‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 29 sur 96 · AMBITIONS DE MALVINA · texte numérisé non relu

AMBITIONS DE MALVINA

TÎsage d'une distinction parfaite, un pied et une n^iain admirables. Sa voix avait conservé le timbre argentin qui est ordinairement l'apanage de la jeunesse ; l'incarnat de ses lèvres était d'une pureté extrême ; ses dents n'avaient pas de rivales pour la blancheur et pour l'émail. A la- voir descendre de son brillant équipage, appuyée sur le bras d'un chasseur de bonne maison, on eût dit une déesse, une Junon ou une Niobé.Rien n'approchait du goût de ses toilettes : les fourrures du Nord, les riches étoffes, les joyaux, les objets de prix y contribuaient, mais sans affectation, sans étalage. Tout cela était merveilleusement porté ; l'élégance en faisait excuser la richesse , la distinction en rehaussait la valeur. La princesse Flibustofskoï menait, d'ailleurs, un train de princesse : elle occupait, dans le plus beau quartier de Paris, un appartement somptueux ^ donnait des fêtes, avait une nombreuse livrée, vivait, enfin, sur le pied des plus grandes existences de l'aristocratie. Oscar qu'on ne prenait jamais au dépourvu, la connaissait ; il la nommait la providence des artistes , ce qui m'autorisa à croire qu'il lui avait fait l'hommage onéreux de quelques-uns de ses herbages.

Sans que Malvina pût deviner pourquoi , la princesse Flibustofskoï l'avait prise depuis quelque temps en affection. Deux ou trois fois par semaine, son équipage s'arrêtait devant notre porte, ce qui était, pour les voisins, un objet de sourdes jalousies. Le marchepied s'abaissait, et la belle palatine venait s'asseoir familièrement près du comptoir de Malvina, qu'elle honorait de visites très-longues. Les commis déployaient quelques colifichets, quelques objets de luxe, la princesse choisissait et engageait ensuite l'entretien. Oa connaît madame Paturot ; on sait quel est son talent, sa facilité de parole; toute princesse qu'elle fût, madame Flibustofskoï ne pouvait pas lui en remontrer de ce côté. Aussi ces conversations devenaient-elles à peu près interminables : Malvina, une fois lancée, ne s'arrêtait plus ; elle racontait sa vie à la princesse

et les vicissitudes qui l'avaient traversée , lui parlait de ses malheurs d'autrefois, de son bonheur actuel, de la prospérité de sa maison et du million en chiffres ronds qui allait se trouver au bout de l'inventaire. Ces détails semblaient inté* resser beaucoup la pcktine, et la liaison devenait chaque jour plus intime, sans toutefois franchir l'intervalle qui sépare un marchand du client. En retour des confidences de Malvina. îa grande dame prodiguait les attentions délicates , les prévenances affectueuses, s'informait de ma santé, de celle de nos enfants, enfin débitait une foule de petits riens qui avaient du prix, venant d"une bouche aristocratique.

Bientôt la princesse palatine eut un parti dans ma marson : Malvina en raffolait ; elle en parlait à toute heure, à tout propos. De loin en loin madame Flibustofskoï envoyait quelques jouets pour ma petite famille, et accompagnait ces envois de billets charmants. Mes enfants se déclarèrent donc en sa faveur, et eurent aussi son nom à la bouche. Notre bonne ne fut point insensible à quelques oeillades du grand chasseur, et passa à son tour aux Flibustofskoï. Enfin Oscar, renchérissant sur le tout, célébrait sans relâche la haute position, la magnificence, la générosité de la princesse palatine. Il ne la nommait que la belle Moscovite, la majestueuse iMoscovite, la superbe Moscovite, exaltait son goût pour les arts , et le talent de son cuisinier. Ainsi ma maison entière conspirait pour elle. Seul je résistais, seul je me défendais contre cette influence ; mais quand je m'avisais d'émettre quelques doutes, de montrer quelque tiédeur, j'étais sûr de voir éclater une explosion universelle. Le peintre ordinaire de Sa Majesté s'exaspérait plus haut que les autres.

