‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 23 sur 96 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

PATUROT BONNETIER ET SARDE RATîOKAl.

Depuis la mort de mon oucle , noti'e commerce prenait chaque jour plus d'extension. La maison était ancienne, bien achalandée , mais il y manquait l'élan et l'esprit d'initiative qui appartiennent à la jeunesse. Malvina y apporta cet élément : la vieille enseigne fit place à une enseigne neuve , l'or fat prodigué sur les devantures , l'acajou remplaça le noyer dans les comptoirs et les étagères , le gaz évinça l'huile , qui » de temps immémorial , éclairait le magasin. La réforme s*étendiî jusqu'aux commis : tout ce qui dépassait quarante ans fut remercié , et la maison s'ouvrit à des employés dans ia fleur de l'âge, que recommandaient des barbes de la plus belle venue.

Malvina avait le génie des découvertes : elle aimait l'original , l'imprévu. Aussi notre étalage devint-il , de sa part , l'objet d'une étude savante. Il est des bonnetiers qui , pour avoir fait peindre un œil dans une résille de voyage, ou tendu un bas de soie sur un mollet de bourre , se croient dispensés de se mettre vis-à-vis du public en frais d'imagination. Ce n'est pas ainsï que Malvina comprenait ses devoirs ; elle était jalouse d'ouvrir d'autres perspectives à la bonneterie. Oae de surprises n'a-t-elle pas ménagées au passant ! Que de ressources ! que d'inventions inépuisables ! Si les industries n'étaient pas généralement ingrates, madame Paturot jouirait

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à l'heure où j'écris , d'une statue ; mais on encourage si peu les artistes eti France ! ! ! Avant qu'elle y mît la main , où en était le pantalon de tricot? où en était la gilet de flanelle? C'est pitié de le dire : à l'état empirique. On découpait , par exemple , d'informes enveloppes , on les cousait à la diable , on les ornait de boutons fabuleux , et on appelait cela , par un étrange abus de mots , des gilets de flanelle. Les capotes grises de nos soldats sont des objets d'art en comparaison ! Malvina fit sortir le gilet de flanelle de cette condition rudimentaire : elle veilla aux entournures , améliora les dispositions générales de ce vêtement, et le mit en harmonie avec le corps humain. On ne connaissait que la flanelle blanche : elle mit en vogue la flanelle de couleur , et lui donna des destina* lions curatives. Chaque nuance avait une vertu particulière : le rose pour les maladies de poitrine , le violet pour les affections d'estomac, le bleu pour les désordres du foie , le jaune pour les palpitations du cœur. En endossant ces vêtements hygiéniques , les chalands se croyaient à moitié guéris ; l'imagination est un si grand docteur.

Madame Paturot cultiva une autre spécialité, comme on dit dans l'idiome industriel ; elle perfectionna le maillot , l'honneur et recueil des bonnetiers. Le public, qui, sous les mille becs de gaz de l'Opéra , s'abandonne au culte de la forme , ignore les perfidies du coton et de la ouate , dont son œil caresse amoureusement les contours : il ne soupçonne pas les stratagèmes > les illusions du maillot; il se contente d'en jouir, le malheureux! Il croit aux gras de jambes chimériques, et va même plus loin dans cette région de l'idéal. C'est là If! triomphe des coussins et de la garniture! Un sculpteur prend un bloc de marbre , et l'aricndit en formes gracieuses : le bonnetier est moins bien partagé ; on lui livre un manche à balai pour en faire une Vénus Callipyge. Madame Paturot excellait dans cet art; elle avait le coup d'œil du statuaire. La chorégraphie de l'Opéra n'avait pas de secrets.

pour elle, personne n'en connaissait mieux le fort et le faible. Sur l'examen le plus superficiel , un sujet était jugé. ]\îalvina en prenait la mesure.

« Trois centimètres et demi de creux , disait-elle , quatre centimètres , cinq centimètres ! ! ! »

C'était infaillible ; il fallait rembourrer le maillot de ça , et 'a scène de l'Opéra avait un modèle de plus. Que de déesse? et de dieux ont été piqués et garnis dans nos magasins ! que d'Antinous ont reçu cette préparation nécessaire! que de nymphes du corps de ballet ont réclamé ce supplément aux dons de la nature ! Nos maillots ont laissé des traces à l'Académie royale de musique : on les cite encore pour le mérite de la perspective et la perfection du modelé.

