‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 4)Chapitre 8 sur 43 · CG JEROME PATUROT · texte numérisé non relu

CG JEROME PATUROT

pas en la primeur. Comprenez-vous quelles racines un feuilleton ainsi consommé a dans un ménage, et quelle situation cela assure sur-lechamp à un journal? Désormais ce journal fait partie intégrante de la famille. Si, par économie, on le supprime, la mère boude, les enfants se plaignent; la maison entière est en révolution. Il faut absolument le reprendre, se réabonner, pour rétablir Tharmonie domestique et le bonheur conjugal. Voilà, môsieur, comment le feuilleton joue désormais un rôle social, et s'est placé avec avantage auprès du pot-au-feu et de la batterie de cuisine.

— Mais encore, monsieur, répliquai-je en insistant, dans ces conditions mêmes, comment faut-il s'y prendre pour plaire à cette clientèle? Vous savez ce qu'il en coûte à l'esprit pour se plier h des formes vulgaires, pour déroger, pour s'amoindrir.

— Bagatelle ! môsieur, bagatelle pure ! Quand vous aurez fait un seul feuilleton dans ce goût, cela ira comme de source ; vous en ferez vingt, trente, sans le moindre effort. Vous prenez, môsieur, par exemple, une jeune femme malheureuse et persécutée. Vous lui adjoignez un tyran sanguinaire et brutal, un page sensible et vertueux, un confident sournois et perfide. Quand vous tenez en main tous ces personnages, vous les mêlez ensemble, vivement, en deux, trois, quatre cents feuilletons; et vous servez chaud. Il ftuit que vous m'ayez séduit, môsieur, pour que je vous livre ainsi le secret du métier.

— Je vous en dois mille grâces.

— C'est surtout dans la coupe, môsieur, que le vrai feuilletoniste se retrouve. Il faut que chaque numéro tombe bien, qu'il tienne au suivant par une espèce de cordon ombilical, qu'il inspire, qu'il donne le désir, l'impatience de lire de suite. Vous parliez d'art, tout à l'heure; l'art, le voilà. C'est l'art de se faire désirer, de se faire attendre. Vous avez, je suppose, un M. Arthur à qui votre public s'intéresse. Faites manœuvrer ce gaillard-là de façon qu'aucun de ses faits et gestes ne porte à faux , ne soit perdu pour l'effet. A chaque fin de feuilleton, une situation critique, un mot mystérieux, et Arthur, toujours Arthur au bout ! Plus le public aura mordu à votre Arthur, plus vous devez en tirer parti, le lui présenter comme amorce. Et si, dans un cas donné, vous pouvez mettre cet Arthur à cheval sur un renouvellement d'abonnés, en laissant les retardataires avec la crainte d'ignorer ce que devient le héros favori, vous aurez réalisé le plus

beau succès d'art que puisse ambitionner un homme de style comme vous l'êtes.

— J'y tâcherai, monsieur, j'essayerai.

— Ecoutez, j'ai rompu la glace avec vous. Vous m'avez plu, je ne vous le cache pas, mosieur. Vous avez un air naïf el sincère qui a };a};né ma conliance. Je veux vous pousser: travaillez pour nous; travaillez sur ces données. Tenez, je viens de recevoir une série de feuilletons d*un adulte qui me doit tout, son génie, sa gloire, sa réputation. Aujourd'hui il esl devenu d'une force qui m'épouvante ; il m'a trompé, je ne croyais pas qu'il pût jamais s'élever si haut. Par curiosité, je vais vous lire la fin de son premier feuilleton, ce que nous appelons la coupure, l'endroit où le véritable artiste se révèle. Ce sera une élude pour vous. »

Mon interlocuteur chercha sur son bureau le manuscrit dont il venait de parler, passa plusieurs feuillets, et arriva ainsi aux dernières pages.

« Ah! bon! nous y voici, » dit-il. Il faut vous avertir que la scène se passe dans un château mystérieux. C'est très-nouveau comme effet.

Il lut alors ce qui suit :

<( Ethelgide, après que sa suivante l'eut débarrassée de ses atours, <c se mira pendant quelque temps dans une glace. Elle repassait dans « sa mémoire les paroles qui étaient échappées à Alfred dans la scène « du bosquet. Peu à peu pourtant ce souvenir s'effaça pour faire u place à d'autres pensées. Elle regarda autour d'elle, et ne put re- « tenir son effroi à l'aspect d'une tapisserie sombre sur laquelle ét;iit (( cloué un grand christ en ivoire. Il lui sembla que, dans le silence « de la nuit, im gémissement sourd se faisait entendre, et que des (( cliquetis de chaînes partaient de la pièce voisine. La clarté des « bougies devint tout à coup vacillante, sans qu'on pût deviner quelle « était la cause de cette agitation. Ethelgide, épouvantée, se jeta sur « son lit, et chercha à se faire un rempart de ses rideaux ; mais quel <i fut son effroi, quand elle vit sortir des parois du mur qui faisait « face a six couche un bras nu et une main livide tenant par les rhe- « veux une léle sanglante el défigurée.

