L'ESCULAPE DE L'UKRAINE
MÉDECINE A LA TARTARB <
•( Le docteur Chikapouff , médecin-praticien des bords du fc Don , fait connaître généralement à tous les citoyens de cette « capitale et de la France entière, comment il a prouvé, au
1 Tout ce qui suit est textaei. Le nom seul a éié chaDgé.
S-UBLICISTE OFFICIEL. 85
« moyen des soins qu'il a donnés, dans l'espace de trois mois. « à environ cent cinquante incurables et par conséquent aban- « donnés par tous les médecins de la ville, et que les hôpitaux « même ont expulsés ne pouvant arriver à la guérison desdits « incurables; que lui , Chikapouff , avait pénétré dans le vrai « de la médecine, et que. par un nouveau procédé, guérissant « ce qui avait été inguérissable jusqu'alors , donnant ainsi un « démenti formel à tous les hommes de l'art ; pour tout dire, « enfin , que lui, Chikapouff, avait triomphé de tous les ob- « stades , au point de pouvoir dire : Vhumanité a gagné sa « cause, et tant de maux ne décimeront plus désormais la « société humaine ! Preuve, les cent cinquante malades eii- « trepris par l'exposant , desquels pas un seul n'a péri !
(' Rien ne manque à Chikapouff pour mieux prouver la « réalité des faits qu'il dénonce courageusement à la face du (. public que l'appui tout puissant des hommes qui sont au « pouvoir. Que, dans l'intérêt de la sainte cause de l'huma- « nité et de la leur individuellement , ils veuillent autoriser le « sieur Chikapouf à entreprendre un grand nombre de ma- « lades incurables de toute espèce que le gouvernement ou la « faculté de médecine concentrerait dans l'un des nombreux « hôpitaux de la capitale , où le sieur Chikapouff stationnées rait pour administrer les remèdes qui lui appartiennent , et « qui sont le fruit de longues et pénibles recherches , et pour « surveiller les traitements , comme directeur de cet hôpital « spécial.
« Refuser à Chikapouff le moyen de rendre la vie à tant et de malheureux, d'alléger la société des maux qui l'accablent « et la déciment , et baser ce refus sur l'injuste et inadmis- « sible motif que Chikapouff n'est pas un médecin théoricien. « comme le veut la loi enfantée par la faculté de médecine , * il y aurait de la barbarie , chose qui ne doit pas exister sous « l'empire de toutes les régénérations du dix-neuvième siècle.
« Chikapouff est âgé de cinquante trois ans. Il exige, eu
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« échange de la richesse qu'il apporterait annuellement au « trésor de l'administration des hospices, pour avoir réduit « et comprimé les frais et le mal , qu'il lui soit payé par ladite a administration des hospices , sa vie durant , les 10 pour ICO « des capitaux économisés d'année en année ; et si une telle « proposition n'est pas conciliable avec la nature du fait dé- « nonce publiquement par moi Chika'pouff , l'auteur de la pro- « position s'en rapporterait à la générosité du gouvernement « et de l'administration des hospices. Dès aujourd'hui Chika- « pouff se met à la disposition du gouvernement et de la <^ faculté de médecine.
« Les hommes qui ont le pouvoir d'accepter et qui n'accep- « teraient pas la proposition de Chikapouff , ces hommes ti'a- « hiraient la sainte cause de l'humanité , et l'on pourrait leur u dire avec raison : Vous voulez que le mal règne et se per- ^ pétue dans la société; vous voulez voir vos familles <v décimées par le fléau du mal ; vous vous plaisez enfln à « subir le martyre et à éprouver sans cesse les angoisses « de mille morts prématurées.
a Ivan Chikapouff. »
TEMPS HÉGESSAIBE POUR GUÉBIR LES ESÂLADIES SUIVANTES ! t Les fièvres intermiiteutes . \ jour.
( Ces môLîadies sont ordinaires lorsque , dans l'été , il arrive de voyager et de passer près des lieiix marécageux eu autres eaàroits xéphitiques. )
€ La plithisie ordinaire 8 jonrs.
• La phlhisie du 1er an îe degré 20 id.
c La phlhisie au 3e degré , 30 Id.
f La teigne sans enlever un seul cheveu 13 id.
c L'cpilepsie , 30 id.
« L'asthme le plus invétéré -15 ii.
• La folie la plus dévergondée 8 id.
< Les tumeurs quelconques 30 id.
» Les inflammations des yeux , . . \ ié.-
( Combien il est utile aux armées, spécialement dans l'été, quand elles font des marches forcées dans les moments de juerre, d'obtenir une aussi prompte guérisc- *■
FL:BLICISTE OFFICIEL. 8/
I La tliairliée la plus obstinée I jovir.
(Cela arrive aux armées dans les voyages forcés, soit en été, eoit en hiver. Napoléon a perdu une grande armée en Eg-ypte h cause de cette maladie. )
a La niierairie invétérée i heure.
i. LèZ ioaleurs de tète i Riiaute,
• Le rhumatisme I heure.
t — nerveux i3 jours.
« La gangrène. i jour.
• La goutte = i id.
I Les varices . 4o id.
t Les palpitations de cœur 15 id.
Au bout de cette nomaiiclatiire un plaisant avait ajouté , à la pîume , comme bouquet , les deux articles suivants :
« Les pendus < minute.
« Les guillotinés i seconde.
« Nota benb. Le sieur ChikapoufF s'engage , à la volonté des gouvernements, et sous » leur garantie, d'aller pciter ses remèdes dans toutes les parties du monde, afin de « guérir et détruire la peste et toutes autres maladies dangereuses, s'oiTrant person- « nellement responsable des réstJtats qu'il assure. »
Cette pièce bouffonne n'était pas la seule, Monsieur, qui fat étalée sur cette table. Saint-Ernest n'était ni envieux , ni jaloux, il donnait l'hospitalité aux publications de ses confrères. Je trouvai là les éléments d'une guerre civile entre le copahu et le poivre cubèbe : des mémoires pour et contre avaient été lancés , et les expressions ne m'en parurent pas complètement parlementaires. Le poivre cubèbe disait dans son exorde : — Le copahu n'est qu'un vil intrigant ; et le copahu répliquait : — J'ai déjà prouvé au cubèbe qu'il n'est qu'un drôle. A côté des deux astringents qui se gourmaient ainsi , gisait la série des inventions aspirantes et refoulantes , toute l'hydrau' lique de la médication usuelle et intime. Dieu sait sur combien de tons chante cet orchestre , et que de tuyaux divers compte l'orgue des rafraîchissements internes. L'habileté humaine semble s'épuiser dans les modes de distribution de cette rosée ! Chaque jour c'est un nouveau détail , un perfectionneaient inaf*;er.du. Plongeants , continus , mobiles , ver-
ticaux, obliques , combien en voilà coup sur coup, et , certes, ceux qui aiment cette note doivent être dans le ravissement.
Je ne m'arrêtai pas à ces révélations hydrodynamiques : une brochure venait de frapper mes yeux. C'était une pièce de vers. L'usage s'est répandu , Monsieur , paimi les poètes , de venir au secours des Chikapouff et des Saint-Ernest, pour célébrer des maladies , des topiques , des moyens de médication. Oui , la Muse en est là : elle a accepté la collaboration de la Clinique. On va mettre les fièvres en couplets , les gastrites en diîh}Tambes. Je ne vous parle pas du reste : il est des mots qui demeurent exclus du vocabulaire des gens de goût. La brochure qui me tomba sous la main était une Épitre au Fésicatoire ! C'était à la portée de tous les âges et de tous le.sexes. Jugez -en plutôt :
s î'craii;;>-uiui a'éiie ici ie - ba.iire de ta gloire,
• Noble dérivatif! puissanî vcsiLaoire,
« Pour qui le pharmacien nommé Leperdriel
• Créa des serre-bras plus légers qu"Ariel.
« >'ou, ta n'engendres point un toarir;ent sédentaire « Comme le fait, hélas! l'implacable cautère;
• Ta n'as pas les ri^'ueurs de l'auMère séton,
• Qui larde les humains de mèches de coton.
• Avec un simple arprèt de toiles vésirantes
t Tu fais sortir du corps bien des humeurs peccantes,
• Et socs l'abri sauveur du plus mince oripeau,
• Tu soulèves le derme et fais gonfler la peau.
• Qui ne connaît à fond ton emploi domestique, « Magique révulsif, aimable épis[ astique !
« Que de fois une mère au bras ile ses enfants « Appliq :;a ces papiers, emplâtres triomphants,
• Qui, sur des corps chétifs et sur des chairs arides,
• Mordent par la vertu de quelques caniiiariiies s
Tel était le début du prunier chaut : je ne saurais vous dire , Monsieur , de quoi se composait la table des matières : vous pouvez facilement y suppléer. J'en étais là de mes .ectures , quand un léger bruit qui se fit dans la pièce voisine me donna à penser que la consultation du docteur tirait à sa
lin et que j'allais être introduit. En effet, Tune des portes latérales s'ouvrit, et Saint-Ernest parut en robe de chambre avec un air digne, sérieux, compassé, que je ne lui avais jamais vu. Quand il m'eut reconnu et qu'il se fut assuré que j'étais seul dans la pièce , ce masque tomba :
« Tiens , c'est toi , Jérôme , me dit-il en me prenant familièrement par le bras : que ne te nommais-tu ?
— Je te croyais en affaires.
— Bah ! répliqua-t-il , il y a plus d'une heure que je suis seul. »
Et il m'entraîna en riant dans son cabinet.
SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT
Le cabinet oi^i m'introduisit Saint-Ernest , reprit Jérôriie , était fort agréablement meublé ; mais un singulier ornement frappait la \iie dès qu'on y mettait les pieds. Des médailliers à glaces , montés avec soin , étalaient des pièces anatomiques en cire , figurant les diverses phases des maladies sans nom qui dévorent l'humanité. Cette exhibition provoquait on ne saurait dire quelle crainte, quel dégoût involontaire. Les malheureux qui venaient là pour confesser leurs douleurs devaient en être remués jusqu'au fond des entrailles. La terreur exclut la lésinerie : tel était sans doute le calcul du docteur , qui connaissait ses justiciables. Il arrachait ainsi à ses patients un tribut forcé , comme autrefois on arrachait des aveux aux criminels par le spectacle des apprêts de la torture.
