‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 38 sur 96 · TISSUS DE COTON · texte numérisé non relu

TISSUS DE COTON

DEMANDE. — Qu'avcz-vous à dire, monsieur Paturot, des lissus de coton ? Ces articles vous sont familiers.

RÉPONSE. — Je n'apprendrai pas à la commission que le coton est un produit végétal étranger à l'Europe, si ce n'est pourtant qu'on l'a cultivé jadis en Espagne et dans le royaume des Deux-Siciles ; mais l'Amérique est plus généralement sa patrie : c'est le pays où cette plante a reçu le jour. Je n'insiste pas davantage.

DEMANDE. — Vous acceptcz donc le fait forcé de la provenance étrangère?

BÉPONSE. — Oui, tout en maintenant mes réserves en faveur de tout coton français né ou à naître. J'en ai vu au Jardin des Plantes qui donne de grandes espérances. N'engageons pas l'avenir.

DEMANDE. — Soit ; la commission peut faire la part de ce vœu , bien qu'il semble empreint d'exagération. Poursuivez.

RÉPONSE. — Mais si je reconnais à l'Amérique le droit de nous inonder de ses cotons, je m'empresse d'ajouter que c'est à la condition qu'ils entrent à l'état de matière première, et qu'ils ne pénètrent jamais sur no^re sol sous un aspect plus ou moins manufacture.

DEMANDE. — Préciscz micux votre opinion.

RÉPONSE. — Je la précise. Je dis que si le coton n'est pas un produit national, les articles de coton doivent être un produit national, sortant des mains de l'ouvrier national, pour régner sur le marché national.

DEMANDE. — Pouvez -vous Dous foumir quelques détails capables d'éclaircir complètement votre pensée ?

RÉPONSE. — Volontiers. Exemple, le bonnet de coton; ça me connaît. Je dis que le bonnet de coton doit être absolument national, que les fils qui le composent doivent sortir des broches nationales, que son tissage doit être national, son apprêt national, sa mèche nationale. Oui, national jusqu'au dernier brin, je ne sors pas de là.

DEMANDE. — Mais si l'on demandait au dehors quelques similaires, ne fût-ce que pour fournir des échantillons de ce

que peut exécuter en ce genre Tindustrie étrangère, ne croyez-vous pas que nos fabriques elles-mêmes auraient à gagner à cette comparaison, j'ajouterai même à cette concurrence ?

RÉPO>'SE. — C'est captieux ; voilà tout. Monsieur le président, votre sensibilité vous égare. Vous traitez par le sentiment des choses qui ne veulent être traitées qu au point de Mie de la nationalité. La France doit disposer d'elle-même sur le terrain du bonnet de coton. Elle ne peut pas être à la merci de l'étranger pour la confection d'un article qui occupe une aussi grande place dans notre histoire. Abandonnez-vous, je suppose , sur ce point à l'activité exotique , qu'en résultera-til ? qu'au moment d'une rupture , vous ne trouverez plus un seul bonnet de coton en France. L'ennemi vous prendra par les rhumes de cerveau.

DEMAJN'DE. — L'objcctiou ne manque pas de gravité; mais il me semble que vous désespérez trop facilement de l'intelligence et de l'activité françaises. Quand je parle de l'introduction du bonnet de coton étranger, j'admets toujours que ce ne sera que sous l'empire de droits différentiels. Or, si, protégés de la sorte, les bonnets de coton français ne peuvent Das lutter contre ceux du dehors, quelle idée voulez-vous-que l'on prenne d'une fabrication aussi retardataire?

RÉPONSE. — Assez , monsieur le président. Avec le respect que je vous dois, je suis obligé de vous faire observer que vous tombez dans Téconomie politique cosmopolite et révolutionnaire. Nos bonnets de coton sont les pre-miers de l'univers ; voilà pourquoi nous ne pouvons pas en souffrir d'autres Est-ce clair ?

DEMANDE. — La commissiou d'enquête pèsera cet argument ?

RÉPONSE.— J'en rappelle ! Je vois qu'il y a ici des ennemis du travail national, qui ne rendent pas au bonnet de coton national la justice qui lui est due, qui veulent l'éliminer du

marché national , pour condamner aux plus viies destinations les cinquante-six millions d'ouvriers qui composent l'atelier national. J'en rappelle, dis-je, et je demande formellement la tête du président de la commission.