« Voilà comme tu es , Paturot , s'écriait-il ,' un sceptique, un vil sceptique ! O industriels ! vous ne savez que vous défier ! oii serait la foi sans les artistes ?

— Mon Dieu , ne te fâche pas , Oscar.

— Non -, mais c'est que le commerce altère vos facultés. Vous

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VOUS y abrutissez, vous vous y encroûtez. Su.-pecter la princesse palatine, ô Jérôme ! ! !

— Mais , non !

— Une Flibustofskoï !

— Eh bieu , non !

— Une aussi majestueuse Moscovite !

— Non ! non !

— Jérôme , va-t'en de ma part à l'ambassade russe ; demande le secrétaire de la légation, un jeune blondin ; dis-lui de te montrer la carte de l'empire des Russies , dressée par les ordres de S. M. l'empereur Nicolas ; tu y verras les terres de la princesse palatine.

— Mon Dieu! je m'en rapporte...

— Cent cinquante werstes carrées , mesure locale ; tu convertiras la chose en hectares , pour avoir le droit d'en parler en France.

— A quoi bon ?

— Ce n'est pas tout ! Suis la récapitulation. Dix mille serfs et trois cent vingt-deux mille têtes de bétail paissant sur les rives fortunées du Don , département de l'Ukraine, sous-préfecture d'Azoff. Voilà ce que sont les Flibustofskoï! Soupçonne encore, soupçonne!...

— Du tout , je me rends.

— Paturot, Paturot! tes épaulettes t'égarent. De ce que cinquante épiciers , plus ou moins , t'ont porté au commandsmeut d'une compagnie, tu te crois en droit d'accabler de tes mépris l'aristocratie européenne, d'insulter les blasons , de dédaigner les illustrations héraldiques. IMais sais-tu bien , malheureux , que si les alliés reparaissent en France, la princesse palatine pourra te faire tailler en pièces par quarantequatre régiments de Cosaques ?

— Elle est donc bien puissante ?

— Riche à millions ! Jérôme. Elle possède des mines d'or dans les chaînes de l'Oural , à deux pas des Demidoff , ces

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bienfaiteurs des critiques parisiens. Elle m'a fait une commande de trois paysages à cent écus la pièce : c'est princier, vois-tu. "♦

Ce dernier argument ne souffrait pas de réplique ; je cédai. Avec la maison entière, je fis chorus au sujet de la princesse Flibustofskoï , je la reconnus pour la palatine la plus généreuse et la plus adorable de l'univers. Au fait , pourquoi aurais-je montré plus de défiance ? Comme le disait victorieusement Malvina , la princesse payait comptant ; c'était un titre irrésistible. La conversation en resta là , notre majestueuse i^Ioscovite avait l'unanimité. Du reste, pendant un mois , il en fut peu question; elle venait moins fréquemment au magasin, et je soupçonnai Oscar de détourner sur ses paysages une portion de ses libéralités. Au fond , je n'étais pas fâché de cette froideur : instinctivement , je n'éprouvais que de la répugnance pour une intimité semblable. INIalvina , au contraire, regrettait beaucoup ses causeries avec la grande dame, et ne savait comment expliquer sa réserve après tant d'assiduités. Un soir, au sortir de table, nous nous en entretenions dans le salon , quand tout à coup la porte s'ouvre, et un valet de pied annonce à haute voix :

Madame la princesse palatine de Flibustofskoï !

C'était elle, en effet , elle dans notre appartement ! Malvina crovait rêver, et je cherchais vainement à m' expliquer le motif de cette visite. La princesse alla droit vers ma femme :

« Ma toute belle, dit-elle d'une voix caressante, je viens vous surprendre jusque chez vous. Chassez-moi , si je suis une indiscrète.

— Princesse, répondit madame Paturot , fière et troublée à \ fois de l'honneur qu'on lui faisait, c'est trop de bonté... jc suis vraiment confuse... Peut-être n'a-t-on pas su vous servir à votre gré là-bas ?... Pardon , je vais descendre.

