‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 15 sur 96 · VISIBLE TOUS LES JOURS DE 10 A -4 HEURES · texte numérisé non relu

VISIBLE TOUS LES JOURS DE 10 A -4 HEURES

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C'en était assez , je comprenais tout : Saint-Ernest s'était fait charlatan, marchand de panacées, d'onguent pour la brûlure. Autrefois, les industriels de cetle espèce endossaient l'habit rouge à galons d'or, se coiffaient du chapeau à panache, montaient dans une calèche en compagnie d'une grosse caisse et d'une clarinette, et allaient offrir leur baume, leur élixir sur les places publiques. Ils opéraient des cures en plein vent et débitaient le spécifique qui devait guérir la colique ou les maux de reins , au choix des personnes. Aujourd'hui , rien de pareil : le salon tendu en damas a remplacé la calèche, la publicité la clarinette ; il n'y a plus ni élixir, ni baume, mais le traitement végétal y pourvoit. Rarement les empiriques des carrefours parvenaient-ils à amasser de quoi finir leurs jours dans le village natal ; les empiriques à domicile sont des millionnaires : ils ont des hôtels , des maisons de campagne, tiennent table ouverte, donnent à danser. Ce sont les heureux d'un monde où l'argent pèse plus que l'honneur. Que leur manque-t-il ? Électeurs , éligibles , ils seront députés d'un bourg-pouni quand ils voudront s'en passer la distraction.

La lecture du fatal écussoD me fît faire quelques pas en

arrière. Que me restait-il à apprendre? que pouvais-je demander à Saint-Ernest ? c'était désormais une carrière à part que la sienne; aucune liaison intime ne pouvait plus subsister entre nous. Cependant un sentiment de curiosité me retint : je voulus savoir comjnent ce jeune homme, qui ne manquait ni de sens ni d'esprit , s'était laissé entraîner dans une mdustrie pareille, en limitant sa carrière de son plein gré, en s' interdisant tout avenir de considération et de gloire médicales. Peut-être n'était-il pas engagé sans retour, et quelques conseils d'ami , pressants, désintéressés, suffu'aient-ils pour le faire renoncer à cette exploitation de la crédulité publique. Sur cette réflexion , je pressai le bouton de sa porte, et j'entrai. Un domestique à livrée vint à moi , me débarrassa de mon manteau , et m'introduisit dans une salle d'attente. Le docteur était en consultation; on ne pouvait m'introduire sur-le-champ auprès de lui. Je m'armai de patience, et passai en re^•ue les détails du local. La pièce où je me trouvais était richement garnie : les bronzes, les dorures la surchargeaient , le meuble en velours ponceau relevé par des cîous dorés avait plus d'éclat qu'il ne témoignait de goût ; mais cette apparence de richesse, ces couleurs voyantes étaient parfaitement assorties avec le public qui passait dans ce salon. Une grande table, recouverte d'un tapis vert , occupait le milieu de la pièce, et des prospectus , des imprimés de diverses sortes y étaient étalés. Une station obligée reportait naturellement l'attention des curieux vers ces factums qui tous avaient trait à l'industrie locale, et constituaient autant d'amorces ou directes ou indirectes. Je parcourus ces monuments d'effronterie, et dans le nombre j'en trouvai d'incroyables.

Voici celui qui intéressait plus particulièrem.ent Saint-Ernest :

L« doctettr Saint-Ernest à ses eoneiteyens.

km ÛIJ'IL FAIJT LIRE « Voici peu de temps que j'ai mis en pratique ma méthod*

X curative, et déjà il est universellement reconnu que c'est, « avec la vapeur, la plus belle découverte des temps modernes. « La Russie m'a fait faire des propositions , mais le patrioa tisme dont je suis animé ne me permettait pas de priver la « France, la belle France, du fruit de mes travaux et de mon « génie.

« Aussi , n'ai-je pas été surpris d'apprendre que des médi- «« castres cherchent à s'approprier ma méthode curative. On « me vole, on me pille, on me dévalise. Sort inévitable des « grandes inventions! La bande des plagiaires se les arrache', « le troupeau des imitateurs s'en empare. Vous voyez en moi « une victime de cette intrigue.

« Depuis que j'habite la rue Saint-Pierre-Montmartre, plu- « sieurs guérisseurs sont successivement venus dans mes en- « virons tendre leurs pièges à la crédulité des malades dont « j'avais fixé l'attention. Cette manœuvre ne pouvait réussir « qu'auprès des esprits bornés , et ce grossier charlatanisme- « ne m'inspirait que du dédain. Cependant , enhardie par « mon silence, l'intrigue continue à lever la tête, et il faut la « démasquer. L'un de ces médicastres plagiaires est venu « dresser ses tréteaux porte à porte, profitant de ce que la rue « IMontmartre est voisine de la rue Saint-Pierre-Montmartre. « Abusant de l'erreur d'un malade insouciant qui se trompe « d'adresse, il s'est même emparé de mes écrits , a copié mes c^ prospectus ; et , se prétendant docteur de toutes les facultés, « académicien , professeur, il les distribue de sa propre main « dans Paris et dans la banlieue. Je dénonce au procureur du « roi cette violation flagrante de la propriété.

« Le fait est que mon domicile est plus que jamais rue a Saint-Pier-e-]Montmartre (ne pas confondre), et que le public 0. dont on insulte la bonne foi m'y trouvera tous les jours, de « dix à quatre heures. Je lui conseille d'éviter ces pièges que « l'un de mes clients a justement caractérisés de guet-apens, » et de bien prendre note de mon nom et de mon adresse. »

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A la suite de cet exposé, le docteur Saint-Ernest énumérait les maladies justiciables de sa méthode curative. Comme on le devine, rien ne se dérobait à l'action souveraine de cette panacée, et, par respect pour vos oreilles , je m'abstiendrai de nommer les impuretés dont ce prospectus contenait Ténumératioîî

Voilà \û métier que faisait Saint-Ernest. Monsieur, la police de Paris a , dans ses attributions , la grande et la petite voirie; elle est chargée de nous débarrasser des immondices qui obstruent nos places et nos rues , et voici des industriels qui peuvent, sans qu'elle l'empêche, nous poursuivre de leurs spéculations infectes , inonder nos domiciles de prospectus impurs, les faire distribuer sur la voie publique, tapisser les murailles de mots et d'images obscènes, dévoiler le mal en proposant le remède, attirer la curiosité des enfants vers des choses qu'ils apprendront, hélas! trop tôt. Vraiment, à voir le nombre toujours croissant des empiriques, la position qu'ils prennent et la nature des offres qu'ils font au public, ne dirait-on pas que nous vivons dans une léproserie immonde, au milieu d'une population cariée jusqu'à la moelle des os î

Parmi les pièces étalées sur la table du docteur, on eu pouvait lire de plus récréatives que son prospectus. Dans le nombre, j'en remarquai une surtout dont la conclusion était des plus originales. En voici quelques extraits :

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