‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 12 sur 96 · LA CAVERNE MYSTÉRIEUSE · texte numérisé non relu

LA CAVERNE MYSTÉRIEUSE

Mélodrame en cinq actes et dix-huit tableaux, par M. ***.

« J'ai à vous parler d'un mélodrame en dix-huit tableaux , « mais auparavant je vous demanderai la permission de vous « entretenir de mon serin. Quoi ! dira-t-on , le critique a un n serin ? Oui , mes belles marquises, mes adorables duchesses, « le critique a un serin. Et pourquoi n'aurait-il pas un serin, « le critique ? Sommes - nous donc des parias , pour qu'on « nous refuse le droit d'avoir un serin ? Un serin qui chante « quand nous pleurons , qui lisse avec son bec ses plumes « d'or quand nous déchirons le papier avec notre plume de « fer : un serin heureux , gazouillant , huppé , des Canaries , « pour charmer les heures du critique morose , affaissé , « gémissant , de la rue de l'Ouest. Mais vraiment il ferait « beau de nous refuser ce petit caprice , un serin , quand « vous vous le passez tous ; vous qui avez lu Ovide, et Pro- « perce et Tibulle sous les bosquets, à l'ombre des grandes

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« futaies , sur les gazons émaillés de pâquerettes et d'aspho- « dèles , au murmure du ruisseau qui roule des diamants plus B beaux que ceux de votre rivière , Madame : donec gratus « eram tïbi. J'ai donc un serin.

« Il s'agit d'une jeune fille nommée Claire , qui a dénoué « trop tôt sa ceinture , comme Didon avec Énée , speluncam a Dido , et qui court à la poursuite de son séducteur. Or, ce « séducteur est un abbé , rien de moins, un abbé rose, per- « fide, frais , libertin , pomponné comme un Watteau ; un « abbé de bergeries , pareil à ceux que madame de Pompatt dour faisait asseoir sur ses genoux, delicias domini; un « abbé anodin , coquet , aux ongles finement coupés , leste « dans son petit manteau, remuant, égrillard , souple, avec « du jarret , un abbé de Saint-Sulpice. Biais qu'a donc mon « serin ? il me regarde tristement. Regrettes-tu la liberté , « enfant des Canaries ? Philomela sub umbrâ. Pauvre serin ! « pauvre Claire ! »

Il faut vous dire. Monsieur, que pour juger de l'effet que devait produire mon feuilleton , j'en fis d'abord la lecture à Malvina. C'est la vieille histoire de Molière consultant sa servante. Impossible de rendre l'attitude de ma fleuriste pendant cette lecture : elle semblait déconcertée. Enfin , elle ne put se contenir : « Biais qu'est-ce que tu as donc avec ton éternel serin ? s'écria-t-elle. Tu as vu un serin dans la pièce, toi ! A moins que ce ne soit Francisque ! Au fait...

— Non , Blalvina , c'est une manière ingénieuse et détournée que prend un critique pour entretenir le public de son mobilier, de ses petites affaires , de son caniche , de son intérieur! Nouveau genre : ça pose un homme.

— Un tas de bêtises, Jérôme! Dis-leur tout uniment que la petite qui fait Tamoureuse est une pie-grièche , et que le jeune premier parle du nez. Ça leur apprendra, à ces messieurs de la Gaieté, à nous donner une loge de

côté ; et aux troisièmes encore. Boutique d'administration ! » Je résistai à la mauvaise humeur de Malvina , mais je n'en conservais pas moins quelques scrupules sur îa valeur de mon travail de début. Après y avoir réfléchi , je compris qu'il râlait mieux chercher à me créer une manière plus originale encore , quoique moins littéraire. Une seconde occasion d'éprouver mon talent venait de se présenter. Un théâtre lyriqu3 donnait un opéra en trois actes dont la partition était signée par un de nos plus célèbres compositeurs. C'était le cas de faire preuve de science et de goût. Le feuilleton musical est devenu un assaut de croches et de doubles croches. On le compose avec l'archet , on le touche sur le piano, on l'exécute avec la clarinette. La plume n'y est pour rien. Quelle difficulté pour un musicien de ma force , pour un pauvre diable qui ne savait pas seulement distinguer la clef de fa de la clef de sol , et ne connaissait , en fait de notes , que celles de son tailleur ! Cependant je ne désespérai pas d'en venir à bout. Il n'y a rien ici-bas dont on ne triomphe avec de la volonté unie à un immense aplomb. J'allai voir l'opéra, et voici comment , dans mon feuilleton , je traitai la partie technique.

