‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 4)Chapitre 6 sur 43 · CAPITAL : SIX MILLIONS · texte numérisé non relu

CAPITAL : SIX MILLIONS

actions : Mille francs.

« Le fjêiant^ Nipoléo^ Patukot. »

Voilà ce que je lus dans un journal, monsieur; voilà ce qui circulait sous mon nom, avec ma signature, sous ma responsabilité. Ln foudre tombant à mes cotés ne m'aurait pas glace de plus d'effroi que ne le fît la lecture de cette pièce infernale.

Monsieur, dans mon enfance, je n'avais eu autour de moi que de bons exemples, que de saines et pieuses leçons. Mon père était un de ces hommes austères que la loi du devoir enchaîne à la pauvreté. Simple et faisant le bien, il avait traversé la vie sans éclat, mais nan sans honneur : le nom qu'il me léguait avait la pureté du diamant. Ma mère, digne femme, n'avait eu, dans sa courte carrière, qu'une seule ambition, celle de faire de moi un iM)mme religieux et honnête. C'était le tourment de sa pensée et l'objet de ses prières. Le souvenip de mes premières années ne me retraçait donc que des tableaux pleins de sérénité et éclairés de cette douce auréole qui enleui^e les gens de bien. Jugez de quel œil je dus envisager la situation nouvelle qui m'était faite, le rôle odieux auquel on mo vouait, la part effrayante que l'on m'attribuait dans une œuvre d'iniquité, d'escroquerie et de mensonge! On avait surpris ma bonne foi, abusé de mon inexpérience. J'aurais voulu mourir de honte.

Je me irouvais sous le coup de celte impression quand M. Flouchippe entra dans le bureau avec un air de fatuité négligeiite, et, regardant autour de lui :

« Eh bien, mon cher, vous devez être content, me dit-il. On vous «klogé comme un prince... Mais il manque encore (pielquc chose à ce

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mobilier... On ne m'a pas compris... Il faut des divans ici, il faut des pipes turques. Que diable! vous venez du Maroc! il faut que vous ayez des objets du Maroc... Couleur locale, ça en impose! »

Au lieu de répondre à la pensée de cet honrnie et de me prêter à sa petite diversion, je m'étais placé en face de lui et je le regardais fixement, les bras croisés, résolu à provoquer une explication. Quand je vis qu'il biaisait, j'attaquai de front.

« Vous savez bien que je ne suis jamais allé dans le Maroc, » lui dis-je.

Celte apostrophe directe parut le réveiller; il me regarda avec un dédain protecteur.

« C'est juste, mon cher, répliqua-t-il, vous n'êtes point allé au Maroc; mais vous auriez pu y aller : cela suflît. »

Ces paroles et le ton dont elles furent prononcées m'exaspérèrent. Je ne me contins plus, j'éclatai :

« Monsieur, m'écriai-je, cela peut suflire aux fripons, mais non aux honnêtes gens.

— Ah çà, et comment le prenez-vous, mon cher? Vous êtes singulier, parole d'honneur! On vous construit une réputation fabuleuse, on fait de vous un chimiste distingué, un savant, un géographe; on vous ouvre le chemin de la postérité, on vous porte aux nues, on vous crée une position sociale, et vous n'êtes pas content? Sur quelle herl}e avez-vous donc marché ce matin?

— Vous avez abusé de mon nom, monsieur, répliquai-je; vous l'avez mis en scène d'une manière qui me compromet, qui révolte ma conscience.

— La conscience! connais pas. Il fallait faire vos réflexions plus tôt, mon cher. Voilà tout ce que j'y vois.

— Moi, j'y vois autre chose, monsieur; j'y vois un démenti public à vous donner.

— Allons donc! pas de mauvaise plaisanterie.

— Je plaisante si peu, que je vais de ce pas porter ma déclaration à tous les journaux, dévoiler vos impostures, déîioncer vos bitumes comme chimériques...

— Vous ne le ferez pas.

