UN SUCCÈS CHEVELU
Parmi les célébrités qui fréquentaient ma maison figurait ce que l'on se plaît à appeler un Génie. Le mot a été prodigué, mais il a encore quelque valeur. C'est, du reste, un état plein de charmes , quand on l'exerce en conscience et avec gravité. Tout homme qui hésite ou qui doute y est impropre ; il faut croire en soi pour y exceller et ne pas broncher dans cette croyance. Alors on gravit les sommets de l'art ; on devient un Génie qui a du métier, qui sait son affaire. C'est l'idéal del'empioi.
Le Génie qui daignait m'honorer de ses visites , et que je n'amoindrirai pas en ehiployant son nom vulgaire , était particulièrement doué de cette bonne opinion de lui-même qu'il déguisait sous une modestie parfaite. Il est impossible de s'adorer ajrec plus d'humilité , de poser avec plus de décence. il ne tenait pas aux apparences de l'orgueil , et c'était de sa part une preuve d'esprit : en toutes choses , il songeait aux réalités , pierre de touche du vrai Génie. J'ai vu peu d'amourspropres ^^ déguiser avec cet art, et s'envelopper d'une candeur plus nauile. Du reste , c'était le moindre contraste qu'offrît mon Génie ; on eût dit une antithèse vivante. Les instincts
révolutioimaires étaient tempérés chez lui par des fermes pleines de goût, il n'avait du niveleur que la plume , et faisait du bouleversement littéraire en gants parfumés.
Le don éminent de mon ami le Génie était de ne jamais s'abandonner. Il avait , sur la manière dont se forment les réputations , des idées qui témoignaient une profonde connaissance du cœur humain : il ne croyait à aucune des chimères des âmes adolescentes , par exemple , au succès naturel et spontané , à Thommage que le public rend de lui-même au mérite. Il n'avait vu des triomphes de ce genre se réaliser que pour les morts , et encore la vanité personnelle d'un vivant y était-elle presque toujours intéressée. Pénétré de cette conviction , que les œuvres sont ce qu'on les fait , et qu'une vogue ne rapporte qu'en raison des soins qu'elle coûte, il avait introduit ce principe dans sa pratique littéraire , et s'était frayé des voies nouvelles dans la préparation de l'enthousiasme public. Avant lui , personne n'avait manipulé l'opinion avec cette délicatesse, excité la curiosité avec ce tact, maîtrisé la vogue avec cette puissance. ?s'eût-il été Génie que par ce côté , il l'était en dépit de ses ennemis.
Le Génie en avait , des ennemis ; n'en a pas qui veut ! Le premier, il avait compris que les ennemis forment un élément essentiel de la gloire; qu'ils réchauffent l'attention, et qu'ils peuvent être employés utilement dans ce travail de notoriété que toute œuvre nécessite pour devenir célèbre. Les ennemis seuls tiennent en haleine le zèle des partisans , éveillent dans le public un sentiment passionné , créent la controverse , et poussent au scandale, cet apogée de la tactique. Qu'en résulte-t-il ? que le public se trouve saisi de la chose avant l'événement, qu'il s'en occupe, prend parti pour ou contre, et livre, à son sujet , des combats dans le vide. L'univers ne connaît pas le premier mot du chef-d'œuvre, et il est prêt à en venir aux mains pour l'attaquer ou pour le défendre. Voilà dans quel genre opérait mon ami le Génie ; quel que
fût le sujet sur lequel il s'exerçât, c'était toujours enlevé. Jamais je n'ai vu faire de meilleure besogne. Au moment où je le connus , il avait à lancer une pièce intitulée les Durs à cuire, ouvrage taillé dans le granit et le porphjTe , travail babylonien et basaltique , étude de mages et de hiérophantes. Par son caiactère de simplicité, cette pièce rappelait la Bible; par sa profondeur sombre, les védas indous: par son charme, la Genèse -, par ses expiations, le Coran, c'est-à-dire toutes les traditions et tous les cultes. Chaque personnage ayait dix mètres, mesure légale , et une vieiliesse robuste comme celle de Mathusalem. De là ce titre de la pièce : les Durs à cuire. Quels gaillards ! Sans le public, jamais on n'en eût vu la fin ; lui seul a pu les enterrer.