<( (Juelle était cette main ! ! ! Quelle était cette télé !!!!»>

ht Mii(r il tin pini^inin iiiimrtiK]

a Voilà , môsiciir, reprit le rédacteur en chef, ce que j'appelle arrêter un feuilleton. C'est-à-dire que, sur deux millions de lecteurs, il n'en est pas un seul qui ne voudra savoir ce que c'est que celte

FKUILLETOMSTK.

lèle si liardiment suspendue entre deux numéros. On peut qualifier le moyen de triomphant. C'est de la bonne besogne : prenez modèle là-dessus. Vous feriez dans ce goût quarante -quatre volumes en quarante-quatre parties et cinq cent cinquante feuilletons, que le public y mordrait. Ajoutez-y quelques horreurs; assaisonnez l'action de plusieurs chenapans pour relever votre but moral, ouvrez un cours de dialecte pittoresque, et vous jouirez d'un succès européen. Les grands artistes ne procèdent pas autrement. »

En achevant cette phrase, mon protecteur se leva : évidemment . il me donnait congé. Il fut convenu que je renoncerais au roman exécuté d'après ma méthode esthétique, et que je m'essayerais dans le feuilleton à l'usage des familles. L'un m'aurait peut-être donné la gloire, mais l'autre, avec un peu de pratique, m'assurait le pain de chaque jour. Le rédacteur en chef avait raison : rien n'est plus aisé que de se gâter la main. Je lis donc comme les autres, j'ouvris un atelier de feuilletons à prix fixe, et recommençai, pour mes débuts, l'histoire de Geneviève de Brabant et du farouche Golo. Celte nouveauté obtint un succès de larmes et une moisson d'éloges. Je me décidai alors à traiter la mort de M. de la Palisse : c'était hardi.

JEHOME PATUROT

YllI

Sl'lTE DU CHAlMini; I»I;K( EOKKT.

Oui, monsieur, reprit Jérôme, j'élais sur le chemin de la fortune. Comme les maîtres, j*allais battre monnaie avec mon imagination. Kncore (fuelques mois de vogue, et je pouvais prétendre à des prix fabuleux pour ma marchandise, demander vingt, trente, quarante mille francs par volume. Dans le moment, je n*aurais pas aliéné mes œuvres complètes pour un million. J'étais en proie à des tentations incroyables. Avec mes bénéfices futurs, je voulais acheter des maisons de campagne, bâtir des hôtels, remplir l'Europe du bruit de mes voyages, avoir un pied-à-terre à Naples, y gagner un palais en loterie, frayer avec les grands-ducs et les souverains, recevoir d'eux une infinité de tabatières, séduire le prince de Metternich au point de vue d*un panier de johannisberg, recueillir des mots charmants de la bouche même de la czarine de Russie, mener enfin la vie des grandes plumes du temps, avoir des créanciers et les payer aussi peu que possible, promener mes éditeurs, goûter les bienfaits de Texpropriation et de la contrainte par corps, jeter le mouchoir aux reines du théâtre, enfin épuiser cette coupe pleine d'enivrement el d'amertume, un jour à la tête de soixante mille francs, le lendemain à la recherche d'une pièce de cent sous, tantôt au ciel, tantôt dans l'abîme, malheureux de mon bonheur, heureux de mes misères, en butte aux alternatives de cetle existence bohème, ornée de cannes fabuleuses, de pipes d'écume de mer, et de rubans de loules les couleurs. Voilà quels rêves m'inspirait la première heure du (riom|»he.

Mnivina, conimo vous le pensez bien, n'élait étrangère à aucun de ces projets. Pour la première fois, elle abondait dans mes illusions. Le premier billet de banque, enlevé à la pointe de la plume, l'avait Fascinée : elle ne voyait plus de limites à nos profits, ni de bornes à notre ambition. Avec son esprit exact, elle avait déjà fait ce calcul, que si une quantité déterminée de phrases rapporte un millier de francs, il suffisait d'augmenter indéfiniment le nombre des phrases pour augmenter proportionnellement le produit.

<c T'es vigoureux, Jérôme, me disait-elle. Tu peux piocher douze heures par jour sans te tuer. C'est tout ce qu'il faut. Une colonne de feuilleton par heure, c'est douze colonnes par jour. Au plus petit pied, 20 fr. la colonne, total 240 fr., ou 86,000 fr, par an. Nom d'un petit bonhomme! c'est joli. On se donnera des brodequins mordorés et des voitures à discrétion.

— Et mieux que cela, repris-je.

— C'est égal, faut pas se montrer fiers, Jérôme Un sapin à la porte, bien! mais toujours poli avec les cochers. Ça n'est pas de leur faute, s'ils tiennent un fouet au lieu d'une plume. »

J'entrai donc dans ce commerce de colonnes, de phrases et de lignes, moi, monsieur, que vous avez vu si naïf, faisant la guerre h mes dépens, dévorant les débris de mon patrimoine dans l'impression de mes premières poésies. J'avais changé de muse : mon oreille était devenue plus sensible au son du métal qu'à l'harmonie du style. Je comptais en écrivant; mes idées, malgré moi, inclinaient vers l'addition, et la fable la plus attachante me semblait inséparable d'un chiffre rémunératoire. Hélas! monsieur, c'est un triste don que de changer en or ce que l'on touche : on a beau faire, on n'échappe pas au destin de Midas. Les côtés délicats, supérieurs du talent, s'y anéantissent d'abord, et il en est bientôt de même des côtés les plus vulgaires. L'esprit ne garde sa puissance que lorsqu'il s'observe et se contient; les œuvres achevées sont comme les essences précieuses : on ne les compose qu'avec des soins infinis et en dégageant du sein d'éléments grossiers ce qu'ils renferment de parties pures et subtiles.

Dans le travail presque mécanique auquel je m'étais voué, l'essentiel était d'aller vite. Aussi avais-je pris Malvina pour collaborateur. Ne riez pas, monsieur : Malvina a mis du sien dans plus d'une nouvelle qui a fait son chemin, que vous avez peut-être applaudie.