Cette sortie virulente termina la séance. Les fabricants de tissus de coton , qui se trouvaient dans la salle , me reçurent dans leurs bras ; on m'entoura de toutes parts , on m'accabla de félicitations. Je devins le héros de l'enquête , le champion du travail national. Une souscription fut ouverte, et bientôt remplie : on voulait m'offrir ime statue; je me contentai d'un bonnet de coton d'honneur.

LA MAISON MOYEN AGE. — l'eIPOSITION DE TABLEAUX.

On vient de voir un échantillon de mes grandeurs politiques et industrielles ; je ne faisais pas une moindre figure dans les arts. ?^Ion ami Oscar travaillait de son mieux à me donner les airs d'un Mécène : il peuplait mon salon de jeunes célébrités de l'école chevelue. J'avais des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des mouleurs de statuettes, des architectes, des décorateurs. De temps en temps , cette phalange livrait quelques assauts à ma caisse , et y pratiquait même des brèches assez fortes sous forme d'emprunts. Mais , en revanche , j'avais là des amis dévoués , prêts à me couler en bronze ou à prodiguer en mon honneur l'ocre, le cinabre et la terre de Sienne. Déjà l'on voyait circuler sur les pianos de la capitale un album dédié à madame Paturot, et l'un des habitués de la maisoii , fort connu pour ses nudités en plâtre , avait offert de la mouler sous le costume de Vénus sortant du sein de l'onde. La proposition était trop mythologique pour être acceptée; mais elle avait en même J-emps quelque cliosed'as-

m JEROME PATUROT

sez flatteur pour que Mal vina ne la prît point en mauvaise part.

Ma grande affaire était alors la construction d'une maison dans le genre gothique, qui s'exécutait sous les ordres d'un des architectes les plus chevelus de la capitale. C'était un garçon ivre du passé , et qui ressemblait moins à un Français du XIX' siècle qu'à un Épiménide du moyen âge. >'ous avions acheté un emplacement dans l'un des beaux quartiers de Paris, et c'est là-dessus qu'il devait bâtir sa huitième merveille du monde. Le devis , le plan, les coupes, le décor extérieur, les distributions , l'escalier , les ouvertures , tout fut l'objet des soins les plus minutieux et de longues délibérations. Osc^r et Malvina élevaient des objections; moi, je les appuyais. Vains efforts ! nous avions affaire à un artiste qui nous traitait du haut de sa barbe et n'en démordait pas d'un poil. Plusieurs fois même il lui arriva de se révolter contre nos goûts bourgeois , et de nous mener d'une manière assez cavalière.

« Voici , disait-il en étalant ses plans coloriés , voici la question : n'en dévions point , s'il vous plaît. Vous avez à choisir , monsieur Paturot, entre trois espèces de gothique : 1** le gothique à lancettes , c'est-à-dire , à ogives ordinaires et têtes de trèfle , avec des flèches de tour octogones et des rosaces de la plus belle époque ; 2" le gothique rayonnant ou rutilant , amsi nommé à cause de la forme rayonnante des roses et de Togive qui s'épanouit de plus en plus ; 3** enfin , le gothique flamboyant , qui prend son nom de compartiments en forme de flammes , et oii l'ogive s'élargit d'une manière qui présage la décadence. Les formes prismatiques sont alors préférées aux formes rondes, et les ornements, trop multipliés , chargent l'édifice outre mesure. Voilà les trois grands caractères du gothique. Maintenant, décidez-vous. Voulez-vous le gothique à lancettes , le rutilant ou le flamboyant ?

— C'est ça ; monsieur Paturot , parie , dit Malvina en insistant.

— Parle , Jérôme , » ajouta Oscar. »

Pour parler, il eût fallu savoir que dire. RuMant, flamboyant . à lancettes , ces mots m'étaient fort étrangers : mes études en archéologie n'avaient jamais été poussées bien loin; et , en fait de gothique , je n'avais point de préférence. L'architecte se méprit sur la cause de mon hésitation ; il continua :

« Je vois ce que c'est. Peut-être monsieur préfère-t-il le genre bâtard postérieur aux trois grandes époques , quand le sommet de l'ogive offre un prolongement formé par des ner- Tures qui l'entourent et partent des impostes, quand les grandes roses ne présentent plus que rarement des formes arrondies. C'est une dépravation du goût byzantin, mais elle peut s'avouer : si l'ensemble est lourd , on se sauve par le détail.

