GÉRANT DE LA SOCIÉTÉ DU BITUME DE MAROC
)»UITE DU CIIAIMTHE PltKCKDKNT.
Après une courte pause. Jérôme reprit son récit : J'eus beau m'en défendre, monsieur, m'insurger, me désespérer, trois jours après, comme l'avait dit mon protecteur industriel, j'étais à la tète d'un bitume. Malvina conspirait avec lui; que vouliezvoiisqueje fisse contre deux? je succombai. On m'installa dans un fort bel appartement, meublé à la hâte; on me donna un caissier, deux commis, enfin tous les dehors d'une administration importante. On lança des circulaires, on rédigea des prospectus, et jugez de ma douleur, lorsque, deux jours après, je lus ce qui suit dans tous les journaux de Paris :
Mort aux Bltameii artiflciels ! ! !
IL n'y a de vrai et de SATIREL «LE LE •
BÎTÏÏME ÎMPÉEÎAL DE MAROC,
Avec privilège de S. i. rempcrrur de itllc régence.
« Il y a bitume et bitume. On voit des bitumes qui se gercent, qui s'écaillent; on en voil qui se hnssefil dévorer par la phiie ou fendre
JEROME PATIROT
par le soleil; on en voit qui. au lieu de conserver leur niveau, nielleiil a nu sur-le-champ des aspérités, et formenl une suite de vallées et de montagnes. Tout cela vient de ce que ces bitumes ne sont point un produit de la nature, mais simplement un résidu d'usines à «^az. saupoudré de sable de rivière. Marchez là-dessus, et vos talons de bottes vous en diront des nou\elle^.
w La préparation de ces bitumes arlilicîels c»sl l'objet de réclamations universelles. I/air en est vicié : les habitants des maisons voisines inondent leurs appartements de chlorure siins pouvoir se défendre de rinfeclion. D(»s fumées empestées remplissent les boulevards et menacent les passants d'asphyxie. Bref, pour parler avec tous les égards qui sont dus à ces compositions, c'est de la drogue.
(( Aucun de ces inconvénient^ ne se retrouve dans le liidimr
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impérial de Maroc, bitume nature), bitume dont l'origine se peni dans la nuit des temps. Hérodote en parle dans les termes les plus avantageux ; le Carthaginois Ilannon en prit connaissance dans son premier voyage, et Léon l'Africain lui consacre un chapitre que l'on peut regarder comme un chef-d'œuvre en matière de stratification. Cependant ses propriétés essentielles étaient restées inappréciées jusqu'au moment où un accident singulier vint les révéler à l'univers. Voici le fait.
« Du bâtiment européen se trouvait eu perdition sur les parages de Mogador, où sont situés les lacs de bitume. Une voie d'eau s'était ouverte à la hauteur de la flottaison. Or, il se trouve que, par l'action d'un feu souterrain, les bitumes de Maroc se mettent souvent en éruption; ils y étaient alors, heureusement pour le navire en péril. Déjà le malheureux s'approchait de la côte, faisant eau de toutes parts, quand tout à coup on le voit se redresser, épuiser sa voie d'eau comme par enchantement et reprendre le large. On crie au phénomène : rien de plus naturel, pourtant. Une éruption bitumineuse l'avait sauvé. Lancé au loin, le bitume s'était attaché aux flancs entrouverts du bâtiment, les avait goudronnés, calfatés, retapés, conditionnés, mastiqués. C'était un rhabillage à neuf: le brick en question a pu faire le tour du monde.
c< Voilà comment le Uilume impérial de Maroc s'est fait connaître. Depuis lors, toutes les expériences sont venues confirmer ses qualités agglutinantes et ses propriétés moléculaires. Aucun corps ne renferme plus de principes d'adhésion et de solidification. Un boulet de trentesix, coupé en deux, a été parftutement recollé au moyen du bitume de Maroc ; ce boulet aujourd'hui sert comme les autres, et a renversé une muraille sans se disjoindre. Un minaret de Mogador menaçait ruine, on l'a ressoudé avec du bitume de Maroc : ce minaret peut désormais défier les âges. Sur les lieux mêmes, on emploie le bitume de Maroc comme mortier, comme mastic, comme ardoise, comme moellon, comme pierre de taille, comme brique, comme chaux, comme ciment, comme pouzzolane. On en fait des cuvettes, des meulières, des auges, des plats à barbe, des fontaines, des statues, et jusqu'à des colonnes monumeut^iles. Le bitume de Maroc est véritablement d'un emploi universel.
c< Du reste, cet ingrédient, à l'opposé de ceux qui usurpent son
» JEROME PATCROT
nom. n'exhale aucune e>[MVe ifcNieur ilé>a^réable; liquide, il ra|v.
pelle le parfum des genêts qui croissent autour des lacs de Mogador: solidifié, il est inodore au delà de toute expression.
