PARAISSANT
La politique pouvait y être abordée , mais avec des noms supposés et sous des formes allégoriques. A l'unanimité , le comité, en se séparant, me confia la rédaction en chef. Saint- Ernest devait tenir la caisse, Malvina le registre d'abonnements, ce qui se trouva être une véritable sinécure.
Le spécimen de V Aspic fut une grande affaire. Chacun de nous voulait y lancer son mot, s'y dessiner carrément, y marquer sa place. Le plus exigeant était Max, ce jeune publiciste qui avait eu quatre articles tués sous lui. Il appartenait à la famille des prosateurs chevelus et intarissables. L'espace n'était rien pour sa plume ; le premier jour, il apporta de quoi remplir dix numéros. J'eus toutes les peines du monde à le rappeler à des proportions plus discrètes. Saint-Emest fit un article sur Valmont : Valmont fit un article sur Saint- Ernest : l'un était présenté comme le type du parfait avocat . l'autre comme le médecin modèle. J'y ajoutai un sonne* sur mademoiselle Fifine et une ou deux boutades contre k directeur barbare et indélicat. Avec quelq-ies épigrammes sous la rubrique de Piqûres ^\ une chronique de théâtreS; ^'Jspic eut de quoi faire son entrée dans le monde. On k
tira à raille exemplaires, et on le distribua généreusement dans tout Paris.
Quai'^ jie mis le pied dans la rue, le lendemain, il me sembla que j'étais l'objet de l'attention universelle. J'avais signé la feuille comme rédacteur en chef, et je me voyais mêlé à la sensation profonde qu'elle devait occasionner. Il était impossible que mon nom ne fût pas dans toutes les bouches et ne fournît pas matière à mille commentaires. Cette pensée me grandissait de six pouces. Tout regard de passant, même le plus distrait, me paraissait ou une approbation ou une ironie ; je soignais ma marche , je composais mon maintien comme un homme qui pose. A travers les vitres des cafés et des cabinets de lecture, je cherchais à m'assurer si VAsplc était en main et si les habitués se l'arrachaient. Je croyais reconnaître le format, la vignette de notre feuille, et mon cœur s'épanouissait à l'idée d'un succès prodigieux. Dans le bureau du journal , ce succès ne faisait plus question. J'y trouvai la rédaction entière réunie.
« Quel numéro renversant, s'écriait IVIax, le prosateur chevelu. Comme c'est écrit ! comme c'est touché !
— Voilà enfin un journal ! ajoutait Saint-Ernest. Il faut avouer que Valmont est une bien agréable plume.
— Après toi , Saint-Ernest , répliqT^ait Valmcnt. Tu as dans le style on ne saurait dire quel moelleux, quelle grâce, quel flou !
— Et vous oubliez nctre rédacteur en chef ! reprenait Max. En voilà un qui est destiné à faire révolution dans la pério dicité littéraire. Il y a en lui la grâce de Jean -Paul unie à la finesse de Sterne : Tilanîa et Corporal Trim fondus ensemble. C'est un Lackiste par l'expression, un Hégéliste par la pensée. Admirez la conclusion de son sonnet :
Oui, vous avez uu port de reine : enfin, Pour tout vous dire , adorable Fiiine , Avec votre peau blanche, avec votre dos fi'n^ Vous méritiez d'être Dauphme.
48 JÉRÔME PATLROT
— C'est délirant , s'écria la rédaction à la ronde. Si Ton peut soutenir ce ton-là, on aura vingt mille abonnés avant six semaines.
J'entrai au moment où cet enthousiasme était dans son plus vif paroxysme. On se proposait d'user de la belle position que venait de prendre VJspic pour réduire tout en poussière et faire capituler le gouvernement. Max assurait que quatre articles de lui amèneraient le ministère à composition. Saint-Ernest voulait que le directeur de l'Opéra vînt demander grâce sous vingt-quatre heures. Valmont lui-même se défendait mal de cet entraînement général et semblait convenir que le journal était appelé à de hautes destinées. Nous nous enivrions ainsi de nos propres espérances et de nos mutuels éloges. Comment aurais-je pu résister, moi si accessible à toutes les illusions? Malvina seule, avec son inébranlable bon sens, attendait, pour prendre parti, que des preuves matérielles fussent venues confirmer le succès. Armée de son registre, elle attendait de pied ferme ces amours d'abonnés comme elle les appelait dans sa langue pittoresque.
Les abonnés ne vinrent pas ; mais la rédaction ne s'en émut guère. Elle vit là-dedans une intrigue profende et un machiavélisme de la part des cafés et des cabinets de lecture. V Aspic paraissait de temps en temps, comme il s'y était engagé ; mais il disparaissait encore plus vite. On ne le voyait nulle part; impossible de mettre la main dessus. Aux yeux des rédacteurs, la police n'était pas étrangère à cette éclipse; ils l'accusaient de suborner les porteurs et de traquer dans les lieux publics les numéros de la redoutable feuille. Pour conjurer ces manœuvres de l'autorité , on eut recours à divers expédients. Par exemple , toutes les fois que j'entrais avet- Malvina dans un café , infailliblement il s'y passait la scène suivante : ,
« Garçon, V Aspic , disait la fleuriste.
— L'as de piaue.' on ne joue pas aux cartes ici , répondait
d'un air impassible le préposé aux orgeats et aux limonades.
— C'est V Aspic qu'on vous demande, garçon, un journa) très-bon genre , ajoutait Malvina en insistant.
— Alors , connais pas.