A peine fûmes-nous entrés dans ce sanctuaire de l'empirisme, que me tournant vers Saint-Ernest :
« Comment ! toi aussi ? lui dis-je.
— Oui, Jérôme, Ui quoqiie^ moi aussi : les destins l'oDl
voulu! sic volvèrefata , me répliqua-t-il. J'ai donné dans le Van-Swiéten et dans le bol d'Arménie ; j'ai inventé une drogue, et je la débite.
— Est-il permis , Saint-Ernest , de plaisanter de choses pareilles ? Toi , docteur d'hier , tu romps avec le corps médical, tu méconnais ton grade pour descendre au niveau des marchands de vulnéraire suisse?
— Fallait-il aller à Clichy , mon cher? M'en aurais-tu tiré, toi qui me sermonnes ? La vie est une loterie ; j'y ai pris es billet-là. Quand on ne peut pas mourir pauvre comme un Broussais , on fait sa fortune comme un Leroy.
— Tu étais jeune , tu pouvais attendre , Saint-Ernest. La célébrité ne vient pas en un jour.
— Et les gardes du commerce auraient-ils attendu ? Jérôme, tu ne connais pas ton siècle : il est peu casuiste. Qu'on soit riche, c'est tout ce qu'il veut. A-t-on jamais demandé aux millions d'oij ils viemient , s'ils sont le fruit de cinq ans de prison passés à la Conciergerie , s'ils se composent de la dépouille de joueurs ruinés au biribi ou à la roulette , s'ils dérivent de dépêches télégraphiques exploitées dans la primeur, de négociations d'emprunt pour le compte d'États obérés, de remboursements américains, de vaisseaux de carton , de fournitures sans contrôles , d'adjudications sans concurrence , de commandites imaginaires , de banqueroutes Darîiculières ou publiques ? Les millions sont là , c'est l'essentiel. Pourvu que le code pénal n'ait rien à y voir, le monde les respecte sans s'inquiéter quelle en est l'origine. Soyons donc riches , et nous serons toujours assez considérr s.
— Saint-Ernest , tu fais le fanfaron de vice.
— Non , Jérôme, j'ai tout raisonné. Tu as pu voir ce qu'il en est de la profession de médecin. L'encombrement y est grand et le succès difficile. On court vingt ans après une clientèle , et le travail arrive à l'âge où il faudrait se reposer. Qîi'irai-i« faire dan? cette foule où l'on se coudoie ? affronter
la chance laborieuse des concours ; concours pour un hôpital , concours j^our une chaire ; monter ainsi d'échelon en échelon , me tuer pour avoir le droit de guérir les autres ? C'est un métier de dupe , Jérôme !
— Cest-à-dire que tu aimes mieux faire ton chemin par le charlatanisme.
— Le charlatanisme , voilà un singulier mot. Et dis-moi , Jérôme . où il n'est pas , le charlatanisme ? C'est du plus au moins seulement. Dans notre état , par exemple, veux-tu que je te fasse la récapitulation des charlatans ?
— Tu vas arranger cela à ta manière.
— Non , je n'exagérerai rien : d'ailleurs , les exemples sont là. On voudrait inventer, mon cher, qu'on resterait au-dessous de la réalité.
— Eh bien , je t' écoute.
— Je ne te parlerai pas, Jérôme, des petits stratagèmes fréquents entre docteurs pour se supplanter mutuellement , pour s'enlever la clientèle des grandes maisons. C'est Ihistoire de tous les métiers , et le nôtre ne saurait faire exception. Il est inutile aussi de recommencer, après Molière , la liste des déceptions de notre art, de ces affections imaginaires entretenues avec le plus grand soin; de ces ordonnances inoffensives , mais inertes , multipliées dans l'intérêt et quelquefois avec la complicité du pharmacien; de ces consultations fantastiques oij il est question de tout, excepté du malade-, de ces opérations aventureuses où la vie d'un homme sert d'enjeu à la gloriole du praticien. Tout cela n'est pas nou veau : oublions-le. Négligeons aussi cette invention plus moderne de bals et de concerts donnés à une clientèle ou convoitée ou acquise , et les festins , ornés de vins mousseux , qui réunissent de loin en loin les dispensateurs de l'éloge et les organes de la publicité. C'est du charlatanisme, sans doute, mais celui-là n'a jamais tué personne.
— Au contraire.
— Nous voici aux véritables charlatans. D'abord les honiceopaîhes. Tu ne connais pas, Jérôme, la médecine atomis» tique, la médecine des semblables. Se mettre nu pour se garder du froid , se couvrir de fourrure-s contre la chaleur, se jeter au feu pour se guérir d'une brûlure ; c'est, comme tu le vois , le procédé de Gribouille élevé à la hauteur d'une théorie. Un homme a la ûèxre : le rem.ède est indiqué ; il faut lui administrer ce qui la lui donnerait s'il ne l'avait pas. Sîmilia similibus. Mais comment administrer la drogue? voilà oii est la découverte. Les onces , les gros , ancien style ; les décagrammes , nouveau style , sont supprimés : il n'y a plus que des millionièmes. Tout médicament se dose par millionièmes : moins il y en a , plus il agit , d'après la logique de tout à rheure. Qu'en résulte-il ? un avantage immense . celui de concentrer la nature entière dans une boîte portative, de favoriser le cumul de la pharmacie et de la médecine , du remède et du conseil , de la potion et de l'ordonnance. Que les paralytiques marchent , que les sourds entendent , que les pulmcniques respirent ; avec un simple atome , tous ces miracles vont s'opérer. Seulement , il importe que l'atome soit spécifique , parfaitement préparé , consciencieusement pesé , et pour cela il faut quil sorte de la boîte du docteur. Coût : quinze francs l'atome, cinq francs la visite. Total, vingt francs. Lâchez le napoléon, et le tour est fait. Vous êtes guéri par la méthode des semblables, et vous rendez heureux l'un de vos semblables.
— Mais tu me cites des exceptions , Saint-Ernest.
— Des exceptions! elles dominent la règle. Aux magnétitiseurs, maintenant. Avec quel organe lis-tu, Jérôme !
— Belle question ! avec les yeux.
- Ancien procédé : nous avons changé cela. Quand tu le voudras , je te ferai connaître d'intéressants sujets qui voient l'heure par l'estomac, et, pour leur agrément particulier. lisent par l'épine dorsale. Ou se soulage ainsi la vue. Ce n'est
pas tout : le magnétisme applique au corps humain cette méthode de lecture. Il ouvre les individus, les feuillette jusque dans le moindre recoin , et dresse la carte de leur intérieur avec une précision fabuleuse. Ordinairem.ent c'est une simple jeune fille, une villageoise naïve qui se livre à cette autopsie intuitive sur la nature vivante. L'enfant des champs dort du sommeil magnétique, et y puise le don de la technologie médicale, la connaissance des simples, la science du Codex ^ enfin des particularités thérapeutiques et pathologiques qui font crier au miracle. 0\x a-t-elle appris ces secrets de l'art , la pauvre innocente? Qui lui a révélé le diagnostic et dévoilé les formules? Il ne s'agit plus d'atomes cette fois, mais de fluide. Il y a échange de fluide, et cela suffit pour communiquer à l'intelligence la plus grossière une faculté de seconde vue. Quelques passes, quelques attouchements opèrent la transfiguration. Plus de baquet de Mesmer, ni d'ustensile de ce genre : la médication magnétique a renoncé à sa batterie de cuisine. Cela est simple comme bonjour, et supprime toute étude et tout travail. Prenez donc vos grades, aspirez à devenir membre de la docte faculté , pour vous voir éclipsé par une Gothon qui ne sait pas lire , si ce n'est dans le corps humain. Luttez avec vos yeux contre des sujets qui changent leurs doigts en verres translucides et leur estomac en binocles, qui devinent un tempérament sur une mèche de cheveux, suivent un homme à deux cents lieues de distance , pénètrent dans la pensée, et s'établissent d'une manière souveraine dans les replis du cœur. Conclusion : il n'y a plus d'autre médecine possible que le magnétisme; l'univers appartient à la science du fluide animal et aux initiés qui possèdent l'art d'endormir le public. Et de deux !
— - Soit ; je passe condamnation sur ceux-là.
— Arrivons aux phrénologues : c'est encore une nuance. La phrénologie embrasse un plus vaste dessein ; elle poursuit l'identification du monde moral et du monde physique. C'est
t* JEROME PAlU.tOT
le crâne qui nous fait courageux , aimable.'^ , 6ons , moraux , incorruptibles. Si la vertu descendait sur la terre , elle prendrait son siège dans les protubérances. Donnez au pbrénotogue le crâne d'un homme, et il vous dira ce qu'il est. Portez-lui toute saignante la tête d'un supplicié , et à l'instant U vous fera toucher du doigt la bosse du crime. Voilà son ambition , voilà sa gloire. Une supposition : un homme est curieux de connaître les facultés qui le distinguent ; il se rend diez un phrénologue et lui dit : « Prenez ma tête, et jugezmoi. » Celui-ci accepte l'offre et promène ses doigts sur la i*ièce de conviction avec une gi^avité scientifique. Quand il a bien vérifié l'objet , constaté les dépressions et étudié les éminences : « IMonsieur, dit-il , voici une saillie qui me laisse croire que vous avez du penchant pour le vol. » Naturellement le visiteur se révolte ; mais le savant ne s'en émeut pas. « Oui, Monsieur, ajoute-t-il , et , en tenant compte de ce brusque enfoncement , vous iriez même au besoin jusqu'à l'assassinat. Du reste , vous devez être gourmand , jaloux , brutal et même un peu ivrogne. Voilà ce que m'indique parfaitement votre périphérie osseuse. » Telles sont les aménités de la phrénologie. Le crâne est une ruche où les péchés capitaux et les vertus théologales ont leurs cases assignées : ici la sobriété , là l'intempérance; la probité à deux lignes de l'escroquerie; la galanterie près de la fidélité. L'équilibre des diverses cases constitue l'ensemble des qualités , des facultés , des sentiments de l'individu. Vive Dieu ! comme cette découverte simplifie le gouvernement des races humaines ! Avec un bureau de bosses, la police s'exerce à coup sûr, et la justice n'est plus que l'examen des boîtes osseuses. Les aptitudes sont tout de suite conclues , les penchants signalés , et chaque année le prix Blonthyon va chercher la plus belle protubéracce du royaume dans la case du cerveau qui répond au mot vertu. Tout se mesure au compas , et l'on moule les plus beaux crânes pouï Vinstrjction de la postérité. Et de trois !