Elle savait lire passablement, c'est plus qu'il n'en fallait. Je la détachai sur la piste des romanciers oubliés, des auteurs anciens; elle y puisait des canevas qu'elle arrangeait à sa manière en me les racontant. Cela me retrempait, renouvelait mes combinaisons, m'ouvrait d'autres perspectives. Ces emprunts eurent du succès : les sources étaient peu connues, personne ne me soupçonna. On trouva môme que mes moyens étaient nouveaux, qu'ils avaient un caractère original. Ainsi excitée, Malvina ne se contint plus, elle dépouilla les cabinets de lecture pour y chercher la matière d'autres triomphes. Malheureusement, elle mit la main sur Ducray-Duminil : cette cinonstance nous perdit. Ducray-Duminil a laissé, monsieur, de profondes traces dans la population qui date de l'empire: on ne peut toucher à ses œuvres sans réveiller des souvenirs nombreux. Aussi les réclamations arrivèrent-elles en foule quand je me pris à recommencer, avec toute la candeur de mon âge, le roman de Cœlina, ou Y Enfant du mtjslere, celte œuvre dont la fortune fut grande sous le directoire et le consulat. Il n'y avait pas à s'en défendre, le plagiat était flagrant, les noms mêmes étaient conservés. L'aventure fit du bruit; mes ennemis y virent une indélicatesse, mes amis im trait d'esprit : ce n'était ni l'un ni l'autre ; mais, de toutes les manières, ma position, comme romancier, était détruite. L'ombre de Ducray-Duminil pesait sur moi ; j'expiais ainsi le tort d'avoir porté la main sur un laurier que défendait toute une génération de portières.

Il fallait donc chercher fortune ailleurs : une fois encore ma position sociale était bouleversée. Par bonheur, le feuilleton des théâtres était alors disponible : le titulaire venait de résigner l'emploi. On me l'offrit à l'essai, à titre provisoire : je l'acceptai avec empressement. Mon étoile, cette fois, me servait bien. C'est un si beau sceptre que celui de la critique dramatique. Depuis Geoffroy, qui peut passer pour linventeurdu genre, que d'esprits souples et exercés, ingénieux, pleins de verve, y ont marqué leur place, fait ou continué leur réputation! Avoir une loge assurée à chaque première représentation, se promener dans les foyers avec une escorte empressée, effrayer un artiste par un froncement de sourcil, ou lui rendre la vie par un sourire, être l'ange ou le démon de toutes ces femmes épanouies à l'éloge, frémissantes sous le blâme, se jouer de leurs espérances et de leurs craintes, de leurs joies et de leurs douleurs, signaler sa

puissance tantôt par d implacables sacrifices, tantôt par d*hyperboliques ovations, trancher du bon prince ou du sultan blasé, bouder sans raison, revenir sans motif, remplir les couloirs d'une approbation bruyante ou d'un dédain de grand seigneur, rapporter à soi tout ce qui se fait, tout ce qui se dit sur la scène, s'attribuer une souveraineté universelle, y croire et l'imposer, voilà l'idéal du rôle qui m'était échu, et qui mettait à ma discrétion douze directeurs, cent cinquante sujets de premier et de second ordre, sans compter les musiciens, les chorislcsy. les claqueui-s, les ouvreuses, les marchands de lorgnettes et même le public. Quel empire et quels justiciables ! Certes, un peu de fierté est permise à qui tient cela sous sa main.

Je vous ai dit, monsieur, combien j'étais naïf, même dans mes écarts. Je sentais que j'allais être placé sur un terrain glissant, entre ma conscience et des influences de toute espèce. Eh bien, je n'eus alors qu'une pensée, celle de me montrer impartial; qu'un désir, celui de rendre justice au mérite partout où je le rencontrerais. Mettez cette chimère sur le compte de ma jeunesse : l'âge m'en a tout à fait guéri. A mesure que l'on avance dans la vie, on laisse ces illusions dans les buissons du chemin, non sans en emporter quelques blessures. L'impartialité absolue n'est pas permise à la critique : elle a trop d'assauts à essuyer, trop de résistances à vaincre. Ce n'est pas qu'elle exagère la part du blâme : au contraire; c'est surtout pour l'éloge qu'elle s'abdique, qu'elle se parjure. Que de fois j'ai vu, dans les foyers, des opinions hostiles, insultantes même pour une œuvre, se convertir le lendemain en panégyriques imprimés! Que de fois j'ai vu la plume donner des démentis à la parole, et l'appréciation publique former un triste contraste avec l'opinion intime! Pourquoi cela? Hélas! pour mille causes : les unes issues d'un bon sentiment, les autres provenant d'une source moins pure. L'histoire en serait trop longue, et nous détournerait de celle que je vous raconte.

J'avais donc un feuilleton dramatique, c'esl-à-dire une arme réelle cette fois. V Aspic n'avait jamais eu d'importance qu'aux yeux de ses propres rédacteurs; mon feuilleton en avait une pour le public, et par conséquent pour les théâtres. J'allais être remarqué; il fallait me dessiner. Par une lecture assidue des journaux, j'avais pu m'aperrevoir qu'une certaine désinvolture dans le style, qu'une façon déli-.

bérée d'envisager les choses manquent rarement leur effet. Les airs lestes et cavaliers vont assez au j^ros des lecteurs : une manière calme et sensée ne s'adresse qu'à l'élite. Or, je voulais réussir, je voulais me faire accepter. Je pris donc mes modèles dans la région de l'outrecuidance. Un mélodrame en cinq actes représenté au théâtre de la Gaieté devait servir à mon début de critique. J'eus d'abord l'idée d'y tracer ma biographie en remettant l'analyse de la pièce au dimanche suivant, mais le moyen me parut use. Après bien des essais et des réflexions, voici ce que j'écrivis :

LA CAVERNE HYSTÉRIEUSE,

ilél^drnnie en cinq «clm el difs-litiU Uilileaini, par M. ***.