— Comment ! on ne reçoit pas V Aspic , le premier journal de Paris ! mais c'est donc une baraque , que cette maison } un vrai café borgne ?
— Madame désire peut-être le Charivari , le Corsaire^ le Droit ^\di Gazette des Tribunaux'^
— Un beau venez-y voir. C'est V Aspic qu'on veut, garçon , et rien que V Aspic. Levez-vous , Jérôme ; je n'aime à consommer que dans les bons coins. Un établissement qui se respecte doit avoir V Aspic sur ses tables. Sortons. »
La même comédie pouvait se renouveler dix fois dans une soirée, aialvina y apportait un aplomb , un sang-froid merveilleux, mie avait l'instinct des petites ressources et des moyens de détail. Ainsi , sur-le-champ , elle s'était mise en relation avec mademoiselle Fifine , la danseuse , et , par son intermédiaire , elle entretenait le dévouement du banquier, afin qu'il ne cessât point d'avoir, comme elle le disait, le cœur à la poche. On avait soin de faire lire au Mondor les articles de chorégraphie transcendante , où le talent de sa sylphide était analysé jusque dans les moindres articulations L'éloge d'un pas de trois , lancé à propos , amenait un nouveau sacrifice , et la perspective d'un premier rôle tenait en haleine la générosité du protecteur.
Malvina était d'ailleurs une si précieuse amie! Dans les représentations essentielles , elle arrivait , chargée d'un bouquet énorme , qui tombait du cintre à un instant donné , aux pieds mêmes de la danseuse. Il fallait voir ensuite quelle artillerie d'applaudissements , quel feu , quel intarissable enthousiasme! Malvina remplissait la salle de son admiration.
<- On ne danse plus comme ça , s'écriait-elle en se renversant dans le fond de la loge. Est-ce battu , ces entrechats !
Est-ce triccté! Elles peuvent y venir les autres, avec leurs jarrets de (M)ton ! Ah ! bien oui ! un tas de bancroches qui intriguent pour avoir les premiers rôles ! Si ça ne fait pas pitié ! On voit assez qu'elles dansent pour l'agrément particulier du directeur. Bravo, Fifine ! bravo! Voilà des petits battements un peu perlés, j'espère. Bravo, Fifine ! bravo, brava, bravissima ! Comme c'est dansé ! bravo! »
Cette bienveillance de Malvina s'étendait du reste à tous les artistes abonnés de V Aspic. Dans ses excursions au sein des coulisses, elle était parvenue à recueillir des souscripteurs qu'on eût vainement attendus dans les bureaux Avec quel soin vigilant ells surveillait cette clientèle! quel dévouement elle lui montrait en toute occasion ! Plus d'une fois , dans un théâtre lyrique , elle nous rappela à notre devoir en disant : « Du silence , Messieurs , c'est un abonné qui chante. '> Cette attention se retrouvait en toute chose. Elle recueillait les plaintes de son petit troupeau de comédiens et nous forçait d'en être les échos. Elle tenait constamment notre zèle en haleine. On négligeait trop celui-ci , on n'appuyait pas assez sur les qualités de celui-là. Les épithètes dont on se servait à leur égard étaient toujours trop froides, et, pour parler comme elle, on ne les chauffait pas suffisamment. Après deux mois d'exercice , nous finîmes tous par comprendre que notre véi'itable rédacteur en chef était Malvina. Nous tenions la plume, elle dictait.
Hélas ! cela ne suffisait pas pour assurer à la feuille une existence sérieuse. L'abonné semblait devenir un être de raison, une ombre, une chimère. Les rédacteurs avaient beau épuiser jes ressources de leur style, répandre sans compter toutes les perles de leur esprit; rien n'y servait. On variait le ton; on allait du calembour jusqu'aux sommets de l'esthétiqije; on ne dédaignait ni ie jeu de mots , ni le rébus , ni le logogriphe ; on alliait le plaisant au sévère. Peines perdues ! l'univers ne s'ébranlait pas ; le gouvernement poursuivait son chemin sans
JOUnNALISTB. &t
en paraître ému; le ministère tenait bon; le directeur de l'Opéra lui-même , ce satrape industriel , comme nous rappelions, ne capitulait pas et se renfermait dans son dédain et 'dans sa cravate. A cela, nous trouvions bien des excuses : la vanité est si ingénieuse ! Dans cet abandon , Max voyait la preuve chaque jour plus frappante de l'influence que V Aspic exerçait ; on le délaissait, donc on le craignait. Il en avait été question dans les plus hauts parages , et la conspiration du silence s'était organisée contre lui. Comment expliquer autrement cette unanimité négative , cette profonde indifférence ? Comment croire que l'œuvre de quatre hommes de style pût rester ainsi méconnue , sans effet, sans retentissement ? Évidemment, une énigme ténébreuse se cachait là-dessous.
Les illusions consolent, mais ne font pas vivre. Le banquier était arrivé à la limite de ses sacrifices , et il avait formellemeut déclaré qu'il ne les pousserait pas plus loin. L'œuvre commune allait s'évanouir comme une étoile filante. Tant de littérature aurait été prodiguée en vain ! Malvina fit un nouvel effort ; on put prolonger l'agonie de VJspic pendant trois numéros. Le ton y était celui du malheur, plus aigre , moins enthousiaste. Mademoiselle Fifine n'était plus une sylphide aussi incomparable ; le directeur barbare y était ménagé. Subterfuge inutile ! la danseuse pleura , mais le banquier resta inflexible : on avait épuisé le crédit ; il tenait ses engagements avec une rigueur m.athématique.