PUDLICISTE OFFICIEL 9S
— Le tableau est un peu chargé , mais n'importe.
— Nous ne sommes pas au bout, Jérôme. Voici les hydropathes, nouvelle invention, école de Priessnitz l'Allemand. £n tombant du haut d'une montagne , mon brave Priessnitz se brise trois côtes, et il invente l'hydropathie, c'est-à-dire l'art de guérir les humains avec de Teau claire. L'eau claire, dont on n'avait pas jusqu'ici apprécié l'importance , reprend tout à coup le rang qui lui est dû. Priessnitz l'applique d'abord à sa charpente détériorée et se confectionne une membrure neuve à l'aide de l'élément méconnu , puis il étend si bien cette invention, qu'aucune maladie ne lui échappe. L'humanité a trouvé dans l'eau claire une nouvelle vie ; l'essentiel est de la servir à froid , en douches , en bains , en couvertures mouillées , en boissons et en lotions. Des savants ont avancé que Ihomme , dans les temps primitifs , tenait un peu du canard : si Priessnitz réussit , cette hypothèse pourra redevenir une vérité. Hors de l'eau claire , plus de salut ! Et de quatre !
— Ceci , Saint-Ernest , est encore peu répandu. Où sont les hydropathes ?
— Je t'en citerai alors qui ont plus de célébrité : par exemple , les aigles de la médecine légale. Voilà des chimistes infaillibles et bien rentes : on leur apporte un linge taché de sang : « Ceci , disent-ils , est du sang de femme , du sang de ]:un8 homme , ou du sang de vieillard , ou d'homme fait : » le tout avec un imperturbable aplomb et au risque de laisser la vie d'un pauvre diable au fond de leur cornue. Pour l'empoisonnement par l'arsenic que n'ont-ils pas essayé? Un instant on a pu croire que la race des caniches allait disparaître ; la consommation en devenait effrayante. Trente caniches par jour, voués d'heure en heure à la boulette vénéneuse , à la chaudière d'eau bouillante et à l'appareil de Marsh ! Quelle moisson de victimes offertes au problème de l'intoxication et des taches arsenicales ! jMais les grondes gloires ne se font
qu'ainsi : il faut joncher le terrain de morts pour derenir le héros des réactifs et l'oracle des cours d'assises
— Vraiment , tu n'épargnes personne.
— 3Ion cher, il y a un peu de jonglerie partout , en haut comme en bas de l'échelle. >'ous jouons une comédie oii chacun choisit son rôle : je n'ai pas voulu de celui de niais. C'est une spécialité trop ingrate, et, d'ailleurs , elle est prise. J'aurais pu abonder dans la lithotritie , qui est un charlatanisme assez récent , travailler le corps humain comme un puits ar- , tésien , inventer un petit système de ferraille , broyer ou percuter, me bâtir une réputation européenne avec mes extractions , lutter enfin , réussir et marquer ma place. Je ne l'ai pas voulu , ce rôle d'opérateur est trop chanceux. J'aurais pu me faire embauir.eur et courir la pratique ; orthopédiste et disloquer des corps : strabiste et déranger des yeux ; renouveler le miracle de saint Denis et rajuster la tête d'un mouton après la lui avoir coupée ; obtenir un déplacement artificiel du sang au moyen de la machine pneumatique ; enfin me lancer dans une de ces mille innovations qui font leur chemin par le bruit , s'imposent à l'aide d'une notoriété coûteuse, mais n'ont jamais des racines profondes dans le public. Entre les divers charlatanismes, j'ai préféré celui qui offre les chances les plus étendues et les plus constantes. J'ai pour moi la jeunesse et le plaisir, deux éléments de succès aussi vieux que le monde , et qui ne le quitteront pas de sitôt.
— Tu te fais anacréontique , Saint-Ernest ; c'est pour nie gagner. Tu te souviens que je suis un homme de style.
— >'on, mon cher; mais je ne comprends pas pourquoi l'on nous jette la pierre. Tu viens de voir si nous sommes les seuls à exploiter la crédulité publique. Eh bien, c'esi sur nous principalement qu'on se déchaîne. JS'ous sommes des parias , des excommuniés. Quel mal faisons-nous , après tout ? Nos consultations sont gratuites.
— Et où est alors votre bénéfice ?
— Quelques drogues de dix , quinze , vingt francs : une misère. Ce n'est pas plus mauvais que chez le pharmacien : seulement , c'est beaucoup plus cher,
— Saint-Ernest , repris-je alors , je t'ai écouté jusqu'ici sans l'interrompre. Tu as pu croire que j'étais converti à tes idées • détrompe-toi. Quel que soit le siècle oii l'on vive, quelque compromise que puisse être une profession, l'honnête homme ne se détourne pas du chemin du devoir. Rien ne peut justifier le déshonneur, ni l'excuse du besoin , ni la tentation de l'exemple. Comme les anges déchus , tu as calomnié ce qui t'entoure , tu voudrais prouver que tout le monde s'est donné à Satan. Il n'en est rien : le corps médical compte encore plus de cœurs dévoués , plus de belles âmes que tu ne le dis , que tii n'affectes de le croire. Ce qu'une profession renferme de plus pur est précisément ce qui se voit le moins. Dans une population aussi considérable , au milieu de tant d'angoisses et de douleurs, le mal frappe les yeux, les bonnes œuvres restent ignorées. Pendant que tu spécules ici sur les fruits du vice , plus d'un jeune confrère va s'asseoir au chevet de l'ouvrier, le soigne, le console, l'aide de sa bourse quand il le peut. D'autres poursuivent dans les hôpitaux et les amphithéâtres l'étude des mystères de la vie, et cherchent à pousser la science au delà des limites atteintes. Crois - le bien , Saint- Ernest , ce n'est pas une bonne vie que celle où tu t'es engagé. S'il en est temps , renonces-y : tu as du savoir et de l'activité, il est impossible que tu ne parviennes pas. Mais, de grâce, tire-toi de cette fange.
— Tu prêches comme un dominicain, Jérôme; l'abbé Lacordaire serait jaloux de toi. Mon bon ami , chacun son métier. Fais des sermons , moi je fabrique des juleps.
— Décidément tu ne veux pas rompre avec cette ignoble industrie ?
— Impossible , mon cher, ma signature est donnée, lens avec moi, ajouta-t-il en me prenant par le bras, je vais te
S8 JEROME PATUROÎ
faire voir nos magasins, notre pharmacie. Nous ne sommes pas des industriels de second ordre : nous manipulons en grand. On drogue le public ici , mais on le drogue en conscience. » Je n'avais plus à insister : évidemment Saint-Ernest avait pris son parti. Après un coup d'œil rapide jeté sur son établissement , je le quittai plein de regret de n'avoir pas réussi ^ et décidé à apporter désormais une grande réserve dans nos relations.
PATCROT PUBLICI3TE OFFICIEL. — SON AMI l'hOMME DE LOI.
En quittant le laboratoire de SairJt-Ernest , poursuivit Jérôme, je me mis à la recherche de Valmont. De tous les collaborateurs de V Aspic ^ celui-ci s'était montré le plus sensé , le plus grave. Associé à nos illusions sans les parta.cçer, il n'avait jamais considéré cette époque de sa vie comme sérieuse, et probablement il avait pris depuis lors un parti définitif au sujet de sa carrière. Je tenais beaucoup à le revoir, car c'était à la fois un garçon d'un commerce sûr et un homme de bon conseil. L'étude du droit lui avait donné l'habitude de peser le pour et le contre, et d'appliquer à sa propre conduite cette méthode de controverse. En toutes choses, il ne se déterminait que d'une manière dogmatique et n'accordait rien à l'entraînement. C'était un esprit essentiellement, réfléchi, calculateur et pointilleux, qui apportait dans ses entretiens la méthode d'un mémoire > consulter, et ne quittait un sujet qu'après en avoir épuisé les éléments.
Je cherchai Valmont au palais de justice, je demandai son adresse aux avoués, je consultai le tableau des stagiaires, rien ne me remit sur sa trace. Le hasard seul m'apprit qu'il s'était, depuis un an, enterré dans l'étude d'ua bo>>j-<}. Cep^»2dant
il avait eu quelques succès de plaidoiries ; ses jeune^ confrères de la conférence n'en parlaient qu'avec les plus grands éloges , on regrettait de tous côtés qu'il eût quitté le barreau, où immanquablement il se serait assuré une belle position. Le premier jour où on lui donna la parole, il l'avait gardée pendant trois heures, ce qui est au palais un signe de force : encore quelques essais, et il aurait pu plaider cinq heures durant, sans faiblir, sans demander grâce. Or, cinq heures consécutives, soutenues d'un seul trait, semblent être la limite de l'art oratoire, les colonnes d'Hercule de la discussion judiciaire. Deux heures d'haleine constituent l'avocat médiocre; cinq heures le parfait avocat. On pourrait évaluer de te\z mérites avec le dynamomètre. Heureux les poumons favorisés ! ils sont sur le chemin de la gloire et de la fortune.