11 fallait donc lancer les Durs à cuire ; mon ami le Génie se mit à la besogne. Le premier point d'appui était dans les journaux ; il y comptait des cœurs dévoués, des amitiés vives ; cette puissance ne lui fît pas défaut. De mille côtés s'éleva un concert d'éloges hyperboliques. L'auteur, à croire les plumes sympathiques, avait mis la crtation entière à contribution pour que rien ne manquât à son œmTC. 11 avait fendu les Pvrénées pour y sculpter ses héros , à la façon des chevaliers de la Table ronde : il s'était permis de tronquer les sommets des Alpes pour leur confectionner des piédestaux. Tous ses personnages pleuraient des fleuves et gémissaient à la façon des tempêtes ; les plus hauts chênes leur sen-aient de cureents , et les lacs de plats à barbe. Ainsi parlaient les panels MÎstes chevelus : le Génie les remerciait du geste, tout en \c:i trouvant trop discrets et point assez génésiaques. Hélas ! cù n'était pas faute de bonne volonté; mais la barbe la plus exaltée du monde ne peut donner que ce qu'elle a.
Quand le Génie vit que les journaux menaient naturellement leur petit bruit , il se préoccupa d'autres soins.
' Maintenant, s'écria-t-il en frappant son front olympien ^ il faut que je cherche des interprètes pour mou monument, »
Puis, se tournant vers le directeur du théâtre qu'il honorait de son œuvre , il lui dit avec une modestie adorable :
^ Mon cher, je déroge en venant chez vous , je le sais ; mais je suis bon prince, je veu?v vous protéger; seulement, permettez-moi de vous poser une petite condition.
— Laquelle , Génie ?
— C'est que je serai le maître de la maison. Vous vous montreriez trop regardant ; laissez-moi dégourdir vos petites économies. Je veux trois décorations splendides et quatre séries de costumes tout battants neufs, des barbes qui n'aient jamais servi et des casques moyen âge qui ne soient pas renouvelés des Grecs. Voilà le premier article de mon ultimatum.
— Qu'il soit fait comme vous le désirez , Génie!
— Ensuite , il me faut des sujets qui aient des poitrines d'acier , des poignets d'airain , des pieds de bronze, des bras de fer, des poumons de platine.
— On cherchera ce que nous avons de mieux.
— Palsambleu ! j'y songe ! Il y a une actrice a Saint-Pétersbourg , qui doit réussir dans un de mes rôles. N'oubliez pas de m' engager cela.
— Ce sera peut-être cher, Génie, Vingt ou trente mille francs de dédit !
— Mettez cinquante mille, et ayons-la.
— Soit , Génie , mais l'autre !
— Quelle autre ?
— Celle qui tient l'emploi.
— Celle-là , mon cher, qu'elle nous fasse un procès ! Voilà qui arrangera tout le monde ! Un procès , deux procès , vingt procès ! Que les tribunaux retentissent de ses plaintes ! Qu'elle y traîne ses regrets et ses douleurs ! Ce sera au mieux. Par saint Georges, dira le public, il faut que cette pièce soit quelque chose de bien babylonien , pour que cette créature vienne gémir sur le malheur d'en être évincée. Amsi donc im procès, deux procès : les petits procès entretiennent les
grands drames. Nous paierons les hommes de loi , s'il le faut.
— Vraiment , Génie , je vous admire.
— Faitris , mon cher, ne vous gênez pas. »
On le voit, mon ami le Génie pensait à tout. Il traitait une première représentation comme un général traite un plan de campagne , formait ses cadres, déployait ses ailes et groupait son corps d'armée. Que vouliez-vous que fît un directeur contre une si belle ordonnance ? Il paya et s'effaça. On se procura des sujets constitués , autant que possible , d'après le programme du grand homme , et on leur prépara les poumons de manière à les rendre propres au service qu'ils allaient soutenir. Car l'un des titres de mon ami le Génie , c'était la tirade démesurée. L'art chevelu a fait une révolution pour abolir les tirades de l'art bien peigné. On a ainsi passé par les armes l'exposition du premier acte, le songe du deuxième, et le récit du dernier, avec les O ciel ! en croirai-je mes yeux? et les : Madame^ qui Veut dit? C'est bien; je suis de ceux qui trouvent qu'il y en avait assez comme cela : en fait de tirades, les plus courtes sont les meilleures. Mais après avoir aboli la chose, peut-être eût-il mieux valu ne pas la recommencer sur des dimensions plus effrayantes. C'est pourtant ce qu'ordonnait l'esthétique de mon ami le Génie : pour guérir complètement le public de la tirade , il l'administrait à haute dose. Là oii trente vers suffisaient autrefois , il en mettait cent cinquante ; d'où l'impérieuse nécessité d'obtenir des poumoiis capables d'un pareil effort.