— Je le ferai, et sur l'heure. »

Kn même temps, je saisis vivement mon chapeau et m'apprêtai à

GÉRANT DE LA SOCIETE DU BITUME DE MAROC. r.7

sortir. Quand l' industriel vit ce mouvement et ue put douter de ma résolution, il changea de tactique, me prévint et quitta la place. Ce départ m'étonna, mais ue changea rien à mon dessein. Je descendis rapidement l'escalier, franchis la porte de la rue, et allais poursuivre mon chemin, quand je me trouvai en face de Malvina.

c< Venez avec moi, Jérôme, me dit-elle, j'ai à vous parler. »

Dans sa retraite, le Parthe m* avait lancé son javelot, et s'était replié sur le corps d'armée. C'était lui évidemment qui m'envoyait un tentateur. Mon premier mouvement fut de fuir : impossible ! Malvina s'était emparée de mon bras, et, à moins d'un esclandre, il n'y avait pas moyen de se dérober à cette étreinte. Je la suivis, le cœur plein d'angoisse et comme une victime que l'on conduit au sacrificateur. Elle me ramena au logis, ferma la porte à clef, et là commença une explication des plus orageuses.

Je ne veux pas chercher à pallier mes torts, monsieur; mais, sur l'honneur, il se livra dans cette chambre un combat de douze heures, mêlé d'imprécations et de larmes, de violences et de prières, comme il est donné à peu d'hommes d'en essuyer. J'essayai de prendre Malvina par les sentiments, je fis un appel à tout ce qu'il y avait en elle d'instincts honnêtes. Malheureusement cette fille, livrée à elle-même dès l'enfance, ne trouvait dans sa vie un peu bohémienne rien qui put se mettre à l'unisson de mes scrupules. A mes objections elle répondait par des quolibets, et opposait des ricanements à mon cours de morale. Il fallut le prendre sur un ton plus impératif. Pour la première fois, je montrai de la résolution, de la fermeté. Elle se montra plus ferme, plus résolue que moi, m'accabla de sarcasmes, de reproches, de récriminations. Je m'oubliai alors, j'en vins aux injures, et, comme sa résistance ne cessait pas, j'usai de ma force, je méconnus^ ma dignité, je la battis... Hélas! monsieur, ce fut ce qui me perdit. Les larmes, les sanglots arrivèrent. J'avais eu de la force contre la menace, je n'en eus pas contre la douleur. J'étais honteux de ma conduite; je me crus obligé à une réparation, et cette réparation fut l'acquiescement à mon déshonneur. Je consentis à me taire.

Cependant je mis deux conditions à ce silence : la première était que je ne serais pas astreint à jouer le rôle effronté que me réservait le prospectus. Ce rôle, mon patron industriel s'en chargea, et il y avait en lui rétolfe nécessaire pour le remplir d'une manière plus.

Iriompliaiite el plus rructueusc. Li seconde condition élail que tous les versements seraient faits entre mes mains et que la clef de la caisse me serait remise. A ma grande surprise, celte clause fut acceptée. Je crus mon honneur à couvert. Dépositaire du fonds social, j'étiiis toujours le maître, à un moment donné, d'en faire la restitution aux actionnaires et de leur prouver ainsi que, même en trempant dans ces manuMivres, je n'avais agi que dans leui-s intérêts.

Kst-il maintenant nécessaire de vous dire ce qui survint? Cette liisloire est celle de trente entreprises semblables. Quelques pauvres diabb's, attirés par Tappât d'un bénéfice exorbitant, éblouis par les amorces du prospectus, se hasardèrent à mettre les pieds dans les bureaux, ils ncn sortirent qu'allégés de leurs billets de banque. On leur lit voir du l)itume, on le décomposa devant eux, on étala les plans

Ig^tiffi fli^ 1^1 Hiin*(*ssiijri. fHi diT(Mil,'i l<' [Mrrlir^niiri .im\ wvww^ di*

<;ERA>'T de la SOCIETE DU BITUME DE MAHOC.

rcmperour de Maroc, où se Iroiivail Iraré, en caraclères arahes, le firman du privilège. Les ressources du charlatanisme le plus vulgaire ne furent pas négligées. Deux mulâtres, servant comme employés, passaient pour des dignitaires de S. M. Muley XXXIY ; les commis avaient tous de longues pipes; on faisait asseoir les visiteui-s sur des divans presque au niveau du sol: on leur offrait du café à l'orientale dans de petites tasses de la capacité d'une coquille de noix; bref, on faisait, suivant l'expression de M. Flouchippe, de la couleur locale.