Avec les indications que l'on me donna je parvins à rejoindre Valmont. L'étude dans laquelle il travaillait était l'une des meilleures de Paris. Quand j'y entrai, toute la cléricaîure achevait gaiement un déjeuner frugal en se livrant à des espiègleries d'assez mauvais goût vis-à-vis du petit cleic, le souffre-douleur du lieu. Valmont m'aperçut, imposa silence à ses subordonnés, et me conduisit dans la pièce où se trouvait son bureau. Il était le deuxième clerc de l'étude, heureux de son sort, l'ayant préféré à tout autre, par goût comme par calcul. Évidemment, notre stagiaire n'avait dû se déterminer qu'avec sa logique habituelle, et j'étais jaloux de savoir comment aux honneurs bruyants du barreau il avait préféré cette conditic-'s plus obscure. Je l'interrogeai làdessus.
« Mon cher Jérôm-e, me dit-il, il existe ici-bas une illusion bien fâcheuse : c'est que le titre d'avocat équivaut à une profession. Les familles font à l'envi de grands sacrifices pour pousser les enfants jusque-là. Les plus belles années du jeune homme, les épargnes de la maison s'y engloutissent, et qu'en reste-t-il ? le droit de porter la robe et la toque , de s'essayer
aux joutes de la conférence, de figurer sur rinterminoble tableau qui décore les salles d'audiences du ressort. Voici quatre ans bientôt que j'ai pris mes grades et marqué ma place parmi les débutants.
— Je le sais» Valmont, on vous rend justice parmi vos confrères ; on a su apprécier ce que vous valez.
— Eh bien. Jérôme, dans quatre ans il m'a été impossible d'obtenir une affaire, d'avoir un seul dossier. Je ne suis ni plus paresseux, ni plus fier qu'un autre : j'ai vu, j'ai sollicité les avoués, qui sont les dispensateurs des procès : ils ont tous des avocats à leurs gages, et cumulent ainsi les bénéfices des deux professions. J'ai visité successivement les présidents des assises, afin d'obtenir quelques nominations d'office dans les procès criminels : ifs ont leurs protégés, que soutiennent des noms élevés dans la magistrature et des recommandations puissantes. Repoussé de deux côtés, j'ai encore réduit mes prétentions, j'ai suivi les audiences de la police correctionnelle, espérant y trouver un accusé sans défenseur, et me signaler par une improvisation victorieuse. Vain espoir ! la police correctionnelle est envahie comme le reste : les avocats des prisons ne laissent pas toucher à leur clientèle. Ils connaissent d'avance le travail du jour, et vont relancer les prévenus jusque dans les cachots. Ainsi, tout est pris d'assaut, civil, criminel, correctionnel ; il n'y a plus de place à aucune barre ; dix années d'attente et de postulation ne suffisent pas pour assurer du travail. Mon cher Jérôme, croyezmoi bien, c'est la plus ingrate des carrières.
— Si elle est comme vous le dites , Valmont , il est certain que la perspective n'est pas engageante.
— Plus nous irons , moins ce sera tolérable. Sur raille avocats, à peine en compte-t-on quarante qui prospèrent. Là, comme partout , les gros poissons dévorent les petits. Trois ou quatre cabinets battent monnaie et dépassent quatre-vingt mille francs de produit ; c'est vendre cher la parole. Dix autres
roulent entre trente et soixante mille francs , et ai/i-si ue suite jusqu'au fretin. Quand un titre politique s'attache au nom , l'éloquence est plus chère, il faut payer Tauréole. On sait , à quelques francs près , le tarif des aigles du barreuU : pour la inême affaire, c'est mille francs chez l'un , deux mille, trois mille francs chez l'autre. En matière criminelle on passe même des conventions aléatcires : par exemple, cinq mille francs si la tête reste sur l'échafaud , trente mille francs si elle y échappe, ce qui fixe le prix de la tête, marché ferme, à vingtcinq mille francs. Dans des cas pareils , l'avocat intéressé au succès sert naturellement ce qu'il a de mieux ; il s'identifie avec son client , il se passionne, il va jusqu'aux larmes. C'est ce qu'on appelle la plaidoirie avec prime ; elle est le privilège des célébrités.
— Et les autres , que leur reste-t-il , Valmont?
— Il leur reste, Jérôme, la compassion des avoués. L'avocat de second ordre est à la merci des hommes de procédure. Quand le choix du défenseur dépend de l'agent instrumentaire, à l'instant la plaidoirie est mise au rabais. Souveikt même les procès s'enlèvent à l'enchère, on se les dispute.. oi« en fait trafic ; on cède le plaideur, on vend la clientèle, comaie s'il s'agissait d'une marchandise. Nous vivons sous le l'ègae des gens d'affaires.
— Il fallait alors devenir avoué, Valmont , puisque c'est l'avoué qui occupe la position souveraine.
— J'y ai songé; mais la profession a d'autres écueils. Le prix élevé des charges a rendu le poste difficile à tenir. Mon bon Jérôme, j'ignore vers quel avenir nous marchons , mais ri ne se présente pas sous de beaux auspices. Dans le cours de quarante ans , les cfnces ont presque décuplé de valeur, et l'on ne saurait prévoir oîi s'arrêtera cette hausse . Les situations privilégi'^6s sont des abris commodes pour la ncuchalance et la médiocrité ; les heureux du siècle s'y réfugient. Mais là aussi une expiation se prépare, et vous voyez déjà le
sol se joncher de victimes. On ne rougit pas de demander auourd'hui d'un office d'avoué, trois cent , quatre cent , cinq cent mille francs. Qui paye l'intérêt de ce capital énorme ' Ilélas ! le client , que Ton exploite de toutes les manières malgré les tarifs , malgré la taxe du tribunal , en dépit des précautions que la loi a prises pour protéger les plaideurs. Mon Dieu ! n'accusons pas trop les hommes ; c'est la position gui est mauvaise. Il faut trouver, avant tout bénéfice, trentt à quarante mille francs de frais que supporte le titulaire, tant en intérêts qu'en débours , et sa part à lui n'arrive que lorsque ce prélèvement est fait. On veut être honnête, sincère, désintéressé ; on ne le peut pas : le poste est écrasant pour tout homme qui n'y est point arrivé avec ses propres deniers , et qui voit toujours suspendu sur sa tête le chiffre de l'emprunt ou du restant de prix auquel il est redevable de l'investiture,
— En effet , ce n'est pas là une possession sérieuse.
— Malgré ces inconvénients , j'en aurais couru les chances comme un autre, si je n'avais dû perdre à cela un de mes avantages les plus précieux. Vous le voyez , Jérôme, je suis assez joli garçon : je mets de côté une modestie puérile. Comme agréments extérieurs , la nature m'a assez bien pourvu : taille, figure, tournure, tout peut s'avouer. Ma naissance est convenable aussi ; nous sommes de bonne noblesse de province. Eh bien , tout cela , dans une étude d'avoué, est enfoui : on' ne demande à un procureur aucune des qualités de l'homme du monde. Qu'il sache grossoyer convenablement, c'en sera assez pour qu'il inspire de la confiance à un titulaire qui veu< se retirer. Le reste dépend de la manière dont il saura conduire le chapitre des taxations et l'article des honoraires. Ainri^ quant au physique, latitude entière, et quant au moral , science des additions et des subtilités de la procédure, tel es» Vavoué modèle. Tout cela m'était incompatible.
— Je le crois bien.
— Voilà pourquoi , Jérôme, j'ai songé au notariat. Ici , du
PCBLICISTE OFFICIEL.
moJ!is , la figure sert à quelque chose, et la distinction de la personne n'est pas sans emploi. On nous sait gré de nous tenir avec une certaine élégance, d'avoir des gants propres, du linge fin , des habits coupés avec quelque goût. Le notaire préside aux deux actes essentiels de la vie, le mariage et le testamen: il est en contact avec le monde ; non avec le monde à part des plaideurs, comme l'avoué, mais avec la société entière. Il est donc essentiel qu'il plaise, s'il veut réussir, »
Au moment oij Valmont achevait sa phrase, un individu entr'ouvrit la porte, et , après avoir jeté à mon interlocuteur un sourire amical , il la referma avec précaution. Pendant ce court intervalle, j'eus le temps de remarquer une figure joviale et épanouie, quoique déjà sur le retour. Les cheveux étaient blancs , les traits poupards , et des lunettes vertes achevaient de donner à cette physionomie un singulier caractère. La manière dont il s'était retiré témoignait son respect pour Valmont et la crainte qu'il avait de le déranger.
« Vous le voyez , Jérôme, c'est le premier clerc de céans : il a vu déjà passer trois titulaires. Il mène l'étude; mais il est condamné à être premier clerc à perpétuité. Des lunettes , un ventre trop prononcé, voilà ce qui borne sa carrière. Célibataire et premier clerc , il obéit à son destin et le prend avec gaieté. Sa consolation est celle de Rabelais , il épouse chaque soir la dive bouteille, et s'endort là-dessus. Du reste, il connaît ses devoirs ; les habitudes de la maison lui sont familières. Il sait déjà qu'avant peu d'années je serai titulaire ici , et il me traite avec la déférence que mérite un titulaire en perspective. Pas un mot n'a été prononcé, et pourtant tout le monde pressent dans l'étude que c'est moi qui succéderai. Le titulaire actuel a été deuxième clerc comme moi , je serai titulaire comme lui.
— Prenez garde , Valmont , on dit que la profession devient chanceuse : de tristes catastrophes l'ont compromis:?.
— Je ne suis point un enfant, Jérôme, j'ai tout pesé. Je sais
^04 JÉR03IE PATUROT
que le notariat a eu des prévaricateurs qui ont ébranlé son autorité par les plus honteuses banqueroutes. Le notariat est devenu , comme toutes les professions de notre temps , la proie des hommes d'affaires : à côté des actes on y fait des spéculations, des entreprises. On y a dressé des sociétés par actions pour des existences imaginaires , et l'officier public a pu s'oublier jusqu'à se faire le complice des clients. Ici , c'est un notaire qui débute dans la profession par un faux et qui va finir sa vie au bagne chargé de onze cents faux en écriture authentique. Ailleurs on voit des vieillards confiants flétrir par des dépositions judiciaires un notaire qui a escroqué leur fortune : sur tous les points il s'élève des plaintes , et l'honneur de la profession souffre des crimes de quelques-uns de ses membres.