A l'aide de ces brillants moyens , le succès se préparait à vue d'œil. On citait partout les Durs à cuire , on s'emparait des moindres indiscrétions de coulisses, on se communiquait, sous le sceau du secret , des vers bizarres que mon ami le Gcaie jette dans ses œuvres comme Dieu a mis des taches sur le soleil. L'actrice qu'il comptait attacher au char de sa gloire ne voulal: pas quitter Saint-Pétersbourg , où elle avait des engagements avec le czar ; il fallut négocier, échanger des
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notes diplomatiques et des billets de banque. Chaque acteur essentiel du drame exigeait qu'on lui fît un sort , qu'on Iw assurât une retraite pour ses vieux jours et une maison ée campagne dans un canton salubre. Il en est même qui voulurent se prévaloir de cette occasion pour demander des récompenses civiques et se faire exempter du service de la garde nationale. Le Génie parvint à calmer cette effervescence de prétentions en promettant à chacun d'eux trois autographes et une ligne dans sa préface, ce qui valait mieux que des rentes sur le grand-livre.
Il n'était plus bruit que de cela. Les procès survinrent et donnèrent un nouvel élan à la curiosité. Quelque feuille que l'on ouvrît, quelque part que l'on allât, on retrouvait les Durs à cuire. On en parlait dans les salons, aux chambres, à la cour, dans les cercles, dans les foyers de théâtres, dans les estaminets, partout. L'école de droit en rêvait, le commerce s'en préoccupait, la magistrature en était saisie et jouissait des bagatelles de la porte avant d'être admise aux émotions du spectacle. Mon ami le Génie triomphait dans sa chevelure; jamais manipulation préparatoire n'avait placé une œuvre aussi haut ; jamais semailles n'avaient promis une telle moisson. 11 était question de quatre parodies : le grand homme voulut les inspirer, les surveiller lui-même , y faire verser quelques grains d'encens, savoir à quel gros sel on le mettrait. Les Génies n'oublient, ne négligent rien ; ils sont grands par le détail comme par l'ensemble. J'assistai à ces préparatifs avec l'intérêt qu'un ami devait y prendre. Le Génie avait su que Malvina, dans la première période de notre liaison, s'était mêlée de succès dramatiques , et qu'elle y avait déployé une certaine habileté de combinaisons. Cette circonstance me valut, de la part du grand homme, un redoublement de poignées de main et une place plus avancée dans son estime. Moi-même j'étais devenu un fanatique admirateur d€ son œuvre, et en toute occasion je me livrais à une
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propagande illimitée. Je ne connaissais pas le premier mot de la pièce, mais je n'en étais que plus propre à en célébrer les beautés.
La veille du jour décisif, le Génie passa en revue ses troupes et les anima par diverses harangues. La première s'adressa ar-f. acteurs, c'est-à-dire à l'état-major de Tarmée. Us se montrèrent tous pleins de feu , résolus à vaincre ou à succomber glorieusement. Le grand homme parut content de cette attitude :
« Mes amis, leur dit-il, que chacun fasse son devoir, et j'aurai soin de tout le monde. Vous, Fier-à-Bras, je vous promets de vous comparer à un marbre de Farnèse ; vous, Lame-de-Couteau , vous serez l'un des angles de l'obélisque de Luxor: vous, Conti'e-Basse, vous serez la note lugubre du chêne Dodonien. Je ferai de tous les autres des propylées garnis de sphinx mystérieux, des menmoniums, des cryptes, des dolmen, des jardins de Sémiramis, tous monuments plus ou moins babyloniens. Les plus sages auront, en outre, un autographe. Je veux faire royalement les choses. «
Après l'état-major vint le tour des soldats. Cette troupe était en général mal couverte, et ne brillait pas par le physique. Le Génie , dans le cours de son inspection, ne parut pas s'inquiéter du visage, mais il regarda beaucoup aux mains, les plus crasseuses et les plus solides que l'on pût voir. Ce détail le satisfit , et après avoir laissé tomber sur ce bataillon aguerri un regard à la fois digne et caressant, il prit à part une espèce d'Hercule qui remplissait le rôle de chef de manœmTe :
« Mitouflet, lui dit-il en lui présentant un manuscrit, voi# voti'e affaire, il faut étudier cela d'ici à demain.
— Maître, vous serez obéi.
— Attention surtout au manuscrit ! toutes les intenti 3s y sont notée» ! Il y a le grand battement, le battement moyen et le peht hnttpmer.t.
— Connu, maître !
— Le petit battement, ^Mitouflet, pour les émotions douces. Ménageons la sensibilité du public. Le battement moyeu pour les vers à effet et les périodes à ciselures ! Ceci est propre à tenir en haleine les connaisseurs et les hommes de style. Quant au grand battement , il faut le garder pour les coups de théâtre, les temps de passion incandescente ! Alors, Mitouflet, lancez-vous : un tremblement, un tonnerre, ce que vous voudrez ! Point de limites à votre admiration, Mitouflet; faites crouler la salle, le propriétaire a de quoi. Il la rebâtira. Vos trois cents battoirs en branle, et mettez à l'amende ceux qui molliront.
— Ce sera fait, maître.