Les dupes, heureusement, ne furent pas nombreuses. Cinquante mille francs environ furent pipés de celle manière. C'était loin des six millions; mais l'on ne s'attendait pas à une meilleure récolte. Celte somme reposait dans ma caisse, et j'espérais bien qu'elle n'en sortirait qu'à bonnes enseignes. A peine en avais-je distrait quelques centaines de francs pour payer les appointements des employés et les gages des domestiques. Je regardais le capital comme un dépôt, et, il faut le dire, mon patron n'avait jamais laissé percer l'intention d'y loucher. Cela dura ainsi quatre mois.

Un jour qu'une course assez longue m'avait retenu pendant quelques heures loin de nos bureaux, je fus étonné, en y rentrant, de trouver le local désert. Employés et serviteurs, tout s'était éclipsé. A cette vue, l'idée d'une immense mystification me saisit; je vis comme

un gouffre ouvert sous mes pas. Par un mouvenfient inslinclif, je por-

tai la main à la poche où je tenais la clef de ma caisse : cette clef y était; cela me rassura un peu. J'examinai le coflre : aucune trace do violence ne s'y laissait voir. Je Touvris. Monsieur, il était vide!!!... Le misérable en avait une double clef.

Éperdu, désespéré, je m'élançai vers ma chambre avec le pressentiment d'un nouveau malheur. J'appelai, je cherchai dans tous les sens, dans tous les coins: personne, personne. Elle aussi, Malvina avait disparu.

Tant de secousses me vainquirent; un nuage passa devant mes yeux; mon cœur battait au point que je crus qu'il allait se rompre, les oreilles me sifflaient, tous les objets tourbillonnaient autour do moi, je tombai comme un homme ivre, et m'évanouis.

L'oaeu Bozzrr^o.

Ti » n k p^a H ir cmvm fiMr krr u Ur^w^

PATUnOT JOUHNAMSTE.

J'ignore, poursuivit Jérôme, combien de temps dura mon évanouissement et ce qui eut lieu pendant cet intervalle. A peine me reste-t-il un souvenir confus du moment où je revins à moi. Ma première sensation fut celle d'une lassitude générale, d'une prostration complète. Mes membres étaient brisés comme à la suite d'un exercice violent; une douleur aiguë me parcourait la tête et Tétreignait avec la force d'un crampon de fer. Mon bras gauche, comprimé par un bandage, était engourdi au point que j'essayai en vain défaire jouer les phalanges de. la main. A plusieurs reprises, je voulus ouvrir les yeux, mais les muscles ne servaient plus ma volonté. On eût dit que mes paupières étaient de plomb, que la mort les avait scellées. L'ouïe seule recouvrait peu à peu ses fonctions. On parlait à mes côtés, et les sons, qui ne m'arrivaient d'abord que comme un vague bourdonnement, prirent à la longue un sens plus précis, une signification plus nette.

« Mademoiselle, ne vous inquiétez pas, disait-on, la syncope touche à sa fin. Le pouls se rétablit, le masque s'anime.

— Carabin, répliquait une voix de femme, parlez-moi avec la franchise de votre âge. Je veux sauver mon Jérôme, voyez-vous. Si vous n'êtes pas de force, avouez-le sans tortiller. J'irai chercher M. Dupey- Irin, s'il le faut. Il en coûtera ce qu'il en coûtera. »

Malgré l'état de demi-léthargie où je me trouvais, la voix qui parlait ainsi me frappa : il me semblait qu'elle m'était familière. Je redoublai d'attention.

« Finissez, carabin, point de ces manières. Soyons à notre malade, monsieur.

JKnOME PATIIROT

— Il n'y a plus rien à faire, mademoiselle. Trois saignées coup sur coup; Bouiliaud ne Teiit pas mieux traité.