C'est dans de pareils moments que Saint-Ernest se montrait admirable. Il cherchait les cas désespérés , les malades abandonnés de tout le monde , et V Aspic était dans cette position,
— Mes amis, dit-il, j'ai un moyen de sauver notre feuille ; le '^oici. Je ne prends pas de brevet d'invention , je vous le livre. Jusqu'à présent on a demandé au public de l'argeM en retour d un journal ; c'est trop d'exigence. Demandons de l'argent , mais offrons à la fois un journal et un autre objet d'un emploi plus habituel; par exemple, un paletot, une
paire de bottes Suivez mon raisonnement; il est des plus simples. Uu journal est une consommation de luxe ; on en use, on n'en use pas ; c'est un agrément , pas un besoin. En peut-on dire autant d'une paire de bottes et d'un paletot? Évidemment non. Tout homme éprouve la nécessite de se chausser et de se vêtir. Ceci posé , que faut-il faire ? Offrez un paletot et un journal contre un abonnement. Vous tentez deux espèces de consommateurs. Il y en a qui prendront le journal à cause du paletot; d'autres, en plus petit nombre, qui prendront le paletot à cause du journal. C'est infaillible.
L'idée était originale; aussi fut-elle accueillie avec le plus grand enthousiasme. Seulement , en la discutant on la développa. Il fut facile d'établir que , pour opérer sur une grande échelle, il fallait s'adresser au plus grand nombre de consommateurs possible. Tous les produits de l'art et de la nature , tous les objets alimentaires, tout ce que le luxe enfante de raffinements devait être mis à contribution. Pour cent abonnements on avait un meuble de salon ; pour mille abonnements on pouvait avoir une maison de campagne. Quatre pâtés de Chartres et un journal composaient un abonnement. On se mit donc à l'œuvre pour rédiger un tarif qui était un vrai modèle de connaissances mercantiles et de séduction littéraire. L'abonné y était toujours frappé dans l'endroit sensible comme consommateur. Si un chapeau de feutre ne lui souriait pas, il se laissait prendre au tapis d'Aubusson ; si un exemplaire des OEuvres complètes de fValter Scott n'avait pas le don de le séduire, il ne résistait pas à une caisse de vin de Médoc ou à une feuillette de vieux bourgogne.
L'affaire une fois assise sur ces bases , on lança des prospectus, des circulaires : on fit des annonces, on mit en branle le carillon de la publicité. Ce que Saint-Ernest avait prévu arriva. Les abonnés affluèrent. Aucun d'eux ne s'inquiétait du journal, ce qui humiliait un peu la rédaction ; tous tenaient à ce que la qualité de l'objet accessoire fût garantie de bon
aloi. Les femmes venarent prendre un abonnement à V Aspic et un châle ; les étudiants, un abonnement et plusieurs pipes culottées. La vogue se soutint ainsi pendant plusieurs mois : mais bientôt les plaintes commencèrent. Chaque jour les bureaux étaient assiégés d'abonnés qui élevaient des réclamations et se livraient à une confusion d'idées des plus étranges \ « Votre journal est en mauvais cuir, disait l'un ; il a fait eau le jour oii je l'ai chaussé.
— Savez-vous que votre terrine de foies gras était bien mal rédigée ce matin ? disait l'autre.
— Qui m'a bâti un Aspic comme ça ? ajoutait un troisième survenant. C'est du noyer verni au lieu d'acajou.
— Reprenez votre pantalon en cuir -laine, s'écriait un quatrième : ses principes politiques ne peuvent pas m'aller. »
Évidemment nous étions tombés en pleine tour de Babel . On confondait notre feuille avec les objets de consommation, et elle portait la peine de toutes les camelottes qui se débitaient à son ombre. Malgré les inconvénients inséparables de ce nouveau commerce , nous tînmes bon pendant quelque temps. Nous donnâmes des livres, des tire-bottes, de la musique , des cloyères d'huîtres , des bibliothèques d'éducation , des jambons "de Bayonne : nous élevâmes un bazar à côté d'une fabrique de phrases. C'était l'alliance de la muse et des arts, la pensée auprès du fait, l'union de la poésie et du commerce. Que nous importait à nous , hommes de style, ce travail plus mercenaire qui s'opérait à nos côtés ? V Aspic vivait, il paraissait : c'était notre seul souci, notre idée fixe. Il en est d'un journal comme d'un enfant , Monsieur • plus il est souffrant , plus on s'y attache. Quand surtout c'est un premier enfant, vous ne sauriez croire avec quelle sollicitude on le surveille , combien on l'aime, quels saa-ifices on est prêt à faire pour lui. J'avais fondé V Aspic; c'était ma vie, ma gloire , mon espoir et ma douleur. Même dans les moyens désespérés que nous employions , respirait on ne saurait dire
quel sentiment de paternité qui les rendait respectables Hélas ! dans la jeunesse qui écrit aujourd'hui , et je n'en excepte pas celle qui est parvenue à se placer dans les sphères les plus sûres, combien en est-il qui ont passé par les mêmes épreuves et débuté sous les mêmes auspices !
