK PATUROT

m:s iti-if%so(Tisr.Rs de l esco^ipte.

J'avais souillé ma robe d innocence en volant un jour conlre le ministère : cette tache ne s'eiïatja plus. Dès ce moment, je devins suspect h la majorité, qui seule élève les bonnetiers et fait une position aux marchands dliorlojjjes. Quand on trempe a la Chambre dans l'esprit de révolte, il faut être soutenu par la conscience de sa force, et avoir en soi le germe d'un autre mérite que celui de la fidélité. Tout homme médiocre qui se sépare de cette phalange compacte joue un rôle <le dupe : il cesse d être du côté du nombre,*et ne. parviendra jamais à se classer du côté du talent. C'était désormais mon lot. Kn un jour d'eireur, j'avais vu s'écrouler les avantages d'une position tranquille et sûre. Adieu les bénédces et les honneurs, adieu rinfliience dans les bureaux, adieu les faveurs «administratives! Avec ma candeur robuste, il m'était didicile d'imiter ceux de mes collègues qui avaient un pied dans chaque camp, et qui, en dînant du ministère, se ménageaient la ressource de souper de l'opposition. C'éLiil

DEPUTK. 3!H

un lour croqiiilihre trop pcrillciix pour ma pauvre lelc, cl une puissanco (l*appélil (pii répugnait à ma constilution.

De graves soucis \enaienl d'ailleurs de fondre sur moi et ne me laissaient plus la liberté d'esprit nécessaire i)our tiier un parti direct et personnel de ma situation parlementaire.

Au moment où Malvina avait quitté la gestion de notre commerce de détail pour le confier au premier employé de la maison, la balance de mes livres présentait un actif net de 1,150,000 francs en marcliandises, argent, valeui-s de portefeuille, rentes sur TKlat ou immeubles. Celait, au denier vingt, 55,000 francs de reveuu. Outre cet intérêt, il fallait compter les bénélices de la venle, qui ne pouvaient s'évaluer à moins de 00,000 francs nets par an. Sans le moindre effort, et en ménageant la clientèle, cet état florissant devait se maintenir, môme s'accroître. C'étaient donc 115,000 francs dont je }>ouvais disposer cliaque année sans entamer ma fortune. Toutes mes dépenses, toutes mes libéralités furent fondées sur l'impression que m'avait laissée cet inventaire : il me semblait que l'excès m*était permis, et que j'avais sous la main un réservoir inépuisable.

J'ignorais alors ce que peut l'œil du maître dans un commerce : ce que sa présence y ajoiite, ce que son absence en retranclie. Mes calculs étaient basés sur le maintien d'une prospérité que la vigilance de Malvina avait développée, et que son intelligence fécondait. 1x3 jour où elle se retira, mon magasin n'eut plus dame : les commis continuèrent la besogne, mais machinalement, froidement; le premier employé, intéressé dans les bénéfices, y apportait plus d'ardeur, mais ce n'était pas cette activité infatigable, cette grâce avenante qui avaient valu à ma femme la plus riche et la plus belle clientèle de Paris. Kn apparence, la maison de détail était la même; ceptmdant le feu sacré y manquait; le génie de Tinvenlion, le don de rentrainement s'en étaient retirés. Quand Malvina entreprenait un acheteur, elle lui vidait immanipiablement les poches. Sans elle, rien de pareil ; si l'on ne refusait pas les affairés, du moins on ne les créait pas. Avec Malvina, il était rare que l'on eût ce que l'on nomme, dans le commerce, des rossignols, des articles vieillis. Elle savait saisir au passage, attirer et captiver les honnêtes figures, les braves campagnards qui s'accommodent fticilement de tout, prononçait le mot magique de rabais, et

soldait SCS rebuts en Tnisanl des heureux. C'était là un véritable lalenl d*artiste : il dis|)arut de mon magasin quand la fée de la vente Feul quitté. Le défaut de surveillance y ajouta d'autres dommages : des non- valeurs, dc$ oublis, des crédits véreux, des erreurs d'écritun^, môme des soustractions d'articles. Ce concours de circonstances influa gravement sur l'ensemble de nos afTaires : des la premièrq année les bénéfices du détail diminuèrent d'un tiers et ne firent plus que décroître.