— Non : c'est que peut-être vous regardez à la dépense. Pas de ça, carabin. On mettra tout en plan plutôt que de refuser un médicament quelconque à ce pauvre chéri. Ça serait un cataplasme de poudre d'or, qu'on le lui passerait tout de mémo. Allez toujours : il y a crédit illimité chez le pharmacien.

— C'est inutile, le pouls continue à se relever; le malade va reprendre connaissance. La lancette! la lancette! Il n'y a rien de tel, ma belle enfant.

— Possible, mais à bas les pattes. »

Pendant cette conversation, le sentiment de ma position m'était graduellement revenu. Ce sonde voix me rattachait au passé avec une telle puissance, que mes idées s'éclaircirent par degrés, et que ma mémoire se ranima. Vaguement, je comprenais que Malvina n'était pas loin, qu'elle m'était revenue, qu'elle veillait sur moi. Cepen-

dant je n'osais pas me livrer à celle pensée : je craignais que ce ne fût un rêve, une illusion de malade. Il fallut, pour me convaincre, que la vue vînt confirmer le témoignage de l'ouïe. En entr ouvrant les yeux, je l'aperçus qui se défendait avec résolution contre les familiarités d'un jeune homme. Plus de doute, c'était elle ; il n'y avait pas à s'y tromper. Je jetai un cri :

« Malvina! »

Elle ne fit qu'un bond jusqu'à mon lit :

ce Tiens! tiens! tiens! Le voilà qui revient sur l'eau, cet agneau adoré. Enfin!!! ça n'est pas malheureux! Carabin, cette cure vous fera honneur. »

Le jeune homme s'approcha et me tâta le pouls; je vis que j'avais aiTaire à un docteur imberbe, joli cavalier d'ailleurs, et d'une heureuse physionomie.

c< C'est un voisin, dit Malvina; mansarde en face, septième au-dessus de l'entre-sol ; garçon plein de moyens, mais entreprenant auprès des femmes. Tu as bien fait de ressusciter.

— Ah ça! et toi, comment es-tu ici? lui dis-je.

— Je te conterai cela quand tu seras sur pied, reprit-elle en faisant une pirouette. Le carabin a recommandé le silence. Bois un verre de tisane et ferme l'œil là-dessus : c'est tout ce qu'on peut te permettre. »

Je lis ce qu'elle voulut : à peine m'en restait-il la force. Le jeune praticien donna encore quelques instructions, et s'en alla en promettant de revenir. Il y avait à craindre que la fièvre ne se déclarât après une aussi rude secousse. Elle vint, en effet, et avec une grande violence. Pendant huit jours et huit nuits, Malvina ne quitta pas le chevet de mon lit, épiant mes moindres mouvements, surveillant mon délire, essuyant la sueur qui me baignait le visage. Le cerveau étaii pris, et le mal me jetait tantôt dans une agitation extrême, tantôt dans un assoupissement profond. I^e bitume de Maroc jouait un grand rôle dans mes rêves ; il m'apparaissait sous toutes les formes, avec mille prestiges; il se changeait en palais, en monuments, en cathédrales; il réalisait les merveilles du prospectus. L'odieuse figure de mon escroc était l'accompagnement obligé de ces visions qui m'inondaient le cœur d'amertume et d'angoisse. Cela dura ainsi pendant plus^tl'une semaine, et Malvina se montra héroïque de dévouement. Elle supporta sans faiblir le spectacle de cette lutte douloureuse où la

puissance de la jeunesse balançait seule les progrès de la deslruclioti. Je lui dus la vie, monsieur : ses soins me sauvèrent. A la suite d'une dernière crise, la fièvre tomba. J'étais hors de danger.

Durant les premiers jours de ma convalescence, il me revint que j'avais une énigme à éclaircir. Comment expliquer l'absence et le retour de Malvina? C'était, monsieur, un abime d'iniquité que la pauvre fille me dévoila plus tard.