Il était pourtant écrit que nous ne sauverions pas notre feuille moribonde. Les expédients de l'empirisme ne peuvent pas suppléer les conditions régulières de la vie. UAspîc devait mourir; il mourut; le comité de rédaction se dispersa. Cependant j'avais essayé de cette vie de journaliste, pleine d'émotions et d'enivrements. Dans la mesure de mon importance , j'avais été flatté , féîé, adulé. J'avais compris l'espèce d'empire attaché *à la profession, empire indélébile , car il s'appuie sur la vanité humaine. Celui qui dispose du blâme et de la louange aura toujours, ici bas, une grande part d'influence sur les esprits. On peut médire de ce joug, mais on le subit. Je tenais donc à persévérer dans la carrière, à me frayer une route vers ceux que je voyais investis d'une sorte de dictature sur l'opinion.
Vous verrez, Monsieur, où me conduisit cette ambition, et quelles épreuves me réservait encore mon étoile.
.^près une courte pause, Jérôme continua son récit : Vous n'ignorez pas, Monsieur, que le feuilleton a pris dans notre ordre social une importance au moins égale à celle de la tasse de café et du cigare de la Havane. C'est devenu un besoin chronique , une consomm.ation obligée. Que, par impossible, demain, les journaux déclarent à leur clientèle qu'ils suppriment la suite des romans actuellement en circulation, à l'instant vous verrez éclater une insurrection de jupes, de
cornettes, et j'oserai ajouter de chapeaux. Il y a toujours ds l'enfant dans l'homme : le merveilleux Tenchaîne malgré lui, et Texistence la plus sérieuse accorde une petite part à l'inconnu , ce mobile des âmes inquiètes. On a des échéances à payer, des écritures à tenir, mais on n'est pas fâché de savoir ce que devient le héros à la mode; on a une affaire à plaider comme avocat ; comme juge, une sentence à rendre ; huissier, on instrumentera ; notaire, on passera des actes : mais au milieu de ces graves occupations, on trouvera un moment à ionner aux infortunes d'une héroïne innocente et persécutée. Que l'on songe ensuite aux femmes, si avides de tout ce qui est imaginaire , et le succès de la littérature romanesque sera expliqué.
Le feuilleton à aventures a donc sa raison d'être, comme on dit dans la langue philosophique. Je le compris dès l'abord Monsieur , et je vis que cette industrie pouvait donner de l'emploi à bien des plumes. Il ne faut pas traiter avec dédain ce moyen d'action sur le public : aucun n'est plus efficace. A mes côtés, j'en avais un exemple. La passion de Malvina pour Paul de Kock prenait souvent un caractère dont tout autre que moi aurait pu s'inquiéter. Elle en raffolait, elle se meublait la mémoire de ses drôleries, ne parlait de lui qu'avec extase, et l'invoquait à tout instant comme autorité. Malvina avait oublié son catéchisme, mais elle savait Paul de Kock par cœur. Veuillez croire que je n'établis pas de comparaison ; je me borne à constater un fait. Cet empire du romancier sur les esprits n'a jamais été plus évident que de nos jours. Beaucoup d'entre eux en ont abusé pour répandre des idées fiévreuses et malsaines, pour exalter le culte des sens et élever des auteU au désordre. Les imaginations les plus brillantes ne se sont pas défendues de cette déviation, et leur -passage dans les voies sociales a été marqué par de douloureuses empreintes. Le mal, hélas! a été d'autant plus grand, que l'instrument avait plus d'^ puissance.
Se servir des ressources de l'imagination dans un meilleur dessein, voilà quelle pensée s'empara de moi. Il ne s'agissait pas d'écrire à l'aveugle ; il fallait, avant de prendre la plume, faire l'éthique et l'esthétique du feuilleton, s'assurer d'un plan de conduite, se proposer un résultat et ne rien négliger pour l'atteindre. J'y songeai longtemps : je poursuivais une théorie complète. Au sommet je plaçai la forme, sans laquelle nulle œuvi-e ne résiste au temps. Pour que l'idée laissât des traces, je me proposais de la revêtir de toutes les ciselures de mon style, d'y prodiguer ces arabesques qui sont le sceau de l'artiste, son cachet et son blason, je me promettais, tantôt de faire osciller ma phrase sur le balancier de l'antithèse , tantôt de la faire chanter comme un triolet, ou bien de la faire bondir sur la cataracte de l'énumération , au milieu de substantifs bruyants et d'épithètes écumeuses. La forme d'abord, la forme au-dessus de tout ; mais avec la forme, l'idée morale, l'idée philosophique !!! Je ne sacrifiais ainsi, ni à des idoles vulgaires, ni à des dieux immoraux : je planais audessus de la sphère des passions maladives et des mœurs triviales, j'ouvrais au feuilleton une ère nouvelle, je le retrempais dans le baptême de l'art et de la vertu. Voilà quelle était ma théorie et la manière de s'en servir.
De l'idée spéculative je passai à la réalisation. Je rédigeai quelques feuilletons qui devaient servir de types et de spécimens de ma manière. Vous dire. Monsieur, à quel point je soignai ce travail , serait impossible. Ni mon poème babylonien, ni mes sonnets, ni mes articles de VJspic, n'avaient tendu à ce point les ressorts de mon esprit. Je fis trois nouvelles , trois chefs-d'œuvre, je puis le dire san', vanité aujourd'hui que je ne rédige plus que des prospect/ /S de bonneterie. « Heureux le journal, me disais-je, sur o /. tomberont mes préférences] » Je délibérai longtemps p^ar savoir à qui je porterais ce fruit de mes veilles , et me c? .'cidai enfin en faveur d'un organe fort accrédité de la pul^ jcité parisienne. Une
FEUILLETOMISTE. 57
lettre de recommandation m'introduisit auprès du rédacteur en chef, qui me fit un accueil plein d'affabilité et de bienveillance.