— Mais non , repris-je machinalement , mais non.

— Alors , où voulez-vous en venir ? Remontons-nous jusqu'au genre roman, qui nous voue directement au plein cintre.^ Préférons-nous le roman secondaire , où les arcades sont demi-circulaires , en fer à cheval , en anse à panier , où les portes, quoique en plein cintre, sont chargées d'ornements en zigzags , en câbles , en torsades , en étoiles.

— Mon Dieu non , dis-je , accablé de cette érudition.

— C'est donc le genre lombard qu'il vous faut, c'est-à-dire, une espèce bâtarde entre le gothique et le roman, un composé de byzautin et de moresque , un dévergondage de dentelles et de clochetons. Je comprends. Vous voulez saisir le moment précis où le plein cintre incline vers Togive , et engendre les qiiatre-feuilles, les roses , enfin toutes les merveilles qui sont en germe d.^ns le gothique , le gothique au berceau , en un mot ! Pebie ! vous êtes délicat.

— Vous me flattez , Monsieur, je n'ai aucune idée là-dessus.

— Qu'est-ce à dire ; et retomberions-nous dans l'art grec ? IM'a-t-on tendu un piège 7 Monsieur Paturot, ajouta l'architecte chevelu en se levant , si vous avez cru trouver en moi ue instrument docile de la ligne droite , un singe de Vignole, de

Mansard et de Percier, un esclave du dorique et du corinthien, un complice de la renaissance , une âme vendue à l'ionien et au to£can , vous vous êtes abusé. Je ne reconnais pas l'architecture grecque, Monsieur; je regarde la Madeleine comme un grand catafalque; le Panthéon, comme un biscuit de Savoie ; la façade du Louvre , comme une niche à marionnettes. Je méprise la feuille d'acanthe et la cannelure, les oves et les tympans. Tout cela est mort, très-mort , et je ne prostituerai jamais mon encre de Chine à des vieilleries pareilles. C'est bon pour des maçons et des gâcheurs de plâtre. Adieu , Monsieur. »

L'architecte avait débité cette tirade avec une telle rapidité , qu'aucun de nous n'avait pu placer une parole pour désarmer sa colère. Il venait même de prendre son chapeau et se dirigeait vers la porte , quand Oscar parvint à le saisir au collet. Moitié de force, moitié de gré, on le ramena sur son fauteuil, afin d'entrer en explications. Pour faire revenir l'artiste effarouché et remettre dans son état naturel une barbe foncièrement hérissée , il fallut beaucoup d'efforts , beaucoup de témoignages de confiance. Je me montrai décidé à faire grandement les choses, à ne pas lésiner sur les devis, à n'épargner rien quant aux accessoires.

« Donc , poursuivit l'architecte , maître absolu désormais de la construction , nous nous décidons pour le gothique flamboyant , comme plus orné, plus susceptible de décoratioB extérieure. Une fois adopté , il faut que le genre soit exécute en plein ; n'est-ce pas , monsieur Paturot ?

— En plein, » dis-je en courbant la tête.

Cet homme me dominait par son aplomb et l'état de sa barbe

« Nous aurons donc, ajouta-t-il , des croisées à ogives et à tête de trèfle. Je veux aussi vous ménager sur la façade quelqiies meurtrières d'oij l'on puisse diriger une sarbacane contiii les truands, les mauvais garçons et les tireurs de laine. C'est avantageux pour les temps de trouble.

— Faites , dis-je comme un homme résigné.

— Des meurtrières , Pâques-Dieu , cela ne peut pas nuire. La prévôté ne fait pas toujours son devoir , et il est bon de se garder des maillotins. Ah ! continua l'architecte , si les échevins y consentaient , quelle charmante tourelle je vous ferais !

— Une tourelle !

— Oui , monsieur Paturot , une tourelle suspendue, à pan coupé , en saillie sur la façade comme la coquille d'un colimaçon ! Ce serait une excroissance de l'hôtel , avec un toit ardoisé en forme d'éteignoir. Mais les échevins sont là ; ils rognent les ailes au génie sous prétexte d'alignement,

— Là , voyez- vous ! s'écria Malvina.