— iSon vraiment , non , ma charmante ; c'est vous que je viens voir. »

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En même temps , elle se retourna de mon côté ; et , m'adressant le plus gracieux des sourires • « Ah ! c'est monsieur Paturot !

— Madame la princesse, répondis-je en m'inclinant.

— C'est bien , Monsieur. Il y a longtemps que je désiraivous rencontrer. J'ai des reproches à vous faire.

— A moi ! madame la princesse ?

— A vous , Monsieur. Quand on a tout ce qu'il faut pour briller dans le monde, on ne s'enfouit pas dans une arrièreboutique; on se produit, on se fait voir.

— Ah! princesse...

— Et votre fe-mme, Monsieur, vous voulez donc l'enterrer vivante ! On ne l'aperçoit nulle part , et elle serait si bien partout! Tant d'esprit et de grâce!... Seriez-vous jaloux , par hasard , Monsieur ?

— Lui , princesse, répondit Malvina , lui jaloux ; il n'y a pas de danger ; c'est moi -^ui ai fait son éducation.

— A la bonne heure î mais pourquoi alors ce séquestre, cette solitude ?

— Princesse, cela s'explique, dis-ie un peu embarrassé \ le manque d'occasions...

— Pitoyable défaite. Monsieur -, dites plutôt que vous êtes un despote ; que vous tenez votre femme sous des plombs de Venise.

— Pauvre chat, dit Malvina venant à mon secours, comme on le calomnie !

— Ne l'excusez pas, ma belle , il est impardonnable. Voulezvous parier, IVIonsieur, que votre femme ne sait pas seulement ce que c'est que le Théâtre-Italien, et comment chante Rubini?

— Pour ça non , dit naïvement Malvina.

— Eh bien , vous le voyez , les tyrans de l'antiquité n'en faisaient pas pire. Malheureuse victime! ajouta -t-elle d'un air compatissant. Vivre sans musique italienne : c'est on cas de séparation, »

Puis se retournant vers moi :

« Monsieur, dit-elle, vous avez abusé du droit de la force; nous nous révoltons. Je vous enlève votre femme pour ce soir; \e remmène aux Italiens. Permis à vous de nous suivre.

— Pi.ncesse, que d'honneur !

— Capitaine Paturot , ajouta la sirène, je veux vous présenter au feld-maréchal Tapanowich , gouverneur des colonies militaires de la Crimée. Entre guerriers , on est fait pour se comprendre. »

Cette voix , ce langage, ce regard exercèrent sur moi une sorte de fascination. Je ne cherchai pas alors à m' expliquer ce qui pouvait motiver, de la part de la grande dame, une démarche aussi étrange et aussi inattendue. IMachinalement je me laissai entraîner ; j'obéis à ce prestige. Malvina seule éleva diverses objections que la princesse détruisait une à une. Elle n'en voulait pas démordre; il fallait se rendre aux Italiens avec elle, prendre place à ses côtés dans sa voiture et dans sa loge, subir les honneurs et affronter le cérémonial de cette intimité. Enfin , madame Paturot céda : la vanité l'emporta sur la raison. Dès ce moment, ce fut une tout autre femme. Aucune de mes chim.ères n'avait laissé de traces dans son esprit ; ni mes épaulettes , ni la perspective de fonctions municipales ne l'avaient profondément touchée. Dans la carrière des grandeurs , elle ne voyait rien qui méritât une attention sérieuse. Mais cette fois , il s'agissait de toilette, d'exhibition publique; il s'agissait de se décolleter, de se caparaçonner, de se lancer dans les falbalas et les panaches , de se produire au milieu de cette société choisie, étalage vivant de pierreries et de dentelles. Les ambitions de ce genre, une femme les comprend toujours, et madame Paturot plus qu'une autre. Aussi allait-elle et venait-elle, comme si une tarentule l'eût piquée, tantôt ne sachant à quelle toilette s arrêter, tantôt regrettant de n'avoir pu se préparer un peu à l'avance. La princesse la conseillait et la calmait de son mieux.