Ce rédacteur en chef était un petit homme, jeune encore, mais amaigri par le travail. Son regard , froid en apparence, s'éclairait de temps en temps d'une finesse soudaine et d'une pénétration particulière. Il y avait en lui un mélange de bonhomie et de réserve qui n'était ni sans grâce ni sans dignité. On pouvait voir que l'habitude de juger les hommes l'avait rendu à la fois attentif et circonspect. Il ne se li\Tait que peu à peu et jamais tout entier. Du reste, il subissait les visites dans le genre de celle que je lui faisais alors comme un accessoire obligé de fonctions assez délicates. Aux prises avec des amours-propres irritables , il cherchait des diversions pour les réduire, et des tours ingénieux pour les apprivoiser. Ces ménagements n'étaient pas toujours couronnés de succès , mais la politesse des formes n'en demeurait pas moins une des qualités de l'emploi et des nuances du rôle.
Quand j'eus décliné le but de ma visite, le rédacteur en chef toussa : c'est le prologue ordinaire de ceux qu'une réponse embarrasse. Enfin , il se décida à parler.
« Môsieur aurait donc le dessein , dit-il , de s'essayer dans notre feuilleton ? Nous sommes un peu encombrés pour le moment : il y a des traités passés avec les auteurs en vogue Cependant , on pourra voir ; j'aime les essais ; mes sympathies sont pour la jeunesse...
— Croyez bien , Monsieur...
— Mon Dieu , qu'étions-nous hier encore, Môsieur ? Des débutants comme vous , cherchant une porte qui voulût bien s'ouvrir, un débouché à nos pensées, un organe, une tribune. Qui de nous n'a passé par là ?
— Monsieur, «.os paroles m'encouragent. Permettez-n:^: de vous dire rapidement ce que j'ai voulu faire. Je crois que j'ai trouvé une veine encore inexploitée dans le domaine de l'art. »
%ê JEROME PATUROT
A ce dernier mot , je vis mon interlocuteur se renverser dans son fauteuil comme un homme qui se résigne, mais quia désormais une opinion faite. J'étais jugé. Cependant je ne me rebutai pas. Rappelant mon courage et soutenu par la conscience de mon œuvre, je développai ma théorie, €t expliquai à quel point de vue j'avais compris le feuilleton. C'était une corde très-sensible que je touchais là; je m'adressais à un maître expert dans la matière. Aussi ne me laissa-t-il pas aller jusqu'au bout.
— Môsieur, dit-il en m' interrompant, brisons, s'il vous plaît. Ce que vous appelez la question d'art ne peut venir qu'en seconde ligne lorsqu'on s'adresse à un public nombreux. Voyons , ne sortons pas des réalités. De quoi se compose la masse des lecteurs de journaux ? De propriétaires , de fermiers , de marchands , d'industriels, assaisonnés de quelques hommes de robe et d'épée -, encore sont-ce là les plus éclairés. Eh bien , dites maintenant quelle est la moyenne de l'intdligence de cette clientèle ? Croyez-vous que vos théories sur l'art pourront la toucher, qu'elle s'y montrera sensible, qu'elle vous comprendra seulement ? Quand on parle à tout le monde, Môsieur, il faut parler comme tout le monde.
— Mais , Monsieur, répondis-je, sans vouloir lutter contre une expérience pareille à la vôtre, ne peut-on pas croire que précisément parce que Ton a sous la main un public nombreux , il faut essayer de l'élever au sentiment de l'art , et non faire descendre l'art jusqu'à lui ? Certes , tout habitant de l'Attique n'était pas un Phidias , et cependant les marbres de Phidias étaient admirés de toute l'Attique. Quand Cicéron occupait la tribune aux harangues , il ne s'inspirait pas du goût de son auditoire, mais il lui i^nposait le sien Un véritable artiste n'obéit pas, il règne.
— Môsieur, répliqua le vétéran du feuilleton , quand on fait un journal , on n'est ni orateur, ni statuaire. On vise à ^n g"and nombre d'abonnés , et la meilleure théorie est celle
qui les fait venir. Vous parlez d'ailleurs de deux siècles éminemmeut éclairés , de deux peuples qui suçaient avec le lait le goût des grandes choses. Rien de pareil ici. Nous vivons dans un siècle bourgeois , Môsieur, au milieu d'une nation qui s'éprend de plus en plus pour la camelotte. Que faire ? ré» sister ? se retirer sur le mont Hymète pour y vivre du miei de la poésie ? l\ faut être très-jeune pour avoir de ces idées , et vous vous en guérirez.
— Ce serait une triste cure, dis-je en étouffant un soupir.
— Pas si triste ! Écoutez , Môsieur, votre candeur me plaît. Si vous consentez à vous laisser guider, nous ferons quelque chose de vous. Il s'est déjà formé dans la maison quelques adolescents qui sont parvenus à une célébrité européenne. Qu'ont-ils fait pour cela? Ils ont compris le public , et si vous voulez , après votre théorie, je vais vous exposer la mienne.