Dans ces conditions , le succès de notre établissement ne connut plus de limites. J'étais devenu l'un des plus grands industriels du détail ; mes affaires s'élevaient à un million par an. A la clientèle solide que m'avait laissée mon oncle j'avais su joindre une clientèle élégante qui s'approvisionnait d'objets de fantaisie dans lesquels le bénéfice est presque arbitraire. Les belles marquises , les duchesses empanachées assiégeaient mes magasins ; j'avais la vogue. Les inventaires du 31 décembre allaient chaque année en s'embellissant, et ma fortune s'accroissait d'une manière miraculeuse. On ne se fait pas une idée de ce que peut rendre un commerce semblable à Paris, quand l'achalandage est en première ligne On y bat monnaie : cent, cent cinquante mJlle francs s'ajouteni tous les douze mois au capital. C'est trop, vraiment trop! Voici un magistrat , un président de tribunal qui touche de quinze à dix-huit cents francs , et les fortunes d'un arrondissement sont à la merci de son intégrité ! 'Voici un militaire , un brave et loyal officier , un capitaine qui , pendant trente ans , aura fait au pays le sacrifice de sa santé et de sa vie ; il se retire avec douze cents francs de pension ! "Voici un instituteur prim.aire à qui le budget n'assure que cent écus , un

digco curé qui doit se contenter de niilie francs , sur lesquels il prélève la part du pauvTe ! Et un bonnetier , dans l'exercice de son industrie , percevra cent fois autant qu'un président du tribunal, cent vingt fois autant qu'un curé, cinq cents fois autant qu'un instituteur primaire. A ce compte .. le bonnet de coton tient un haut rang dans notre échelle rémunératoire : il n'est vaincu que par les jarrets de la danseuse et les notes de poitrine du ténor.

J'étais donc un des hauts barons du commerce de détail et de demigros. On ne se rend pas suffisamment compte de la puissance qui s'attache à cette fonction. C'est là que réside une portion de la vie de Paris , ce fournisseur breveté du genre humain. Les destinées du monde tiennent plus qu'on ne l'imagine à cette intéressante population qui peuple les rez-de-cliaussée de la capitale. Les invasions , les révolutions ne se font pas sans elle ; il faut , en toutes choses , compter avec ses passions , avec ses préjugés , avec ses intérêts. Un instant elle a supporté les Cosaques qui se présentaient à l'état de clientèle; mais le jour où ces exotiques n'ont plus eu de métal à verser sur les comptoirs des magasins , sur les tables des cafés , ou dans les temples de la débauche, ils sont redevenus, aux yeux des patentés, de farouches ennemis, des êtres dénués de toute civilisation. L'industriel parisien prend ainsi parti pour et contre dans ies grands événements. Il était avec les libéraux contre la restauration; il s'est déclaré contre l'émeute après la révolution de juillet. Règle générale , le détaillant demande avant tout la prospérité de la vente et la tranquillité des échéances. Quand les affaires marchent, il est de l'opposition; quand elles ne vont pas, il se range du côté du gouvernement. Tout ce qui trouble l'horizon de ses devantures lui est insupportable : il ne pardonne pas à une opinior qui l'oblige à fermer précipitamment ses panneaux.. Voilà c( qu'il faut savoir quand on est homme d'État , ou qu'on aspire à le devenir. La faveur du détaillant parisien est nn thermo-

iTiètre politique infaillible; il y a peu de chances de succès pour les nausQS qu'il ^l'adopte pas , et celles qu'il abandonne sont bien compromises. Le niveau du pavé lui appartient, et le pavé , à Paris , c'est l'empire.

Ce serait une curieuse étude que celle de ce monde où domine la plus ingénieuse activité. Si je n'avais pas à raconter ma propre histoire, peut-être essayerais-je de retracer celle-là. En suivant ce récit, on en retrouvera d'ailleurs quelques éléments. Ab uno disce omnes ! Par le spectacle des ambitions et des souffrances d'un bonnetier, on s'initiera au secret de ces existences qui ont deux chemins ouverts vers les grandeurs, la buffleterie et le vote , la garde nationale et le scrutin électoral. Sans doute le commerce de détail ne porte pas tout entier ses vues aussi haut; mais plus on s'avance vers des destinées industrielles , plus grand est le nombre des candidatures de marchands de chandelles , filateurs , banquiers , meuniers et droguistes.

