TISSUS DE LAINE
DEMANDE. — Qu'avez-vous à dire, monsieur Paturot, au sujet des tissus de laine ? Consultez vos souvenirs et votre expérience.
RÉPONSE. — Les tissus de laine, comme le nom l'indique, se composent principalement de la dépouille des troupeaux , et , dans ce sens , la question est à la fois industrielle et agricole. A mon point de vue, j'ajouterai qu'elle est également commerciale. L'agriculture, l'industrie et le commerce sont donc intéressés aux tissus de laine. En remontant aux temps les plus reculés de notre histoire, on voit le même phénomène se reproduire. Les capitulaires de Charlemagne, les édits de Sully, en font foi.
DEMANDE. — La commissioD tiendrait plus particulièrement à connaître oii en sont les choses de notre temps.
RÉPONSE. — J'y arrive. On distingue diverses espèces de laines. La nature, bizarre parfois, n'a pas voulu donner à la France le monopole du mouton ; elle a même placé le mérinos en Espagne. Or, partout oii broute le mouton , on peut être sûr de trouver la laine, la laine longue, la lairie courte» peu importe.
DEMANDE. — P.eposez-vous si vous êtes fatigué. La commission attendra.
KÊPONSE. — Je dis la laine courte en vue des moutons ,
monsieur !e président. Quant à moi , je l'ai particulièrement longue, l'haleine. Que la commission excuse le rébus.
3EMA>-DE. — La commission ne craint pas le mot pour rire. Continuez.
BÉPONSE. — Nous avons donc les laines du Derbyshire, les laines de Ségovie, les laines électorales de la Saxe, qui toutes ont placé leur résidence à l'étranger. C'est dommage, car elles ont du bon ; mais je ne leur pardonne pas , pour cela , d'a\oir poussé hors du beau pays de France. Oh ! là-dessus , je suis impitoyable. Je ne connais que le mouton frrrrrançais.
DEMANDE. — Cela vous fait honneur. Mais , dans l'intérêt de nos tissus , ne pourrait-on pas provoquer l'introduction de quelques laines plus fines , celles d'Espagne et de Saxe, par exemple, que vous avez citées avec tant d'à-propos ?
RÉPONSE. — Et les bergers frrrrançais , monsieur le président ! et les pâturages frrrrançais! et les chiens frrrrançais! Là-dessus, voyez- vous^ mes convictions sont inflexibles. Vivent les moutons frrrrançais !
DEMANDE. — IModércz-vous , monsieur Paturot. La commission honore comme vous tout ce qui tient au sol de la patrie ; elle sait que la France peut se montrer fière à bon droit du bétail que la Providence lui a départi -, elle ne veut ni en déprécier la qualité, ni en réduire l'emploi. Il ne peut être ici question que d'une importation modérée et dans les lainages supérieurs.
BÉPONSE. — Je porterai ma tête sur l'échafaud, si cela est nécessaire; mais on ne m'arrachera pas la moindre concession vis-à-'.is de l'étranger. Mes ancêtres étaient Auvergnats , et ils poussaient le culte du mouton frrrrançais jusqu'au fanatisme. J"ai moi-même beaucoup connu, dans ma jeunesse, le mouton frrrrançais : c'est un être intelligent et pétri de grâces < Ma langue se desséchera plutôt que d'articuler un mot qui puisse être désagréable à ce quadrupède. Vive le mouton frrrrançais ! Nourri sur le sol frrrrançais , il a seul le droit
de fournir des côtelettes frrrrançaises , et de jouir sans concurrence du marché frrrrançais. Maintenant , qu'on me donne à dévorer aux mérinos !
T)EMAryDE. — La commission d'enquête consignera vos or^* nions au procès-verbal. Yous pouvez vous retirer.
Je regagnai ma place au milieu de murmures d'approbation. L'auditoire, qui se composait en grande partie d'éleveurs et d'agriculteurs, trouvait que j'avais déployé, dans la défense de l'industrie ovine, une éloquence et une dialectique véritablement champêtres. On se demandait à la ronde si je n'étais pas un berger des Alpes ou des Pyrénées, un grand producteur berrichon, ou l'un des propriétaires des troupeaux de îsas. Cependant, je m'étais contenu dans cette discussion, oii je n'avais abordé, avec une impétuosité calculée, que la matière première. J'avais peur que le président ne me mît sur le chapitre de la flanelle anglaise, que je vendais tout en la méprisant. Ainsi, j'avais évité de me trouver trop directement en face de ma conscience. Il faut dire que je réservais ma puissance en matière d'articles fabriqués pour les tissus de coton, dans lesquels je me trouvais sans peur et sans reproche. Je ne tenais que des bas français, et mes bonnets de colon portaient au plus haut degré l'empreinte de la patrie. J'allais donc aborder cette question délicate avec le sangfroid que donnent une âme pure et un assortiment irréprochable aux yeux de la loi. Quand mon nom fut une seconde fois appelé, je descendis dans le prétoire avec l'épanouissement d'un succès antérieur et la conscience d'une excellente cause. Le président m'interpella de nouveau.