— Bien, Mitouflet ; s'ils enlèvent la chose, ils auront tous un autographe ; je me fends de ça. »
Qu'on juge de l'enthousiasme qu'excitaient parmi ces hommes naïfs, ces enfants de nature , de pareils encouragements distribués sur le front de bataille. Est-il étonnant que des hommes ainsi préparés aient poussé l'admiration jusqu'au pugilat !
Enfia le soleil se leva sur cette mémorable journée. Le bruit que l'ouvrage avait fait attira uue grande affluence d'amateurs vers le bureau de location. On vint en prévenir mon ajni le Génie.
« Pour qui me prenez-vous ? répliqua-t-il. Des payants^ des gens qui se mêlent de juger, fi donc! Pour avoir une salle à douze degrés au-dessous de zéro ; merci. N'ouvrez pas les bureaux ; que tout se passe en famille. Oh peut-on être mieux? comme dit la romance. «
En effet le public fut congédié, et l'on s'épargna même le petit simulacre d'une distribution exiguë. Dans les cabarets et les estaminets voisins s'organisait l'assemblée brillante qui devait accueillir le chef-d'œuvre à son entrée dans Je monde. C'était une phalange de marchands de diaînes de
sûreté et do pastilles du sérail , de proxénètes et de spéculateurs en contre-marques , de bijoutiers en plein vent et de fabricants de métal d'Alger, tous arbitres de choix et nourris de haute littérature. A leurs côtés devaient se grouper les débris de l'art chevelu, ces rares et derniers desservants d'un culte en ruine : puis quelques hommes et femmes du monde qui sont de toutes les fêtes au même titre que les journalistes et les gardes municipaux. Bref on devait y voir ce que l'on nomme, en style de feuilleton, l'élite de la société de Paris. Le feuilleton ne se prive jamais de se faire ce petit compliment à lui-même.
II m'en souvient : nous occupions une loge de face, et Malvina avait fait à l'ouvrage de notre ami la galanterie d'une toilette à l'anglaise. Les femmes appellent cela s'habiller; le mot opposé serait plus juste Le satin, la dentelle, le bouquet de violettes de Parme, rien n'y manquait. Placée en évidence, madame Paturot devait produire un grand effet, et exercer quelque action sur la partie élégante de la salle. Ce drôle de Mitouflet s'en aperçut et compromit ma femme par un sourire; il semblait, le vil salarié, vouloir s'élever jusqu'à nous ou nous faire descendre jusqu'à lui. Vous êtes des amis de l'auteur, je suis un ami de l'auteur : voilà un lien ; touchez là, et travaillons de concert.
En effet, la besogne marcha rondement. Dans le fjours des premières scènes, Mitouflet ménagea ses moyens et préluda par le battement contenu. C'était comme une admiration qui s'essayait et qui, dans un premier essor, se tenait sur ses gardes. Du reste, l'attitude de ces trois cents vendeurs de contre- marques et de chaînes de sûreté était particulièrement édifiante ; vous eussiez dit de vrais juges , des êtres pénétrés des beautés de la langue. On les voyait se dilater, s'épanouir, eomnie s'ils eussent parfaitement compris. Trente d'entre eux ne parlaient que l'allemand Mitouflet surtout avait une pose magnifique : l'œil fixé sur l'acteur, il épiait la minute précise
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OÙ rapplaudissement arrive à point, et l'arrêtait quand il nouvait nuire.
Toutes les nuances que notre ami le Génie avait indiquées, Mitouflet les saisit, les fit valoir, les développa. Du battement contenu il passa par les variétés du battement expansif, pour arriver au trépignement. Au dernier acte, cet enthousiasme littéraire ne connut plus de frein ; la légion romaine souleva .es banquettes et s'en fit des instruments d'admiration. Ceux qui ne parlaient que l'allemand éclataient surtout en transports extraordinaires. La voix de la conscience ne les troublait pas dans l'expression de leur ravissement; peut-être même avaient-ils cru retrouver dans certaines parties de l'ouvrage un souvenir de l'idiome natal.
En présence de cette ovation tumultueuse, Malvina ne se prodigua point ; elle vit que notre ami le Génie pouvait m.archer seul et que son affaire était montée de main de maître. Avec une salle ainsi composée, l'ouvrage devait aller aux nues ; il y alla et même plus haut ; le difficile était de l'y soutenir. Voilà où se trouvait le revers de la médaille. Les marchands de contre-marques passent, et les pièces ne restent pas. Mais notre ami le Génie se consolait aisément de ces petites disgrâces. Pourquoi se serait-il désespéré ! Use lui restait-il pas la conscience de sa force et l'estime de Mitouflet ?
YITI UBS SOCIÉTÉS PHILANTHROPIQUES ET SAVARTES.