« Ce merveilleux produit naturel serait encore enfoui dans les solitudes de l'Afrique, si un jeune ingénieur civil du plus haut mérite, M. Napoléon Paturot, n'eût résolut, au péril de ses jours, de doter sa patrie d'un bitume qui lui manquait. S'aidant du texte grec d'Hérodote et le complétant avec la version phénicienne du Périple d'Han-
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non, il est parvenu à relrouver des lacs qui semblaient perdus depuis Téboulement de cette fabuleuse Atlantide, qui n* était qu'un promon-* toire avancé de la Mauritanie Tingitane. Honneur à M. Napoléon Paturot! Il a plus fait pour son pays, dans un âge encore assez tendre, que d'autres arrivés au déclin de leur vie; il a bien mérité des trottoirs et a ouvert aux bas côtés des boulevards une nouvelle ère. . « Dans une audience qu'il a obtenue de S. M. Tempereur de Maroc, Muley XXXIV, M. Napoléon Paturot a obtenu de ce souverain le privilège exclusif, avec jouissance de dix-huit cents ans, de tout le bitume que peuvent produire ses États. I^a concession embrasse deux mille kilomètres carrés; elle est sans restriction et sans limites. Un Marocain qui toucherait à ce produit, dont Muley XXXIV a fait le généreux abandon, recevrait la bastonnade sur la plante des pieds, et serait assis sur un pal à la récidive. C'est ainsi qu'au Maroc on inspire le respect de la propriété.
« Chimiste d'un ordre supérieur, M. Napoléon Paturot a dû analyser le bitume dont il voulait faire hommage à sa patrie. Cette analyse a prouvé qu'à la rigueur on pourrait extraire de l'argent et même de l'or de ce produit; il contient, en outre, vingt-deux parties de silicate, trente et une de phosphate, quarante-trois d'oléine, sans compter les parties de platine qui y jouent un grand rôle. Dans un laboratoire attenant aux bureaux de l'administration, le jeune savant opérera la décomposition de tous ces éléments, à la volonté des actionnaires.
« Les suffrages des célébrités européennes ne pouvaient pas manc|uer au Bitume impérial de Maroc. M. de Buch, le plus grand géologue de l'Allemagne, y a reconnu un bitume de première formation. M. Ottfried n'y voulait voir qu'un produit tertiaire; mais sur un échantillon qui lui a été envoyé, il a déclaré, avec la franchise qui le caractérise,, que son opinion se modifiait, et a assigné à ce bitume» une origine antérieure encore à celle que lui attribuait M. de Buch. Kst-il nécessaire, à côté de ces noms, de citer ceux de M. Picksous de Berlin, dodicbsonde liOndres, Lazarilla de Madrid, et Compérano de Naples, sans compter les illustrations françaises qui composent le comité de surveillance, dont trois députés et dix pairs de France, rappelés seulement pour mémoire?
a Sans nul doute, M. Napoléon Paturot, cessionnaire de S. M. l'empereur de Maroc, aurait pu mettre seul à profil sa merveilleuse
5i . JE HOME I»AtUftOT
découverte. Il ne Ta pas voulu; il a préféré associer ses concitoyens aux bénéfices de Texploitation. Ces bénéfices seront immenses. La concession est inépuisable. On a calculé que les lacs de Mogador sulïiraienl pour daller en bitume l'Europe entière et toute la Russie asiatique. Sur les lieux, Textraction se fait presque sans frais, et cet ingrédient étant, comme on Ta vu, bienfaisant pour les navires, il est à croire que le fret sera pour ainsi dire compensé par le séjour de la marchandise à bord. Aucun autre article ne possède cette propriété et ne jouirait de cet avantage.
« Les évaluations les plus discrètes portent à trois cents le nombre des bâtiments qui pourront aller chaque année prendre un chargement complet de bitume. En estimant la moyenne de ces bâtiments à trois cents tonneaux, on a un total de quatre-vingt-dix mille tonneaux. Maintenant quel sera le profit? Des hommes graves, vieillis dans le commerce et qui ne se payent pas d'illusions, n'hésiteraient pas à le porter au delà de trois cents francs le tonneau. N'admettons pas celte donnée ; faisons la part des éventualités, des dépenses imprévues, des mécomptes de tout genre : n'élevons pas au-dessus de cent francs par lonneau le bénéfice présumé.
« Alors il reste un calcul à foire.
« Cent francs multipliés par quatre-vingt-dix mille tonneaux font une recette de neuf millions. Le capital social est de six millions. Les actionnaires seront donc intégralement remboursés dans le cours de la première année, et auront en outre trois millions à se partager.
« S. M. l'empereur de Maroc, Muley XXXIV, a souscrit pour mille actions.
« L'Allemagne a demandé qu'on lui réservât cinq cents actions, l'Angleterre six cents, les deux Péninsules trois cents, la Russie quatre rents, les Etais Barbaresques deux cents.
u 11 ne me reste plus que huit cents actions à placer en France. I.e ("ï»mitp de surveillance en prend la moitié.
ti M. Napoléon Paturotest prêt à donner aux personnes qui désireroiH de plus amples renseignements toutes les explications nécessîiirrs. Dnns son dernier voyage au Maroc, il a fait dresser le plan ca- (iRsInil ihs (eiritoires compris dans la concession. Les lacs de bitume y sont tipurés à Yaqiia-fintff, et la profondeur en esl indiquée.