— Proscrire les tourelles en saillie : quel vandalisme ! dit l'artiste avec émotion. C'est la seule chose qu'on n'ait pas encore vendue dans les bureaux des échevins.

— Cela viendra, observa Oscar.

— Rentrons dans le possible , reprit l'architecte chevelu. Vous aurez, monsieur Paturot, une maison modèle, comme si vous étiez le syndic de l'honorable corporation des bonnetiers. La façade sera d'un bout à l'autre une dentelle , une cristallisation : nous broderons la pierre , comme le faisaient les pieux ouvriers du moyen âge. Nous couvrirons le moellon de sculptures !

— Diable ! pensais-je , voilà un homme qui me conduirr^ loin.

— Un instant j'ai eu l'idée de hérisser votre habitatioD. d'aiguilles de marbre , comme le dôme de la cathédrale de Milan ; mais le carrare est cher, et un artiste qui se respecte ne peut employer que du carrare.

— A la bonne heure ! nous ferons au moins cette économie.

— Les badigeonneurs vous auraient proposé de dorer votre maison, d'y adapter un placage : fi donc ! il faut laisser l'enluminure aux Italiens et le clinquant aux architectes empiriques. L'art pur ! ne sortons pas de là. En pénétrant

dans votre maison, je veux que vous respiriez le moyen âge.

— Ça doit être très-sain , dit Malvina.

— D'ahord , salie d'attente. C'est là que vous déposez , en entrant, /e hoqueton et la pertuisane. Comme décor, quelques attributs de guerre et de vénerie. Plus loin , réfectoire èl office. Nous sculptons des hancips dans les boiseries, et des natures mortes. Puis la grande salle tout en damas des Flan> dres , avec des glaces de Venise.

— Très-bien! dit ma femme avec un geste expressif.

— Et les vitraux de couleur, ne les oublions pas. Votre maison, monsieur Paturot, doit être l'asile des plus belles yerrières de France et de Navarre. Vous aurez aussi quelques poteries de Bernard de Palissy, quelques coupes de Benvenuto : cela relève la couleur locale.

— Sans doute, dis-je en me voyant directement interpellé.

— Et les bahuts ! Avez-vous songé aux bahuts ?

— Les bahuts ! qu'est-ce que c'est que cela, ma femme ?

— Les bahuts, Monsieur, répliqua Tarchitccte, c'est le meuble obligé d'une maison moyen âge ! Le moyen âge et le bahut sont inséparables ! Le bahut , Madame , ajouta-t-il en se tournant vers ^lalvina , est à lui seul le coffre au linge , l'armoire à glace , la commode , le secrétaire de nos aïeux. Le bahut et le prie-Dieu, voilà la grande ébénisterie du quatorzième siècle ! On vernit aujourd'hui le bois : autrefois on le ciselait. Nous sommes des frotîeurs; nos pères étaient des artistes ! »

En prononçant ces paroles , l'architecte respirait l'enthousiasme. Sa barbe s'était un peu calmée ; l'idée des clochetons qu'il allait exécuter à mes dépens avait répandu sur son visage plus de sérénité. Pour la première fois, il allait se livrera une exhibition publique de son talent, et il méditait une façade extérieure mortelle pour ma caisse. Cependant madame Paturot ne laissait pas que d'être intriguée par ce mot de bahut jeté dans la conversation.

— OÙ trouverons-nous ce meuble ? demanda-t-elle à Oscar.

— Ne vous inquiétez pas , répliqua le rapin. Tous les ébénistes du faubourg Saint- Antoine en confectionnent ; il suffît de dire de quelle année on les veut »

L'entrevue se termina là. L'architecte chevelu avait gagné sa cause : désormais , je lui appartenais : j'étais presque à sa discrétion. Tout mortel qui s'avise de bâtir se donne un maître s'il traite avec un entrepreneur ; cinquante maîtres s'il emploie directement des ouvriers. Aucune des servitudes don^^ l'existence est parsemée n'est plus lourde , plus incessante . plus remplie de périls. Sous le prétexte de toisés et de vérification , on oblige un homme à mener la vie du couvreur ; on le fait errer sur les toits à vingt-deux mètres au-dessus du niveau de la rue, sur des ardoises glissantes , au milieu d'un tourbillon de fumée; on demande son avis au haut d'un échafaudage, on le pousse sur des échelles mal fixées, on le promène d'un étage à l'autre au milieu des charpentes et des gravois , on souille ses vêtements de peinture , on les saupoudre de plâtre. Voilà pourtant oii j'en étais pour n'avoir pas su résister aux obsessions d'Oscar et prendre plus philosophiquement les oeillades furibondes de mon voisin l'herboriste. J'étais voué au démon du moyen âge et entre les mains d'un véritable possédé.