«Allbns, ma toute belle , point d'extravagances... c'est livin comme cela... Voyez-moi ; on va simplement aux Bouffes 5uaud on le veut;... il n'y a que les Anglaises qui se découvrent obstinément les épaules, et Dieu sait à quel point!.., une autre fois nous ferons comme elles... il faut varier... Je vous enverrai mes faiseuses... Allons, venez , vous êtes délicieuse ainsi. »

Malvina termina ses apprêts ; mais dès ce moment , elle se promit de ne plus se laisser surprendre , et d'avoir des toilettes qui ne fussent pas improvisées. Les goûts de luxe et d'élégance sont instinctifs chez les femmes ; ils peuvent sommeiller, un rien les réveille. C'est par là que madame Paturot devait se laisser séduire. Quant à moi , pour faire honneur à la princesse, je crus devoir me revêtir de mon uniforme.

« Fi donc, Monsieur Paturot, me dit-elle en m'apercevant : les épaulettes sont de très mauvais goût aux Bouffes. C'est bon tout au plus pour les Tuileries. »

J'endossai un frac noir, et me mis galamment à la disposition de la noble palatine. Pendant ce temps , elle avait daigné se mêler aux jeux de ma petite famille avec une grâce et un abandon adorables. Impossible de se montrer plus avenante et plus affectueuse, Qui eût dit , à la voir aussi affable, qi-i'elle avait des mines d'or et d'argent dans l'Oaral , et trois cent vingt-deux mille têtes de bétail dans les campagnes de rukraine !

MADAME DE PATUROT DAME PATROKESSE. — LES INONDÉS DU B0RTSTHÈNE6. — UN FESTIVAL.

Malvina était lancée ; le feu avait repris aux poudres. Cettft ardeur que les soins du commerce et du ménage avaient amortie venait d'éclater de nouveau ; le babil reverdissait ; la pé-

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tulance avait reparu. La princesse Flibustofskoï ne pouvait plus se séparer de ma femme. A chaque instant c'étaient d^ fêtes, des distractions, des occasions de dépense. Il existe à Paris une grande société fort mêlée , où il suffit d'un titre exotique et de beaucoup de luxe pour se produire , pour faire de l'effet. Par une sorte de convention , on y vient de toutes parts comme sur un terrain neutre, sans que cela puisse engager ni compromettre. Le faubourg Saint-Germain et U haute finance s'y rencontrent avec la diplomatie , ies plus beaux noms comme les plus brillantes fortunes ; seulement chacun s'y tient sur un pied de réserve, et ne se livre qu'avec précaution. On pourrait même , dans ces nombreuses assen> Liées , distinguer les divers petits groupes qui évitent de s'y confondre. Ce qu'on y cherche, c'est Téclat et le luxe, non Tintimité. Personne ne voudrait encourir la responsabilité de quelques admissions suspectes, ni approfondir les existences problématiques qui circulent dans ces réunions trop accessibles.

La princesse était alors la divinité de ce monde à part : le feld-maréchal Tapanowich l'aidait à en faire les honneurs. €e militaire était un gros homme, trapu, à moustaches grises. Les souvenirs de l'invasion de 1815 lui étaient familiers: il. y avait joué un rôle comme aide de camp de Kirchakoff. Du reste, ses petits yeux gris semblaient s'être adoucis en faveur de madame Paturot , et il m'honorait de poignées de main à la tartare qui me disloquaient les articulations. Quand MaK vina, retenue par des affaires, restait deux jours sans aller chez la princesse , celle-ci lui dépêchait le feld-maréchal pour l'enlever, comme il le disait , militairement. C'était tantôt un bal , tantôt un concert , une promenade au bois o^' une course de chevaux. Ma femme éleva d'abord quelques objections, puis elle finit par se livrer tout entière j cette jji^nce nouvelle. Le comptoir fut aband&nné; la surveillsr^e du mngasin retomba sur le premier employé , qui obtiot de l'avance-