Malvina faisait les honneurs de son salon avec un si grand naturel et une originalité telle , que de tous les coins de Paris on accourait. Les présentations se succédaient sans relâche ? les arts avaient pris les devants , les sciences vinrent ensuite- Les premiers érudits que nous vîmes appartenaient à ces associations qui perchent on ne sait où , et représentent on ne
sait qiioi. L'univers ignore jusqu'à leur nom , et elles n'en continuent pas moins à marcher avec une assurance et une opiniâtreté qui étonnent. Toutes ont des présidents honoraires qui n'ont jamais rien présidé , des présidents et des viceprésidents titulaires, qui se prennent au sérieux d'une manière incroyable , des secrétaires , des trésoriers et des agents qui s'im,nginent que l'univers a les yeux fixés sur eux. De temps en temps ces sociétés s'assemblent le soir, entre quatre chande.'îes , et se livrent , de la meilleure foi du monde, à des discussions assaisonnées de répliques , à des rapports , à des scrutins, à des procès- verbaux. Les pairs de France donnent volontiers dans ces délassements de l'esprit et du cœur ; il en est qui président jusqu'à trois de ces sociétés avec une gravité et des besicles dignes d'un meilleur sort.
L'un des hommes qui me furent présentés jouait un rôle dans la société générale des naufrages , installée rue Neuvedes-Mathurins , au fond d'une cour. C'est de là quelle veille sur les navires en perdition et couvre les mers de bouées de sauvetage. Aucune société ne menait alors plus de bruit dans les colonnes de la publicité et ne se livrait à plus d'expériences ingénieuses. Le jeune complice de cet établissement philanthropique nous tenait au courant de mille inventions faite? p(Kir inspirer une grande idée de l'intelligence humaine. On venait d'imaginer , par exemple , les radeaux insubmersible? à doubla fond et à diverses fins. Le naufragé se tenait sur la plate-forme , tandis que le poisson destiné à sa subsistance barbotait en dessous. L'instrument de salut devenait ainsi un dépôt de vi\Tes ; c'était à la fois une nef et un vivier. Un naufragé muni d'une machine semblable aurait pu traverser l'Atlantique , en s'indigérant de cabillauds , de thons et de dorades. Le désastre se changeait en une partie de plaisir.
C'était ainsi que la société semait de fleurs la vie des naufrages. Elle avait établi , en théorie , que la mer est un élément perfide dont il faut se défier ; vérité neuve et peu conso-
lante ! Qu'opposer à cela ? Des précautions , des préservatifs : si l'onde est traîtresse , l'homme doit se montrer prudent. Ces divers axiomes avaient conduit les chefs de l'établissement philanthropique à la découverte du matelas et du gilet de flanelle insubmersibles. Voici en quoi consistaient ces deux meubles hydrostatiques. Le gilet et le matelas se composaient d'un double caoutchouc, que Ton emplissait d'air , à l'instar d'une vessie : gonflés à point , ils soutenaient à fleur d'eau le corps le plus pesant , et , en déployant un mouchoir, homme et matelas pouvaient cingler vers les mers de Chine.
Quand l'invention eut été bien mûrie , on voulut en faire l'essai. Avec un sujet , habile dans l'exercice de la nage, le public aurait pu croire à une supercherie : on choisit donc un individu, estimable d'ailleurs, mais totalement étranger à l'art de la coupe et du plongeon. C'est bien ; on pose la victime sur le matelas gonflé d'air , et on la pousse vers le large. O miracle ! on dirait une autre Délos : l'homme surnage ; le ilôt le berce comme un triton ; l'humide divan paraît agréable et moelleux. Quel spectacle ravissant ! la galerie en est enchantée et bat des mains. ^lalheureusement un poisson encore novice avise cet objet flottant , et , trompé par l'apparence , il y mord. C'en est assez pour couler la découverte. Le caoutchouc offre une issue à l'eau qui s'y précipite. Adieu le matelas et le sujet qu'il porte; la mer s'entr' ouvre , et s'étend ensuite sur le tout comme un funèbre linceul . 11 est vrai que la victime de l'expérience est désormais à l'abri de toute espèce de naufrage.