« Vois- tu, mon petit, me dit-elle, il y a de quoi donner cent trente pulsations à la minute. Figure-toi que, le matin de son départ, ce monstre de Flouchippe me propose d'aller te rejoindre à Bercy pour y manger en commun une matelote. — C'est bien, que je dis, puisque Jérôme en est, j'ai mon chaperon, j'accepte; ça me va. Il me fait monter dans un fiacre et nous roulons. Quand nous sommes à Bercy, rien de plus étonné que moi de voir le sapin gagner la campagne, toujours sous prétexte de matelote. Cela me donne à réfléchir, mais je dissimule afin de vérifier jusqu'où mon drôle poussera l'audace. Nous passons Conflans, Charenton : très-bien ; c'est un peu fort de matelote, mais ça commence à devenir curieux. Maintenant voici le superlatif: à demi-lieue plus loin, le fiacre s'arrête en pleine route. Qu'est-ce que je vois alors en fait de matelote, mon petit? Une berline, rien que ça, avec deux postillons et quatre chevaux blancs. Excusez du peu. Je cherche des yeux le milord à qui appartient cet équipage : le milord, c'est Flouchippe. Il abaisse le marchepied et me prend par la main pour m'insérer dans le carrosse; exactement comme dans /!/. Dupont, de Paul de Kock. — Ça prend couleur, que je me pense ; voyons où il veut en venir. Au fait, il ne me dévorera pas, et s'il s'écarte des lois de la civilité, je me mettrai sous la protection delà gendarmerie. Je me risque donc, je monte dans la berline, une voiture très-bon genre, très-cossue, faut rendre justice à ce misérable. — Clic! clac! fouette, postillon; on part. Comme dans Laitière de Mont-fermeil, tu sais. C'était le moment de demander une explication : — Eh bien, et c'tle matelote? lui dis-je. Il se meta rire. — Vous allez tout savoir, qu'il me répond. Alors ce monstre d'homme commence à me raconter comme quoi il a fait sauter la grenouille de la société, et comme quoi il veut m'escamoter par la même occasion. Tu devines si je bondis d'horreur à cette déclaration. — Ah ça! lui dis-je, maiî;» vous clcs donc un particulier dépourvu de toute espèce de délica-

Icssc? — Malvina, calmez-vous! — Un vrai Cosaque, un forban, un Papavoine, un goujat! — Malvina! — Postillon, ouvrez la portière; je veux aller faire ma déclaration au juge de paix le plus voisin. — iVllons, Malvina. — N'approchez pas, scélérat! ou je fais un événement. Postillon ! postillon ! arrêtez ! — Quand ce chenapan vit que je le prenais sur ce ton, et que je crierais jusqu'à extinction de chaleur naturelle, il réfléchit qu'il fallait avant tout sauver la caisse. Il fit arrêter la berline et m'aida à descendre ; puis, sans me dire seulement bonjour, il repartit au grandissime galop. Vieux pandour, va! J'étais fraîche, à 22 kilomètres de Paris et en brodequins gris-perle! Enfin je rencontre un coucou et je me tire d'affaire. Voilà l'histoire, mon petit ; c'est tout un roman, n'est-ce pas? On ne m'y prendra plus à courir après des matelotes. »

Ainsi toutes les circonstances de mon malheur étaient éclaircies : l'escroc avait fui à l'étranger et se trouvait dès lors à l'abri des poursuites. Je restais seul sous le coup de la responsabilité qu'il m'avait perfidement créée. L'avenir se présentait à moi sous les couleurs les plus sombres. Au lieu d'avancer, je reculais; loin d'atteindre à une position sociale, je voyais les obstacles surgir de toutes parts. Qu'estce donc qu'une vie, monsieur, dont les abords sont si difficiles et où les plus belles années se consument dans l'impuissance et dans le tâtonnement? Que faire?, qu'essayer encore? Je me laissais aller au découragement et à la tristesse. L'existence me pesait; je regrettais parfois que la maladie m'eût épargné. Malvina cherchait bien à me distraire, mais la mélancolie était la plus forte. Notre jeune docteur devait seul achever ma guérison. Il faut vous dire que nous nous étions étroitement liés. Il se nommait Saint-Ernest; il venait de prendre ses grades. Gai, ouvert, résolu, ce garçon n'était jamais à bout d'expédients. Il aimait Malvina à cause de sa gaieté, et moi comme son premier malade. Des habitudes de familiarité s'étaient déjà établies entre nous. « Tu m'appartiens Jérôme, me disait-il souvent; si tu ne meurs pas de mon fait, je serai volé. »