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ment et des honoraires proportionnés à ses fonctions. La vie du monde est une besogne incompatible avec d'autres occupations Gt d'autres devoirs. Ces femmes , que l'on appelle oisives , dépensent une incroyable activité et des ressources d'imaginariou prodigieuses pour suffire au rôîe qu'elles ont librement choisi. Il faut inventer des parures nouvelles , pressentir les rivalités de toilette, les déjouer, remporter des triomphes éclatants , et ne pas s'exposer à des défaites ; il faut avoir Tœil à tout : aux marchandes, si promptes à la trahison, à l'espionnage des soubrettes , à ces mille petites ruses que les beautés à la mode emploient les unes vis-à-vis des autres ; enfin , étudier , connaître à fond la stratégie des coquettes , non moins compliquée gae celle de la guerre. Le vulgaire appelle cela des femmes de loisir : il les calomnie : aucune des servitudes volontaires dont parle La Boétie n'est comparable à cette servitude. En fait de chaînes , les plus lourdes et les moins faciles à briser sont celles que l'on rive soi-même. C'était dans ce courant que madame Paturot se laissait peu à peu entraîner. Naturelle et bonne fille , elle n'y mit pas d'abord de grands apprêts , se laissa éclipser sans murmure, et se résigna à ne figurer que sur un plan secondaire. Mais peu à peu le spectacle de ces vanités réveilla la sienne ; le contact de ces prétentions altéra le laisser-aller charmant de son caractère : elle devint pincée , jalouse et mauvaise langue. Sa verve de grisette ne l'avait pas abandonnée , et elle s'en servit souvent pour se faire respecter des pimbêches de l'aristocratie du comptoir et de l'atelier. Du reste , une fois livrée au monde, Malvina ne s'appartint plus : nos enfants étaient à la merci des bonnes ; la maison de commerce à la garde des employés ; les dépenses du ménage à la discrétion de la domesticité. C'était une anarchie, un désordre complets, Malvina avait à peine le temps de donner une audience aux ouvrières en robes et en chapeaux , au joaillier, à la modiste, a la marchande de chaussures. Une partie de la journée s'écou-

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îait en courses , et presque toutes les nuits se consumaient en veilles fatigantes. Je succombais à ce nouveau service. Les poètes , en parlant des femmes , les qualifient volontiers de sexe faible : c'est sexe de fer qu'il faudrait dire. Les voit-on jamais demander grâce au bal ? et quand elles s'y sont démenées , agitées pendant des heures consécutives , ne sont-elles pas toujours prêtes à recommencer le lendemain! Sexe faible ! Le sexe fort n'en ferait pas autant.

Nous étions devenus les habitués de Thôtel Flibustofskoï. Pour sauver les apparences aux yeux des grands noms russes qui fréquentaient cette maison, le feld-maréchal Tapanowich avait pris sur lui de nous anoblir. Les valets avaient le mot d'ordre; on annonçait toujours : Monsieur et madame de Paturotî Je voulus faire quelques observations au sujet de cette particule d'emprunt : Mahina s'y opposa , et ti^aita mes scrupules de puérils. En effet , d'autres invités se montraient moins rigoristes , et cette usurpation de titres semblait être la monnaie courante du lieu. Le Tartare ne faisait grâce à personne, la livrée avait reçu à ce sujet des instructions inflexibles. Il fallait s'y résigner : j'étais de Paturct. Au bout de quelques jours cela me paraissait sonore et naturel.

La maison de la princesse avait un avantage qui la faisait rechercher de tout Paris : on s'y amusait. La plus grande liberté y régnait ; l'étiquette en était bannie. On y avait organisé un théâtre de salon, ouvert presque à tout venant. Le feld-marcchal exerçait bien une espèce de police; mais quelques mots flatteurs adoucissaient le Tartare, et le rendaient 2'd sentiment de la civilisation. La troupe se composait des dames les plus décolletées du grand monde , et des jeunes gens les plus susceptibles d'éducation dramatique et musicale. On se formait beaucoup par les répétitions ; on se disait, à l'aide du chant et du dialogue , toutes les douceurs imagi« nr.bles : exercice fort récréatif pour les rares époux légitime^ admis à ces études préparatoires ! Quelquefois .lorsque Tin-