Autre essai maintenant. Il est unanimement reconnu qu'un navire mouillé dans une rade foraine à peu de distance de terre ne se trouve pas fort à l'aise quand arrive une tempête. Comment le secourir dans sa détresse ? Il est également prouvé que, lorsqu'un bâtiment se jette à la côte, il n'est pas toujours facile de porter à bord une amarre pour opérer le sauvetage des équipages. Comment y remédier? C'est sur ces
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(joints délicats que s'était exercée la sollicitude de la société de la rue Neuve-des-Mathurins. En combinant h balistique et les plantes textiles, elle avait trouvé la bombe-amarre, c'est-à-dire Tun de ces secrets que , de loin en loin, le génie humain surprend à la nature. Voici la manière de s'en servir ; Ou place une bombe dans un mortier , en adaptant au projec tile une cordelette souple , et cependant capable d'une grande résistance. On charge la pièce , on met le feu , la bombe part en entraînant l'amarre. La direction a été bien calculée; le projectile passe pardessus le bâtiment en péril , et y dépose , dans son mouvement parabolique, la corde bienfaisante que lui envoie la société générale des naufrages, située rue Neuvc'-des-Mathurins, au fond d'une cour. Le bâtiment s'empare de ce bienfait particulier , et bénit la société générale.
C'est touchant ; mais il faut voir la découverte en action. Descendons sur les rivages de la mer. Un navire est là sur la côte; il tire le canon de détresse; c'en est fait de lui, si on ne le sauve pas. La société s'empresse d'accourir ; elle fait marcher ses mortiers , ses bombes , ses amarres , ses matelas, ses gilets insubmersibles. Tout le matériel est mis en mouvement. La pièce est chargée, la cordelette préparée; le coup part. Hélas ! on a mal calculé la résistance du vent , on s'est mépris sur la distance au milieu de la brume qui couvre l'horizon , et voilà qu'au lieu de dépasser le bâtiment en perdition , le projectile y tombe en plein , y fait un trou énorme, l'entr'ouvre et le coule. L'équipage n'a pas même le temps de remercier ses sauveurs ; il disparaît et se trouve désormais à l'abri de tout naufrage. Un bienfait , assure-t-on , n'est jamais perdu ; les bâtiments n'ont pas le même privilège.
Partout cette sollicitude de la société des naufrages s'est /etrouvée : on ne l'a jamais prise au dépourvu. Personne n'avait songé à l'emploi du chien de Terre-Neuve appliqué à l'humanité en péril : la société a organisé en escouades cet Intéressant (Quadrupède et l'a dressé à la pêche de« noyés.
A qu elqiie heure que Ton sonne à la porte du philanthropique éta blissement , on y trouve un chien de garde prêt à sauver quiconque s'enfonce dans la Seine à une demi-lieue de là. Pour peu que le noyé y mette de la bonne volonté, l'animal de service, plongeant à toute profondeur , ira le saisir par le collet de son habit , et le ramènera à terre vert comme un concombre. C'est une pèche pour la Morgue ; mais le vertueux terre-neuvien n'en aura pas moins rempli son devoir , et la société lui décernera une médaille de sauveteur. Récompenser les belles actions , c'est en propager l'exercice.
Parmi les autres habitués de mon salon , il en était un qui partageait le sceptre de l'originalité avec le membre de la société des naufrages. Celui-ci appartenait à la société de statistique, et il voyait des statisticiens partout. Tous les souverains d'Europe étaient affiliés à la chose : le Grand Seigneur et le pacha d'Egypte, le bey de Tunis et l'émir du Liban , le kan des Tartares et le schah de Perse , avaient fait acte d'adhésion ; aucune notabilité du globe ne restait donc en dehors de cette propagande irrésistible. Quelqu'un lui tombait-il sous la main, à l'instant même il songeait à en faire un statisticien. Un étranger arrivait-il à Paris : violant tous les droits de l'hospitalité , il le traquait dans son domicile, jusqu'à ce qu'il en eût fait un statisticien , et lui eût prodigué les médailles de la société. Le malheureux ne s'était-il pas mis dans la tête d'enrôler madame Paturot !
« Mais oui ^ Madame , lui disait-il , vous faites de la statisique sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, -ombien vous faut-il de livres de beurre par jour dans votre laison? com.bien d'œufs? combien de viande.? combien de a in?
— Bah ! des comptes de cuisinière , répliqua Malvina.
— ]Mais , Madame , votre cuisinière aussi en fait , de la statistique. Que c'est donc là une belle science ! Quel plaisir de se dire , par exemple ; Paris consomme annueiiement taut
de volailles , tant de gibier, tant de marée : i! s'y abat tant de bœufs , tant de veaux , tant de moutons , on y assassine par an tant de personnes , on y dévalise tant de boutiques, 3n y escamote tant de foulards...
— Jolis commerces! Et vous trouvez du plaisir à compter tout cela, monsieur le savant ?
— Si j'en trouve, Madame ! la science est comme le feu -. elle purifie tout. Il n'est rien dans l'échelle sociale qui ne so^* de notre ressort. Moi qui vous parle , je sais le nombre des grains de blé qui existent dans nos greniers , et , à un franc près, la somme que rapporte annuellement le commerce de la galanterie...
