‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 19 sur 96 · PHILOSOPHE INCOMPRIS · texte numérisé non relu

PHILOSOPHE INCOMPRIS

Tan 1957. Vois ce que tu gagnes au change. On meurt pour renaître , on remeurt pour rerenaître, et ainsi jusqu'à extinction de chaleur vitale. 0 saint Pierre Biret ! priez pour nous ! »

J'avais beau prodiguer les spéculations de ce genre , exposer de nouveau la théorie de la perpétuité des individus et la manière de s'en servir, rien ne touchait Malvina. Non-seule ment elle ne voulait pas m'accompagner dans mon expérience mais elle me défendait expressément d'en user pour mon propre compte. Cette obstination me jeta dans un désesDoir sombre ; je ne mangeais plus , je ne dormais plus. Des fantômes assiégeaient mon chevet , j'étais en proie à une agitation sans trêve. Rien dans ce monde ne me paraissait digne du moindre souci , je laissais ma vie s'éteindre comme une lampe qui manque d'aliment. Peu à peu les ressorts de ma constitution , naguère excellents , s'affaiblirent , se désorganisèrent : je voyais mes forces dépérir, mes facultés s'altérer, et le mal moral s'aggravait de toute ma faiblesse physique. Bref , sans une crise violente , j'étais un homme perdu. Quand Malvina eut compris cela , elle changea subitement de langage. Je vous l'ai dit , ^lonsieur , le dévouement occupait une grande place dans le cœur de cette fille. Ne pouvant triompher de mon idée fixe , elle s'y associa :

« Jérôme, me dit-elle un jour, tu as raison : c'est un triste logement que ce monde, allons en chercher un autre : tu prieras M. Pierre Biret de nous faire tirer un bon numéro. Nous verrons si je renaîtrai avec un équipage et deux cent mille livres de rente. Je suis curieuse de voir ca. »

Depuis ce jour, elle se montra plus pressée 'que moi de bâter le moment décisif. Nous délibérâmes ensemble sur le moyen : f^We se prononça pour le charbon , qui était plus familier à ses souvenirs et aux études qu'elle avait faites dans Paul de Kock. Je n'avais là-dessus aucune espèce de préférence : il fut facile de s'entendre sur ces détails. Malvina paraissait de plus en plus impatiente d'en venir au dénoue-

ment. IVos préparatifs furent vite achevés. Avant de quitter la vie, je voulus laisser à mon oncle un dernier souvenir -■, je lui écrivis une lettre dans laquelle je lui retraçais longuement mes douleurs, les combats de mon âme, les vicissitudes de ma destinée, et j'achevais ainsi :

« Pardonnez-moi, père Paturot, de n'avoir pas su résister « à la fatalité qui me poursuit. Je paye un tribut à la fai- « blesse de notre nature et à un concours de circonstances « que je n'ai pu vaincre. Je porte la peine de mon orgueil et « de mon indécision. Sans doute si j'avais prévu où me con- « duisaient cette aspiration vers la gloire, ce besoin de célé- « brité qui ont tourmenté ma jeunesse, j'aurais pu trouver « un abri dans la carrière où ma famille a vécu obscure , « mais honorée. J'ai visé plus haut, j'en suis puni. Aujour- « d'hui il est trop tard : je sens que l'ambition d'un rôîe im- « possible n'est pas éteinte en moi, et j'aime mieux m'en « aller que d'endurer plus longtemps un tel supplice. Adieu, « plaignez-moi, et ne maudissez pas ma mémoire.

« JÉRÔME PATUnOT. »

Cette lettre devait être mise à la petite poste du soir, pour que mon oncle ne la reçût que le lendemain matin quand tout serait accompli. Ainsi, le père Paturot serait prévenu trop tard pour empêcher le sacrifice, assez tôt pour nous faire rendre les derniers devoirs. II faut vous dire que j'avais évité de parler à la fleuriste de ce cher oncle, de peur qu'elle ne conspirât avec lui pour vaincre mes répugnances au sujet de la bonneterie. Qand la lettre fut écrite, Malvina la prie et se chargea d'aller la jeter dans la boîte voisine. En même temps elle devait exécuter quelques commissions et régler nos petites affaires au dehors. Elle sortit.

J'étais donc arrivé à l'heure solennelle ; je Tenvisageai sans crainte comme sang affectation. Depuis trois mois, je m'étais

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