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tention n'était pas sùifisamment sentie par le jeune premier , il fallait revenir à la charge , étudier la scène à part dans le ' plus strict tète-à-tête^ se pénétrer de la situation, entrer dans l'esprit de l'intrigue amoureuse. Là était le triomphe des sujets d'élite , et plus d'un cavalier à barbiche qui avait débuté comme un novice , sortit des mains de ces dames comédien achevé. Madame Paturot choisit son emploi ; elle se voua aux Déjazet et aux rôles culottés. Modestie à part , son succès fut le plus franc qui eut lieu sur ce théâtre , où elle naturalisa , avec une grande délicatesse de dessin , une danse que l'autorité entoure de quelques persécutions.

Désormais le nom de ma femme était inséparable de celui de la princesse. On ne faisait rien à l'hôtel Flibust-ofskoï sans consulter madame Paturot ; l'influence du feld-maréchal luimême s'inclinait devant celle-là. Un jour, Malvina, en entrant dans la chambre de la palatine, la trouva fort affairée.

« Que vous venez à propos , ma toute belle , j'allais vous envoyer chercher. Nous allons avoir de la besogne, ces jours-ci.

— Qu'y a-t-il donc ? répondit Malvina.

— 11 y a , mon adorable , que le Borysthènes a pris la fantaisie de déborder. J'ai des lettres qui racontent la catastrophe : c'est à fendre le cœur. Vous avez là une jolie robe.

— Où est ça , le Borysthènes , dit Malvina, qui n'était pas de première force sur la géographie

— ^lais dans notre pays , ma chère ; vous ne vous faites pas une idée du désastre ! Des villages engloutis , des troupeaux emportés, une inondation à douze lieues à la ronde; des familles se réfugiant sur la cime des arbres , des poupons flottant dans leurs berceaux, tout ce qu'il y a de plus affreux. Qui vous fournit vos guimpes , mon enfant ? Celle-ci est de bon goût.

— Palmyre. Eh bien , ce Boriscrène ?

— Borysthènes! ma mignonne, eélàbre par une romance

de l'empire ; Borysthènes , retenez bien le mot : il deviep* notre propriété. IN'ous allons créer une classe d'affligés qw nous appartiendra : celle des inondés du Eorysthènes.

— Connu !

— Oui , mon enfant , connu , très-connu ! 11 est des salom qui ont accaparé les Polonais, d'autres les réfugiés espagnols d'autres les pensionnaires de la liste civile. C'est leur bienils ne veulent pas qu'on y touche. >'ous aurons les inondés dt Borysthènes : voilà une rivière qui ne pouvait déborder plus à prppos.

— Au fait , nous n'en sommes pas la cau^ : c'est Dieu qui fait la pluie et le beau temps.

— Et nous , ma petite , nous allons jouer le rôle de la Providence. Allez, cela fera du bruit J'ai des plumes dévouées dans les journaux de Paris; nous remuerons l'Europe. Savezvous à quoi je m'occupais quand vous êtes entrée ?

— Pas le moins du monde !

— A dresser la liste des dames patronesses. Les premiers noms du globe ! lisez : l'archiduchesse de Poupoulakowen , la margrave de Chiroukalich , l'ambassadrice comtesse de Marmelada . la marquise de Pomparamon , madame de Paturot , etc. , etc.

— En effet, c'est bien composé !

— Trente noms comme ceux-là, ma toute belle! î ! Les journaux inséreront ma liste. J'y joins quelques femmes de lettres et des épouses de financiers comme assortiment. Le public est si bizarre : il en faut pour tous les goûts.

— it ensuite?

— Ensuite , nous aurons des ventes , des loteries , des représentations extraordinaires au bénéfice de nos inondés du Borysthènes ? Il faut que ces malheureux nous bénissent. Nous les inonderons de bienfaits.