La maison fut commencée , et je passai plus que jamais pour un véritable Mécène. Ce n'est pas tout : Oscar ne se contentait pas de m'imposer ses amis , il s'imposait lui-même. Quoique peu connaisseur en peinture , je ne m'étais jamais fait la moindre illusion sur son talent : ses écarts de coloriste frappaient l'œil le moins exercé , et son modelé ne rachetait pns cet inconvénient. Il est de notre temps des artistes qui ont fait leur chemin avec la couleur de brique. Ceux q li aiment cette couleur se sont chargés de leur construire une grande réputation. Slais le vert n'a jamais conduit personne au Capitole. On a beau se dire que c'est la nuance que la nature

semble préférer ; qu'elle est douce au regard ; que la robe du

printemps est verte, que les feuilles sont vertes, que les prés sont verts : tout cela ne fera pas qu'une figure verte soit d'une perspective agréable , surtout quand on pose soi-même sur un encaustique pareil.

C'était pourtant ce que le peintre ordinaire de Sa Majesté voulait exiger de notre dévouement. L'exposition s"approchait^ et Oscar prétendait y introduire deux toiles, l'une où j'aurais figuré comme chef de bataillon de la garde nationale , l'autre qui aurait reproduit Malvina groupée avec ses beaux enfants. A la première proposition qui m'en fut faite, je m'insurgeai. La pensée que j'allais m' exposer, moi et ma famille, aux railleries de la foule , lutta un moment contre l'ascendant que le rapin avait pris dans la maison ; mais , selon mon habitude, je ne poussai pas la résistance jusqu'au bout. Je cédai donc , et notre salle à manger fut convertie en atelier permanent. Oscar envahit tout avec ses chevalets , ses cartables, ses boîtes à couleur, ses pinceaux. L'odeur du bitume nous poursuivait : les enfants avaient constamment les doigts pleins de cobalt et de vermillon. Je posais trois heures par jour, ma femme quatre. 11 fallait se tenir éternellement sur une chaise, avec la bouche en cœur et l'œil en coulisse. Je ne sortais jamais de là sans des crampes horribles. De son côté, madame Paturot s'affublait, à midi, de sa robe la plus notoirement décolletée, et la gardait jusqu'au soir. Tout visiteur était admis au spectacle de cette exhibition. Évidemment Oscar abusait de ses avantages.

Enfin , les portraits furent achevés : les tons en étaient si verdàtre-- , qu'on nous eût pris pour des hôtes de la 3Iorgue. J'avais l'espoir que le jury refuserait ces deux chefs- d'a-uvre cadavéreux ; hélas ! je ne connaissais pas les ressources d'Oscar. Il se remua tant et si bien , que les deux toiles furent acceptées, numérotées et clouées sur les murailles du salon, dans la première galerie. Jamais triomphe de la tactique ne

fut plus complet ni plus prodigieux. On dut refuser deux mille cadres qui valaient mieux que ceux-là. Enfin le Louvre s'ouvrit , et nous allâmes jouir d'un spectacle où nous étions à la fois acteurs et témoins. Ici encore Oscar fut sublime. Il passait des journées entières en face de ses deux toiles , en multipliant les gestes d'un homme transporté d'admiration. « Dieu ! comme c'est Rubens, se disait-il. — Quelles chairs à la Véronèse ! — Quels tons , quel flou ! » Ces exclamations, qui semblaient arrachées à un enthousiasme spontané, attiraient quelques curieux et faisaient parfois des victimes. Cependant, de loin en loin, le peintre ordinaire de Sa Majesté recueillait des lardons qui empoisonnaient son triomphe. « Les vilains noyés, disaient les uns. — Quelle salade à la chicorée! » ajoutaient les autres. Malgré ces petits échecs d'amour-propre, Oscar n'en restait pas moins à son poste, couvant de l'œil ses deux créations, et amorçant de son mieux les admirateurs bénévoles.