«J'ai à vous parler d'un mélodrame en dix-huit tableaux, mais c< auparavant je vous demanderai la permission de vous entretenir de « mon serin. Quoi! dira-t-on, le critique a un serin? Oui, mes belles

« marquises, mes adorables duchesses, le critique a un serin. El

(c pourquoi n*aurait-il pas un serin, le critique? Sommes-nous donc

<i des parias, pour qu'on nous refuse le droit d'avoir un serin? Un

c< serin (|ui chante quand nous pleurons, qui lisse avec son hec ses

« plumes d'or quand nous déchirons le j)apier avec notre plume de «fer; un serin heureux, gazouillant, huppé, des Canaries, pour

« charmer les heures du critique morose, courbaturé, gémissant, de c< la rue de l'Ouest. Mais vraiment il ferait beau de nous refuser ce

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raire. Une seconde occasion d'éprouver mon talent venait de se présenter. Un théâtre lyrique donnait un opéra en trois actes dont la partition était signée par un de nos plus célèbres compositeui-s. C'était le cas de faire preuve de science et de goût. Le feuilleton musical est devenu un assaut de croches et de doubles croches. On le compose avec l'archet, on le touche sur le piano, on l'exécute avec la clarinette. La plume n'y est pour rien. Quelle difficulté pour un musicien de ma force, pour un pauvre diable qui ne savait pas seulement distinguer la clef de fa de la clef de sol, et ne connaissait, en fait de notes, que celles de son tailleur! Cependant, je ne désespérai pas d'en venir à bout. Il n'y a rien ici-bas dont on ne triomphe avec de la volonté unie à un immense aplomb. J'allai voir l'opéra, et voici comment, dnns mon feuilleton, je traitai la partie technique.

c< Il est impossible de détailler ici toutes les qualités précieuses dont « abonde cette partition. On y reconnaît le brio italien combiné avec le « smorzalo français et empreint on ne saurait dire de quel ncliwfrmuiz (c allemand, allié au sorrow britannique. Un premier morceau en a sixtes diminuées et procédant pianissimo se continue par une quinte « avec neuf dièses à la clef pour se terminer par un adorable canla- (c bile, accompagné d'arpèges de la plus grande dimension. Le chœur c< qui vient ensuite est un véritable morceau rft prima invenzione, w comme on dit au delà des monts. C'est un allegro agitalo qui passe « subitement à Yassai, incline à Yandanie par une cascade en w/i bé- « mol, doublée de quartes et de tierces qu'embellit encore une pro- « fusion de bécarres. Ensuite vient un affetiuoso, dans lequel on « remarque une phrase d'u/ majeur arrêtée sur un point d'orgue en « ré mineur; puis un commodo que l'orchestre a joué avec une nonchatf lance admirable, et dans lequel l'auteur a pris ses aises par une u série d'arpèges en fa dièse et de triples croches éblouissantes. Im- << possible de rendre l'éclat de ce dernier morceau, qui a failli faire te crouler la salle sous les applaudissements.

u 1*{^ rions maintenant des chanteurs. On a beaucoup discuté sur le M iajenl de la primi donna, dont la voix n'a pas encore reçu une défici liilioa bien nette. En attendant, constatons que Ytil de poitrine du ^i lêiior n'a pas varié quant au volume et à l'intensité. Cet ut précieux H fs*t H" que nous l'avons connu, toujours le même ai, toujours le grand

FEUILLKTONISTK. 7î>

« f//, toujours Vnt monumental et inaltérable que vous savez. Quant au

« si du baryton; il a baissé, à ce que prétendent les critiques pointil- « leux, d'un soixantième de ton, dans les sixtes diminuées dont on « connaît la délicatesse. N'importe! c'est toujours un fameux «, un si « rare, un si particulier! Passons maintenant à l'organe de la prima « donna. On a voulu traiter cette voix de fausset ou fancet, tandis que ce c'est tout bonnement une voix de tête. La voix de poitrine (rf* feUo), « qui dans les soprano s'étend d'ordinaire du si grave au fa et au sol « (cinq ou six notes), doit se distinguer de la voix mixte , qui, partant « du la, s'élève au lé et au mi aigu. A partir de ce mi aigu, commence a la véritable voix de tête, qui se lie ainsi, sans changer de registre, « à l'aide des tons médiaux, aux sons de la division aiguë de l'instru- « ment vocal. La prima donna, obligée de filer un caniabile dans le « médium, a donc été parfaitement inspirée de le rendre en voix de « tète. C'est la combinaison obligée de la voix de poitrine (rf; petto) (( et du fausset ou faucct (fancello). Impossible de sortir de là. »

m JËROMK PATUHOT

Mon feuilleton continuait sur ce thème pendant six colonnes, avec un déploiement extraordinaire d'érudition musicale puisée aux sources du solfège de Steibelt. C'était si intéressant, qu'à l'entendre lire Malvina s'abandonna à un profond sommeil. Quand elle se réveilla, j'en étais encore à ma critique avec cinq dièses à la clef.

c< Mon petit, dit-elle, c'est amusant comme un enterrement de sixième classe, tout ça. Ne va donc pas chercher midi à quatorze heures. Dis-leur qu'ils chantent tous comme des canards. On ne te fait pas ton droit. Le petit Alfred se fait donner une loge par semaine. Quand les directeurs sont des pingres, faut leur tomber dessus ; autrement, ils vous mangent la laine sur le dos. »

Le seconde épreuve était faite. Je compris que le feuilleton d'érudition musicale n'était pas foncièrement récréatif. Je le tempérai par des souvenirs anecdotiques, et obtins, dans ces conditions, un succès d'estime. Il est vrai que les feuilletons à grand orchestre me tenaient en profond mépris, en me reprochant d'user discrètement du trombone et de passer sous silence le chapeau chinois; mais je me consolai, en pensant que, si tous les cuivres sont dans la nature, il est permis à chacun de n'en prendre que ce qui lui convient pour son usage particulier, et qu'il n'est pas donné à tout le monde d'entretenir un feuilleton sur le pied de deux cents instruments à vent et de quatre cents instruments à cordes.

piiri7 LKVXQi B>*«a mAm irnniLLivoQitSTi.

