LES CHAKTEURS DE SALON. — LES TROIS DIXIÈMES MUSES
Décidément nous étions lancés dans le grand monde : j'étais devenu l'esclave du soulier verni, et Malvina puisait à pleines mains dans la caisse de la maison de commerce. Comment se produire sans diamants ? il avait fallu des diamants -, sans dentelles ? on avait donné dans les dentelles ; sans fourrures ? on s'était procuré des fourrures. Il en est de la toilette comme de toute passion ; ce que l'on a sert tout au plus à faire ressortir ce qui manque; un désir assouvi engendre un autre désir. Avec le goût de la parure arrivent d'ailleurs tous les préjugés d'état. Porter une robe deux fois , fi donc ! c'est bon pour des gens de rien. Les parvenus sont surtout intraitables dans ces détails : ils prétendent lutter avec l'argent contre la naissance et contre la supériorité intellectuelle. L'un des soucis de Malvina , l'un des tourments de sa position nouvelle était qu'on ne reconnût sous ses riches atours une grisette endimanchée. Notre coffre payait les frais de cette préoccupation.
Dans l'une des premières soirées où nous parûmes , je ne pus m'empêcher de remarquer un cavalier, pourvu d'un collier de barbe resplendissant et de petites moustaches Aoires du meilleur effet. Quand il entra dans l'assemblée , un air d'épanouisseP">ent anima tous les visages , un sourire courut sur toutes Us lèvres. Les dames les plus considérables , les beautés en vogue se levèrent pour aller vers lui , et firent
assaut d'empressement. C'était à qui obtiendrait un mot , un regard , im geste. L'objet de tant de prévenances ne s* en montrait pas moins résenré , et s'avançait vers le piano , po .:? y déposer uu rouleau qu'il tenait à la main.
« Voilà , me disais-je, quelque prince du sang , quelq i ambassadeur. «
Curieux de vérifier ma conjecture, je me penchai vers un voisin , et le priai de me fixer sur la position sociale de cet heureux mortel.
« Ça , me répondit-il , c'est le célèbre Triffolato, l'empereur de la romance plaintive. Vous allez l'entendre chanter du Schuber et du Concone. Il y met un sentiment dont toutes ces dames sont folles. »
En effet , l'ar liste poussa au piano une sorte d'esclave qui lui servait d'accompagnateur, appuya sa main sur le bois de l'instrument, se composa un maintien rêveur et mélancolique, enveloppa d'un regard conquérant les dames qui ornaient le salon , puis , sur un mode suave, il chanta :
Plaisir d'amour avait charmé ma vie, Tourment d'amonr va bieiuôt la fiuir.
Le silence le plus profond régnait dans l'assemblée ; le babil était généralement suspendu. Aussi le chanteur semblait-il triompher. Chaque note sortait avec une grande sûreté d'intonation ; la voix était parfaitement posée. Des acclamations , des extases , des larmes saluaient l'artiste, qui n'en paraissait ni plus ému, ni plus fier. Quand il eut exécuté trois ou quatre romances, il rassembla sa musique éparse, fit deux révérences , et se déroba à l'enthousiasme universel.
« Bravo! Triffolato, criait-ou de toutes parts, bravo!
— Quel talent modeste ! dis-je à mon voisin.
— Cest qu'il est attendu à dix heures chez la duchesse de Mirasol. li a gagne ses cent écus ici , il va en gagner autant
ailleurs. En pressant un peu le mouvement, i! peut faire quatre salons par soirée. Total , douze cents francs.
— Peste ! dis-je, voilà des roulades hors de prix. »
A peine avais-je achevé ces mots ., qu'une seconde entrée attira l'attention de la compagnie. C'était encore un cavalier fort agréable, joli brun comme l'autre, moustaches noires comme l'autre, un cahier sous le bras comme l'autre. Le même mouvement se produisit parmi les élégantes, et le nouveau venu ne se montra ni moins froid , ni moins majestueux que son devancier.
« Pour le coup, dis-je à mon voisin , voici au moins un duc et pair.
— Ça , répliqua mon voisin , c'est l'illustre Muscardini , le prince de la romance bouffoime. Vous avez entendu tantôt Jean qui pleure, vous allez entendre Jean qui rit. Celui-ci possède un temps de hoqaet qui précipite parfois ces dames dans une hilarité compromettante. »
Muscardini s'approcha gravement du piano, préluda par les mêmes poses , les mêmes roulements d'yeux que Triffolato, puis , au dernier accord de la ritournelle, il décomposa sou visage le plus habilement du monde, et partit :
Nos avons t-y ri ! nos avons-t-y bo !
et caetera. C'était une chanson normande : l'accent , l'intention , rien n'y manquait , on eût dit un herbager des environs de Falaise. Le succès fut prodigieux; mais le chanteur ne s'arrêta pas en si beau chemin, il prodigua les romances burlesques, et alla jusqu'à la ventriloquie. La gaieté était au comble, quand tout à coup Muscardini disparut : il avait épuisé son répertoire.