Évidemment j'avais alors besoin d'une diversion, et les impressions du passé ne pouvaient céder qu'à une préoccupation nouvelle. C'est là ce que Saint-Ernest voulait amener, et le topique souverain qui devait couronner sa cure. Malvina se mettait en quête de son côté. On s'adressa aux bureaux de placement, qui n'eurent à offrir qu'un

JEROME PATUBOT

poste de teneur de livres chez un fabricant d'allumettes chimiques; encore demandait-on un cautionnement de cent écus et cinquante francs pour les honoraires de l'agence. Un frotteur, un garçon de caisse auraient trouvé de l'emploi dans les vingt-quatre heures, mais un jeune homme littéraire, un poëte, un socialiste, ne pouvait parvenir à se rendre utile et à s'occuper. Évidemment, l'équilibre des fonctions n'est pas, dans notre monde, ce qu'il devrait être. Les éducations d'élite sont celles qui aboutissent avec le plus de difliculté. L'instrument sert d'autant moins qu'il semble acquérir plus de puissance. Cela tient h ce fatal usage des distinctions et des catégories que toute société, même démocratique, a jusqu'ici maintenues. On s'obstine à considérer de certaines professions comme dignes et honorables par-dessus les autres, et le plus grand nombre s'y précipite. Qu'en résulte-t-ilî qu'on s'y étouffe et que, pour se tirer d'affaire, on abaisse, on dégrade la profession. Dites donc, une fois pour toutes, que c'est l'homme qui honore la fonction, et qu'un bon ouvrier rend plus de services à la société qu'un méchant écrivain. Alors vous serez dans le vrai, et l'équilibre dans les diverses carrières se rétablira de lui-même. Le bel avantage, vraiment, que celui d'avoir une foule inquiète de postulants pour des places déjà prises : écrivains sans

éditeurs, avocats sans clients, médecins sans malades, ingénieurs

sans emplois, artistes sans commandes, population improductive, presque parasite, que les atteintes de la misère ne guérissent pas toujours des inspirations de Torgueil.

J*ctais destine à vivre longtemps de cette vie, monsieur, tant les illusions sont opiniâtres quand on est jeune. 11 fallait plus d*une leçon avant que j*eusse un sentiment plus vrai des réalités et des notions plus saines sur les choses de ce monde. Les échecs me rendaient hien accessible à la réflexion, mais, au premier appel, je me mettais de nouveau en route vers des conquêtes fantastiques. Un jour, Saint- Ernest arriva radieux dans notre mansarde : jamais je ne lui avais vu le teint plus animé, la physionomie plus triomphante :

« Mes amis, dit-il, je tiens l'instrument de notre fortune. Nous allons tous nager dans Tor. Un homme de fmance, dont je soigne le palefrenier, a une intrigue de cœur dans les coulisses de TOpéra. Il veut fonder un journal pour soutenir sa protégée contre un directeur tyrannique et libertin. C'est la cause des opprimés; je me suis oflert pour la défendre. Voilà ton affaire, Jérôme ; tu es un homme de style, tu feras tes preuves. Un journal, d'ailleurs, c'est une arme, c'est une chaire, c'est une tribune, c'est un quatrième pouvoir. Enfin, nous pourrons lui dire son fait, à cette société qui méconnaît des êtres de notre valeur! Elle n'a qu'à bien se tenir, nous lui ferons une rude guerre. »

L'exaltation de Saint-Ernest était si grande, que, pendant vingt minutes au moins, je ne pus parvenir à placer un mot. Cependant, lorsque ce volcan de paroles se fut refroidi, j'essayai quelques objections. Le but était louable, lui disais-je; mais le point de départ l'était-il? Nous convenait-il de servir les amours fînanciers de ce Jupiter et de nous faire les champions de sa Danaé? Le jeune docteur «ivait réponse à tout; il trouvait mes scrupules puérils, ridicules; Malvina ajoutait à ces épithètes celle de stupides : j'étais battu des deux côtés.