Cfsl 01 si beau sceptre qae celui de la critique dranatiqnel

l'UBLICISTE OFFICIEL. M

PATUIIOT ri'RLICISTE OFFIf.lKI ,

Mon feuilleton dramatique, reprit Jérôme, ramené sur un ton moins ambitieux, aurait pu se soutenir longtemps, si Malvina ne s*était trop directement mêlée de ce travail. Depuis qu'elle tenait les théâtres sous sa main, elle était devenue intraitable. Une soif démesurée do premièies représentations, de loges, de coupons, s'était emparée d'elle. Elle ne manquait pas une reprise, pas une soirée à bénéfice. Quand on lui refusait des billets, il fallait la voir : la lionne du désert ne rugit pas d'une manière plus farouche, ne secoue pas sa crinière avec plus de majesté. Quelle pluie d'épithctes pour ces pauvres directeurs! quelles imprécations sur les théâtres! Ce n'est pas tout: elle ne renonçait pas ainsi. Affublée de son plus beau tartan, elle se rendait dans les bureaux de l'administration, appelait familièrement par leurs noms tous les employés, exposait ses griefs, se recommandait à leur bienveillance, leur promettait de parler de leurs services modestes, mais essentiels; puis, quand rien ne touchait ces hommes, quand toutes les voies parlementaires étaient épuisées, elle sortait furieuse, hors d'elle-même, en les menaçant de la colère de mon feuilleton. Alors il fallait épouser ses rancunes, satisfaire ses haines et faire passer dans ma plume le fiel de ses petits désappointements.

Malvina avait un autre caprice, plus grave encore. Elle s'engouait de certains acteurs, de certaines actrices, et ne me laissait plus à leur sujet ni liberté ni force d initiative. Quand un premier sujet portait bien le pantalon collant, c'était fini : il devenait impossible de dire du mal lie sa voix et de son jeu. Cet avantage lui comptail pour lotis les

Si

autres. Vous comprenez, monsieur, que, soumise à des influences {\v. ce genre, ma justice dramatique ne pouvait être ni sérieuse, ni impaitiale; mais, en général, les caprices de mon Egérie étaient essentiellement fugitifs et passaient volontiers d'un pantalon collant à un autre. Cette mobilité diminuait beaucoup le danger de ces fantaisies. Mallieureusement, il n'en fut pas de même de l'enthousiasme qu'une cerlaine débutante inspira à Malvina. Il y eut cette fois passion véritable, acharnement, entêtement. La débutante se nommait Artémise; c'était

^,r.,a.HR.

une [ïersonne tnilliV n\ f<irn\ avec un bu«^li* viirniiirux. fies nmlours

l'UBLICISTE OFFM:u:L 83

exubérants el un peu villageois. La physionomie avait une beauté réelle, quoique vulgaire. Les bras étaient ronds, potelés; mais les attaches étaient dépourvues de finesse. Comme morceau de résistance, rien ne lui manquait, ni les pieds posés carrément, ni les hanches développées, ni la taille massive; du reste, nulle élégance, nulle distinction, rien de ce qui constitue Tidéal de la femme. L'organe lui-même, vibrant et accentué, n'avait aucune de ces notes sympathiques et caressantes qui créent seules Témolionet vont jusqu'au fond des cœurs chercher des libres qui leur répondent. Malvina s'était pourtant éprise de la solidité qui éclatait dans toute cette personne.

« En voilà une de corsée, disait-elle, en voilà une de posée sur ses ergots. Parle-moi de ça; on ne craint pas de lui voir pousser son dernier souille sur la scène. Au lieu d'un tas de guenuches qu'on renverserait avec une chiquenaude! Tiens, Jérôme, ajoutait-elle en me détaillant les avantages de sa protégée, regarde-moi un peu ça : comme c'est fermer comme c'est établi ! On n'y a pas épargné la façon, au moins. Tas de manches à balais de tragédiennes qu'elles sont, les autres! avec leurs palpitations de cœur et leurs poumons en compote! Si ça ne fait pas pitié! »

Quand Malvina entamait ce chapitre, elle ne tarissait plus. C'était Artémise par-ci, Artémise par-là • Artémise étudiait le rôle de Phèdre ; Artémise voulait débuter par Camille. Notre chambre était le théâtre de répétitions quotidiennes. On me consultait pour un geste, pour une intonation; bref, nous étions presque identitiés avec Artémise. Quoiqu'elle eût depuis longtemps une promesse de début, cependant il fallut agir pour hâter l'époque où il aurait lieu. Malvina se chargea de tout : elle prodigua les promesses et les menaces, toujours au nom de mon feuilleton, me compromit devant des tiers de la façon la plus grave, s'agita si bien et de tant de manières, que le début fut fixé à trois semaines. C'était une victoire : Malvina n'épargna rien pour qu'elle fût complète. Aucun détail ne lui échappa, ni le choix des claqueurs, ni la pluie de bouquets, ni les billets d'amis. Elle avait la clef de tous ces moyens secondaires qui échappent au public, mais qui contribuent à réchauffer une salle, à l'animer, à rompre la glace. Jamais général d'armée ne prit des dispositions plus savantes et ne se ménagea plus de ressources pour maîtriser la fortune.

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« Jérôme, me dit-elle au moment décisif, jette ton bonnet par-dessus les moulins; il faut qu'Arlémise réussisse. Pas de si, pas de mais, file droit ton chemin et porte-la plus haut que le dôme du Panthéon. Si t'es une autorité, prouve-le pour voir. C'est le cas de donner de la {grosse caisse h se démancher le bras.

— Si cependant on la siflle, dis-je avec une certaine timidité.