— Vous le voyez , il serait peut-être prudent de s'abstenir.
— Que faire alors ? Toutes les carrières n'en sont-elles pas là ? En est-il qui soient pures aujourd'hui , depuis le petit commerc?qui falsifie et mélange les denrées, jusqu'aux fonctions parlementaires érigées en véritables agences à l'usage des électeurs.^ Quoique le notariat ait eu à passer de mauvais jours, c'est encore, entre tous les privilèges civils, celui qui a le plus de conditions de durée et dont le maintien peut le mieux se défendre. La fièn'e industrielle, qui a fait tant de ravages , l'a atteint comme tout le reste ; n'importe : ceci n'a qu'un temps , et l'institution rentrera bientôt dans des conditions régulières. Un seul élément destructeur la menace, c'est l'élévation du prix des charges ; mais ce vice lui est commun avec tous les privilèges , et il est indélébile comme le ver dans les mauvais fruits.
— Ah çà ! et vous , Valmont , comment pourrez-vous pajer cette somme énorme ?
— Ici est le secret du métier, mon cher, et je ne devrais pas vous le livrer, quoique ce soit un peu le secret de la comédie.
— Comptez sur ma discrétion.
— Je vous en dispense, on a fait des vaudevilles là-dessus. Vous savez que je suis joli garçon , Jérôme : eh bien , je payerai avec ma bonne mine.
— C'est une monnaie qui n'a pas généralement cours.
— Plus que vous ne croyez. Les trois derniers titulaires qui ont exploité cette étude ne se sont pas acquittés autrement.
— Expliquez-moi cette énigme, Yalmont.
— Volontiers. Il est presque passé en usage, Jérôme, que le titulaire d'un office en demande à peu près le capital représentatif de ce qu'il rend : ainsi , par exemple, cinq cent milJe francs d'une étude qui rapporte bien net , année moyemip, vingt-cinq mille francs. Or, vous comprenez qu'un hoinme qui a cinq cent mille francs à lui ne les applique pas a xin placement pareil , où il faut ajouter sa peine et sa responsabilité pour obtenir un revenu de cinq pour cent. A ce prix donc l'étude est cédée à un jeune clerc qui n'a rien, si ce n'est les avantages extérieurs dont je vous parlais.
— Je commence à comprendre.
— Le patron sait bien qu'il vend le poste à son employé plus cher que cela ne vaut ; l'employé sait encore mieux qu'il le paye bien au-dessus de sa valeur ; cependant , des deux parts , voici le calcul. Le titre de notaire est une position sociale. La femme d'un notaire peut figurer partout avec avantage, même à la cour du roi des Français. A ce titre quand on joint de la grâce, de la distinction , un nom qui sonne bien , on a presque l'option entre les héritières. Les dossiers des fortunes sont dans l'étude même. IJ n'y a plus qu'à choisir celle de toutes qui est la plus liquide, la plus ronde. La femme sera toujours assez belle, pourvu que la dot le soit. Quand le choix est fait , on attaque à la fois le père et la fille. L'ancien titulaire s'empare de Tun ; le nouveau titulaire se charge de i'autre; et, au bout d'un mois, le contrat se signe. Le patron se désintéresse sur la dot , et le nouvesa notaire élèvera à son tour, dressera de ses mains un autre second clerc pour
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se débarrasser de son étude à des conditions fabuleuses. C'est une navette qui roule : il faut la prendre au bond et la lâche: à temps
— Et c'est ce que vous ferez , Valmont ?
— Oui, mais les temps deviennent durs. Il y a rareté d'héritières et concurrence dans les rangs du notariat. On achète à bas prix les études de la banlieue pour venir dans Paris exploiter les clients à domicile , faire le courtage des actes , abaisser l'institution jusqu'à la postulation directe. On offre des remises aux intermédiaires qui procurent du travail.
— Est-ce croyable ?
— Quelle différence , Jérôme , de ce notariat au notariat d'autrefois ! On s'est beaucoup moqué de ces tabellions d'opéras qui n'ont qu'une fonction , celle de déployer un papiet- , et de tirer de leur poche une écritoire de corne. Leur entrée est presque toujours accompagnée d'un évanouissement , à lasuite duquel ces dignes personnages rengainent leurs ustensiles et se retirent paisiblement avec leurs perruques bouclées , leurs crispins noirs et leurs culottes courtes. Le tabellion aurait pu être envisagé à un autre point de vue , celui d'une probité irréprochable. Autrefois , le notaire était le confident des faniiiies , le dépositaire des épargnes de ses clients. Des sommes considérables étaient religieusement conservées dans ses coffres , et il n'est pas d'exemple que cette confiance ait été trompée. Soyons justes , d'ailleurs. Si , à Paris et dans quelques grandes villes, l'institution a reçu de rudes atteintes, nos provinces ont encore conservé et maintenu intactes les vieilles traditions du notariat. On y voit encore ce que Ton' ne voit plus à Paris , des notaires qui restent en exercice toute leut vie et lèguent leurs études à leurs fils ; on y trouve des familles qui comptent plusieurs générations de notaires. Ici , Jérôme , tel office que je pourrais citer a chaugé dix fois de titulaire en vingt ans. On n'est plus notaire aujourd'hui , on travei^: le notariat. »
PUlîLlCISTF OFFICIEL. 407
Valmont termina là ses confidences : un vieillard assez vert et d'un extérieur distingué venait d'ouNTir la porte de sou cabinet; une jeune fille charmante marchait à côté de lui. Quand 'e clerc eut aperçu les deux visiteurs , il se leva vivement , alla vers eux , les invita à entrer et à s'asseoir. Eu même temps , il me fit un signe que je compris. J'étais de trop, je pris mon chapeau et battis en retraite. Valmont m'accompagna jusqu'au palier et eut le temps de me glisser quel* ques mots que je fus seul à recueillir.
« Une héritière de cinquante mille livres de rentes , mon cher.
— A vos affaires , Valmont , lui dis-je , nous nous reverrons à loisir. »
Et je descendis l'escalier, la tête remplie de ce que je venais d'entendre.
Évidemment <, Valmont était un garçon avisé ': ne pouvant réformer son siècle, il cherchait à marcher avec lui. De toutes les manières , il ne pouvait plus m'être utile dans le sens que j'avais espéré ; sa carrière était désormais nettement tracée. Sur trois collaborateurs auxquels j'avais songé, deux m'échappaient déjà ; il ne me restait plus qu'à faire des ouvertures à Blax , le prosateur chevelu.
Je remontai en cabriolet , et continuai mes courses.
P/.7USGT PCBilCrSTE OFFICIEL. — SON AMI l'uûMJIE DE LEÏiittâ-.
Da?3S mon entretien avec Valmont, poursuivit Jérôme, j'avais vx des renseignements sur la destinée de Max. Après .'^7oir , pendant quelques mois, végété sur les avenues du feuilleton , notre prosateur chevelu venait d'obtenir une place dans les burearx de l'instructien publique. Il était employé, ou ,
pour me senûr d'un mot plus sonore , fonctomiaire public : il émargeait. C'était une position sociale.
En un clin d'œil , mon cabriolet me déposa à la porte du ministère de la rue de Grenelle , véritable palais élevé au faste universitaire. Au fond et à la suite d'une double cour , l'hôtel du personnage en possession du portefeuille ; sur les ailes et répartis dans quatre ou cinq corps de logis , les bureaux de l'administration; l'ensemble est complet, le local heureusement choisi ; rien n'y manque, si ce n'est Tàme, l'inspiration, la vie. Le souffle de la spéculation a aussi passé par là : l'enseignement s'est fait industriel. Dans les institutions en vogue, ao a des élèves qui figurent comme montre , dont on fait étaiase pour attirer les chalands. Tout concours annuel ramène une sorte de pugilat entre ces puissances rivales : chacune d'elles ourdit ses trames dans les collèges , hors des collèges i défend ses sujets par la brigue , et ambitionne les honneurs d'une bruyante publicité. Voilà où nous en sommes venus en toutes choses. Le relief, la vogue , l'éclat , tels sont les grands mobiles. On sacrifie au succès , et c'est l'honneur qui est la première victime de ce culte. L'empirisme est le roi du monde : il faut subir ce joug , ou périr.
Le bureau que Max honorait de sa présence était situé dans le premier corps de logis. Le concierge me fournit les indications nécessaires , et je montai. Près d'entrer, il me sembla entendre à l'intérieur comme un choc de verres. Je prêtai l'oreille : en effet , il y avait gala. Je reconnus la voix de Max, mêlée à plusieurs autres. Ces messieurs servaient à leur m^ nière le gouvernement , et , pour le moment , travaillaient an profit de l'impôt des boissons. J'allais me retirer de peut d'être indiscret , mais un mouvement imprimé au bouton de la porte avait trahi ma présence , et Max l'ouvrit au moment ^h je battais en retraite.
« Tiens , c'est Jérôme Paturot , s'écria-t-il. Comme il arrive î pr«'pos , ce brave Jérôme! entre donc, il y a place pour toi.
prBLicisTE ornciEL. 10&
Un verre , un couteau , et ouvre-moi une brèclie dans ce pâté de Chartres qui est sur le poêle. Que je suis enchanté de te voir , mon camarade ! »
En même temps , il me poussait \ers son cabmet, dont il referma soigneusement la porte.
a Messieurs, dit-il en s'adressant à ses trois jeunes convives, permettez que je vous présente Jérôme Patarot, mon ami , an poète chevelu de la première distinction. 11 a eu tous les genres de succès; il ne lui a manqué qu'un public qui le comprît. C'est notre histoire à tous. Jérôme, je te présente M. Edouard Triste-à-Patte , paléographe de la plus belle espérance; M. Gustave Mickoff, professeur de kalmouk comparé, et M. Anatole Gobetout , commentateur de palimpsestes. Tous les trois aimables comme des archéologues , et gais comme des élèves de l'école des chartes. Maintenant , en avant l'eau de Seltz et le vin à douze. Jérôme, au moment où tu es entré, < '. professeur de kalmouk nous exécutait une nuance de cancan véritablement inédite et essentiellement comparée.