« Ne soyons point si casuisles, Jérôme, ajoutait mon ami. L'intention puriiie tout. Mademoiselle Fifine est une danseuse fort agréable : on peut faire son éloge sans offenser Terpsichore. D'ailleurs, est-ce là notre affaire, à nous? Il nous fallait un levier, nous allons l'avoir. Nous ne serons plus alors des individualités obscures, sans importance....

^ ;t iN, disait Malvina en appuyant.

N. . X. ii'iiN lies puissances : il faudra compter avec nous. Cela ^ iîio |K>sition.

.c> U»^os aux t éâtres, » continuait ma fleuriste, que le colë .uiuuuùl toujours, i iK' ivuilis. ci celle fois avec joie, il faut l'avouer. Celte position », vuaualisle était un de mes rêves : je Tavais toujours enviée. Élav,u outtv sa )H>nsoe et la pensée de tous une communication quotiv.u uao; s inspirer de Topinion publique pour la résumer et Texpritiu r: so faille Técho des sentiments élevés et des plaintes justes; surwillor io mouvement politique, littéraire, économique d*un pays; ne lion laissor d'inexploré dans le domaine des arts, dans la sphère des iitsiiUUions, dans la région des faits comme dans celle de la pensée; ^\nupaiH>r do tout un monde de lecteurs, tantôt par la raison, tantôt par Tosprit, un jour par le drame, l'autre jour par l'attrait comique; iMuhrasstM' le globe entier et en retracer la vie heure par heure, n'y a-l-il pas là de quoi tenter l'ambition d'un homme, si vaste qu'elle n{\\\\ et (|uand ce programme ne devrait être suivi que d'une réalisalion incomplète, n'est-il pas beau, séduisant, glorieux d'oser l'envisa-, \^m\ sons faiblir, et de se le proposer comme idéal? Pour moi, je fus subjugué et je souscrivis à tout ce que voulut Saint-Ernest.

Malheureusement, mes embarras n'étaient pas finis. Comme gérant de la société du bitume de Maroc, j'étais en butte à une foule de pour- Nuitos. Chaque jour il tombait une feuille de papier timbré chez 1er portier, h mon intention et à mon adresse. Elles se ressemblaient toutes par une teneur cruellement uniforme.

« Pour se voir ledit Napoléon Paluroly auxdiU nomSy condamner au ic remboursement de la somme versée dans ladite société par ledit demana deury non compris les intérêts^ arrérages^ dommages-intérêts légitimea ment dus, et sans préjudice des peines correctionnelles encourues aux « termes de l'article 405 du Code pénnL »

J'allais être traduit en justice, me voir flétri par un jugement, tan-» dis que le misérable qui avait emporté le fonds social menait grande vie à l'étranger. C'était u le triste perspective. Je m'ouvris à Saint- Ernest, qui m'aboucha avi *un jeune stagiaire nommé Valmont. notre

JOril.NALISTE. 49

Tutur collaborateur au journal en projet. Valmont avail de Tactivilé, du liant. Il alla voir les actionnaires, leur exposa ma situation, lil valoir ma bonne foi, ma jeunesse, retraça les déplorables circonstances de cette afiaire. Parmi ces bommes il en est qui furent accommodants; mais d'autres se montrèrent moins traitables. Croiriez-vous, monsieur, que l'un d'eux exigeait non-seulement un remboursemeni intégral, mais encore les bénéfices présumés de l'exploitation? Valmont parvint à modérer ces prétentions excessives, et par une transaction il obtint que, moyennant dix mille francs de dividende, cetfe affaire serait assoupie.

Dix mille francs, c'était raisonnable : ma première école valait bien cela; mais où les trouver? Le temps pressait: un délai de dix jouiN me séparait à peine de celui de l'audience. Je pris un parti désespéré : j'allai voir mon oncle le bonnetier, et, les larmes dans les yeux, je lui racontai tout. Le brave homme me lit d'abord un accueil sévère : mais, quand il vit ma douleur, cette glace se fondit.

