LE BOXNET DE COTON NATIONAL
Maivina était donc sortie du bal de la cour avec des opinions subversives et une rancune qui dura pendant quelques mois. Madame de Sévigné n'avait rendu à Louis XIV pleine et entière justice que le jour oîj ce grand monarque avait daigné danser une courante avec elle ; madame Paturot fut implacable pour les jeunes princes , qui ne l'avaient honorée d'aucune espèce de valse ni de galop. Elle donna dans l'esprit de faction , et m'effraya par ses opinions révolutionnaires. Je crus même un instant qu'elle deviendrait légitimiste, tant elle abondait dans le sens des diatribes que le feld-maréchal Tapanowich se permettait contre le gouvernement de Juillet. Pour la ramener dans le sentier des bons principes , il fallut qu'à mes efforts se joignissent ceux du peintre ordinaire de Sa jMajesté. Enfin , elle s'adoucit , elle consentit à se montrer plus respectueuse à l'égard des princes , et à ne plus poursuivre de ses quolibets leurs avantages naturels
Plus j'allais , plus je voyais s'étendre et s'agrandir le cercle de mon influence. Je tenais à la politique par l'épaulette, à l'industrie par mon magasin de détail ; je devenais un homme considérable et considéré. Aussi, dès qu'il fut question d'une enquête sur l'état de la France manufacturière, Ja notoriété publique m,e désigna-t-tlle comme l'une des autorités en matière d'articles de laine et de coton. Par une alliance heureuse, ces àeuj tissu? fraternisaient chez moi ; ils y vivaient sans trouble et sans querelle, la flanelle côte à côte du tricot. Le fil et la soie complétaient ce congrès de matières premières
fct cet assortimeut venu des quatre points cardinaux. De cette façon , je me trouvais dans des conditions d'impartialité fort précieuses je ne pouvais être ni intolérant , ni exclusif : j'appartenais à réclectisme industriel. Tout produit français était bien venu à mes yeux; seulement, je ne pouvais déguiseï la répugnance profonde que m'inspiraient les articles étrangers, et c'est à peine si je pardonnais au coton les torts de son origine américaine. Le jour où l'on aura inventé un coton français , je traiterai de haut l'Alabama , et je n'aurai point assez de mépris pour le Louisiane. Mon pays avant tout.
Il est , en économie politique, deux écoles : l'une que je qualifierai de cosmopolite, afin de mieux la flétrir, l'autre que j'appellerai nationale. L'école cosmopolite est vendue à l'étranger: elle appelle, de toute la puissance de ses vœux, une invasion de tissus féroces et d'articles ennemis. Elle ne se plaît que dans les cachemires de l'Inde, les Mac-întosh anglais, les fourrures de Sibérie, les soieries suisses, les houilles belges , les dattes de Barbarie, les plombs d'Espagne, les oranges de Monaco, les chanvres russes, les fers de Suède, les pantins de Nuremberg, et les marmottes de la Savoie. C'est là son bonheur, son idéal. Plus elle voit de produits exotiques , moins elle aime ceux de sa patrie. Ce n'est pas cette école qui se retirerait derrière la Loire, si l'industrie étrangère souillait notre sol : elle irait au contraire au-devant de l'ennemi pour s'en vêtir, s'en nourrir, s'en chauffer, en user de mille manières. Ames dépourvues de nationalité !
Ces gens-là ne manquent pas de spécieux prétextes ; Hs prétendent qu'il faut accepter le bien, de quelque part qu'il vienne; que tout ce qui est beau et à bon marché mérite leurs préférences. Cosmopolites , voilà de vos arguments ! L'école nationale ne raisonne point ainsi : elle porterait de la bure au lieu de drap dans l'intérêt des manufactures françaises , et payerait volontiers la bure plus cher que le drap. Tel est sou dévouement. Pour peu que vous la poussiez à bout, elle se
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coupera la fièvre avec de Tarsenic français au lieu de quinquina américain , s'abreuvera de chicorée française au lieu de café moka. Elle aime tout ce qu'elle fabrique, cette école, fîjîe du patriotisme, et déteste ce qu'elle ne fabrique pas ; elle adore ce qui lui procure de gros profits et se révolte contre tout ce qui pourrait les diminuer. Elle craint que l'argent français ne dérive vers les bourses étrangères , et elle ou\Te ses coffres pour empêcher cette déviation. Je suis Français , tu es Français , dit-elle, l'affaire peut s'arranger. Noble école !