— Un bienfait n'est jamais perdu , » dit sagement Malvina. En effet, les inondés du Borysthènes devinrent bientôt

lélèbres. La princesse Flibustofskoï les prit ouvertement sous ?a protection, et débuta par une tombola à leur profit, Des récits pittoresques parurent dans les journaux , et un artiste en romances en médita , à leur intention , une qui se terminait ainsi :

De vos bienfaits n'arrêtez pas le cours, Beautés de la moderne Athènes, Accourez toutes au secours Des inondés du Borysthènes

Le chant était plaintif; il eut un succès prodigieux dans les salons : les larme's coulaient de tous les yeux , et la loterie ^ui survenait arrachait l'or et l'argent de toutes les bourses. D'un autre côté , des doigts de fée travaillaient sans relâche à de petits ouvrages de broderie destinés à une vente publique dans l'intérêt des inondés. Quand le nombre des objets offerts fut considérable, on créa un ingénieux petit bazar dans lequel s'installèrent des princesses assaisonnées de femmes célèbres dans les lettres et dans les arts. IMalheur à l'imprudent qui s'aventurait dans cette enceinte à la poursuite de quelques babioles ! Les lombards du moyen âge étaient plus accommodants que ces sirènes de la bienfaisance. Elles ajoutaient au prix de l'objet celui des œillades qu'elles prodiguaient pour le vendre , et faisaient sans sourciller de la véritable usure au profit du malheur. Les marchandes étaient belles , la recette le fut aussi : les inondés du Borysthènes y trouvèrent une somme ronde. IMadame Paturot se surpassa -, son génie pour la vente se produisit en cette occasion , accru de toute la noblesse du motif. A l'en croire , tous les objets qu'elle débitait avaient été confectionnés par l'impératrice de Russie , et elle les évaluait en conséquence. Elle vendit à un lord une paire de bretelles cent cinquante francs, mais le lord crut avoir sur les épaules un objet sorti des m.c'ns de la p^rande-dudiesse Olga.

Les inondés du Borysthèrr^s avaient donc par^&lteiï.ent réussi. La princesse voulut pousser les choses jusqu'au bout,

et leur procurer un festival. Pour cela elle s'adressa à l'artiste breveté qui exécute ce genre de plaisanteries. Après avoir secoué quatre fois sa crinière, l'artiste promit. Billets à quinze francs ; neuf cent soixante et douze exécutants , une messe de mort, et le Combat des Horaces et des Curiaces mis en musique : voilà quel fut son programme court, mais significatif. On prit jour , tous les cuivres disponibles furent arrêtés à l'avance , ce qui ne devait nuire ni aux instrumeîits à vent , ni aux instrumenta à cordes.

« Princesse, disait l'artiste en agitant sa chevelure, je retrouverai pour vous l'hymne de la créatioia, perdu depuis le déluge. »

Le jour du festival arriva : les patronesses avaient admirablement opéré , tous les billets étaient placés , la grande société de Paris était accourue. L'artiste n'avait voulu laissera personne le soin de conduire son œuvre. Il siégeait au pupitre, à cinq mètres au-dessus du niveau des îlots de l'orchestre. Dans le périmètre étaient disposés les croque-notes chevelus jugés dignes d'applaudir avec discernement. Lui, cependant, l'artiste , le révélateur musical , promenait son regard sur l'assemblée , cherchant à rappeler à l'ordre une incommode mèche de cheveux , et s'inspirant d'avance du succès qu'il aiiait obtenir. Parlez-moi du génie pour donner de la confiance ; c'est à cette pierre de touche qu'on le reconnaît.

Aîais silence , le festival a commencé. La première note esl de celles qui firent tomber les remparts d'une ville de Judée. Heureusement, la salle est solide ; elle résiste; la vie est sauve si les oreilles ne le sont pas. La messe funèbre en douze parties s'est passée sans accident ; il ne reste plus à entendre que le Combat des Horaces et des Curiaces. Plus d'une fois j'avais ouï pai'ler d'un procédé imaginé par l'inventeur du festival , lequel procédé consiste à mettre la vie publique et privée en musique. On racontait à ce sujet des anecdotes extraordinaires , entre autres celle qui lui était arrivée dans

nn restaurant. Ayant à demander un fricandeau à l'oseille , le grand artiste tira un flageolet de sa poche , et se mit à moduler quelques sons :

Ta deri dera ! Ta deri dera !