Depuis que je m'étais décidément fixé dans le quartier où mes ancêtres avaient exploité le tricot et débité le bas de laine, il m'avait fallu payer à ia patrie l'impôt de la patrouille et de la faction. J'étais incorporé dans une compagnie de la garde nationale. Cette institution ne jouit pas , auprès des écrivains, d'une grande popuiarité; mais le commerce de Paris ne s'associe ni aux sarcasmes , ni aux répugnances de la littérature. Il se résigne aux ennuis du service , et comprend les avantages qui s'y attachent. Le droit de nommer un caporal ne lui semble pas trop acheté par quelques nuits blanches , et il est fier de se donner pour capitaines des ventres peu susceptiMes d'alignement. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un jou# de garde ? uue diversion , une exception dans la vie. Or, toute exception est un plaisir, toute diversion une jouissance.' On déjeune au café , on dort sur un lit de camp , on marche au tambour, onjjroise la baïonnette contre les caniches réfractaires, on veille sur le repos de Sa Majesté. Quel plus

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noble emploi un homme peut-il faire de son temps et de son intelligence ! Certes ^ çuand on sort de là les yeux en papillote et le pantalon crotté, c'est le cas de dire , avec un empe» reur romain, qu'on n'a pas gaspillé ses vingt-quatre heures.

J'étais à peine enrégimenté depuis deux mois dans ma compagnie , que j'y jouissais déjà d'une certaine influence. Malvina avait eu le soin , pour me rendre les jours de garde plus agréables , de choisir nos fournisseurs habituels parmi les voltigeurs dont j'avais à serrer les coudes. Notre boucher, notre boulanger, notre crémier, notre marchand de vin, notre pharmacien , notre épicier, étaient de la compagnie , et je voyais percer dans les manières de tout ce monde la considération qui s'attache à un client dont la maison roule sur un joli train de dépense. Une autre bonne fortune m'était arrivée : j'avais fait la conquête de notre sergent - major. On nommait ce gradé Oscar ; il était peintre , et avait exposé au Salon une omelette aux fines herbes qu'il décorait du nom de paysage. Oscar et moi , nous nous convînmes sur-le-champ. Je lui parlai de M. Victor Hugo ; il me parla de M. Delacroix ; il appartenait à la classe des rapins chevelus , et professait sur l'esthétique des doctrines qui se rapprochaient beaucoup des miennes. Cette circonstance acheva la liaison. Je présentai Oscar à Malvina , et depuis iï devint un habitué de la maison, un ami, un inséparable. Insidieux Oscar!... Mais alors je ne lui connaissais d'autre défaut qu'une barbe un peu inculte , cachet d'une école mal peignée.

Aujourd'hui que j'y songe, je me rends difficilement compte de l'empire que ce serpent fascinateur a exercé sur moi , et du rôle qu'il a joué dans ma destinée. Oscar était original , cela est vrai ; il prodiguait à mes marmots des bonshommes qu'il croquait sur le comptoir ; il entreprit le portrait de madame Paturot avec plus de témérité que de bonheur ; mais tout cela ne m'explique pas comment cet homme a été le maître chez moi pendant plus de trois années. Quand je

quittai la vie des aventures pour la vie industrielle, je m'étais dit que je serais un bonnetier pur et simple , dans la plus étroite et la plus calme acception du mot. Je voulais finir comme dans les romans, vivre content, avoir assez d'enfants, et amasser beaucoup d'argent. Mes rêves n'allaient pas au delà d'une grasse et riche métairie oii je coulerais mes jours ; j'hésitais seulement entre la Normandie et la Touraine ; je me voyais gros fermier, et Malvina elle-même souriait à l'idée de nourrir de sa main une famille de volatiles. Eh bien , il suffit d'un Oscar pour ren^^rser ces illusions. Un rapin chevelu traversa ma vie , et je me vis de nouveau lancé dans la région des orages.

Expliquez cela comme vous voudrez : au bout de quinze jours de connaissance , Oscar en était déjà au iu et au toi , comme un ami de vingt ans. 11 me conduisit dans son atelier, où je surpris l'abus qu'il faisait du vert et du jaune; il se mit de moitié dans toutes nos parties, s'invita régulièrement à dîner chez moi , et tapissa mon salon de tous les paysages aux épinards et au beurre frais dont il ne savait comment se débarrasser. Je payais des cadres somptueux pour lui donner l'honneur d'une exhibition permanente. Malvina trouva d'abord que ce Monsieur était un sans-gêne , puis elle finit par s'habituer à son babil et à sa barbe déréglée. Oscar l'amusait, et moi , faut-il le dire , il n>e dominait par son aplomb.