— De quoi! est-ce que tu t'insurrectionnes, par hasard? quel est ce genre de scrupules, monsieur? seriez-vous vendu à nos ennemis? je voudrais voir (;a. En route, et chaud des mains!

— Allons, puisqu'il le faut.

— Et demain, chaud la plume, monsieur, chaud, chaud, chaud, tout ce qu*il y a de plus chaud. Je suis impatiente de voir la mine que fera son échalas de rivale. Vilain petit pain d epice enroué! »

Nous partîmes, et la soirée fut ce que j'avais prévu. Les admirateurs du lustre donnèrent; mais le public resta froid. Artémise jouait sans inspiration, sans élan. J'attendais toujours qu'il jaillit quelque étincelle pour la recueillir et en faire le foyer de mon panégyrique; rien ne se révéla. Ce n'est pas ([u'Artémise manquât de chaleur; elle en avait trop au contraire ; mais c'était une chaleur sans règle, dépourvue de nuances, dénuée d'intentions, une chaleur (|ui tenait plus au poumon qu'à la pensée, et faisait plus d honneur à la constitution du sujet qu'à son intelligence. Dans un temps où les cris avaient une puissance scénique, Artémise aurait pu se faire une place assez distinguée au théâtre : elle aurait doublé avec avantage mademoiselle Raucourt ou mademoiselle Georges. Venue plus tard, il ne lui restait qu'à se retirer en reconnaissant qu'elle s'était trompée sur sa vocation.

Ce n'était le compte ni de la débutante ni de Malvina. Celle-ci surtout avait donné, dans le cours de la représentation, des témoignages d'une admiration frénétique. Elle excellait en ce genre, et, comme on le pense, elle n'y épargna pas l'étofTe cette fois. C'était un délire, une expansion, une ivresse qui me compromettaient au point que je crus devoir essayer ([uelques remontrances.

«Ne t'épanouis p.is tant, lui dis-je, lu nous donnes en spectacle.

— Tant mieux, mon petit, ça allume la salle. Dieu! la belle tragédienne, la belle tragédienne»! ChautTe donc, Jérôme; tu es froid comme

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un cuillou. En avant les balloii-s, et lape des pieds en même temps. Coups doubles el vivement ! »

Ainsi se passa celle soirée. Le lendemain, la lâche relombait tout entière sur moi. Avec Malvina à mes côtés, il n'y avait qu'un moyen d'échapper aux conséquences de ma position. Le breuvage était versé; quelque amer qu'il fût, il fallait le vider jusqu'à la lie. Je m'y résignai donc. Jamais artiste du premier rang, ni Talma, ni mademoiselle Rachel, ni mademoiselle Mars, n'auraient pu prétendre à une ovation plus hyperbolique que celle dont Artémise devint l'objet. C'était Arlémise l'inspirée, la grande Artémise, le talent sans pair, la tragédie même; c'étaient la puissance, la majesté, la grâce, la distinction, résumées dans une seule personne. Avant elle, rien d'essentiel; après elle, rien de possible. Qui n'avait pas vu xirtémise n'avait ri(»n vu; ses rivales, si tant csl qu'elle en put trouver, allaieni passeï*

S<J JKIIOME PATUIIOr

comme des fantômes, implorer la faveur de ses le(;ons, chercher la célébrité à son ombre. Monsieur, je dis tout cela et bien d'autres choses encore; j'empruntai des ressources à la langue figurée, je puisai dans les profondeurs de ma rhétorique, je jonchai le chemin de la débutante de toutes les épithètes que peut imaginer un homme de style ; je l'élevai sur un trône de périodes, orné de trophées d'érudition pittoresque, et la conduisis ainsi par la main vers la conquête dune réputation européenne.

Peines perdues, monsieur! J'eus beau y revenir, accuser le public d'ignorance, d'aveuglement, d'ingratitude; les affaires d'Artémise n'en allaient pas mieux. Jusqu'alors, grâce à quelques ménagements, j'avais conservé une certaine influence sur les choses du théâtre. Cette équipée ébranla mon crédit. Au lieu de revenir sur mes pas et de faire à temps une de ces volte-faces qui sauvent les hommes d'esprit, je m'obstinai, c'est-à-dire que Malvina s'obstina. Nous eûmes la prétention d'imposer Arlémise à la presse, au public, à 1 Europe, à l'univers. Chaque jour je recommençai l'éloge de la tragédienne, tantôt sur le mode ionien, tantôt sur le mode dorique, sans me lasser, sans me rebuter. Autour de moi, j'entendais mes amis se dire :

a Mais qu'il devient donc ennuyeux, ce pauvre Jérôme, avec son éternelle Artémise! Dieu de Dieu, baisse-t-il! »

Malgré ces avertissements indirects, je ne voulus pas en démordre : la cause d'Artémise était désormais inséparable de la mienne; Malvina d'ailleurs n'entendait pas plaisanterie sur ce chapitre. Il fallait de nouveau se battre les flancs, parler d*Artémise la divine, de l'inimitable Artémise, qui seule avait la grandeur, la carrure, la parole (les héroïnes de Corneille. Corneille et Artémise ! Artémise et Corneille! deux noms inséparables, destinés à traverser les âges, l'un par l'autre, l'un portant l'autre! J'ai fait, monsieur, vingt-quatre feuilletons là-dessus. Dans l'origine, cela parut aux propriétaires du journal qui iH^cevait mes communications un paradoxe peu récréatif, mais ne tirant point à conséquence. On croyait que j'allais abandonner cette gamme comme j'en avais abandonné d'autres; mais quand on vit que je faisais litière des talents supérieurs à une médiocrité avérée, et que je voulais avoir raison contre le public tout entier, on me pria de m'abstenir désormais de toute espèce d'Artémise, et d'envisager le théâtre à un autre point de vue (jue n»lni d(» la trafiédienne pré-