Dans le tourbillon qui nous emportait, ma Femme et moi, la conscience de notre position nous échappait complètement. Malvina avait quitté le magasin avec regret : pour en étoufler le souvenir, elle avait exigé qu'on ne lui en parlât plus. Jetais donc seul chargé de celle i*espon$abilité, et je m'en remettais d'une manière aveugle «i noire fondé de pouvoirs. C'était un garçon honnête, mais timide et faible. Chargé d'un portefeuille considérable et d'un maniement de fonds important, il n'opérait ni avec assez de prudence, ni avec assez de sagacité. Plusieurs des valeurs qu'il prit à l'escompte périrent entre ses mains; il ne savait pas choisir entre les signataires, et l'appâl d'un agio plus élevé lui lit souvent accueillir des noms d'une solvabilité douteuse. Il me compromit ainsi dans plusieurs faillites pour des sommes assez majeures, et parvint à me déguiser ces pertes par quelques fictions dans les écritures. Des créances notoirement et définitivement mauvaises figurèrent longtemps sur les livres à l'état de rentrées probables et à titre de valeurs sérieuses. Il s'établit ainsi, dès l'origine de sa gestion, une sorte de malentendu qui, jusqu'au dernier moment, ne me permit pas d'entrevoir toute la profondeur de mes plaies commerciales et financières.

De mon côté, je travaillais de mon mieux à empirer cette situation. On a pu voir, dans le cours de ce récit, combien, eu matière de spéculations, j'avais la main heureuse. Mon château électoral de Valombreuse, à la suite de réparations et d'agrandissements, me coûtait près de trois cent mille francs. Géré par mon ami le notaire, il me rapportait net quatre mille cinq cents francs, un et demi pour cent; encore me faisait-on entrevoir le moment où il faudrait sacrifier trois années de revenu pour l'amélioration des terres. Mon second placement était la maison gothique. Coût : six cent mille francs environ. L'architecte avait disposé les bâtiments et combiné les distributions

intérieures d*une manière tellemenl moyen âge, que tous les locataires demandaient des changements ruineux, des réparations sans (in. En forçant mes prétentions, c'est à peine si je pouvais espérer, pour toute la maison, un loyer de huit mille francs. Il est vrai qu'il me restait pour mon usage le premier étage et le magasin. Il est vrai également que j'avais en plus la jouissance des clochetons et des ogives, toutes choses inappréciables, au dire de rarcliilecte chevelu. Somme toute, cela pouvait être considéré comme un placement à raison de deux pour cent.

Qu'on me passe ce triste inventaire ! Si je ne le faisais pas avec quelque soin, on aurait peine à comprendre comment plus de onze cent mille francs se sont fondus entre mes mains. Sans doute d'autres exemples sont venus témoigner ce qui attend les hommes qui aiment mieux gouverner 1 État que leurs propres affaires; mais une leçon de plus en ce genre vaut la peine qu'on l'écoute. J'avais donc neuf cent mille francs en valeurs immobilières, plus deux cent mille francs de créances sur les mérinos de l'Ukraine ; total, onze cent mille francs.

C'était, à une fraction près, le capital qu'avait laissé Malvina à sa sortie du commerce. Ainsi, peu à peu, tout l'argent avait disparu de ma caisse pour aller s'amortir dans des acquisitions peu productives ou des créances équivoques. Cette modificalion profonde dans mon

394 JÉnOME PATUROT

ctal financier ne tarda pas à réagir sur l'ensemble de mes relations commerciales : au lieu de faire crédit aux autres, moi-même j*eiis recours au crédit. La maison ne paya plus au comptant, et dès lors fut moins bien servie. On commença à la surveiller, et, sans se refuser à des aflaires, à les limiter. Les prix, les escomptes s'aggravèrent do tout ce que la gêne des payements apportait de défiance et de réserve dans ces rapports. Dès lors les conditions d'existence de la maison furent changées; l'assortiment cessa d'être ce qu'il avait été ; la clientèle se dispersa peu h peu, l'achalandage disparut ; au lieu de bénc;fices, la vente au détail donna des pertes.