— Allons , Max , un peu de décorum , dit le commentateur de palimpsestes.
— Il est toujours le même, ajouta gravement le paléographe.
— Du décorum et du Champagne à dix sous , s'écria Max en débouchant une bouteille d'eau de Seltz. Honte et pitié ! voilà comme le gouvei'nement abreuve ses serviteurs I Messieurs , à la santé de Jérôme, et vive le gaz acide carbonique ! «
Comme on le pense , je me trouvai vite à l'aise au milieu de ces joyeux compagnons. On acheva gaiement le déjeuner er l'animant de plaisanteries qui n'étaient pas toutes de très-bon goût. En mon honneur, Max fit monter du café et du kirsch , afin que la fête fût complète. Cela dura pendant plus de deux heures , et je ne pouvais trop admirer cette manière de remplir des fonctions publiques. Les collègues de Max avaient l'air d'être tout aussi occupés que lui de leur besogne. Le professeur de kalmouk parlait du personnel de l'Opéra avec un luxe de
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détails qui ne permettait pas de récuser sa compétence : le paléographe cherchait une pointe à un couplet de vaudeville, et réjudit en palimpsestes contrefaisait le comédien Arnal dans ^-es rôles les plus accentués. Ces petits talents me paraissaient un peu hors de leur place au ministère de l'instruction publique ; mais ce qui piquait encore plus ma curiosité, c'était de savoir à quel titre mon ami Max figurait et émargeait dans cette administration.
« Et toi , lui dis-je en abordant directement la question , quel est ton emploi ici , qu'y fais-tu ?
— Ce que j'y fais ? belle demande ! tu ne l'as pas vu depuis que tu es entré ?
— A moins que ce ne ?oit manger et boire, répliquai-je ; mais il n'y a rien d'administratif là dedans.
— Pas encore , plus tard on verra.
— Mais que fais-tu donc alors ?
— Vraiment, tu ne Tas pas vu? je ne fais pourtant pas autre chose du matin au soir. Mon cher, ajouta-t-il avec une certaine emphase , je conserve les monuments. Nous sommes dix gaillards céans , qui n'avons pas d'autre besogne : nous conservons les monuments.
— Ah çà ! et comment donc , et oij ?
Ici , partout , en te parlant , en mangeant , en causant.
Quoi que je fasse , je conserve des monuments. C'est ma spécialité. Tous les jours , de dix heures à deux heures , tu peux venir dans mon bureau; tu me verras occupé à conserver des monuments. Quelle besogne , mon cher, quelle besogne ! Il v a des moments où je tremble quand je pense à la responsabilité qui pèse sur nous. C'est si fragile un monument? Mais nous y veillons.
— Ah ! vous y veillez î
— Oui , ils sont tous là , étiquetés : le garçon y a l'œil •, il en répond sur sa tête.
— Tu m'en diras tant !
PCBLICISÏE OFFICIEL. Ml
— Avant la création de ce bureau , quelle était , mon cher, la situation des monuments ! Quelque chose de précaire , d'aventuré. Ils n'étaient pas représentés , ils n'avaient pas de tribune. Aujourd'hui ils ont un personnel à eux, ici , à l'intérieur, aux cultes , partout. Leur position est magnifique : ils doivent en rendre grâces à la nature.
— Et à leurs employés , n'est-ce pas ?
— Tout en ce séjour est dans le même goût , Jérôme. C'est comme le kalmouk !... qui se douterait du kalmouk, cette langue slave et immortelle , si Gustave ne l'avait pas inventée , en m-eme temps que la chaire de ce nom ? Voilà ce que j'appelle des créations , de véritables créations.
— Au fait , c'est vrai.
— Et les palimpsestes , on les oubliait ces pauvres palimpsestes ! Qu'a fait Anatole? un véritable coup d'État; il a joué sa tête, « Le gouvernement est perdu , s'est-il écrié, si l'on n'organise pas un bureau spécial pour la vérification des palimpsestes. Je ne réponds pas de l'avenir, je ne crois plus à rien , ni à la durée de ce régime , ni à l'infaillibilité de l'université, si les palimpsestes ne reprennent pas, dans l'ordre social , le rang qui leur appartient. » Quand on a vu Anatole si parfaitement décidé, et à la veille de passer à l'opposition avec sa science et ses papyrus , le pouvoir a capitulé. Il a créé une direction des palimpsestes. C'est ainsi que l'on sauve les empires.
— Oui , Max , et que l'on épuise le budget.
— C'est le but de institution . Ah çà ! et tu crois , Jérôme, que la paléographie , dans toutes ses branches ; que l'archéologie, avec ses accessoires; que les documents historiques, que les chaires supplémentaires de province , que les voyages scientifiques aient eu leur contingent d'émargements et d'honneurs sans que les intéressés y aient mis la main ? Je t'ai parlé de kalmouk comparé , cette langue dont l'étude est si précieuse pour la France I II y a encore le kirguis , il y a
le pandoiir, il y a le malais , il y a le dialecte patagon dans toutes ses variétés , l'idiome si harmonieux des Papous et des Botoeudos , celui des Poyais et des Tungouses qu'on croit être la langue du paradis terrestre. Eh bien, ce sera 1 honneur du budget français que d'instituer des chaires pour tous ces dialectes, La France est essentiellement généreuse et polyglotte; elle se doit à tous les larynx de l'univers. J'en guis fier pour ma patrie.
— Tu as raison , Max : je retiens une chaire de yolof .
— Mais autour de nous-mêmes que de vides ! On a ouvert une issue aux littératures du Nord , et , par un chef-d'œuvre d'à-propos , on a donné la chaire de littérature du Nord à celui qu'on présumait initié aux littératures du Midi , et la chaire des littératures du Midi à celui qu'on croyait versé dans les littératures du Nord ! C'est bien , je reconnais là ce bonheur de main qui distingue nos chefs suprêmes ! C'est ainsi qu'il faut envisager les chaires comparées. Mais croiton avoir tout fait ? N'y a-t-il pas encore quarante créations à y ajouter, toutes plus urgentes les unes que les autres ?
— Dis cinquante.
— Je te dirai cent situ me pousses , et je les nommerai. On lésine sur tout, témoin l'archéologie. Est-il possible de trop faire pour cette science ? Paturot , tu vois ces trois amis , ils sont tous plus ou moins archéologues ; et qui ne l'est pas ? Que fait-on pour nous? Rien, ou presque rien; quelques rognures de budget détournées , subreptices , quelques billet? de mille francs donnés de mauvaise grâce , voilà tout. Dans la commission des documents historiques , dans la sphère de la linguistique et des manuscrits , même parcimonie. Les gouvernements représentatifs , Jérôme , périront par l'excès de leur principe : ils sont trop regardants. »
Cette sortie , débitée avec beaucoup de sang-frcid , provoqua les applaudissements de toute la compagnie. Max avait défendu l'honneur du corps, et traduit la pensée de ses coi-
lègues. Le professeur de kalmouk voulut bien , en l'honneur de ce .succès , donner une répétition de son cancan comparé et inéàrt; le commentateur des palimpsestes joua une scène des Saltimbanques , et le paléographe chanta uu couplet de facture. Ces divers exercices administratifs nous conduisirent jusqu'à deux heures, et il était temps de songer à quitter les bureaux. La vie des employés peut se résumer en deux préoccupations : arriver le plus tard possible , partir le plus tôt possible; et, si l'on y ajoute travailler le moins possible , on obtient les trois termes de l'existence administrative.
Cependant , avant de quitter le local , ;Max se montra jaloux de m'en faire les honneurs. Nous nous rendîmes d'abord à la bibliothèque. Certes , s'il est au monde une bibliothèque qui dût réunir les chefs-d'œuvre de toutes les époques , c'est celle d'un ministère de l'instruction publique. Des fonds sont alloués , il n'y aurait qu'à en faire un bon emploi. Au hasard, je pris quelques livres dans les rayons : c'étaient les Gerbes choisies, de madame Poupard ; les Sentimentales , de mademoiselle Trottemenu; le Miroir du cœur, de la baronne Amanda de Crapouski : partout des poésies et des noms de femmes , toutes éminemment obscures.
« C'est dans l'ordre, m.e dit ÏMax ; cela doit être ainsi. Nous avons toujours eu des ministres foncièrement anacréontiques. La femme règne et gouverne en ces lieux. Leurs livres ont le droit de préséance, surtout quand elles sont jeunes et jolies. il y a pourtant une condition.
— Laquelle, 3îax .^
— Il ne faut pas que le mari soit l'intermédiaire de la demande. Cela veut être traité directement.
— Méchante langue!
— Cependant, Jérôme, nous ne faisons pas toujours acception de sexe quant à l'achat des bouquins. Les hommes y ont quelques droits. Seulement il est essentiel qu'un député
intervienne. On ne tient pour bons que Jes livres recommandés par des députés. Encore s'ils les liraient ! » '
Nous sorlîmes , et déjà Tessaim des employés sortait aussi, en bourdonnant , de la ruche bureaucratique . Depuis um heure, on brossait les chapeaux, les paletots et les pantalons : on essuyait la poussière des pupitres , on rangeait dans les casiers les papiers épars. La taille des plumes était généralement suspendue , et le mot commencé était remis au lendemain. Les employés défilèrent devant nous , les supérieurs comme les inférieurs. Max me les nomma, en me mettant au courant de leurs fonctions , à peu près aussi lourdes que les siennes, en me récapitulant leurs chances et en me nommant leurs protecteurs. Les députés jouaient encore un grand rôle dans cette hiérarchie : les bureaux étaient peuplés de leurs créatures. Fils de député, cousin de député, neveu de député, filleul de député, voilà ce qui retentissait à mon oreille. D'auîres fois, Vinfluenee était indirecte sans être moins active. C'était un électeur considérable qui recommandait au député, lequel recommandait à son tour au ministre. Ces ricochets allaient à l'infini ; de sorte qu'on pouvait , à la rigueur, dire que pas un employé ne se trouvait là à caus'e de son propre mérite et pour ses services personnels.