Le garçon ne s'y trompa point ; il n'hésita pas un instant , et apporta le fricandeau demandé. Voilà comment le génie ferme la houche aux détracteurs.

Le morceau capital de la soirée était donc le Combat des H or aces et des Cur laces. L'artiste l'aborda du haut de son pupitre, avec tout le sang-froid que lui laissait l'opiniâtre mèche de cheveux vendue à ses ennemis. A mesure qu'il marquait la mesure avec sa tête, cette mèche malintentionnée s'égarait sur son front, dans ses yeux, le gênait, l'aveuglait, lui donnait un aspect ébouriffé et maliieureux. N'importe , le combat commence ; attention ! •

Baonm, taoam, Laoum, Ui la la, îchinn!

Ce qui veut dire que les Horaces , avant de partir pour leur duel , demandent la bénédiction paternelle , le pied droit en avant et les trois glaives à la hauteur de rœiî. Un triolet exprime la douleur des femmes qui assistent à ce spectacle , et un point d'orgue l'inflexibilité du vieillard.

Tra la la la ! la la ra ! la ra la 1 pschh !

Les champions sont dans l'arène; 1 un des Horaces vient de succomber ; une sixte diminuée l'indique avec ime profonde amertume; on voit l'autre très-détérioré, tandis que les Curiaces n'ont encore que des blessures légères. Dans un petit solo de violes , le troisième Horace laisse pressentir \ idée du stratagème qui doit le sauver oinsi (jue Rome.

Tideri! tiderideri ! la la la ! boum : li ne reste plus qu'un Horace debout contre ies trois Cu

riaces. Rome est fort compromise, comme le témoignent les trombones. D'un autre côté , les ophicléides célèbrent le triomphe des Sabins , non sans y mêler quelques réticences de contre-basse , qui ont Tair de dire : « Rira bien qui rira le dernier. » L'Horace vivant continue à comploter à l'aide des hautbois et des petites flûtes. Il est impossible, au mouvement à'anclanie sostenuio , de ne pas comprendre que cet homme a son idée, et qu'il iie faut pas trop tôt chanter victoire.

Ti ta ra ta ta ta I Ti ta ra ta ta ta ta !

Le stratagème est en pleine voie d'exécution ; tout le monde en est dupe. Les trompettes à clef chantent la joie des Sabins, les bassons exhalent l'indignation des Romains ; mais tout à coup , sur une reprise de clarinettes et un da capo inattendu, la chance tourne. Un Curiace tombe *, coup de tamtam , et fanfares de clairons. Le fifre exprime les cris déchirants de la famille. — Fugue de violons ; le second Curiace mord la poussière. Évidemment le stratagème est des plus heureux ; quelques trilles de flageolet en font compliment au dernier Horace. Ce qui lui reste à faire n'est plus qu'une simple formalité : il marche vers le dernier Curiace , et le massacre avec une rentrée d'altos. Chœur général des Romains, et tutti d'instruments. On entend tirer le canon pour préluder à l'invention de la poudre.

Ce morceau, dont je n'ai pu donner qu'une idée très-imparfaite , termina le festival. Le héros de la soirée était encore assis devant son pupitre , mais vaincu par les émotions de l'enfantement , et noyé dans sa mèche de cheveux toujours rebelle. On comprit qu'avec le dernier Curiace le festival était fini. Les croque-notes chevelus, disposés dans les angles de la salle , s'élancèrent vers le maestro pour le porter vers son carrosse , et en dételer les chevaux ; lui pourtant , en génie modeste, se déroba par une porte de derrière, demanda son manteau et ses socques , et alla rédiger l'article de la même

main qui avait écrit la partition et tenu le bâton de mesure. Les génies modernes sont ainsi faits : ils cumulent toutes les gloires , et suffisent à tous les devoirs.

Ainsi se passa le grand concert au bénéfice des inondés du Borysthènes.

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