PHILOSOPHE INCOMPRIS
habitué à cette pensée : elle m'accompagnait partout. Resté seul, je relus une partie de mes poésies, et j'y découvris une foule de beautés nouvelles. Il me semblait que mon lyrisme avait été méconnu, et que, pour être compris, les trésors répandus dans ces recueils avaient besoin de la consécration de la tombe. Celle revue rétrospective m'absorba assez vivement pour me faire oublier les heures, et c'est à peine si je m'aperçus que Malvina prolongeait son absence. Enfin, elle rentra avec tous les ustensiles nécessaires â l'accomplissement de nos desseins : du charbon, un réchaud, du papier pour murer les ouvertures par lesquelles l'air pouvait s'introduire. Rien n'avait été omis; le dernier approvisionnement était complet. Malvina couronnait la scène par un air solennel approprié à la circonstance. Nous nous trouvions dans toutes les conditions du drame. Ce spectacle m'exalta.
« Mon amie , lui dis-je , ce n'est pas tout : avant de se séparer du monde, on lui doit un adieu. C'est de la plus stricte politesse. Voici une table, du papier et de l'encre : écris un mot à la société; moi poëte, je vais lui laisser le chant du cygne.
— Connu , répliqua-t-elle ; il faut que l'autorité soit prévenue, comme dans Mon Foîsîn Raymond^ de Paul deKock.
Et elle écrivit :
A mosieur le comisaire de polise du quartier
Quon naquse personne de ma mor je meur avec Gerome volonterement la vie et un deser nous alon cherché mieux que cela votre ser vante
Malvina.
Pendant qu'elle se livrait à son style naïf, je demandais à riospiration un dernier chant, jaloux de laisser un lumineux
sillon que les journaux du lendemain pussent reproduire dani leurs colonnes. Voici mes stances :
Aa banqaet au pouvoir infortuné convive,
Je m'assis et m'y consolai; Mais quand ou me traita d'une façon trop vive. Tranquillement je m'en allai.
Je vais donc terminer cette rude existence
Avec la femme qui l'orna ; Je vais, en écrivant une dernière stance,
M'immoler avec Mahina.
Adieu, Max et Valmont! Je pardonne à Flouchippe;
Je plains, j'excuse Saint-Ernest ; Je rnéleins dans la ville où règne Louis-Philippe,
La nuit, par un très-gros vent d'est.
Magistrats, de ma mort qu'on n'accuse personne,
Je m'en vais volontairement :
Le vrai sage, ici-tas, lorsque son heure sonne,
Sait filer insensiblement.
J'atandonne ce monde, insidieuse attrape,
Sans courroux, comme sans regret; Mais pour m'indemuiser, je renaîtrai satrape
Tar le procédé de Biret.
Oui, puisque évidemment la vie est une ronde,
Une gigue, une cacliucha, Parlons sans plus tarder; si le ciel me seconde,
Peut-être reviendrai-je en scbah.
Mclleriient étendu sous un dais de lentisqaes,
Alors je verrai, près de moi.
Voltiger sans corset trente-t'oux odalisques
Paliii tantes d'un doux émoi.
Revivre Oriental! Dieu! l'excellente aubaine!
Fumer du tabac des plus sains, Avoir la beauté blanche et la beauté d'ébène,
Tout près de soi sur des coussins!
sllons, mon corps, allons; d'où vient que l'on diffèft?
Filons pas plus tard qu'aujourd'hui, jouiir, c'est rajeunir; n.ourir, c'est se refaire
Dans QU plus agréable éiui-
Quand j'eus écrit cette dernière strophe, je me leva; rayonnant ; Tenthousiasme illuminait mon visage.
— Au moins, m'écriai-je, l'univers saura ce que je valais Malvina, dorjie-moi ta main ; que la mort ne nous désunisse pas.
Le réchaud était allumé, l'air se raréfiait ; nous nous disposâmes de la manière la plus convenable et la plus commode pour bien mourir.