Il me souvient que, cette année-là, le milieu du salon carré était occupé par un gigantesque chameau , produit d'un artiste célèbre dans l'école coloriste et chevelue. Tout le monde parlait de ce chameau, s'extasiait sur ce chameau. Oscar oubliait quelquefois jusqu'à sa propre peinture pour faire réloge de ce chameau. Je ne suis point un juge très-compétent en fait d'animaux à bosses , et pourtant il me semblait que ce chameau était d'une taille démesurée.

ft Ne trouves-tu pas qu'il est trop grand pour son âge? dis-je timidement à Oscar.

— Trop grand ! répliqua le rapin à demi scandalisé. Mais rois donc ce ciel , mon ami , comme c'est chaud ; comme c'es( yOrient !

— Tu es allé en Orient?

— Non ; mais je reconnais la réverbération des sables ; d n'y a que lui , mon cher, qui ait pu trouver de ces tons. C'est plus eorsé que nature, voilà son seul défaut.

232 JÉRÔME PATUnOT

— Alors , repris-je , si le chameau n'est pas trop grand , c'est rhorame qui est trop petit. Il va à peine au genou de la bête.

— Sacrilège ! Regarde donc ces détails , ce soleil couchant, ces pierres , ce terrain , cette végétation ! quels effets plastiques ! Jérôme , mon ami , si je n'avais exécuté les deux portraits que tu vois, je voudrais avoir lancé ce chameau. C'est TÉgypte , c'est la vie biblique , c'est Abraham , c'est Jacob î

— Possible ; mais j'ai bien peur que l'animal n'ait quinze pouces de trop.

— Chameau-géant , comme le peintre. Quand on est coloriste, mon cher, on n'est pas tenu à voir les choses comme nature. Ce chameau est le tambour-major du régiment des dromadaires créé en Egypte par le grand Bonaparte.

— Tu m'en diras tant. »

Nous parcourûmes ainsi le salon en examinant çà et là quelques toiles , entre autres un cheval lilas et une esclave mordue par un aspic et se roulant à terre. Je voulus critiquer la couleur du cheval et la pose de l'esclave, mais Oscar me releva d'importance : je touchais à deux artistes chevelus qu'il considérait comme ses maîtres , et il fallut apporter un terme à des observations peu respectueuses. Quand j'insistai en parlant du dessin comme d'une condition essentielle de l'art, le peintre ordinaire de Sa Majesté me ferma la bouche par un mot sans réplique.

I « Préjugés, mon cher, préjugés! Est-ce que Rubens des- Isinait.î* »

LE PRIX d'un alignement.

Nous étions à table, un matin, causant et déjeunant en famille, quand un homme fit irruption dans la salle à manger

avec un éclat et un bruit extraordinaires : on eût dit un tremblement de terre, un ouragan. C'était mon architecte, mais bouleversé, hors de lui , méconnaissable. Sa barbe déréglée témoignait de l'état de son âme, ses yeux lançaient des éclairs, ses poings crispés menaçaient la nature entière. Jamais je ïi'avais rien vu de si furibond et de si hérissé : on eût pu le peindre comme l'idéal de l'exaspération. Il agitait une énorme canne qui prenait dans ses mains tous les caractères d'une arme dangereuse , et en frappait le plancher de manière à endommager le carrelage. Pendant quelques minutes, la colère lui enleva la faculté de s'expliquer, et il semblait vouloir s'en venger sur une pile d'assiettes qui se trouvait malheureusement à sa portée. Je parvins à le faire asseoir et à sauver ma vaisselle.

— Les maltôtiers! s'écria-t-il enfin quand la parole put se faire jour; les vils et indignes maltôtiers!

— A qui en avez-vous ? lui dis-je.

— Pâques-Dieu ! j'admire votre calme, Messire ; oui vraiment , je l'admire. Mais vous ne savez donc pas que c'est de vous qu'il s'agit , que c'est vous que l'on met en question?

— Comment cela ?

— Comment , Messire ? de la manière la plus simple du monde. Je viens du bureau des échevins , autrement dit bureau de la ville. La municipalité vous refuse votre alignement.

— Eh bien !

— Vous me stupéfiez , Messire ! Et notre maison , comment la construirons-nous ?