« Encore cent écus de gagnés, me dit mon malicieux voisin , il a assez de nos applaudissements , il va chercher des bis ailleurs.
— Quel précieux talent ! pensais-je ; parlez-moi de montrer
le blanc des yeux en chantant et de cultiver la chanson comique : voilà des positions sociales ! »
Je m'imaginais en être quitte pour une fois. Flélas ! je connaissais peu les chanteurs de salon. Quelque part que nous missions les pieds , nous étions sûrs de voir paraître le célèbre Tritfolato et l'illustre Muscardini. Triffolato exécutait son Plaisir d'amour, Muscardini son Nos avons-t-y rit Partout je retrouvai les mêmes notes, les mêmes points d'orgue, les mêmes effets ou larmoyants ou bouffons. Triffolato se passait la même main dans les mêmes cheveux , montrait le blanc des mêmes yeux, prenait la mêmepose mélancolique sur le même bras. Muscardini reproduisait les mêmes contorsions , le même accent , les mêmes gestes accompagnés de la même ventriloquie. La leçon était si parfaitement apprise, que l'artiste se fût fait un scrupule d'y changer un iota. Aussi , au bout d'un mois de ce régime, avais-je suffisamment du Muscardini et du Triffolato. Quand l'un commençait à rouler la prunelle, l'autre à composer son masque, je m'esquivais prudemment pour aller visiter le buffet ou tenter la diversion d'un whist à un louis la fiche.
Le premier hiver que nous passâmes dans ces fêtes fut pour moi une suite d'expériences. J'avais souvent entendu parler de ces femmes qui plongent leurs peines de cœur dans des flots d'encre, et versent sur le papier les trésors de pureté et de grâce que renferme leur imagination. Je n'ignorais aucune des railleries qui s'attachent à cette vocation , et les quolibets dont on l'a poursuivie. Faut-il avouer ma faiblesse? Je suis de ceux qui ne refusent aucun droit aux femmes , et qui signeraient des deux mains ce qu'on appelle leur émancipation. Pourquoi les réduire à reprendre par la ruse le terrain que la force leur enlève ? Chez moi Malvina était souveraine; elle eût voulu se faire tambour-major, que j'eusse passé condamnation sur ce goût dépravé. Je comprends dès lors qu'une femme écrive., si tel est son plaisir, et encore mieux que le
public la siffle et la honnisse si elle écrit des sottises ou des inconvenances. En toute chose l'antidote est prè5 du poison.
Ce fut donc avec un vif sentiment de satisfaction que je vis arriver une soirée littéraire organisée par la princesse Flibustofskoï avec le goût et le tact qui ne l'abandonnaient jamais. Les plus grands noms des lettres et des arts avaient promis de s'y trouver, et , pour rendre cette fête à jamais mémorable, la palatine avait imaginé un tournoi entre trois femmespoëtes les plus célèbres du temps. Chacune d'elles devait improviser un morceau, comme Corinne sur le Capitole. Il était d'ailleurs convenu qu'on ne choisirait pas entre elles , mais qu'on les couronnerait en masse et indistinctement. Il fallait éviter le conflit des amours-propres et le choc des lyres.
La fête eut lieu , et elle fut magnifique. Impossible d'en décrire l'éclat et l'originalité. Cette rencontre, sous les mêmes bougies , des plumes les plus connues et des imaginations les plus fécondes , avait tous les caractères d'un congrès. Les écoles s'y confondaient comme les genres, les poétiques les plus opposées s'y donnaient la main. La fraternité du punch et des babas avait radouci les esthétiques les plus farouches ; l'art chevelu n'était plus autant sur sa barbe, l'art bien peigné avait mis son toupet de travers. Bref, c'était un de ces rares et fugitifs moments dans lesquels les partis désarment : il eût été possible d'en faire surgir l'harmonie et la réconciliation de l'art. Personne n'y songea , tant la princesse avait multiplié les distractions de toute espèce. Cette heure si vite envolée ne se retrouvera plus : on .sait que l'Occasion est chauve.
Cependant l'effervescence de la consommation ne put faire complètement oublier le bouquet de la fête. L'art chevelu lui-même remit après le tournoi ses derniers projets contre i'alcool du lieu , et demanda , avec la férocité qui lui est particulière, les têtes des trois improvisatrices peur leb cocivrir d'hommages et d'applaudissements. On dressa une estratle, sur laquelle montèrent les trois Corinnes , l'une en costume
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grec , l'autre dans les atours du moyen âge, la troisième en pantalon à la turque.
Ce fui la Corinne au costume grec qui comraenç-'î On eût dit une Minerve, tant le regard était viril, la pose assurée. La cneveiure noire, ramassée avec art , ressortait avec plus d'édat sous un bandeau de perles fines. Le vêtement se composait d'une tunique admirablement drapée; des bracelets d'or, richement ciselés , étaient le seul accessoire de la toilette. Les bras étaient nus et merveilleusement beaux ; le visage et le buste offraient la réunion des plus heureuses lignes de la statuaire. Cette magnifique personne se leva , saisit sa lyre, et modula les sons suivants :