— C'est du propre! Et vous croyez qu'on ne vous refait pas , monsieur le savant : vos grains de blé . je vous les passe ; mais le reste , merci. Pour tout voir, il faudrait de meilleure^ lunettes que les vôtres, v
Évidemment 3Ialvina refusait de mordre à la statistique ; l'apôtre de cette science se rabattit alors sur moi , et parut disposé à me combler de ses médailles. Certes , l'honneur de figurer sur ses listes à côté de têtes couronnées était un avantage inestimable ; cependant il me restait quelques scrupules au sujet de ma compétence. J'avais le préjugé de croire que, pour devenir membre de la société de statistique , il fallait être statisticien , ne fût-ce que d'une manière superficielle.
« Erreur, me dit alors le desservant de la science , erreur pure, mon cher monsieur Paturot! IMais si vous le prenez ainsi , il n'y aura plus de société possible. Nous avons eu, par exemple, la société encyclopédique : quel était le but de l'institution ? de dîner une fois par mois avec des boyards russes et des magnats hongrois. Alliance gastronomique des peuples i (Jn estomac suffisait pour cette fonction sociale et ce devoir de cosmopolitisme. Nous avons l'institut historique qu.' compte rjie foule de clercs d'huissiers et de surnuméraire* tous at^olescents de la plus grande espérance. Leur g» '
bonheur est de dire qu'ils appartiennent à l'institut... historique. Cela suffit à ces êtres naïfs qui sortent des mains de la nature. Nous avons la société de géographie , où figurent d'excellents agronomes , et qui découvre la ÎMéditerranée douze fois par an , sous le prétexte que ses hauts titulaires ont pris part, dans leur bas âge , à la campagne d'Egypte.
— Au fait, rÉgypte est du ressort de la géographie.
— Qui le conteste? L'Egypte en est, la Grèce égalemen^5 le Brésil aussi : ces trois contrées intéressantes figurent dans le bureau ; elles y absorbent l'attention et évincent le reste de l'univers. Règle générale : toute société est instituée pour le béuéllce et l'usage de dix ou douze gros bonnets ; le reste n'a plus qu'à passer à la caisse pour verser sa cotisation. Nour vous lancerons dans les hauts emplois , monsieur Paturot !
— Vous êtes trop bon , Monsieur.
— Ah ! vous ne connaissez rien à la statistique. Eh bien . nous vous mettrons à la tête des travaux : ils ne peuvent qu'v gagner.
— Je ne sais vraiment, Monsieur...
— Allons, point d'enfantillage; c'est partout ainsi. Paris compte soixante-dix-sept sociétés savantes , comprenant ensemble six mille cinq cent quatre-vingt-neuf membres , dont l'âge moyen est de vingt-huit ans , ce qui prouve que la jeunesse donne beaucoup ; dont la taille moyenne est de un mètre soixante-six centimètres, ce qui prouve qu'une stature élevée n'est pas le signe d'une vocation scientifique. Pardon , si je fais un peu de statistique ; c'est pour me tenir en haleine.
— Faite;- , Monsieur ; j'y prends goût , je vous assure.
— Parmi ces savants, ou prétendus tels , la proportion des cheveux blonds ou cendrés aux cheveux châtains ou noirs est de quarautp-trois sur cent , ce qui indiquerait que la nuance la plus prononcée emporte la balance. Les chevelures rouges n'y contribuent que dans une proportion de cinq sur cent : je serais fort embarrassé de dire ce que cela prouve. On a dé-
couvert dans les rangs de ces sociétés deux mille deux cents verrues , cinq cents surdités , quinze cents myopies , deux cents paralysies , cinquante catalepsies , ce qui prouve que cette classe intéressante n'est point à Tabri des infirmités humaines. Chacun de ces individus consomme par jour, en moyenne , huit hectogrammes de viande de boucherie , deux hectogrammes de poisson, un kilogramme et trois décagrammes de pain , ce qui prouve qu'ils ne se nourrissent pas seulement des lumières que verse sur eux la société. Excusezmoi si je persiste à vous inonder de statistique; j'ai fini.
— Mais , Monsieur, je trouve ces détails-là pleins d'intérêt. Tudieu ! comme vous pénétrez avant dans les choses !
— Eh ! cher monsieur Paturot , vous ne voyez qu'un coin de la question. Il ne se remue pas en France un petit doigt que la société de statistique n'en soit informée. Nous savons le nombre d'œufs frais qui se dévorent chaque matin , nous avons même pu calculer approximativement le nombre des oiseaux qui peuplent l'air, des poissons qui habitent la mer; rien dans la création ne se dérobe à notre puissance.
— Ah çà , mais vous m'elfrayez ! Comment voulez-vous que je me tienne à la hauteur d'un pareil effort ?
