POETE CHEVELU. ^J
mail et Faliéro , le muezzin et le gondolier des lagunes , deux t}'pes contradictoires : chanter avec l'oiseau , blanchir avec la vague, verdir avec la feuille , ruminer avec le bœuf, hennir avec le cheval , enfin se livrer à toutes ces opérations physiques avec un bonheur extraordinaire , vaincre en un mot , dominer, supplanter, et (passez-moi encore une foi» l'expression) enfoncer la nature.
Voilà ce que nous voulions , ni plus ni moins.
Je dis nous , Monsieur, car je fus le cent quatre-vingt-dix» huitième génie de cette école , par numéro d'ordre. A peine eut-on proclamé un chef, que je m'écriai l'a De ta suite ^ j'en suis ! » Et j'en fus. Comme titre d'admission, je composai une pièce de vers monosyllabiques que Ton porta aux nues et qui débutait ainsi :
Qaoi!
Toi,
Belle,
TeUc
QQe
Je
Rêve
Eve;
Sœur,
Fleur,
Chnrine,
Arme,
Voix,
Choix,
Mousse,
Douce , etc.
Et ainsi de suite , pendant cent cinquante vers. Lancé de cette façon, je ne m'arrêtai plus. L'enjambement faisait alors fureur ; je donnai dans l'enjambement , et c'est à moi que Ton doit ce sonnet célèbre qui disait :
Toi , plus blanche cent fois qu'un marbre de Paros, Néère, dans mou cœur tu fais naître un paroxysme d'amour brûlant comme l'es4^ nn& lave;
Non, non, le pape Sixte, aa sein de son conclav» , Etc., etc.
Je viens de vous parler de sonnet, Monsieur ; quels souve- Qirs ce mot réveille en moi ! L'ai-je cultivé, cet aimable son- Qet ! Tout ce qu'il y a dans mon être de puissance, de naïveté, de grâce, d'inspiration, je Tai jeté dans le sonnet. Pendant 5ÎX mois je n'ai guère vécu que de sonnets. Au déjeuner, un sonnet ; au dîner, deux sonnets, sans compter les rondeaux, loujours des sonnets, partout des sonnets ; sonnets de douze pieds, sonnets de dix, sonnets de huit! sonnets à rimes croisées, à rimes plates, à rimes riches, à rimes suffisantes; son- Dets au jasmin, à la vanille; sonnets exhalant Todeur des foins ou les parfums vertigineux de la salle de bal. Oui, monsieur, tel que vous me voyez, j'ai été une victime du sonuet, ce qui ne m'a pas empêché de donner dans la ballade, dans l'orientale, dans l'ïambe, dans la méditation, dans le poëme en prose et autres délassements modernes. Mais mon encens le plus pur a brûlé en l'honneur de cette divinité que l'on nomme la couleur locale. A volonté mes vers étaient albanais, cophtes, yolofs, cherokees, papous, tcherkesses, afghans et patagons. Je faisais résonner avec un égal succès la mandoline espagnole, le tambour nègre et le gong chinois. Mes recueils poétiques composaient un cours complet de géographie. La feuille du palmier, la fleur du lotus, le tronc du baobab, les fruits de l'arbre de Judée y tenaient la place que doit leur accorder tout amant de la forme , tout desservant fidèle de la nature. Les costumes, les armes, les cosmétiques, les mets favoris des peuples divers n'échappaient point à ma muse ; la basquine, le bournous, le fez, le langouti, la saya, le kari et le couscoussous , le kava et le gin, le kirch et le samchou, aucun vêtement, aucun alimeat, a'icun spiritueux même n'étaient rebelles à l'appel de mon vtrs, et les trois règnes se défendaient vainement d'être mes tributaires.
Je vous ai parlé tout à l'heure de la première représenta-