PlULICISTE OFFICIEL. 87

féroe. Je lis le lier, monsieur, je in'obslinai el donnai ma démission. Malvina me dil :

« Jérôme, je suis contenle de toi. »

Et je me trouvai de nouveau en butte aux incertitudes de la destinée,

I^ hasard nous vint encore en aide. Au tliéàtnî, (»t comme un meuble obligé des premières représentations, nous avions vu un monsieur à cheveux blancs qui venait invariablement s'asseoir à Torchestre. Je me trouvai un jour placé à ses cotés, et la conversation, engagée d'abord sur des objets indifTérents, linit par prendre un caractère plus intime. A diverses reprises, nous nous rencontrâmes, et une liaison s'ensuivit. Je le présentai à Malvina, qui lui trouva Tair respectable. Autant que j*avais pu en juger, ce monsieur appartenait au gouvernement par quelque fonction de confiance : il écoutait attentivement les pièces et surveillait l'attitude du public. Quand le chapitre des allusions prenait un caractère orageux, il fronçait le sourcil comme un homme mécontent et ofliciel. Du reste, le meilleur garçon du monde et acceptant de Malvina toutes sortes de pâtes de jujube et de boules de gomme. Plus d'une fois, il m'avait entrepris sur le compte de l'autorité.

« Vous qui êtes un homme de style, me disait-il en me tàtant par mon faible, vous feriez joliment votre chemin de ce côté. Nous avons le bureau de l'esprit public qui vous irait comme un gant. A moins, pourtant, que vous ne préfériez un petit coin au bureau de la censure théâtrale. Cela rentre dans vos études; cela vous chausserait. Un métier de roi, de pacha» jeune homme. Vous êtes auteur, je suppose; vous portez une pièce à ces messieurs. Eh bien, ils peuvent en faire ce que bon leur semble, des cure-dents, des cornets de tabac, des enveloppes..., ce qu'ils veulent. Autre privilège. Il y a un mot dans votre pièce que vous aimez, auquel vous tenez. Ils vous diront : « Rayez-moi ce mot-là, » et il faudra le rayer. Outille puissance! Celle de Venise n'était pas plus mystérieuse! Les cadis de l'encre rouge ne rendent de compte à personne, pas même au ministrp , car il ne lit pas! Les jugements sont sans appel : on exécute un vaudeville entre deux portes, et tout est dit. Eh bien, que vous en semble, monsieur; cette vie vous conviendrait-elle?»

Plus d'une fois le petit vieillard était revenu à In charge; heureuse-

ment j'étais alors dans une position à n'avoir besoin de pei*sonne. Cn n'est pas que j'eusse le moindre scrupule de me rallier au gouvernement. J'avais été saint-simonien : cela vous dittout.Les saint-simoniens ont toujours été des hommes très-accommodants en fait de convictions politiques. Je n'avais, d'ailleurs, jamais arboré de drapeau, et la polémique par allégories à laquelle s'était livré Y Aspic n'avait rien de bien acerbe et de bien caractérisé. Jusqu'il un certain point, j'étais donc libre. Cependant il me répugnait de m'engager d'une manière formelle, et je m'étais dit que, tant que je le pourrais, je conserverais intacte l'indépendance de ma plume. C'est toujours un grand poids que celui d'une servitude directe; et, quelque bien nourri que l'on soit dans une position pareille, les traces du collier ne s'en laissent pas moins apercevoir. C*est moins le fait de l'esclavage qui est pesant que la pensée de l'esclavage. La liberté est une chose plus belle et plus sainte encore comme faculté que comme usage.

J'hésitai donc longtemps; le besoin seul pouvait me contraindre à prendre un parti. Aujourd'hui, monsieur, que tous mes rêves se sont envolés, je conviens sans peine qu'il eût cent fois mieux valu pour moi aller m'enfouir dans la boutique de bonneterie où le père Paturot m'attendait toujours, plutôt que de devenir publiciste ministériel; mais, alors, j'avais encore l'ambition d'un rôle bruyant, d'une situation en évidence. Je m'étais, d'ailleurs, promis d'éblouir mon oncle, de le rendre fier de son neveu, et il eût fallu retourner vers lui, honteux, confessant mes torts, désappointé, confus. La vanité l'emporta de nouveau, et de deux maux je choisis le plus grand. Encore, ne fut-ce pas sans peine que je parvins à me faire le commensal du budget. Les émargements sont une rémunération si régulière eu retour de si peu de besogne, qu'il y a toujours abondance de postulants, même pour des places de censeur. Toutes, d'ailleurs, étaient prises : le bureau de l'esprit public avait également son grand complet; de sorte que, malgré la protection de mon vieillard, je ne trouvais pas une porte qui s'ouvrît devant moi, et pas une case qui ne fût garnie. J'avais donc à la fois, et le regret de m'être offert, et celui de n'avoir pas réussi.

Heureusement, une circonstance exceptionnelle vint me donner un emploi inattendu. On allait faire des élections générales qui motivaient la création d'une nouvelle feuille au service du gouvernemeni.

avec des allures plus vives, moins réservées que celles de ses organes habituels. La rédaction et la gérance de ce journal étaient vacantes; on me proposa au ministre, et je fus agréé. J*avais donc à fonder le Flambeau, journal quotidien, recevant les inspirations officielles, les communications des divers ministères. Une subvention suffisante était allouée pour faire marcher la feuille. J'avais le choix des écrivains qui devaient concourir à la rédaction. C'était une position soïiveraine à un certain point de vue, et, dans tous les cas, une existence sûre. A peine eus-je signé mon pacte avec l'administration, que je songeai à mes amis. J'avais besoin d'un compte rendu de l'Académie des sciences : je le conservai pour le docteur Saint-Ernest. Valmont devait me faire une chronique des tribunaux, et Max, le prosateur chevelu, des articles de genre. Depuis que Malvina m'avait entraîné dans le monde du théâtre, j'avais perdu de vue mes anciens collaborateurs, mais une occasion se présentait de les réunir de nouveau, et je m'empressai de la saisir. Il ne me restait plus qu'à les rejoindre, car, dans ce tourbillon de Paris où tant d'existences se mêlent, un tour de roue suffit pour rompre et disperser les relations. C'est au point que j'ignorais même où logeaient alors le docteur, l'avocat et 1 homme de lettres qui avaient concouru à la glorieuse apparition de \ Aspic, Je pris un cabriolet de remise, et m'élançai à leur découverte.