— Ce sera m' obliger, répondis-je en m'inclinant. ^
— Thèse générale, Môsieur, aujourd'hui , pour réussir, il faut faire un^feuilleton de ménage, passez-moi l'expression. Dégusté par le père et par la mère, le feuilleton va de droit aux enfants , qui le prêtent à la domesticité, d'où il descend chez le poitier, si celui-ci n'en a pas eu la primeur. Comprenez-vous quelles racines un feuilleton ainsi consommé a dans un intérieur, et quelle situation cela assure sur-le-champ à un journal ? Désormais ce journal fait partie intégrante de la famille. Si , par économie, on le supprime, la mère boude, les enfants se plaignent ; la maison entière est en révolution. îl faut absolument le reprendre, se réabonner, pour rétablir l'harmonie domestique et le bonheur conjugal. Voilà , Môsieur, comment le feuilleton joue désormais un rôle social , et s'est placé avec avantage auprès du pot-au-feu et de la batterie de cuisine.
— Mais encore, Monsieur, répliquai-je en insistant, dans ces conditions mêmes, comment faut-il s'y prendre pour plaire à cette clientèle ? Vous savez ce qu^il en coûte à l'esprit pour se
plier à des formes vulgaires, pour déroger, pour s'amoindrir.
— Bagatelle ! Môsieur, bagatelle pure ! Quand vous aurez fait un seul feuilleton dans ce goût, cela ira comme de source ; vous en ferez vingt , trente, sans le moindre effort. - Vous prenez, Môsieur, par exemple , une jeune femme malheureuse et persécutée. Vous lui adjoignez un tyran sanguinaire et brutal, un page sensible et vertueux, un confident sournois et perfide. Quand vous tenez en main tous ces personnages , vous les mêlez ensemble, vivement, en deux, trois, quatre cents feuilletons ; et vous servez chaud. Il faut que vous m'ayez séduit, Môsieur, pour que je vous livre ainsi le secret du métier.
— Je vous en dois mille grâces.
— C'est surtout dans la coupe, Môsieur, que le vrai feuilletoniste se retrouve. Il faut que chaque numéro tombe bien , qu'il tienne au suivant par une espèce de cordon ombilical , qu'il inspire, qu'il donne le désir, l'impatience de lire de suite. Vous parliez d'art, tout à l'heure; l'art, le voilà. C'est l'art de se faire désirer, de se faire attendre. Vous avez , je suppose, un M. Arthur à qui votre public s'intéresse. Faites manœuvrer ce gailiard-là de façon qu'aucun de ses faits et gestes ne porte à faux , ne soit perdu pour l'effet. A chaque fin de feuilleton , une situation critique , un mot mystérieux , et Arthur, toujours Arthur au bout! Plus le public aura mordu à votre Arthur, plus vous devez en tirer parti , le lui présenter comme amorce. Et si, dans un cas donné, vous pouvez mettre cet Arthur à cheval sur un renouvellement d'abonnés , en laissant les retardataires avec la crainte d'ignorer ce que devient le héros favori , vous aurez réalisé le plus beau succès d'art que puisse ambitionner un homme de style comme vous Têtes.
— J'y tâcherai, Monsieur, j'essayerai.
— Écoutez , j'ai rompu la glace avec vous, Vous m'avez plu , je ne vous le cache pas , Môsieur, Vous avez un air naïf et sincère qui a gagné ma confiance. Je veux vous pousser ;
fECILLETOITISTE. 6i
travaillez pour nous ; travaillez sur ces données. Tenez , je viens de recevoir une série de feuilletons d'un adulte qui me doit tout , son génie , sa gloire, sa réputation. Aujourd'hui il est devena d'une force qui m'épouvante ; il m'a trompé, je ne croyais pas qu'il pût jamais s'élever si haut. Par curiosité , je vais vous lire la fin de son premier feuilleton , ce que nous appelons la coupure, l'endroit où le véritable artiste se révèle. Ce sera une étude pour vous. »
Mon interlocuteur chercha sur son bureau le manuscrit dont il venait de parler , passa plusieurs feuillets , et arriva ainsi aux dernières pages.
« Ah ! bon I nous y voici , dit-il. Il faut vous avertir que la scène se passe dans un château mystérieux. C'est très-nouveau comme effet, »
Il lut alors ce qui suit :
« Ethelgide, après que sa suivante l'eut débarrassée de ses « atours, se mira pendant quelque temps dans une glace. Elle « repassait dans sa mémoire les paroles qui étaient échappées « à Alfred dans la scène du bosquet. Peu à peu pourtant ce « souvenir s'effaça pour faire place à d'autres pensées. Elle « regarda autour d'elle, et ne put retenir son effroi à l'aspect <f d'une tapisserie sombre sur laquelle était cloué un grand « christ en ivoire. Il lui sembla que , dans le silence de la « nuit , un gémissement sourd se faisait entendre, et que des « cliquetis de chaînes partaient de la pièce voisine. La clarté « des bougies devint tout à coup vacillante , sans qu'on pût « deviner quelle était la cause de cette agitation. Ethelgide , « épouvantée, se jeta sur son lit , et chercha à se faire un « rempart de ses rideaux ; mais quel fut son effroi, quand elle « vit sortir des parois du mur qui faisait face à sa couche, un « bras et une main livide tenant par les cheveux une tête san- « glante et défigurée.