« Il est impossible de détailler ici toutes les qualités pré- « cieuses dont abonde cette partition. On y reconnaît le brio « italien combiné avec le smorzato français et empreint on « ne saurait dire de quel schwermutz allemand , allié au « sorrow britannique. Un premier morceau en sixtes dimi- « nuées et procédant ^zaw/i^/wo se continue par une quinte « avec neuf dièses à la clef pour se terminer par un adorable « cantahile , accompagné d'arpèges de la plus grande dimen- « sion. Le chœur qui vient ensuite est un véritable morceau « di prima invenzione ^ comme on dit au delà des monts. « C'est un allegro agitato qui passe subitement à Vassai , « incline à Vandante par une cascade en ml bémol, doublée « de quartes et de tierces qu'embellit encore une profusion « de bécarres. Ensuite vient un affetluoso , dans lequel on

«' remarque une phrase d'ut majeur arrêtée sur un point « d'orgue en ré mineur ; puis un commodo que l'orches- « tre a joué avec une nonchalance admirable , et dans le- « quel Tauteur a pris ses aises par une série d'arpèges en fa « dièse et de triples croches éblouissantes. Impossible de ren- « dre l'éclat de ce dernier morceau , qui a failli faire crouler *■ la salle sous les applaudissements. »

« Parlons maintenant des chanteurs. On a beaucoup dis- «icuté sur le talent de la prima donna , dont la voix n'a pas « encore reçu une définition bien nette. En attendant, consta- « tons que Vut de poitrine du ténor n'a pas varié quant au « volume et à l'intensité. Cet nt précieux est ce que nous « l'avons connu , toujours le même ut , toujours le grand « ut , toujours Vut monumental et inaltérable que vous savez. « Que dire de l'organe de la prima donna ? On a voulu traiter « cette voix de fausset ou faucet, tandis que c'est tout bon- « nement une voix de tête. La voix de poitrine {di petto) , « qui dans les soprano s'étend d'ordinaire du si grave au /a « ou au sol ( cinq ou six notes ) , doit se distinguer de la voix « mixte , qui , partant du la , s'élève au ré et au mi aigu « A partir de ce mi aigu, commence la véritable voix de tête « qui se lie ainsi , sans changer de registre , à l'aide des tons « médiaux , aux sons de la division aiguë de l'instrument « vocal. La prima donna, obligée de filer un cantahile dans « le médium , a donc été parfaitement inspirée de le rendre « en voix de tête. C'est la combinaison obligée de la voix de « poitrine {di petto) et du fausset ou faucet {faucetto). « Impossible de sortir de là. »

IMon feuilleton continuait sur ce thème pendant six colonnes. avec un déploiement extraordinaire d'érudition musicale puisée aux source^' du solfège de Steibelt. C'était si intéressant , qu'à l'entendre lire IMalvina s'abandonna à un profond sommeil. Quand elle se réveilla , j'en étais encore à ma critique avec cinq dièses à la clef.

« Mon petit , dit-elle , c'est amusant comme un enterrement de sixième classe , tout ça. Ne va donc pas chercher midi à quatorze heure-s. Dis-leur qu'ils chantent tous comme des canards. On ne te fait pas ton droit. Le petit Alfred se fait donner une loge par semaine. Quand les directeurs sont d^s pingres, il faut leur tomber dessus ; autrement, ils vous mangent la laine sur le dos. »

La seconde épreuve était faite. Je compris que le feuilleton d'érudition musicale n'était pas foncièrement récréatif. Je le tempérai par des souvenirs anecdotiques , et obtins , dans ces conditions , un succès d'estime. Il est vrai que les feuilletons à grand orchestre me tenaient en profond mépris , en me reprochant d'user discrètement du trombone et de passer sous silence le chapeau chinois ; mais je me consolai , en pensant que , si tous les cuivres sont dans la nature , il est permis à chacun de n'en prendre que ce qui lui convient pour son usage particulier, et qu'il n'est pas donné à tout le monde d'entretenir un feuilleton sur le pied de deux cents instrU' ments à vent et de quatre cents instruments à cordes.