« Jérôme, dit-il, ce n'est pas dix mille francs qu'il te faut, mais cinquante mille. Les Paturot n'ont jamais demandé grâce à personne. Ce qu'on doit, il faut le payer. A ma mort, tu trouveras cela do moins. Donne-moi tes papiers, je me charge de l'affaire.

— Mon bon oncle !

— Maintenant, veux-tu que j'y ajoute un conseil? Tu bats une mauvaise marche : ta vanité te perdra. Tu as ici le pain et le couteau pour faire ta fortune. Le commerce est sûr, la maison ancienne, bien famée, l'achalandage excellent. Quoique vieux, je tiens tête à la besogne, mais pour toi seul. Tu es le lils de mon frère, le dernier qui reste de notre nom. Je mourrai à la peine, mais j'aurai rempli mon devoir jusqu'au bout. »

Le digne parent s'arrêta là; je vis bien qu'il n'osait pas conclure, et que, par délicatesse, il me laissait le soin d'achever sa pensée. Hélas! je résistai encore: à la vue des bonnets de coton, ma répugnance instinctive, presque nerveuse, était revenue. D'ailleurs, j'avais alors en perspective une carrière qui me promettait quelque gloire. L'idée de rendre mon oncle fier de mes succès, de faire rejaillir un peu d'éclat sur cet humble nom de Paturot, me remplissait toul entier. Aussi pris-je un ton solennel pour répondre :

« I*ère Paturot, hii dis-je,je ne vous demande qu(* six mois. e(

JEROME PATUUOT

vous aurez de mes nouvelles. Si ra ne lourne pas alors comme vous renlendez, la brebis rentrera au bercail.

— Kl ce jour-là, nous tuerons le veau jrras, me répondit le brave homme. Tache (|ue ce soit de mon vivant, Jérôme.»

JrtlMOAMSTE. 51

sriTE Dr CIlAriTIlR rHKCÉDE>T.

En nous initiant à son projet (cVsl Jérômt» qui continuo à parler), l'ami Saint-Ernest en avait un peu exagéré Timporlance. Avec les lois (jui régissent la presse, la fondation d'une feuille quotidienne n'es! pas une bagatelle, même pour un banquier amoureux. Il s'agit de cent mille francs de cautionnement, de frais de timbre et de poste, et d'une foule de dépenses accessoires. Aucune fantaisie n'est plus coûteuse que celle-là; les meutes, les chevaux de race ne mènent pas plus rondement une fortune. Notre financier calculait trop bien pour l'ignorer, et tenait trop à sa caisse pour y pratiquer une brècbe irréparable. Il consentait donc à faire un sacrifice en faveur de Terpsichore, mais il avait le soin de le limiter. Il ouvrait un crédit aux ran- 'cunes de sa déesse, mais la vengeance était h prix fixe; elle ne devait pas dépasser douze billets de banque.

Douze mille francs pour fonder un journal, c'était un mince denier: il fallait pourtant s'en contenter. Le comité de rédaction s'assembla. Outre Saint-Ernest et moi^^ il comprenait Valmont le stagiaire et un jeune publiciste de ses Umis qui apportait, comme titres, quatre articles refusés aux feuilles littéraires alors en vogue. Malvina avait voix consultative. Les plus vastes questions furent agitées dans cette première séance. On y parla du gouvernement, du ministère, du préfet de police, du directeur de l'Opéra et même de l'Être suprême. Chacun opina à son tour sur ces points délicats, qui donnèrent lieu à de graves dissidences. Cela s'appelait constituer l'unité du journal. Toutefois ce n'était que le moindre embarras. Quelle allait être la périodicité de la feuille, son titre, son format, son prix? Voilà ce qu'il impor-

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lait de décider. 1^ luajorilé voulait un organe quotidien, politique et <le grande dimension. Valmont, en ii^arçon réftcchi, Tarrèta à temps : il rappela le texte de la loi. parla du cautionnement, et ramena les choses sur leur vrai terrain. Enfin, après beaucoup de divagations, il fut reconnu que Ton devait se contenter du rôle le plus humble et du rang le plus modeste. On lîxa le titre :

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