« Quelle était cette main ! ! V Quelle était cette tête! ! ! » J La rA'^ h un prochain numénX
« Voilà, Môsieur, reprit le rédacteur en chef, ce que j'appelle arrêter un feuilleton. C'est-à-dire qu£; sur deux millions de lecteurs , il n'en est pas un seul qui ne voudra savoir ce que c'est que cette tête si hardiment suspendue entre deux numéros. On peut qualifier le moyen de triomphant. C'est de la bonne besogne : prenez modèle là-dessus. Vous feriez dans ce goût quarante -quatre volumes en quarante-quatre parties et cinq cent cinquante feuilletons , que le public s'en accommoderait. Ajoutez-y quelques horreurs ; assaisonnez l'action de plusiears chenapans pour relever votre but moral , ouvrez un cours de dialecte pittoresque , et vous jouirez d'un succès européen. Les grands artistes ne procèdent pas autrement. »
En achevant cette phrase, mon protecteur se leva : évidemment, il me donnait congé. Il fut convenu que je renoncerais au roman exécuté d'après ma méthode esthétique, et que je m'essayerais dans le feuilleton à l'usage des familles. L'un m'aurait peut être donné la gloire, mais l'autre , avec un peu de pratique, m'assurait le pain de chaque jour. Le rédacteur en chef avait raison : rien n'est plus aisé que de se gâter la main. Je fis donc comme les autres , j'ouvris un atelier de feuilletons à prix fixe , et recommençai , pour mes débuts , l'histoire de Geneviève deBrabantet du farouche Golo. Cette nouveauté obtint un succès de larmes et une moisson d'éloges. Je me décidai alors à traiter la mort de M. de la Palisse ■ c était hardi.
SUITE DU CHAPITRE PRÉCLDENT
Oni , Monsieur, reprit Jérùme , jïlais tur le chemin de in fortune. Comme les maîtres, j'allais battre monnaie avec moa imagination. Encore quelques mois de vogue , et je pouvais prétendre à des prix fabuleux pour ma marchandise, demaa-
FEniLLETONISTË. (^
der vingt , trente , quarante mille francs par volume. Dans h moment , je n'aurais pas aliéné mes œuvres complètes pour un million. J'étais en proie o des tentations incroyables. Avec mes bénéfices futurs, je voulais acheter des maisons de campagne , bâtir des hôtels , remplir l'Europe du bruit de mes voyages , frayer avec les grands-ducs et les souverains , recevoir d'eux une infinité de tabatières , mener enfin la vie des grandes plumes du temps , avoir des créanciers et les payer aussi peu que possible , promener mes éditeurs , goûter les bienfaits de l'expropriation et de la contrainte par corps , jeter le mouchoir aux reines du théâtre , enfin épuiser cette coupe pleine d'enivrement et d'amertume, un jour à la tête de soixante mille francs , le lendemain à la recherche d'une pièce de cent sous, tantôt au ciel, tantôt dans l'abîme, en butte aux alternatives de cette existence littéraire , ornée de cannes célèbres et de rubans de toutes les couleurs. Voilà quels rêves m'inspirait la première heure du triomphe.
Malvina , comme vous le pensez bien , n'était étrangère à aucun de ces projets. Pour la première fois , elle abondait dans mes illusions. Le premier billet de banque , enlevé à la pointe de la plume, l'avait fascinée : elle ne voyait plus de limites à nos profits , ni de bornes à notre ambition. Avec son esprit exact, elle avait déjà fait ce calcul, que si une quantité déterminée de phrases rapporte un millier de francs, il suffisait d'augmenter indéfiniment le nombre de phrases pour augmenter proportionnellement le produit.
« Tu es vigoureux , Jérôme , me disait-elle. Tu peux piocher douze heures par jour sans te tuer. Cest tout ce qu'il faut. Une colonne de feuilletan par heure , c'est douze colonnes par jour. Au plus petit pied, 20 fr. la colonne,total 240fr., ou 86,000 fr. par an. Nom d'un petit bonhomme ! c'est joli. On se donnera des brodequins mordorés et des voitures à discrétion.
— Et mieux que cela , repris-je.
— C'est égal, il ne faut pas se montrer fier, Jérôme. Un sapin
à la porte, bien ! mais toujours poli avec les cochers. Ça n'est pas de leur faute, s'ils tiennent un fouet au lieu d'une plume. »
J'entrai donc dans ce commerce de colonnes , de phrases et de lignes , moi , Monsieur , que vous avez vu si naïf , faisant la guerre à mes dépens , dévorant les débris de mou patrimomedans l'impression de mes premières poésies. J'avais changé de muse : mon oreille était devenue plus sensible au son du métal qu'à l'harmonie du style. Je comptais en écrivant ; mes idées, malgré moi, inclinaient vers l'addition, et la fable la plus attachante me semblait inséparable d'un chiffre rémunératoire. Hélas ! Monsieur , c'est un triste don que de changer en or ce que l'on touche : on a beau faire , on n'échappe pas au destin de Midas. Les côtés délicats, supérieurs du talent , s'y anéantissent d'abord , et il en est bientôt de même des côtés les plus vulgaires. L'esprit ne garde sa puissance que lorsqu'il s'observe et se contient ; les œuvres achevées sont comme les essences précieuses : on ne les compose qu'avec des soins infinis et en dégageant du sein d'éléments grossiers ce qu'ils renferment de parties pures et subtiles.