Mon feuilleton dramatique , reprit Jérôme , ramené sur \m ton moins ambitieux, aurait pu se soutenir longtemps, si r^Ialvina ne s'était trop directement mêlée de ce travail. Depuis qu'elle tenait les théâtres sous sa main , elle était devenue intraitable. Une soif démesurée de premières représentations , de loges , de coupons , s'était emparée d'elle. Elle ne manquait pas une reprise , pas une soirée à bénéfice. Quand on lui refusait des billets, il fallait la voir . la lionne du désert ne rugit pas d'une manière plus farouche , ne secoue pas sa crinière avec plus de majesté. Quelle pluie d'épiîhètes poc^

ces pauvres directeurs ! quelles imprécations sur les théâtres I Ce n'est pas tout : elle ne renonçait pas ainsi. Affublée de sou plus beau tartan , elle se rendait dans les bureaux de l'administration , appelait familièrement par leurs noms tous les employés , exposait ses griefs , se recommandait à leur bienveillance, leur promettait de parler de leurs services modestes, mais essentiels; puis, quand rien ne touchait ces hommes, quand toutes les voies amiables étaient épuisées, elle sortait furieuse, hors d'elle-même, en les menaçant de la colère de mon feuilleton. Alors il fallait épouser ses rancunes, satisfaire ses haines et faire passer, dans ma plume le fiel de ses petits désappointements.

Malvina avait un autre caprice, plus grave encore. Elle s'engouait de certains acteurs, de certaines actrices, et ne me laissait plus à leur sujet ni liberté ni force d'initiative. Quand un premier sujet portait bien le pantalon collant, c'était fini : il devenait impossible de dire du mal de sa voix et de son jeu. Cet avantage lui comptait pour tous les autres. Vous comprenez , Monsieur, que , soumise à des influences de ce genre , ma justice dramatique ne pouvait être ni sérieuse , ni impartiale ; mais , en général , les caprices de mon Égérie étaient essentiellement fugitifs et passaient volontiers d'un pantalon collant à un autre. Cette mobilité diminuait beaucoup le danger de ces fantaisies. Malheureusement, il n'en fut pas de même de l'enthousiasme qu'une certaine débutante inspira à Malvina. Il y eut cette fois passion véritable , acharnement, entêtement. La débutante se nommait Artémise; c'était une personne taillée en force, avec un buste vigoureux, des contours exubérants'et un peu villageois. La physionomie avait une beauté réelle , quoique vulgaire. Les bras étaient ronds , potelés , mais les attaches étaient dépourvues de finesse. Comme morceau de résistance , rien ne lui man* quait , ni les pieds posés carrément , ni les hanches développées , II} la taille massive ; du reste , nulle élégance , nulle

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distinction, rien de ce qui constitue l'idéal de la femme. L'organe lui-même , vibrant et accentué , n'avait aucune de ces ■notes sympathiques et care-ssantes qui créent seules rémotîon et vont jusqu'au fond des cœurs chercher des fibres qui y répondent. iMalvina s'était pourtant éprise de la solidité qui éclatait dans toute cette personne.

« En voilà une de corsée , disait- elle, en voilà une de posée sur ses ergots. Parle-moi de ça ; on ne craint pas de lui voir pousser son dernier souffle sur la scène. Au lieu d'un tas de guenuches qu'on renverserait avec une chiquenaude! Tiens, Jérôme, ajoutait-elle en me détaillant les avantages de sa protégée , regarde-moi un peu ça : comme c'est ferme , comme c'est établi ! On n'y a pas épargné la façon, au moins. Tas de manches à balais de tragédiennes qu'elles sont , les autres ! avec leurs palpitations de cœur et leurs poumons en compote! Si ça ne fait pas pitié ! »

Quand Malvina entamait ce chapitre, elle ne tarissait plus. C'était Artémise par-ci , Artémise par-ià -, Artémise étudiait le rôle de Phèdre; Artémise voulait débuter par Camille. Notre chambre était le théâtre de répétitions quotidiennes. On me consultait pour un geste, pour une intonation ; bref, nous étions presque identifiés avec Artémise. Quoiqu'elle eût depuis longtemps une promesse de début , cependant il fallut agir pour hâter l'époque où il aurait lieu. Malvina se chargea de tout : elle prodigua les promesses et les menaces , toujours au nom de mon feuilleton , me compromit devant des tiers de la façon la plus grave , s'agita si bien et de tant de manières , que le début fut fixé à trois semaines. C'était une victoire : Blalvina n'épargna rien pour qu'elle fût complète. Aucun détail ne lui échappa, ni le choix des claqueurs , ni la pluie de bouquets, ni les billets d'amis. Elle avait la clef de tous ces moyens secondaires qui échappent au public , mais ^m contribuent à réchauffer une salle , à l'animer, à rompre

► a glace, Jamais général d'armée ne prit des dispositions plus

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savantes et ne se ménagea plus de ressources pour maîtriser la fortune.