Hors de l'hôtel du ministère , nous rencontrâmes les trois convives du déjeuner, vêtus avec la dernière élégance. Le professeur de kalmcuk comparé voulait entraîner ses collègues du côté du boulevard des italiens , afin de se rapprocher de l'Opéra. Le paléographe préférait le quartier latin, où les biftecks sont plus économiques ; l'artiste en palimpsestes hésitait entre les deux directions.
« Je te promets une soirée charmante , disait le professeu^ de kaimouk. Tu verras la figure de madame Stoltz. C'est un type de la cinquième olympiade.
— Ne passe pas les ponts, répliquait le paléographe. Nous irons voir quel rapport il peut exister entre les Nuées d'Aristo-
phaiie et les trognons de pommes de Bobino. C'est de la haute mimopl asti que. »
Nous les laissâmes dans cette indécision. Je pris Max dans mon cabriolet, et, chemin faisant, je lui expliquai comment il pouvait s'assurer une position dans la feuille semi-offi* cielle que j'allais créer. Il accueillit avec enthousiasme cette ouverture.
« Mais sans doute que cela me va , Jérôme , s'écria-t-il. On ne les conduit que la plume à la main , les ministres. Il faut , dans notre condition , se faire aimer ou se faire craindre. Avec un journal , on peut l'un et l'autre. Pour ton premier numéro, je t'enverrai, mon cher, trois colonnes sur les œuvres complètes de mon ministre. Je veux le déifier, le porter au-dessus du dix-neuvitme firmament- O mon ministre , je te tiens , je puis te parfumer des pastilles du sérail de l'éloge , î'embaumer avec un panégyrique de ma prépara* tion ! C'est toisé , Jérôme ; dans trois semaines , je suis souschef. Comment appelles-tu ton journal ?
— Le Flambeau!
— Eh bien , le Flambeau luira pour mon avancement. Cest clair comme le jour. »
Le cabriolet s'arrêtait : Max descendit après avoir pris rendez-vous pour le lendemain. Je rentrai fatigué de mes courses et n'ayant réussi qu'à moitié dans ce que je me proposais.
Monsieur, poursuivit Jérôme, nous touchons à î'un des dénoûmeiits de mon Odyssée aventureuse. J'étais donc directeur du Flambeau , jourpgl dévoué au gouvernement et puisant ses moyens d'existence dans une subvention annuelle.
WQ JÉRÔME PATUROT.
C'était un rôle difficile à soutenir. Du côté du succès , rien à espérer ; le public ne tient pas compte des feuilles qui enchaînent leur indépendance : du côté de la position . rien d'assuré, rien de stable ; un caprice ministériel pouvant détruire ce qu'un autre caprice a fondé. On vitupère les écrivains officiels ; on devrait plutôt les plaindre. Leur besogne semble aisée; il n'en est pas de plus difficile. Un valet sait ce qu'il doit faire quand il n'a qu'un maître; en étudiant ses goûts, en flattant ses manies , il sera certain de faire agréer son service et d'appropier son zèle aux exigences de l'individu : mais ici il s'agissait de contenter neuf maîtres , et quels maîtres !
Vous n'êtes pas , Monsieur , sans avoir entendu parler de ce que l'on nomme , dans tous les articles bien pensants , l'unanimité du conseil. Aucune des chimères connues n'est aussi chimérique que celle-là. Voici, en thèse générale, de quoi ss compose ce mythe. Un conseil unanime comprend d'ordinaire deux ministres essentiels qui voudraient s'évincer l'un l'autre , et plusieurs ministres secondaires qui sont perpétuellement en désaccord. Les Affaires étrangères sont en délicatesse avec l'Intérieur; le Commerce prétend que la Marine usurpe ses attributions ; les Travaux publics se plaignent de la lésiuerie des Finances; l'Instruction publique échange d'incessantes récriminations avec la Justice et les Cultes ; enfin, la Guerre rudoie tout ce monde avec une brutalité militaire, et jure par tous les souvenirs de l'empire qu'on n'empiétera pas impunément sur so7i espécialifé. TeWe est l'uuanimité du conseil vu de près et à l'œuvre.
Faites- vous, maintenant, une idée de la tâche d'un homme obligé , en vertu de l'émargement, de satisfaire ces neuf tètes qui veulent avoir chacune un bonnet particulier. Passez-moi l'image ; c'est le métier qui me la suggère. La Guerre voudrait, par exemple , que Ton plaidât ouvertement la réforme du bouton de guêtre ou l'amélioration du sabre-poignard, mais lec Finances pressentent où va conduire la thèse , et quelle me-
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nace affreuse elle renferme contre le Trésor : il y a donc opposition de leur part, demande d'ajournement indéfini. Que fera le rédacteur officiel placé entre ces deux prétentions contraires ? S'il se déclare pour la réforme du bouton de guêtre, le voilà mis à l'index du ministre delà rue Piivoli ; s'il éloigne la question comme inopportune, toutes les sabretaches de la rue Saint-Dominique parleront d'aller lui couper les oreilles. Ainsi du reste : ce que Ton fait pour l'un mécontente l'autre -, si l'on célèbre les louanges de celui-ci , celui-là se formalise; chaque vanité ministérielle se croit lésée de ce que l'on accorde à la vanité d'un collègue. Où se réfugier , oii chercher un abri ? Dans le silence? Il est pris en mauvaise part. Dans la polémique ? elle a huit chances sur neuf de déplaire.
Telle est , Monsieur , la position de l'écrivain qui a aliéné son indépendance. Avais-je tort de dire qu'il est plus à plaindre qu'à blâmer ? Tout à l'heure , je vous parlais de neuf maîtres : outre ceux-là, il en a trois cents. Chaque député ministériel élève sa prétention et présente sa requête. Ce sont des plaintes sans fin, des assauts continuels. L'orateur le plus obscur se croit en droit d'exiger l'insertion littérale et intégrale de ses élucubrations de tribune. Encore est-il rarement satisfait ! On a omis , à l'en croire , des passages essentiels , altéré la ponctuation, dénaturé le sens d'une phrase. L'assaisonnement n'est jamais ce qu'il devrait être On a ménagé les trèa-bien^ éparpillé les marques cV approbation , lésiné sur les sensa* iions^ et oublié complètement les acclamations universelles. De là , des réclamations , quelquefois des menaces , et il faut se taire , parce que les députés tiennent les cordons de la bourse. Est-ce vivre, Monsieur, que d'être ainsi en butte à toutes les vanités , à toutes les exigences ?
En temps ordinaire, la position est encore tenabîe , mais quel enfer h la veille d'une dissolution ! J'ai traversé des élections générales , et aujourd'hui encore, lorsque j'y songe, je me demande comment j'y ai pu résister. Quel spectacle, et
'ÎÎS JÉRÔME PATUROT.
combien , vues de près , ces ambitions sont petites ! Tout devient grave, la réparation d'un clocher, la création d'un haras, la nomination d'un garde champêtre. Il faudrait couvrir là France de bureaux de poste et de bureaux de tabac , canaliser toutes les rivières et les orner de ponts , abaisser partout les droits en augmentant le revenu. C'est le jour des largesses universelles, des inépuisables promesses. Un arrondissement vaut une route, il en aura deux; un autre demande à être traversé par un chemin de fer, il aura chemin de fer et canal. Qui se plaint encore ? qui éprouve le moindre besoin ? Point de fausse honte : le budget est là ; les censitaires n'ont qu'à y plonger les bras jusqu'aux aisselles. O métamorphose prodigieuse ! toute administration est souriante : l'enregistrement n'est plus tracassier, les contributions indirectes se montrent polies , la douane elle-même est affable. C'est couit, mais C'est beau. Oui , c'est beau pour le pays légal , mais non pour la presse oflicielle. Elle ne s'appartient plus -, elle est envahie. Le zèle des rédacteurs paraît tiède ; ils ne manient pas réloge avec assez de dextérité, ne prodiguent pas l'injure avec assez de violence. Ils sont trop froids et trop mesurés : on les soupçonne d'être vendus à l'ennemi , d'entretenir des intelligences dans l'autre camp. Les députés menacés se plaignent, les ministres s'inquiètent, toutes les existences politiques tremblent sur leurs bases.
Monsieur, j'ai traversé avec le Flambeau une crise de ce genre, et je ne saurais vous faire l'énumération des couleuvres que l'on m'y prodigua. Quand les vanités et les ambitions se combinent dans une même effervescence, quand le succès est une affaire d'amour-propre et de calcul , on ne sait jusqnoù peut, aller l'activité humaine, et quel chemin elle fait dans les voies de l'intrigue ! Les plus honnêtes s'en défendent d'abord , puis finissent par s'y laisser entraîner. Il en est de cette cuisine comme de toutes les autres , il ne faut pas la voir de trop près. Quant à moi , j'en sortis passablement dé*
gcûté du mécanisme représentatif et des petits ressorts sur lesquels il repose.
Pendant que je devenais ainsi une autorité dans les régîom de la haute politique, Malvina installait ailleurs sa souverai neté. Elle présidait à la littérature du journal , et tirait m parti fort avantageux des études qu'elle avait faites dans Pau, de Rock. Depuis qu'elle se croyait partie intégrante du gouvernement, ma fleuriste ne se possédait plus. Elle s'était donné un maître d'équitation, et parlait le langage du cheval à l'usage de nos dames du grand monde. Aucun genre de succès ne lui était étranger. Au moyen du Flambeau , j'étais parvenu à établir des relations suivies avec les hommes de lettres et les artistes en vogue. Malvina leur faisait les honneurs de quelques thés assaisonnés de musique. Quel bel amalgame que cette compagnie ! Des femmes auteurs , des rapins , des croque-notes mêlés aux rédacteurs ordinaires et extraordinaires du Flambeau. Il fallait voir Malvina s'y promener en reine, appelant nos célébrités littéraires par leurs petits nomS; dictant des oracles au troupeau des basbleus , leur promettant sa protection pour des feuilletons à cinq francs la colonne, élevant un petit bataillon de prosateurs chevelus entre dix-huit et vingt-deux ans , afin d'avoir toujours sous la main des hommes de style et des collaborateurs fidèles.