C'est à propos de la garde nationale qu'il démasqua d'abord ses batteries. Je faisais mon service comme un bon et zélé voltigeur, sans rien prétendre de plus, m'exerçant au maniement du fusil , et montant mes gardes avec une ponctualité exemplaire. Oscar ne voulut pas me laisser dans cette condition honorable , mais obscure. Il savait sans doute à quelles faiblesses j'étais sujet , et quel incendie pouvait allumer dans mon âme une excitation imprudente. Ce fut par ce côté qu'il m"attaqt/a. Un jour qu'il était venu au corps de garde, où son esprit et son originalité lui valaient toujours un nombreux

auditoire , il se plaça en face de moi , ôt , croisant les bras avec un sentiment d'extase profonde :

« Jérôme , mon ami , s'écria-t-il , sais-tu bien que tu as «n faux air de Napoléon?

— - Allons donc , Oscar, pas de plaisanterie.

— Non , parole d'honneur, c'est tout le galbe de Vautre. Personne ne rappelle mieux Napoléon que toi. Tu dois avoir ia bosse du génie militaire , pour sûr.

— - Toujours farceur le rapin, » répondis-je.

Oscar n'en voulut pas démordre ; il me passa la main sur le crâne , et y découvrit la protubérance du guerrier. Pendant cet incident , les voltigeurs de la compagnie s'étaient groupés autour de nous, les uns riant, les autres sérieux. Le sergentmajor leur fil toucher ma boîte osseuse , analysa la coupe de mon visage , et leur prouva sans réplique que j'avais du Napoléon dans le nez , dans les lèvres , dans le regard. Quand il eut fini sa démonstration :

« Camarades , dit-il , nous avons pour capitaine un facteur à la halle aux huîtres. C'est dégradant pour la compagnie, qui ne doit aucune espèce d'épaulettes aux mollusques. Voici un candidat qui a du Napoléon dans l'œil ; c'est notre homme. Celui qui est mort à Sainte-Hélène approuverait ce choix : il le bénira du haut de la colonne. Vive le capitaine Paturot!

— Vive le capitaine Paturot ! » répétèrent les dix fournisseurs de la maison.

C'est ainsi qu'Oscar improvisa ma première candidature.

PATUROÎ C^APITAINE d'UNE COMPAGNIE MODÈLE.

La ][./)sition d'Oscar était très-solidement assise parmi nos voltige-ivs. Comme sergent-major, il avait pu rendre des services dont on lui tenait compte ; il se montrait coulant sur le

CAPITAINE. t5î

billet de garde, et n'usait que modérément du conseil de dis« eipline. Le peintre avait d'ailleurs des talents de société qui le rendaient populaire dans la compagnie; il cultivait la ventriloquie avec succès, et exécutait au fusain les charges les p!r^ bouffonnes. Pour perdre à jamais le facteur aux huîtres, dont il me destinait la survivance, il dessina sa caricature clans tous les corps de garde, et le doua d'un nez fabuleux qui lui enleva quarante voix. En même temps, il persistait dans la prétention de faire de moi un Napoléon ; il me croquait en petit chapeau, en redingote grise, les mains derrière le dos, de mille manières. Ainsi, peu à peu, le capitaine en exercice voyait son étoile pâlir devant l'astre naissant du capitaine en expectative.

Ce travail préparatoire dura plus d'un an ; il fallait attendre de nouvelles élections. Enfin, le jour critique arriva. Depuis deux mois, Malvina travaillait les esprits du voisinage; elle forçait ses approvisionnements comme si Paris eût été menacé d'un siège. Les fournisseurs redoublaient d'égards pour une aussi bonne maison, et recrutaient ouvertement des voix pour leur précieux client. Le marchand de vin embaucha dix voltigeurs , l'épicier huit , le charcutier en gagna quatre , le mercier trois ; mais Oscar fit à lui seul plus que ces industriels ensemble : jamais il ne s'était mis en frais î:areils. A chaque garde, c'étaient des prodiges nouveaux : il contrefaisait l'âne, le coq, le chien, le chat, avec une vérité d'intonation qui enlevait la compagnie; il dialoguait, il soutenait une conversation à trois, à quatre, à cinq, à dix, il donnait des représentations ordinaires et extraordinaires. Un ébéniste, qui tenait encore pour le capitaine en fonctions, ne résista pas à un cancan agréablement dessiné ; un coquetier capitula devant un portrait à l'huile de ses deux marmots, eî un pliiinassier passa dans notre camp à la suite d'une en* seigE-e où Oscar avait prodigué tous les épinards de sa palette. Cette propagande prenait un tel caractère , qu'elle me

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menaçait de runanimité. Le facteur aux huîtres était anéanti; il ne lui restait plus qu'à pleurer sa défaite sur un monceau d'écaillés.