« Jérôme , me dit-elle au moment décisif, jette ton bonnet par-dessus les moulins ; il faut qu'Artémise réussisse. Pas de si , pas de mai? , file droit ton chemin et porte-la plus haut que le dôme du Panthéon. Si tu es une autorité , prou^'^-le pour voir. Cest le cas de donner de la grosse caisse à se dê^ mancher le bras.

— Si cependant on la siffle ? dis-je avec une certaine timidité.

— De quoi ! est-ce que tu f insurges , par hasard? quel est ce genre de scrupules , IMonsieur ? seriez-vous vendu à nos ennemis ? je voudrais voir ça. En route , et chaud des mains !

— Allons , puisqu'il le faut.

— Et demain, chaud la plume, Monsieur, chaud , chaud , chaud , tout ce qu'il y a de plus chaud. Je suis impatiente de voir la mine que fera son échalas de rivale. Vilain petit pain d"épice enroué ! «

îsous partîmes , et la soirée fut ce que j'avais préMi. Les admirateurs du lustre donnèrent ; mais le public resta froid. Artémise jouait sans inspiration , sans élan. J'attendais toujours qu'il jaillît quelque étincelle pour la recueillir et en faire le foyer de mon panégyrique; rien ne se révéla. Ce n'est pas qu'Artémâse manquât de chaleur ; elle en avait trop au contraire: mais c'était une chaleur sans règle, dépouniie de nuances , dénuée d'intentions , une chaleur qui tenait plus au poumon qu'à la pensée , et faisait plus d"hoimeur à la constitution du sujet qu'à son intelligence. Dans un temps où les cris avaient une puissance scénique, Arlt'inise aurait pu se faire une place assez distinguée au théâtre : elle aurait doublé avec avantage mademoiselle Raucourt ou mademoiselle Georges. Venue plus tard , il ne lui restait qu'à se retirer ç^. reconnaissant qu'elle s'était trompée sur sa vocation.

Ce n'était le compte ni de la débutante ni de Malvin::. Celle-ci surtout avait donné , dans le cours de la représeiita-

fion, des témoignages d'une admiration frénétique. Elle excellait en ce genre , et, comme on le pense , elle n'y épargna pas l'étoffe cette fois. C'était un délire, une expansion, une ivresse qui me compromettaient au point que je crus devoir essayer quelques remontrances.

« îse t'épanouis pas tant, lui dis-je, tu nous donnes en speclacle.

— Tant mienx , mon petit, ça allume la salle. Dieu ! la belle tragédienne , la belle tragédienne ! Chauffe donc , Jérôme ; tu es froid comme un caillou. En avant les battoirs , et tape des pieds en même temps. Coups doubles et vivement ! »

Ainsi se passa cette soirée. Le lendemain, la tâche retombait tout entière sur moi. Avec Malvina à mes côtés, il n'y avait aucun moyen d'échapper aux conséquences de ma position. Le breuvage était versé; quelque amer qu'il fût, il fallait le vider jusqu'à la lie. Je m'y résignai donc. Jamais artiste du premier rang, ni Talma, ni mademoiselle Racheî, ni mademoiselle Mars, n'auraient pu prétendre à une ovation plus hyberbolique que celle dont Artémise devint l'objet. C'était Artémise l'inspirée, la grande Artémise, le talent sans pair, la tragédie même : c'étaient la puissance, la majesté, la grâce, la distinction, résumées dans une seule personne. Avant elle, rien d'^essentiel ; après elle, rien de possible. Qui n'avait pas vu Artémise n'avait rien mi; ses rivales , si tant est qu'elle en pût trouver, allaient passer comme des fantômes, implorer la faveur de ses leçons , chercher la célébrité à son ombre. jNIonsieur, je dis tout cela et bien d'autres choses encore; j'empruntai des ressources à la langue figurée, je puisai dans les profondeurs de ma rhétorique, je i^oncbai le chemin de la débutante de toutes les épithètes que peut imaginer un homme de style ; je l'élevai sur un trône de périodes orné de trophées d'érudition pittoresque, et la conduisis ainsi par la main vers la conquête d'une réputation européenne.