« Que le diable vous massacre ! disait-elle à l'un d'eux ; vous avez manqué d'haleine dans votre dernier feuilleton, Jules. Votre héroïne n'a pas de jarret ; votre héros reste sur le flanc. Félicien prend de l'avance sur vous ; prenez-y garde ! «
Malvina parcourait ainsi le salon en distribuant çà et là des reproches et des encouragements. Elle touchait la main aux auteurs en renom , en affectant de les traiter sur le pied d'une familiarité un peu chevaleresque :
a Eh ! bonjour, Frédéric, comment ça vous va-t-il , vieux ?... Ah ! c'est ce diable d'Eugène! Bonjour, Eugène! comment se portent vos chiens anglais? Parbleu, voici le grand Victor...
le sombre Victor, le ténébreux Victor... Tiens , et vous, Honoré, voulez-vous une tasse de thé , mon gros bonhomme ? ajoutait-elle en lui frappant amicalement sur le ventre. Que le diable me massacre, je ne vous avais pas encore aperçu. »
Les choses marchaient de la sorte depuis quelques mois sans qu'aucun incident fût venu changer ma situation. J'étais chaque jour dans mon cabinet à la disposition des ministres, et Malvina continuait à tenir dans son salon un cours de littérature d'hippodrome. Chacun de nous se maintenait dans les limites de son empire. En recueillant mes souvenirs, je ne trouve rien qui se rattache à cette époque, si ce n'est une rencontre assez singulière. J'étais un jour dans la partie des bureaux où le public vient traiter pour l'insertion des annonces , quand deux personnages y entrèrent. L'un était porteur d'une grande barbe noire ; l'autre avait les cheveux d'un blond fade et des yeux bleus pleins d'une finesse extrême. Quoique ces hommes n'eussent en aucune manière affaire à moi , involontairement je m'arrêtai : il me semblait que j'avais vu quelque part au moins l'un de ces inconnus. Je m'avançai vers eux.
« Que voulez-vous ? » leur dis-je un peu brusquement.
Cet accueil parut intimider le porteur de la barbe noire; cependant il se remit.
« Ne vi fâchez pas , mossiou , dit-il. Zé souis l'inventour de la pommade dou léopard , et zé venais l'annoncer dans votre estimable zournal. Ma , si zé vi déranze, scouzez. Moun ami que vi voyez est lou baronnet Crakson , inventour de toutes les maravilles en son.
— Tes , sir^ reprit l'homme bloùd ; je poui offrir à vo lé coldcream Blagson , lé élixir Puffson , lé onguent Gripson , lé moutarde Pattsou, lé savon Dickson...
— Assez, monsieur l'Anglais, je suis approvisionné en tout genre.
— Je poui encore offrir à vo...
— Et moi, Mossiou, interrompit l'Italieu, zé vi doncerai cun petit arbouste qui vient dou Monomotapa et qu'oun peut appeler l'orgueil de l'Afrique. Il fournit sour la même branche des ananas , des pois en primour, des cerises et des confitoures sèches.
— Je poui offrir à vo , reprit l'imperturbable Anglais , des aifîfuilles Rabson, des crayons Marcasson, des ploumes Platison...
— Assez , Messieurs , assez.
— Se vi voulé, zé vi retroverai la graine dou chou colossal...
— Je poui offrir à vo...
Pour couper court aux offres de cet abominable Anglais , il ne me restait plus qu'un moyen, celui de la retraite. Je sortis et poussai brusquement la porte ; mais à peine m'étaisje éloigné de quelques pas , qu'une révélation soudaine m'éclaira. « C'est lui, » me dis-je.
Et je rentrai vivement dans le bureau des annonces ; mes deux industriels avaient disparu. Je me précipitai vers l'escalier : personne ; je courus sans chapeau dans la cour : elle était vide; je les cherchai dans toute l'étendue de la rue : impossible de retrouver leurs traces. Monsieur, ce prétendu Italien , cet homme que je venais de laisser échapper, c'était Flouchippe, le créateur du bitume impérial de Maroc. Sa barbe, son accent , tout avait pu d'abord dérouter mes souvenirs ; mais je n'en pouvais pas douter, c'était lui , son œil narquois , sa figure à la fois hautaine et hypocrite. Quel regret ! avoir eu mon fripon sous la main , et avoir manqué cette occasion de le punir ! Malvina était furieuse : elle détacha à sa recherche tous les commissaires de la ville de Paris, les sergents de ville, la police secrète et la garde municipale. Peine perdue ! Flouchippe ne reparut plus , et la pommade du léopard s'évanouit avec lui. »
Décidément, j'étais devenu un publiciste officiel dans toute la rigueur du mot. Un€ crise de cabinet vint mettre à l'épreuve
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mon talent pour les Yolte-face. Justement , j'avais la veille cruellement déchiré le chef du ministère qui triomphait. Mon aplomb ne se démentit pas : avec la même plume et la même encre , sur le même bureau , dans la même feuille , je fis à sa gloire un éloquent article ; je célébrai son intelligence , et félicitai le pays de son avènement. Kotre polémique , de belliqueuse qu'elle était, devint sur-le-champ paciQque*, nous prunes toutes les questions à un autre point de vue , et réfutâmes d'une manière victorieuse les thèses que nous soutenions depuis six mois. Ce tour de force me fit le plus grand honneur : on vit que j'étais un écrivain véritablement ofnciel, et que je m'exécutais de bonne grâce. Ma position en parut consolidée. Notre subvention fut portée au double , et je pus mener une existence presque princière.
Ce fut l'apogée de notre gloire. Malvina , de plus en plus versée dans la science du cheval , devenait l'une des amazones les mieux caractérisées de Paris. Elle ne parlait que de donner cinq cent dix-neuf coups de cravache à quiconque ne trouverait pas le Flambeau le premier journal de l'univers ; elle venait s'asseoir, en habit d'écuyère , dans les bureaux de la rédaction , et dictait l'article des courses du Champ-de- Mars. Du reste , elle s'était parfaitement formée à toutes les habitudes de son nouveau rôle. Elle fumait des panateîlas, culottait des pipes avec un bonheur particulier, portait des pantalons , des bottes de maroquin rouge et un sautoir noué en cravate autour du cou. On ne jurait pas avec plus de grâce qu'elle. On ne brisait pas les services de porcelaine avec plus de succès. C'était merveille de la voir quand elle avait du Champagne dans la tête , accompagné de cinq ou six petits verres de quoi que ce fût. Elle enlevait la compagnie , et produisait toujours un effet miraculeux.
Un jour, nous donnions dans nos salons une fëtc extraordinaire à toute la rédaction. Max, alors sous-chef, comme il l'avait prévu , en était ; Valmont y assistait aussi , malgré sa
gravité de notaire en titre ; nos anciens comme nos nouveaux amis se trouvaient réunis à la même table. En fait de femmes, nous avions des bas-bleus dépourvus de toute espèce de préjugés, 02 qui ne changeait rien au caractère de lîi fête, qui était un déjeuner de garçons. Malvina avait fait préparer des pipes pour toute la société. Le repas futdes plus gais. Quoique ce ne soit plus de genre, Malvina n'avait voulu que du Champagne frappé; point d'eau : ce liquide était exclu. On arriva ainsi au dessert, et la maîtresse avait déjà parlé vingt fois de casser cinq cent dix-neuf cravaches sur la figure du cuisinier, du glacier, du confiseur, du marchand de tabac. Elle venait même de donner le signal de la débâcle des ustensiles en brisant un compotier, quand un domestique annonça une dépêche du ministre qu'apportait un garde municipal à cheval.
<c A demain les affaires sérieuses , m'écriai-je en vidant mon verre.
— Du tout, du tout, répliqua Malvina , dont la tête était en proie aux ravages des spiritueux, je veux que l'estafette entre et qu'on lui donne à boire. Garçon , apportez-moi le guerrier avec son cheval. Allez , et vivement, a
On eut beau faire des objections , il fallut obéir. Le garde municipal, qui attendait que l'on visât sa feuille, résista d'abord , puis il finit par se rendre.
« Vertueux militaire , lui dit Malvina quand il entra dans la salle à manger, approchez de confiance. Vous allez boire ce verre de Champagne à la santé du gouvernement , ou je vous casse cinq cent dix-neuf cravaches sur la figure. Je ne sors pas de là. »
Le municipal prit gaiement l'affaire , but trois verres de Champagne , et me remit son pli.
a Maintenant , guerrier, ajouta Malvina , acceptez cette pipe et culottez-la en mon honneur. Allez. »
Quand le porteur de la dépêche fut parti , la conrpagnie s« montra curieuse de savoir ce qu'elle contenait.
« Bah ! dis-je , quelque niaiserie , quelque avis d'adjudication.
— ]S"importe , il faut communiquer cela à ces messieurs , reprit Malvina , et puis nous en allumerons nos pipes. Silence et attention. »
Je décachetai la missive , et lus ce qui suit :
« Monsieur, le ministre me charge de vous informer que , « par suite d'insuffisance dans les allocations du budget , la « subvention qui vous était comptée cessera de courir à partir a de demain.
« Croyez , Monsieur, au regret que j'éprouve, etc. «
La lecture de cette lettre nous terrassa. C'était le Mané y Thecel , Phares, du festin de Baltliazar. Personne n'eut la force d'ajouter un mot à ce texte si expressif : la compagnie était dégrisée. Malvina seule , se levant comme une lionne , et brandissant le poignet , s'écria :
« Si je tenais le polisson qui a écrit ce billet doux, je lui « donnerais cinq cent dix-neuf coups de cravache à travers la « figure. »