Cependant, au dernier moment, la lutte s'anima. Le capitaine en titre ne voulut pas se laisser absorber sans résistance ; il opposa des cloyères aux diverses influences que j'avais mises en jeu contre lui. C'était hardi. Pendant trois jours, la compagnie fut inondée de testacés, comblée de bivalves, accablée d'huîtres, pour les appeler par leur nom vulgaire. Mais mon concurrent abusa de ses avantages ; il poussa trop loin ses moyens de défense : il les fît aller jusqu'à l'indigestion. Dès lors la chance me revint. Oscar, d'ailleurs, traita de haut les moyens de séduction employés par mon adversaire; il poursuivit de tant de plaisanteries ce qu'il nommait le parti des huîtres, qu'aucun voltigeur ne voulut en être d'une manière ostensible. Il ne resta plus dès lors à mon antagoniste que des défenseurs honteux et combattus.

Le jour du vote, mon rapin fut prodigieux ; chaque poil de sa barbe rousse semblait hérissé pour la circonstance. Il allait d'un groupe à l'autre, excitant les uns, narguant les autres, distribuant des poignées de main ou des regards foudroyants. jMon adversaire s'était assis dans un angle de la salle ; Oscar l'y relançait avec ses sarcasmes,

« Le voyez-vous sur son banc, le capitaine des huîtres ?.., Garçon, du citron, pour arroser ce monsieur ! ... Je veux qu'on m'en ouvre une douzaine à déjeuner, de ces gradés-là!.,. Voltigeurs, comment voulez-vous qu'on vous serve vos officiers? avec ou sans coquilles?... Silence dans les rangs!... A gauche, huîtres, alignement. . Par file sur l'assiette... en avant... happe!... »

C'était un feu roulant de plaisanteries qui provoquaient des rires inextinguibles. Le facteur aux huîtres se morfondait dans son coin -, il ne savait quelle contenance tenir. Ses par< tisans n'osaient pas faire acte d'adhésion ouverte : ils l'aban-

donnaient dans la solitude. L'aplomb d'Oscar les démontait : à peine se promettaient-ils de protester par un vote contre cette intimidation d'un nouveau genre. On alla aux voix Quatre-vingts voltigeurs déposèrent leurs bulletins. Sur cé nombre, j'obtins soixante-cinq suffrages. Les autres se portèrent sur mon adversaire. J'étais capitaine. Mon rapin se précipita dans mes bras en criant : « Vive le capitaine Paturot ! » Et les voltigeurs, gagnés par une émotion contagieuse, l'imitèrent. Je fiis embrassé à la ronde. Le parti opposé s'était retiré; nous restâmes les maîtres de l'élection. Oscar passa sergent -major à l'unanimité, et les autres gradés furent choisis en famille. Les opérations terminées, il y eut un punch avec accompagnement de babas. Le rapin en fit les honneurs; moi, je me contentai de payer la carte. Avant de se quitter, il fut convenu qu'un banquet par souscription servirait à célébrer l'événement de la journée, et qu'il aurait lieu aux Vendanges de Bourgogne. L'écot fut fixé à trois francs par tête, ce qui nous promettait du veau froid et de la salade à discrétion. Comme le disait Oscar, dans les repas de corps, il faut se régler sur les petites bourses j les gens comme il faut en sont quittes pour dîner après.

La fête n'eût pas été complète, &1 Malvina n'y avait pas eu sa part. L'ami de la maison lui avait ménagé une surprise. Certain d'avance du résultat, il m'avait forcé de commander un habit d'officier , avec deux superbes épaulettes neuves , l'épée et tous les accessoires. Cet uniforme au complet était chez lui ; nous nous y rendîmes. La plus grande discrétion avait été recommandée à nos camarades; madame Paturot devait tout ignorer jusqu'à notre retour. Arrivé chez Oscar, j'endossai le bel uniforme, ceignis l'épée, et allais me coiffer de l'ourson dévolu aux voltigeurs, lorsqu'il m'arrêta •

« Un instant, me dit-il avec un air de mystère.

— Qu'est-ce donc .^

— Je veux te coiffer de ma main , » ajouta-t-il.