Peines perdues , Monsieur ! J'eus beau y revenir, accuser

lepublic d'ignorance, d'aveuglement, d'ingratituder les affaires d'Artémise n'en allaient pas mieux. Jusqu'alors , grâce à quelques ménagements, j'avais conservé une certaine influence sur les choses du théâtre. Cette équipée ébranla mon crédit. Au lieu de revenir sur mes pas et de faire à temps une de ces volte-face qui sauvent les hommes d'esprit, je m'obstinai, c'est-à-dire que ^lalvina s'obstina. Nous eûmes la prétention d'imposer Artémise à la presse, au public, à l'Europe, à l'univers. Chaque jour je recommençai l'éloge de la tragédienne , tantôt sur le mode ionien, tantôt sur le mode dorique, sans me lasser, sans me rebuter. Autour de moi, j'entendais m.es amis se dire :

« Mais qu'il devient donc ennuyeux , ce pauvre Jérôme , avec son éternelle Artémise ! Dieu de Dieu, baisse-t-il! »

Malgré ces avertissements indirects , je ne voulus pas en démordre : la cause d'Artémise était désormais inséparable de la mienne ; JMalvina d'ailleurs n'entendait pas plaisanterie sur ce chapitre. ïl fallait de nouveau se battre les flancs, parler d'Artémise la divine, de l'inimitable Artémise, qui seule avait la grandeur, la carrure, la parole des héroïnes de Corneille. Corneille et Artémise ! Artémise et Corneille ! deux noms inséparables, destinés à traverser les âges , Tun par l'autre, l'un portant l'autre ! J'ai fait. Monsieur, vingtquatre feuilletons là dessus. Dans l'origine, cela parut aux propriétaires du journal qui recevait mes communications uu paradoxe peu récréatif, mais ne tirant point à conséquence. On croyait que j'allais abandonner cette gamme comme j'en avais abandonné d'autres ; mais quand on vit que je faisais litière des talents supérieurs à une médiocrité avérée, et que je voulais avoir raison contre le public tout entier, on me pria de m'abstenir désormais de toute espèce d'Artémise, et d'en- ' visager le théâtre à un autre point de vue que celui de la tragédienne préférée. Je fis le fier, Monsieur, je m'obstinai et donnai ma démission. Malvina me dit :

« Jérôme, je suis contente de toi. »

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Et je me trouvai de nouveau en butte aux incertitudes de la destinée.

Le hasard nous vint encore en aide. Au théâtre, et comme un meuble obligé des premières représentations, nous avions vu un monsieur à cheveux blancs qui venait invariablement s'asseoir à l'orchestre. Je me trouvai un jour placé à ses côtés ; et la conversation, engagée d'abord sur des objets indifférents, finit par prendre un caractère plus intime. A diverses reprises nous nous rencontrâmes, et une liaison s'ensuivit. Je le présentai à Malvina, qui lui trouva l'air respeciable. Autant que j'avais pu en juger, ce monsieur appartenait au gouvernement par quelque fonction de confiance : il écoutait attentivement les pièces et surveillait l'attitude du public. Quand le chapitre des allusions prenait un caractère orageux , il fronçait le sourcil comme un homme mécontent et officiel. Du reste, le meilleur garçon du monde et acceptanf de la main de Mahina toutes sortes de pâtes de jujube et de boules de gomme. Plus d'une fois , il m'avait entrepris sur le compte de l'autorité.

« Vous qui êtes un homme de style, me dit-il en me tâtant par mon faible, vous feriez joliment votre chemin de ce côté. Nous avons le bureau de l'esprit public qui vous irait comme un gant. A moins, pourtant, que vous ne préfériez un petit coin au bureau de la censure théâtrale» Gela rentre dans vos études ; cela vous chausserait. Un métier de roi, de pacha, jeune homme. Vous êtes auteur, je suppose : vous portez une pièce à ces messieurs. Eh bien, ils peuvent en faire ce que bon leur semble, des cure-dents, des cornets de tabac, des enveloppes..., ce qu'ils veulent. Autre privilège. Il y a un mot dans votre pièce que vous aimez, auquel vous tenez. Ils vous diront : « Rayez-moi ce înot-là, » et il faudra le rayer. Quelle puissacçû '. Celle de Venise n'était pas plus mystérieuse ! Les cadis de l'encre rouge ne rendent de compte à personne , pas même au ministre, car il ne lit pas ! Les jugements sont sans appel : on exécute un vaudeville entre deux portes, et tout est