Dans le travail presque mécanique auquel je m'étais voué , l'essentiel était d'aller vite. Aussi avais-je pris Malvina pour collaborateur. Ne riez pas , Monsieur : Malvina a mis du sien dans plus d'une nouvelle qui a fait son chemin , que vous avez ;;eut-étre applaudie. Elle savait lire passablement , c'est plus qu'il n'en fallait. Je la détachai sur la piste des romanciers oubliés , des auteurs anciens ; elle y puisait des canevas qu'elle arrangeait à sa manière en me les racontant. Cela me retrempait , renouvelait mes combinaisons, m'ouvrait d'autres perspectives. Ces emprunts eurent du succès : les sources étaient peu connues , personne ne me soupçonna. On trouva même que mes moyens étaient nouveaux , qu'ils avaient un caractère original. Ainsi excitée , Malvina ne se contint plus, elle dépouilla les cabinets de lecture pour y chercher la matière d'autres triomphes. Malheureusement , elle mit la main
sur Ducray-Duminil : cette circonstance nous perdit. Ducray- Duminil a laissé , IMonsieur , de profondes traces dans la population qui date de l'empire; on ne peut toucher à ses œuvres sans réveiller des souvenirs nombreux. Aussi les réclamations arrivèrent-elles en foule quand je me pris à recommencer avec toute la candeur de mon âge, le roman de Cscllna , ou V Enfant du mystère , cette oeuvre dont la fortune fut grande sous le directoire et le consulat. Il n'y avait pas à s'en défendre , le plagiat était flagrant , les noms mêmes étaient conservés. L'aventure fit du bruit ; mes ennemis y virent une indélicatesse, mes amis un trait d'esprit : ce n'était ni l'un ni l'autre ; mais , de toutes les manières , ma position , comme romancier, était détruite. L'ombre de Ducray-Duminil pesait sur moi ; j'expiais ainsi le tort d'avoir porté la main sur un laurier que défendait toute une génération de portières. Il fallait donc chercher fortune ailleurs : une fois encore ma position sociale était bouleversée. Par bonheur , le feuilleton des théâtres était alors disponible : le titulaire venait de résigner l'emploi. On me l'offrit à l'essai , à titre provisoire • je l'acceptai avec empressement. Mon étoile, cette fois , me servait bien. C'est un si beau sceptre que celui de la critique dramatique. Depuis Geoffroy , qui peut passer pour l'inventeur du genre , que d'esprits souples et exercés , ingénieux , pleins de verve , y ont marqué leur place , fait ou continué leur réputation ! Avoir une loge assurée à chaque première représentation , se promener dans les foyers avec une escorte empressée, effrayer un artiste par un froncement de sourcil , ou lui rendre la vie par un sourire , être l'ange ou le démon de toutes ces femmes épanouies à l'éloge , frémissantes sous le blâme, se jouer de leurs espérances et de leurs craintes , de leurs joies et de leurs douleurs, signaler sa puissance tantôt par d'implacables sacrifices , tantôt par d'hyperboliques ovations, trancher du bon prince ou du sultan blasé , bouder sans raison , revenir sans motif , remplir les
couloirs d'une approbation bruyante ou d'un dédain de grand seigneur , rapporter à soi tout ce qui se fait , tout ce qui se dit sur la scène , s'attribuer une souveraineté universelle , y croire et l'imposer , voilà l'idéal du rôle qui m'était échu , et qui mettait à n:;^ discrétion douze directeurs , cent cinquante sujets de premier et de second ordre , sans compter les musiciens , les choristes , les claqueurs , les ouvreuses , les marchands de lorgnettes et même le public. Quel empire et quels justiciables! Certes, un peu de fierté est permise à qui tient cela sous sa main.
Je vous ai dit , Monsieur, combien j'étais naïf , même dans mes écarts. Je sentais que j'allais être placé sur un terrain glissant , entre ma conscience et des influences de toute espèce. Eh bien , je n'eus alors qu'une pensée , celle de me montrer impartial ; qu'un désir, celui de rendre justice au mérite partout où je le rencontrerais. IMettez cette chimère sur le compte de ma jeunesse : l'ûge m'en a tout à fait guéri. A mesure que Ton avance dans la vie , on laisse ces illusions dans les buissons du chemin, non sans en emporter quelques blessures. L'impartialité absolue n'est pas permise à la critique : elle a trop d'assauts à essuyer, trop de résistances à vaincre. Ce n'est pas qu'elle exagère la part du blâme : au contraire : c'est surtout pour l'éloge qu'elle s'abdique, qu'elle se parjure. Que de fois j'ai mi, dans les foyert , des opinions hostiles , insultantes même pour une œuvre, se convertir le lendemain en panégyriques imprimés ! Que de fois j'ai vu la plume donner des démentis à la parole , et l'appréciation publique former un triste contraste avec l'opinion intime ! Pourquoi cela ? Hélas ! pour mille causes : les unes issues d'un bon sentiment , les autres provenant d'une source moins pure. L'histoire en serait trop longue , et nous détournerait de celle que je vous raconte.
J'avais donc un feuilleton dramatique, c'est-à-dire une arme réelle cette fois. V Aspic n'avait jamais eu d'impor-
tanc« qu'aux yeux âe ses propres rédacteurs ; mon feuilleton en avait une pour le public, et par conséquent pour les théâtres. J'allais être remarqué : il fallait me dessiner. Par une lecture assidue des journaux , j'avais pu m' apercevoir qu'une certaine désinvolture dans le style , qu'une façon délibérée d'envisager les choses manquent rarement leur effet. Les airs lestes et cavaliers vont assez aux gros lecteurs : une manière calme et sensée ne s'adresse qu'à l'élite. Or, je voulais réussir, je voulais me faire accepter. Je pris donc mes modèles dans la région de l'outrecuidance. Un mélodrame en cinq actes représenté au théâtre de la Gaieté devait servir à mon début de critique. J'eus d'abord l'idée d'y tracer ma biographie en remettant l'analyse de la pièce au dimanche suivant mais le moyen me parut usé. Après bien des essais et des réflexions , voici ce que j'écrivis :