15i JÉRÔME PATUROT.

Aujourd'hui, je découvre dans cette réplique, en la transcrivant, un féroce jeu de mots ; mais alors mon âme n'était pas ouverte à la défiance. Le propos, d'ailleurs, avait une explication naturelle. Du fond d'une armoire, le rapin tira ce que Ton noirme très-improprement un tricorne.

« Voilr, s'écria-t-il, voilà. C'est moi qui te l'ai fait retaper. Emboîte ta coloquinte là dedans.

— Eh bien, après? dis-je en essayant lé chapeau.

— Parfait ! idéal ! ajouta-t-il en me l'ajustant, en le posant de diverses manières... Oh ! bravo ! bravo !... ne bouge plus... C'est frappant comme ça... parole d'honneur ! je crois revoir mon Empereur... Nous ferons émeute dans les rues., le peuple pensera qu'il revient à la tête de cent mille nègres , comme il l'a promis à Las Cases... Non, vrai, Jérôme, sans flatterie, tu as l'air du trente-quatrième Sis naturel du grand IVomme.

— Par la vertu de ton feutre, n'est-ce pas .?

— Eh bien! dénigre-îe, il ne manque plus que ça. Copié, poil pour poil, mon ami, sur le quatre-vingt-dix-neuvièma eh?^eau de Marchand, celui que Vautre portait à Eylau. Poil de lapin historique, quoi ! »

Bon gré, mal gré, il fallut obéir, mettre le chapeau impérial sur l'oreille, et m'offrir aux hommages de la population. Heureusement personne n'y prit garde. Les officiers de l'étatmajor ont tant abusé de la glorieuse coiifure, qu'aujourd'hui elle est tombée dans le domaine public, et même un peu plus bas. Nous arrivâmes ainsi au magasin. Malvina ne s'y trouvait pas ; elle était montée dans l'appartement : nous la surprîmes au coin du feu , en proie aux émotions de l'attente. lu premier coup d'œil , elle ne me reconnut pas; ces épaulettes luisantes , cet uniforme, ce chapeau , m'avaient pres.|iie transformé.

« Eh bien , bobonne ! lui dis-je.

— Ah ! c'est toi , s'écria-t-eîle en s' épanouissant.

CAViTiiiNS. 155

Jii la feças dans mes bras et la pressai sur mon haussecol. Oscar paraissait triomphant.

« IMadame Paturot, dit-il avec solennité, je vous ai emprunté un bonnetier, je vous rapporte un capitaine. Rendezifici ma monnaie.

— Ah ! monsieur Oscar, voilà un service que je n'oublierai de ma vie.

— ]Merci , madame Paturot , » riposta îe profond scélérat, en caressant les poils de sa barbe orange.

Le rapin fut retenu à dîner ; on s'assit , on causa les pieds sur ]?s chenets. Si l'artiste, au lieu de se ruiner en couleurs et de voir tout en vert dans la nature, s'était borné à suivre la profession d'homme original , il aurait certainement conquis une position dans la société. La manière dent il avait conduit mon élection dénotait même un certain talent diplomatique; il eût figuré avec avantage dans les missions de Perse. Oscar jugeait bien les hommes ; il avait le coup d'œil péncirant, l'esprit observateur.

«■ Jérôme, me disait-il , te voilà capitaine ; mais ce n'est pas tout que d'arriver aux deux épaulettes ? il faut s'y maintenir : c'est le difficile.

Les voltigeurs et. les ITots sont cliaiigeants.

— Bah ! répondis-je, un tas de moutons !

— Moutons aujourd'hui , tigres demain-, Paturot. ! Vois le facteur aux huîtres ! comme ils l'ont mis en pièces ! Quel était son tort, à cet homme! Trop bon enfant, voilà tout... un capitaine soliveau, quoi! La compagnie entière lui montait sur les épaules...

— Roi des huîtres, dit Malvina avec l'accent de la commiséj'ation!

— Que ceci te serve de leçon , Jérôme. Il faut être de fer avec la compagnie. Tu as déjà un faux vernis de Napoléon: prcules-en! Appelle-les grognards! Pince-leur rcreilîo. en

mémoire du grand homme ; prends du tabac dans tes goussets, croise les bras derrière le dos, promets-leur la croix d'honneur à la première bataille, accable-les de mots ronfiants, et abuse de ton petit chapeau. Voilà ton programme.

— Bravo! Oscar, s'écria ma femme, oubliant d'ajouter monsieur dans son exaltation.