— Bagatelle ! mon collègue, vous vous y ferez : il n'y faut qu'un peu d'assurance. Par exemple , vous dites : il se récolte en Espagne trois .milliards crxQ cents .millions
TI.OIS CENT MILLE GERBES ET UEIfllE de blé. >'otez cette demie, elle est essentielle: c'est la pierre de touche d'un calcul méticuleux. Cette demie s'empare sur-lechamp du public. Voyez , dit-il , quelle exactitude ! ces genslà comptent jusqu'aux fractions. Et votre chiffre est désormais parole d'Évangile. Avec votre moitié de gerbe vous avez conquis plus de convictions qu'avec les trois milliards. C'est de la plus haute statistique.
— Oui , très-bien pour le vulgaire ; mais les connaisseurs?
— Les connaisseurs ! vous n'avez qu'un mot à leur ré-
pondre ; « Allez-y voir! -> Du diable s'ils iront. Vous avez compté ou vous n'avez pas compté les trois milliards cinq cents millions trois cent mille gerbes et demie de blé. Peu importe; la statistique n'en est pas à cela près. Mais aux contradicteurs, vous dites : (c Comptez d'abord, et vous me combattrez ensuite. Jusque-là je vous récuse. »
— En effet , c'est adroit.
— C'est triomphant; jamais ça ne manque son coup. Il n'en est pas un parmi ces sceptiques qui poussera l'indélicatesse jusqu'à faire le voyage de la Péninsule afin d'y compter les trois milliards cinq cents millions trois cent mille gerbes et demie de blé. Restez à cheval sur votre chiffre, et n'en rabattez pas un épi. Vous avez le premier mot , et vous aurez le dernier. Votre détracteur est réduit au silence, et le tour est fait : vous pouvez passer sans danger à d'autres exercices. »
Ces confidences me donnèrent du courage, et je consentis à laisser mettre mon nom sur les listes de la société de statistique, à côté de celui du roi des Français et de tous les souverains de l'Europe. On me décerna la médaille du grand module, et on m'envoya un diplôme où l'on parlait avec emphase de mes travaux. Ce que c'est que le prestige d'un titre ! La veille encore je ne croyais pas à ma vocation de statisticien ; dès que j'en eus le brevet , il me sembla que je n'avais pas été autre chose de toute ma vie. Pour justifier l'honneur que l'on me faisait, je dirigeai mes recherches vers un but social et domestique. Personne en France ne s'était livré à un recensement sur les chats , question importante cependant, comme consommation de débris de boucherie, et comme contre-poids à la multiplication des souris. Je résolus de doter mon pays de ce travail , et de combler cette lacune.
En m'affiliant à l'une des sociétés savantes qui couvrent la capitale d'un réseau de cotisations plus ou moins volontaires, je ne savais pas à quels périls je m'exposais. A peine eus-je
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trahi cet état de mon âme, que je me trouvai circonvenu de mille côtés. Tout le monde voulait m'avoir, on se disputait mon nom ; on m'offrait des secrétariats , même des vice-présidences. Quant aux présidences, il n'y avait pas à y prétendre. Tel député en occupait cinq ; tel pair de France six. En génércd , ces sociétés visent à l'économie ; les administrateurs font les choses en pères de famille. Chacun-e de ces institutions n'ayant pas de quoi nourrir un agent, on a imaginé des espèces de maîtres Jacques qui font les affaires de cinq , six , et jusqu'à huit ou neuf sociétés. Ainsi la morale chrétienne touche la main à l'horticuliure ; les antiquaires et les séricicoles se confondent dans la même enceinte, et fraternisent dans le même local. Chacun paye ses chandelles à part , et l'agent veille à cette justice distrihutive.
Une ardeur immodérée de science s'était tout d'un coup emparée de moi. Les diverses hranches des connaissances humaines avaient fait irruption dans mon salon, et je ne pouvais moins faire que d'y répondre par une adoption publique. C'était beaucoup embrasser ; mais j'avais du loisir et nn faible pour les honneurs. Pressé un peu vivement, j'acceptais presque toujours , et me montrais , en m.atière de cotisation , le plus libéral et le moins regardant des hommes. Dieu sait à combien d'institutions je me laissai alors affilier, et quelle situation encyclopédique je me fis en fort peu de temps !
Ainsi je devins membre des sociétés philotechnique, entomologique, asiatique, phrénologique, philomalique, numismatique, panécastique, géologique, philanthropique, de linguistique et de géographie; des sociétés des antiquaires, de tous les encouragements , de toutes les émulations , propagations et perfectionnements possibles , des beaux arts , des naufrages , d'horticulture, de Thistoire de France, de l'éducation progressive, des progrès agricoles , de la morale chrétienne; je devins membre de toutes les académi€s, de tous
les athénées , de tous les instituts , si l'on en excepte celui de France ■ Mes moyens me îe permettaient.