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dit. Eh bien, que vous en semble, Monsieur; cette vie vous conviendrait-elle ? »

Plus dune fois le petit vieillard était revenu à la charge; heureusement j'étais alors dans une position à n'avoir besoin de personne. Ce n'est pas que j'eusse le moindre scrupule de me rallier au gouvernement. J'avais été saint-simonien, cela vous dit tout. Les saint-simoniens ont toujours été des hommes très - accommodants en fait de convictions politiques. Je n'avais, d'ailleurs, jamais arboré de drapeau, et la polémique par allégories à laquelle s'était livré V Aspic n'avait rien de bien acerbe ni de bien caractérisé. Jusqu'à un certain point, j'étais donc libre. Cependant il me répugnait de m'engager d'une manière formelle, et je m'étais dit que, tant que je le pourrais, je conserverais intacte l'indépendance de ma plume. C'est toujours un grand poids que celui d'une servitude directe ; et, quelque bien nourri que l'on soit dans une position pareille , les tracés du collier ne s'en laissent pas moins apercevoir. C'est moins le fait de l'esclavage qui est pesant que la pensée de l'esclavage. La liberté est une chose plus belle et plus sainte encore comme faculté que comme usage.

J'hésitai donc longtemps ; le besoin seul pouvait me contraindre à prendre un parti. Aujourd'hui, Monsieur, que tous mes rêves se sont envolés, je conviens sans peine qu'il eût cent fois mieux valu aller m'enfouir dans la boutique de bonseterie où le "^ère Paturot m'attendait toujours, plutôt que de devenir publtciste ministériel ; mais alors, j'avais l'ambition d'un rôle bruyant, d'une situation en évidence *, puis, je m'étais promis d'éblouir mon oncle, de le rendre fier de son neveu, et il eût fallu retourner vers lui, honteux, confessant mes torts, désappointé, confus. La vanité l'emporta de nouveau, et de deux maux je choisis le plus grand. Encore, ne fut-ce pas sans peine que je parvins à me faire le commensal lu budget. Les émargements sont une rémunération si régu* Uère en r'^tour de s/ peu de besogne, qu'il y a toujours abon^

(lance de postulants, même pour des places de censeur. Toutes, d'ailleurs, étaient prises : le bureau de l'esprit public avait également son grand complet*, de sorte que, malgré la protection de mon vieillard , je ne trouvais pas une porte qui s'ouvrît devant moi, et pas une case qui ne fût garnie. J'avais donc à la fois, et le regret de m'être offert, et celui de n'avoir pas réussi.

Heureusement, une circonstance exceptionnelle vint me donner un emploi inattendu. Ou allait faire des élections générales qui motivaient la création d'une nouvelle feuille au service du gouvernement, avec des allures plus vives, «noins réservées que celles de ses organes habituels. La rédaction et la gérance de ce journal étaient vacantes; on me proposa au ministre, et je fus agréé. J'avais donc à fonder le Flambeau , journal quotidien , recevant les inspirations officielles , les communications des divers ministères. Une subvention suffisante était allouée pour faire marcher la feuille. J'avais le choix des écrivains qui devaient concourir à la rédaction. C'était une position souveraine à un certain point de vue, et, dans tous les cas, une existence sûre.

A peine eus-je signé mon pacte avec l'administration, que je Plongeai à mes amis. J'avais besom d'un compte-rendu de l'Académie des sciences : je le conservai pour le docteur Saint- Ernest. Valmont devait me faire une chronique des tril^unaux, et Max , le prosateur chevelu , des articles de genre. Depuis que Malvina m'avait entraîné dans le monde du théâtre, j'avaij perdu de vue mes anciens collaborateurs , mais une occasion se présentait de les réunir de nouveau , et je m'empressai de la saisir. Il ne me restait plus qu'à les rejoindre, car, dans ce tourbillon de Paris oii tant d'existences se mêlent , un tour de roue suffit pour rompre et disperser les relations. C'est au point que j'ignorais même oii logeaient alors le docteur, J'avocat et l'homme de lettres qui avaient concouru

à la glorieuse apparition de V Aspic. Je pris un cabriolet dv remise, et m'élancai à leur découverte.

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