— Oui , capitaine Paturot , ajouta le peintre, si tu veu2 réussir, si tu yeux devenir l'idoie de la compagnie, il faut faire sentir ton grade. Nos voltigeurs n'ont pas assez l'esprit militaire ; il convient de le leur inculquer. Une compagnie se mène par l'amour-propre: on veut paraître soldat, être remarqué pour l'alignement , exécuter un port d'armes d'ensemble, jouer à la petite guerre, s'abîmer d'exercices et d'évolutions. C'est là ce qui charme. Hors de là il n'y a qu'une compagnie qui n'est pas une compagnie, et des pékins plus ou moins agréablement déguisés. L'esprit de corps, nom de nom , et le titre de compagnie modèle, sarpejeu 1

~ Ah ! monsieur Osc^r, dit Malvina

— Pardon , excuse, madame Paturot ; mais c'est dans le rôle. Jérôme jurerait comme un sacripant, qu'il n'en aurait que plus d'empire sur les voltigeurs. Je lui recommande surtout de les éreinter d'exercices : c'est un moyen de se faire adorer. Il surprendrait de temps en temps des sentinelles dans leur guérite, que cela ne ierait pas plus de mal. Napoléon a usé de ce moyen. Que chaque voltigeur se dise , en voyant Paturot sous les armes : « En voilà un qui ne plaisante pas; en voilà un de dur à cuire. » Et il est capitaine à perpétuité. »

Telles Airent les instructions que me donna Oscar, et j'eus lieu d'en reconnaître plus tard la justesse. Évidemment il connaissait son terrain , et savait comment doit s'exercer le commandement vis-à-vis de bourgeois en uniforme. Peut-être exagérait-il le prestige de certains souvenirs ; mais si le chapeau historique n'ajoutait rien au programme, il n'y gâtait

rien. J'avais donc mon rôle tracé ; il n'y manquait plus qu'une chose, l'instruction nécessaire. En ma qualité de voltigeur, j'avais sans doute appris le maniement des armes , et j'exécutais avec assez de précision les trois ou quatre mouvements principaux de l'exercice à feu. Mais de là aux devoirs du capitaine, il y a toute la distance qui sépare l'élève du maître. Il fallait apprendre la tactique, tactique de peloton , tactique de bataillon, se former à l'art difficile du commandement, savoir comment on fait manœuvrer des soldats ; enfin , s'initier à ces savantes évolutions de la guerre sur lesquelles le chevalier Folard a écrit un fort beau livre, et que Napoléon a tant de fois improvisées sur le terrain même où il engageait la bataille.

Or, il s'agissait de poursuivre cette étude en secret , de manière à ce que la compagnie ne s'aperçût pas que le grade avait précédé l'instruction. J'y apportai une grande adresse ; fort réservé au début dans mes commandements , et les rendant plus fermes , plus accentués à mesure que je me sentais sûr de mon affaire. Désormais , plus de bonneterie pour moi ! Le poids de la maison retombait tout entier sur Malvina. Adieu tricot et chaussettes! adieu mitaines et bas de soie! J'étais un foudre de guerre, l'odeur de la poudre m'enivrait. J'allais dans les plaines où s'exerce la troupe de ligne , j'admirais l'ordre de bataille, les dispositions par sections , la course au pas gymnastique, les changements de front, les mouvements des centres et des ailes. Peu à peu , il me semblait qu'il y avait en moi du Turenne, du maréchal de Saxe, et qu'à une époque moins pacifique j'eusse pu , comme un autre, prendre Berg-op-Zoom ou enlever la chaussée d'Arcole.

Pendant que j'allais ainsi au loin me dresser à l'art de la guerre, mon sergent-major, dont l'éducation militaire était achevée, devenait de plus en plus le commensal inévitable de la maison. Madame Paturot était trop occupée pour abandonner le magasin ; mais Oscar n'y regardait pas de si près ;

!oS JEROME PATUROT

il s'y installait dans le cours de la journée, dérangeait les xîommis en leur racontant des gaudrioles , et ne quittait la place que pour aller augmenter le nombre des champs d'oseille qui garnissaient son atelier, sous prétexte d'une collection de sites des environs de Rome. Ces sites se ressem.blaient tous, peut-être étaient-ils plus verts les uns que les autres ; c'est la seule distinction que l'on pût établir entre eux. Probablement aussi le rapin prodiguait-il davantage sa couleur, quand ses moyens le lui permettaient. Dans ce cas , j'ai quelques reproches à me faire au sujet de ces écarts de verdure. Avec un ami moins généreux , Oscar aurait exécuté des prairies moins foncées, et l'art n'y eût rien perdu.