JKI10.VIE PATUIIOT

PATIJliilT rUBUC.ISTE OFFICIEL. — SON AMI LE DOCTEUH.

Jérôme poursuivit le récit de ses aventures :

Mes recherches furent longues avant de pouvoir retrouver Saint- Krnest. Il me fallut frapper de porte en porte, de logement en logement, suivre pour ainsi dire sa piste. Quatre fois il avait déménagé depuis que nous nous étions perdus de vue, et, dans un intérêt facile à deviner, chaque déménagement le transportait d'un pôle à l'autre de Paris. Enfin, rue Saint-Pierre-Montmarlre, un bienheureux concierge me répondit :

«Le docteur Saint-Ernest! c'est ici, monsieur; au premier, la porte en face. »

Au premier! Saint-Ernest au premier! Je croyais rêver. A coup silr il avait fait quelque héritage. Lui, docteur novice et dépourvu de loute espèce de malades, se loger au premier et dans une maison magnifique, à six croisées de façade, avec un escalier ciré! c'était à ne pas le croire. Le concierge, en prononçant son nom, avait pris un accent caressant: il s'était montré serviable, honnête. Évidemment une révolution s'était opérée dans la fortune de mon ami. Les journaux venaient de parler d'un étudiant qui avait gagné un château à la loterie de Francfort-siir-le-Mein ; peut-être était-ce lui : le sort est si bizarre.

Ces réflexions m'accompagnèrent jusque sur le palier de son logement. Li porte était d'un fori beau bois, avec des ornements du meilleur goûl: mais dans le panneau le plus vasie el à la bailleur de l'œil

se Iroiivail un écusson fatal, un écusson en cuivre poli qui donnai! la clef de ce luxe et expliquait celte soudaine opulence. On y lisait :

C'en était assez, je comprenais tout; Sainl-Ernest séUni fait empirique et charlatan, marchand de panacées, d* onguent pour la brûlure. Autrefois, les industriels de cette espèce endossaient Thabit rouge à galons d*or, se coiffaient du chapeau à panache, montaient dans une calèche en compagnie d'une grosse caisse et d'une clarinette, et allaient offrir leur baume, leur élixîr sur les places publiques. Ils opéraient des cures en plein vent et débitaient le spécifique qui devait guérir la colique ou les maux de reins, au choix des personnes. Aujourd'hui, plus rien de pareil : le salon t^ndu en damas a remplacé la calèche, la publicité la clarinette; il n'y a plus ni élixir, ni baume, mais le traitement végétal y pourvoit. Rarement les Fontanaroses des carrefours parvenaient-ils à amasser de quoi finir leurs jours dans le village natal; les Fontanaroses à domicile sont des millionnaires : ils onl des hôtels, des maisons de campagne, tiennent table ouverte, donnent à danser. Ce sont les heureux d'un monde où l'argent pèse plus que l'honneur. Que leur manque-t-il? Électeurs, éligibles, ils seront dépu-

tés d*un bourg-pourri quand ils voudront s'en passer la distraction. Oui, le traitement végétal entrera à la chambre, soyez-en certain, et peut-être faudra-t-il que le pays reçoive cette leçon pour se convaincre de la nécessité d'une réforme électorale.

La lecture du fatal écusson me lit faire quelques pas en arrière. Que me restait-il à apprendre? que pouvais je demander à Saint- Ernest? c'était désormais une carrière à part que la sienne; aucune liaison intime ne pouvait plus subsister entre nous. Cependant un sentiment de curiosité me retint; je voulus savoir comment Saint- Ernest, qui ne manquait ni de sens ni d'esprit, s'était laissé entraîner dans une industrie pareille, en limitant sa carrière de son plein gré, en s'interdisanl tout avenir de considération et de gloire médicales. Peut-être n'était-il pas engagé sans retour, et quelques conseils d'ami, pressants, désintéressés, sufli raient-ils pour le faire renoncer à cette exploitation de la crédulité publique. Sur cette réflexion, je pressai le bouton de sa porte, et j'entrai. Un domestique à livrée vint a moi, me débarrassa de mon manteau, et m'introduisit dans une salle d'attente. Le docteur était en consultation; on ne pouvait m'introduire sur-le-champ auprès de lui. Je m'armai de patience, et passai en revue les détails du local. La pièce où je me trouvais était richement garnie : les bronzes, les dorures la surchargeaient; le meuble en velours ponceau relevé par des clous dorés avait plus d'éclat qu'il ne témoignait de goût; mais cette apparence de richesse, ces couleurs voyantes étaient parfaitement assorties avec le public qui passait dans ce salon. Une grande table, recouverte d'un tapis vert, occupait le milieu de la pièce, et des prospectus, des imprimés de diverses sortes y étaient étalés. Une station obligée reportait naturellement l'attention des curieux vers ces factums qui tous avaient trait à l'industrie locale, et constituaient autant d'amorces ou directes ou indirectes. Je parcourus ces monuments d'effronterie, et dans le nombre, j'en trouvai d'incroyables.

Voici celui qui intéressait plus particulièrement Saint-Ernest :

Le docteur Sainl'Ernest a ses concitoyens.

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