J'appartenais , en ma qualité de bonnetier, à l'économie politique du terroir, et je m'étais promis de la défendre de toute la force de mes convictions. Au fond , personne n'y était plus désintéressé que moi , et si j'interroge bien mes souvenirs, il me semble que j'avais alors quelques parties de flanelle anglaise de contrebande. Ainsi , j'allais renouveler le sacrifice d'Abraham, de Jephté et de Brutus, j'allais immoler mes enfants , l'orgueil de mes étagères. Il n'y a que l'amour du sel natal et de l'industrie nationale qui puisse engendrer une pareille abnégation. J'aurais conduit au bûcher, s'il l'eût fallu . ma flanelle exotique, l'œil serein et sans avoir besoin do m' envelopper de mon manteau. On ne me mit pas à une telle épreuve. Je pris le parti des tissus de laine français, et pt^rsistai dans mes assortiments de flanelle britannique. C'était Uy-e manière de concilier les principes et les intérêts, la conviction et la clientèle.
L'enquête officielle fut ouverte : chaque industrie y comparaissait à tour de rôle dans la personne des fabricants ou Ci:'mmerçants les plus considérables. Au fond , l'idée était a.vsez ingénieuse. On mandait un manufacturier pour lui dire :
c Ab çà! mon digne homme, ne trouvez-vous pas que vous gr.gnez trop sur vos articles ? ne serait-il pas temps de faire un peu de place à l'étranger, afin qu'il pût grignoter une part de vos bénéfices ?
— P. us souvent ! répondait natu. eileinem ie luû u^aciurier.
— Calmez-vous , ajoutaient les juges du camp, peysonne ne veut vous dépouiller. C'est une simple formalité ; on ne vous écorchera point. Vous dites donc que la place est prise, et que TOUS ne voulez pas en céder le moindre petit coin aux produits étrangers...
— Plutôt la mort ! s'écriait le manufacturier.
— Ke vous exaspérez pas. Allons, allons, c'est bien! disaient en terminant les interrogateurs ; vous êtes vif , mais vous êtes national. La commission d'enquête est faite pour comprendre ce sentiment. »
Cette revue des industries se prolongea durant plusieurs mois. Esprit de corps à part , cela finit par devenir m.onotone. Les plus intraitables manufacturiers étaient précisément ceux qui se disaient en possession des procédés les plus avancés et à la tête des plus beaux produits. Les médailles d'or menaient un bruit du diable; les médailles d'argent étaient moins tumultueuses; les médailles de bronze semblaient résignées. Ceux qui , devant le jury de l'exposition des produits , avaient jeté des défis superbes à l'étranger, déclinaient piteusement la lutte devant la commission d'enquête. Ils avaient brigué la récompense et refusaient de fournir la preuve qu'ils l'avaient méritée. Cette circonstance me frappa ; cependant je me dis que le travail français devait être mis hors d'atteinte, même au prix d'une contradiction. Peu importaient les hommes : il fallait sauver le principe.
Mon tour de parole arriva enfin , et j'eus à subir deux interrogatoires : l'un sur les articles de laine, l'autre sur les articles de coton. Je m'étais préparé avec quelque soin : il s'agissait de représenter la bonneterie, de la poser, de la mettre en relief. En me souvenant que j'étais un homme de style^ je voulus qu'à la solidité du fond s'alliassent les agréments de la forme : la vanité littéraire perçait sous l'enveloppe de l'industriel. Pas moyen d'ailleurs d'escamcter un «uccès. La copimissiûû se composait de personnes très-corn*
pétentes . eï â qui il était difficile d'en faire accroire. Il y avait îà , sur les bancs , des manufacturiers , des économistes , des chimistes , même des droguistes , et dans la salle un peuple entier de fabricants qui avaient comparu ou attendaient le moment de comparaître devant le tribunal spécial. Ce ne fut pas sans une certaine émotion que j'entendis prononcer mon nom. Je fendis la foule, m'avançai avec respect, et attendis les questions du président qui dirigeail l'enquête.