Quoi qu'il en soit, je m'étais déjà complètement emparé de la faveur de ma compagnie, quand arriva le jour du banquet de corps , commandé aux T'endanges de Bourgogne. La fête fut merveilleuse : le traiteur ne s'en tint pas au veau ; il prodigua le mouton et le Beaugency. C'était d'autant mieux à lui, qu'il avait là de cruelles pratiques. Abusant d'une formule qui veut que le pain et le vin soient à discrétion , le coquetier dévora deux kilogrammes de pain et but huit litres de liquide ; le plumiassier suivit d'assez près son collègue dans son assaut de consommation ; enfin , il y eut , dans tout le bout d'une table, un complot suivi d'effet contre les provisions de l'établissement. En retour de l'hospitalité, ces malheureux apportèrent la disette : on eût dit qu'ils n'avaient pas mangé depuis vingt jours; ils montraient des crcc^ comparables , pour la solidité, à ceux des anthropopl^.ages de la Po- IjTiésie. Jamais je n'ai vu autant manger. Par un sentiment de justice, le corps des officiers se montra d'une sobriété exemplaire : sans cela , le traiteur ne se serait pas rattrapé ; il eût demandé grâce.

Au dessert , quand cette fringale eut été complétemci t apaisée, et qu'il se fut fait un peu de silence devant les bouteilles vides , un jeune voltigeur se leva. C'était un barde; nous ne

lui connaissions pas ce talent de société. Il avait l'espoir d'une lecture au théâtre de Montmartre pour un vaudeville qu'il venait d'achever en collaboration avec quatre de ses amis. Du reste, sa figure était douce et ingénue. Il réclama la bien» veillance de l'auditoire , passa la main dans ses cheveux d'uB blond cendré , et chanta ;

Ajr : Tontainc, tonton

Célébrons notre capitaine, Marchand de bonnets de coton, Tonion, louton, tontaiae, toutoa.

Il vend aussi de la fuiaiue.

Du tricot et du molleton, Tocton, toQtaine, tonton

tt Bravo ! bravo ! » s'écria la compagnie entière eu faisant chorus. Je ne savais comment prendre la chose : le jeune troubadour était-il un mauvais plaisant , ou simplement un être naïf qui se livrait au flon flon avec l'abandon de son âge : c'est ce que je ne pouvais démêler encore. Oscar me rassura : la rime avait entraîné cet adolescent , qui avait eu le tort de se lancer dans des idées industrielles à propos d'une réunion toute militaire. La suite de la chanson nous le prouva :

Voltigeurs, sous le casque à mèche Du chef de notre peloton, Tonton, tonton, tontaine, tonton.

Vous Yoycz briller ia ilammèche Qui s'échappe du mousqueton.

Tonton, tontaine, tonton.

r. Admirable ! » s'écria la compagnie , que des libations multipliées rendaient indulgente.

Après les couplets vinrent les toasts , et chacun voulut improviser le sien. Oscar porta la santé de madame Paturot qui fut accueillie avec le plus grand enthousiasme par les fournisseurs de la maison. Enfin, je fus appelé à parler, et le jplus grand silence s'établit parmi les convives. Je n'ai jamais

été bien fort sur l'improvisation ; aussi , quand je me trouvai ea présence de ces soixante têtes enluminées, qui dardaient sur moi leurs cent vingt prunelles , une espèce de vertige me doaiina. Ces gens-là n'étaient pas forts , et pourtant j'étais intimida. Heureusement , je me souvins des conseils d'Oscar : prenant la pose napoléonienne , et promenant mon regard d'aigle sur l'assemblée , je dis avec un accent saccadé :

« Camarades, je suis content de vous. Cependant la com= <■• pagnie n'est pas ce qu'elle devrait être, nom de nom. A « partir de demain , je veux la passer à la réforme , et il n'y «' aura pas de ma faute , non de nom , si elle n'est pas plus A ficelée. Un autre ne vous dirait que ça , nom de nom : et « moi je ne vous en dis pas davantage. Un mot encore; un « dernier mot. Songez que du haut de ses plumets , la com- « pagnie du Puget vous contemple ! »

Cette allocution, brève, rapide, exalta mes grognards. Oubliant toute réserve, ils me soulevèrent et me portèrent ea triomphe.

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