‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 2 sur 96 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

PATUROT POETE CHEVELD,

Je n'ai pas toujours été , me dit l'honnête bonnetier, tel que vous me voyez , avec mes cheveux ras , mon teint fleuri et mes joues prospères. Moi aussi, j'ai eu la physionomie dévastée et une chevelure renouvelée des rois mérovingiens. Oui, Monsieur, j'étais chef de claque à Hernani, et j'avais payé vingt francs ma stalle de balcon. Dieu! quel jour! quel beau jour ! Il m'en souvient comme si c'était d'hier. Nous étions là huit cents jeunes hommes qui aurions mis en pièces M. de Crébiilon père, ou La Harpe, ou Lafosse, ou n'importe quel autre partisan des unités, s'ils avaient eu le courage de se montrer vivants dans le foyer. Nous étions les maîtres , nous régnions , nous avions l'empire !

Mais reprenons les choses d'un peu plus haut. Orphelin de bonne heure , j'avais été élevé par les soins d'un oncle , vieux célibataire, qui n'aspirait qu'à se démettre en ma faveur de ia suite de son commerce et de la gestion de son établissement. Faire de moi un bonnetier modèle était sa seule ambition. J'y répondis en mordant au grec et au latin avec un fanalrsme malheureux. Quand , au sortir du collège . je revis cette boutique avec son assortiment de marchandises vul-

gaires, un profond dégoût s'empara de moi. Je venais de vivre avec les anciens, d'assister à la prise de Troie , à la fondation de Rome , de boire avec Horace aux cascades de Tibur, de sauver la république avec Cicéron , de triompher comme Germanicus , d'abdiquer comme Abdolonyme , <;t , de cette existence souveraine, héroïque, glorieuse, il fallait descendre à quoi ? aux tricots et aux chaussettes. Qud déchut ! Dès ce moment, monsieur, je fus livré au démon de T^rgu^il. Je me crus destiné à toute autre chose qu'à coiffer et à culotter le genre humain. Cette ambition me perdit.

C'était alors le moment de la croisade littéraire dont vous avez sans doute entendu parler, quoiqu'elle soit aujourd'hui de l'histoire ancienne. Une sorte de fièvre semblait s'être emparée de la jeunesse : la révolte contre les classiques éclatait dans toute sa fureur. On maltraitait Voltaire, on enfonçait Racine , on raillait Boileau sur son prénom de Nicolas , on infligeait à tous nos vieux et glorieux auteurs l'épithète un peu légère de polissons. Passez-moi le mot; il est historique. En même temps on disait à l'univers que le temps des génies était arrivé , qu'il suffisait de frapper du pied la terre pour en faire sortir des œuvres brillantes et colorées , où le don de la forme devait s'épanouir en mille arabesques orientales. On annonçait que le grand style , le vrai style , le suprême style allait naître , style à ciselures, style chatoyant et miroitant, empruntant au ciel son azur, à la peinture sa palette , à l'architecture ses fantaisies , à l'amour sa lave , à la jalousie ses poignards, à la vertu son sourire, aux passions hum.aines leurs tempêtes. La littérature que nous allions créer devait être une boîte à couleurs , bleue , Terte , mordorée , profonde et calme comme le lac , tortueuse comme le poignard du î\Ialais , aiguë comme la lame de Tolède ; elle devait réunir la fierté de la grandesse espagnole et l'abandon du polichinelle napolitain ; avoir des minarets comme Stamboul 5 ou des dalles de marbre comme Venise ; résumer Soli-

Page 1