Pour me déguiser cette position, mon fondé de pouvoirs avait usé de tous les stratagèmes imaginables : il avait épuisé les ressources de la circulation, des prêts sur nantissement, des crédits ouverts chez les banquiers, des valeurs de complaisance; il avait donné des signatures afin d'en obtenir, et s'était livré sur une grande échelle à cette fabrication de papier timbré qui conduit si vite un établissement à sa ruine. Un coup terrible put seul l'arrêter sur celte pente : une faillite le frappa pour trois cent mille francs, dont il répondait comme premier endosseur. Il fallait remboui*scr les protêts, ou faire mauvaise figure. Impossible de trouver cette somme sur un simple billet; un emprunt hypothécaire devenait de rigueur. Ce fut alors seulement que cet homme se résigna à cette horrible confidence.

Il m'en souvient encore : nous étions en fête, entourés d'artistes dont Oscar continuait à remplir la maison. Jamais Malvina n'avait été si heureuse et si gaie. Un domestique m'avertit qu'on me demande dans mon cabinet; je veux renvoyer Timportun, il insiste; enfin je m'y rends. Là je trouve notre employé qui se précipite à mes genoux. Troublé malgré moi, je le relève, et il me raconte, les larmes aux yeux, quelle perte la maison vient de faire, et de quelle urgence il est d'aviser aux remboursements. Celte révélation fui pour moi un coup de fondre : rien ne m'y avait préparé. Les écritures s'étaient jusque-là soldées par un actif assez considérable. A l'aide de quels déguisements? je Tignorais. Cependant je voulus savoir à quoi m'en tenir sur ma position.

« Descendons au magasin, monsieur, dis-je à mon employé, el apportez- moi tous vos livres. »

Nous commençâmes ce douloureux dépouillement pendant que mon

DKrUTE

salon relcn tissait de rires et de cris de joie. On dansait un galop sur nos têtes, et moi , la fièvre dans les veines et Famertume dans le cœur, je poursuivais, dans une interminable addition, .

la preuve de ma fi ruine. L'employéme>H

fit des aveux complets : nous retranchîîmes des écritures toutes les valeurs fictives pour obtenir une situation exacte ; nous fîmes rapidement ?^~^~^ rinvenlaire du magasin. Il était trois lieures du malin] quand ce travail fui acbevé; le bal venait de finir et le souper avait commeucé. Je tenais mon chiflre à peu de chose près : la maison était de huit centcinquantemillc francs en dessous de ses affaires; il fallait trouver trois, cent mille francs le lendemain. Ce fui

dans ce moment que Malvina, inquiète de ne pas me voir, m'envoya chercher pour faire les honneurs du repas. Qu'on juge de la disposition que j'apportai à cette fôle.

a Qu as-tu, Jérôme? me dit ma femme en observant mes traits bouleversés.

— J'ai, Malvina, que nous sommes ruinés. Renvoie ton monde le plus tôt possible.

— Tu veux rire, Jérôme.

— Non, Malvina, c'est trcs-sérieux. Quand nous serons seuls, je t'expliquerai cela. »

Le souper fut triste et court : on nous laissa. Je racontai tout 5 ma femme. C'est une justice à lui rendre : je la retrouvai ce qu'elle avait été dans les diverses crises de ma vie, dévouée et résignée, honnête et loyale par-dessus tout.

c( Jérôme, me dit-elle, la maison a signé, il faut que la maison paye. L'oncle Paturot t'a laissé un nom sans tache : gardons au moins cette richesse à nos enfants. J'ai des diamants, nous les vendrons ; des cachemires, nous les vendrons.

— Nous n'en sommes point là encore, ma chère.

— Nous vendrons tout, s'il le faut, mais la maison payera; elle payera capital et intérêts. Ton oncle le disait, Jérôme : les Paturot n'ont jamais demandé de grâce à personne. Que diable ! il y a de l'argenterie dans la maison, et le mont-de-piété n'a pas été inventé pour les habitants de la lune.

— Encore une fois, Malvina, tu vas trop loin. C'est une liquidation à faire : nous nous en tirerons.

— C'est ça, et je me remets à la vente. Tu donneras son congé à Oscar ; c'est un drôle.

— Comment donc !

— Je ne te dis que ça, c'est un drôle. Tu lui signifieras son congé : il ira peindre ailleurs.

— Mais encore . .

— Pas de mais! Je retourne à la filoselle dès demain : la maison a signé, il faut que la maison paye : je ne sors pas de là.»

Ce qui rendait la situation très-grave, c'est qu'il fallait trouver 500,000 francs le jour suivant. Je me rendis chez un banquier célèbre, pensant qu'en lui exposant ma situation avec franchise et lui offrant toutes les garanties désirables, il s'empresserait de venir à notre secours. En effet, à peine lui eus-je fait la première ouverture, qu'il mit sa caisse à mon service et me renvoya à l'un de ses associés. C'est le jeu ordinaire : le banquier a les honneurs du procède, et laisse à son factotum le chapitre délicat des conditions et explications. L'associé était un petit homme maigre et grêle qui élevait au-dessus de ses lunettes bleues un regard fixe, glacé, presque insolent :

«Il faudrait à monsieur 300,000 francs pour aujourd'hui; c'est une forte somme, et monsieur nous prend à l'improviste. »

Les paroles de cet homme me pénétraient comme une lame de poignard. Quand on ne l'a pas éprouvé au moins une fois, on ne saurait se faire une idée de tout ce qu'il y a de dédain, de froideur calculée, de morgue et de défiance dans les habitudes d'un homme qui dispose d'une caisse considérable. Tous les usuriers se ressemblent. Je crus aller au-devant des instincts de cet homme en lui répondant :

« Monsieur, je n'ignore pas que c'est un service que je demande ; et, comme je m'y prends un peu tard, je suis prêt à souscrire aux conditions d'escompte et d'intérêt que vous me ferez.

— Ou'entendez-vous par là. monsieur? répliqua le petit homme en se levant sur la pointe des pieds et redressant vivement ses lunettes.

— Mais, monsieur...

— En fait d'intérêt, monsieur, la maison n'en a qu'un. Ou elle prête à ce taux-là, ou elle ne prête pas. C'est cinq pour cent par an pour tout le monde.

— Excusez-moi, monsieur, j'ignorais les usages de la maison : ils sont pleins de discrétion.

— Oui, monsieur^ cinq pour cent d'intérêt; jamais plus. On ne va pas ici jusqu'au taux légal : c'est une manière d'hoiuiiei les personnes avec lesquelles on travaille.

— Vraiment je suis confus.

— On va vous faire votre bordereau, monsieur* Quriiil à la t

3d8 JÉRÔME PATUROT

mission, clic est de demi pour cent par mois : c*cst encore Tiisage de la maison.

— Âh ! il y a une commission !

— Mais, sansdoule: où sont vos valeurs?»

Les valeurs que je tirai de mon portefeuille consistaient en mes simples engagements, échelonnés à diverses échéances : je n*avais rien de mieux à oiïrir. A cette vue, le petit homme recula de deux pas en arrière en jetant les billets sur son bureau :

» Qu'est-ce donc que ça? me dit-il,

— Mais, monsieur, ce sont les valeurs que vous m'qvez demandées. liC libellé vous en parait-il défectueux?

— Du papier à une signature ! pour qui nousprenez-vous, monsieur? C'est bon pour des maisons de troisième ordre. Nous serions bien venus d'envoyer cela à la Banque? »

J'eus beau insister : l'inflexible escompteur ne voulut pas en démordre; il fallut entamer la négociation d'une autre manière. Outre les valeurs, j'offris une garantie hypothécaire sur mes deux immeubles, le château seigneurial et la maison gothicfue. Le cerbère résisUiît encore, lorsque le banquier intervint en personne: l'affaire put s'arranger. Je fis un emprunt sur mes billets, renouvelables tous les (rois mois, et passibles chaque fois d'une deuxième commission de renouvellement. On passa en outre un acte hypothécaire dans lequel le notaire intervint avec son rôle de frais, et l'enregistrement avec son cortège de droits. J'obtins ainsi dans la journée mes 300,000 francs; mais voici dans quelles conditions et sous quel décompte :

IiiUirét à raison de. . 5 0/0 l'an.

Commission à demi pour ccnl par mois 0

Commission de renouvellement ions les U'ois mois A

Acle notarié et enregistrement 2

Honoraires et commission du notaire â

19 0/0 lan.

Si l'honneur était sauf, la fortune recevait chaque jour une atteinte plus rude. J avais de l'argent, en apparence à cinq pour cent, en réalité à dix-neuf pour cent. Telle est l'inévitable pente où sont cou-

duils tous ceux qui entrent dans la voie des expédients, et en sont réduits aux ressources désespérées.

Le lendemain, comme elle Tavait promis, Malvina était à son poste, mais les beaux jours de la bonneterie avaient fui pour ne plus revenir.

400 JÉKUME l'ATUROT

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