— Ah ! c'est juste. Que disent-ils donc dans les bureaux de la ville pour justifier ce refus?-

— Ils disent que les plans sont faits ; qu'il faut reculer de quatre mètres , mesure légale, et ne pas élever le pignon audessus de quinze mètres.

— Soic ; il n'y a qu'à s'y conformer.

?:-« Quoi ! vous aussi , messire ! Par exemple, en voilà un«

sévère ! 3îais que voulez-vous que je fasse avec quatre mètres de moins en profondeur et une hauteur de quinze mètres ? C'est comme si vous disiez à l'aigle de voler avec une aile. Quinze mètres de haut ! vous plaisantez. Et les clochetons ? »

Je vis qu'il allait s'emporter et détériorer mes carreaux avec le fer de sa canne : je m'empressai d'abonder dans son idée.

<r Au fait , c'est vrai , lui dis-je, j'avais oublié les clochetons. Il faut les sauver; mais comment?

— Il y a de la maltôte là-dessous , Messire; venez avec mo à l'hôtel de ville; nous verrous les bureaux. Quatre mètres de recul ; autant vaudrait me dire de supprimer les tourelles. J'aimerais mieux ça. Quand on veut la mort de l'art , il faut Tavouer. »

Décidément je ne pouvais pas m'en tirer avec des moyens évasifs. Il fallait payer de ma personne et aller poursuivre de mon chef ce redressement ; je sortis avec l'architecte. En chemin j'eus à essuyer la récapitulation des beautés dont l'obstination des bureaux pouvait nous priver et des défectuosités qu'un alignement trop rigoureux devait occasionner dans l'ensemble de l'édifice. Je compris que, dans l'intérêt de mon repos , il était essentiel d'obtenir de l'administration un adoucissement à son premier arrêt; autrement je demeurais en butte au désespoir de mon entrepreneur et à son idiome moyen âge. Je résolus de faire un grand effort pour me délivrer de ce double fléau.

Kous arrivâmes à l'hôtel de ville où mon compagnon pénétra en homme qui connaît les aitres. Notre affaire était du ressort de la voirie; c'est là que nous nous rendîmes. Cependant les choses ne se passèrent pas aussi simplement que je l'avais présumé. Mon architecte croyait que la difficulté pouvait se vider au bureau des plans , et nous frappâmes d'abord à cette porte. Il ne s'y trouvait qu'un employé qui n'eut pas l'air de savoir ce que nous lui demandions.

* Un alignement.^ répondit-il. Cela doit regarder les archi-

tect€S de la ville. Adressez-vous dans le corridor à gauche, troisième subdivision, sixième porte en face. On vous indiquera de qui cela dépend.

— Ceitendant , Monsieur, dit en insistant mon compagnon, c'est ici que les plans sont déposés. Nous voudrions les consulter pour connaître notre situation.

— Rien de plus juste, Messieurs , voici les cartons ; nous allons chercher. »

Il les ouvrit ; ils étaient en partie vides. Nous fîmes de vains efforts pour trouver le nôtre. Enfin , l'employé se frappa le front en s'écriant :

« Rue ***. Une rue nouvellement percée, n'est-ce pas ? Les plans ne sont pas ici. Ils sont en main.

— C'est que j'ai déjà élevé des réclamations , ajouta l'architecte.

— Eh ! que ne parliez-vous. Monsieur ? répondit l'employé. Si vous en êtes là, c'est le contentieux que cela regarde. Adressez-vous au sous-chef , cinquième porte à gauche, aile droite, deuxième étage, corridor de l'ouest. Voilà votr« affaire. »

Nous sortîmes et allâmes vers les bureaux du contentieux. A peine mon compagnon eut-il ouvert la bouche, que le souschef l'arrêta :

« Pardon , Monsieur ; cette affaire n'est pas de mon ressort; adressez-vous au chef de bureau , corridor de l'est , au premier, la porte en face. »

En même temps , il nous tourna le dos. Ceci prenait toute la tournure d'une mystification. J'eus d'abord l'envie de renoncer, mais la curiosité s'en mêla, et je voulus voir jusqu'où irait la plaisanterie. Nous nous présentâmes chez le chef de bureau qui nous renvoya au chef de division , le chef de division au secrétaire général , le secrétaire général au préfet, le préfet au bureau des plans. Une fois ramenée à de pareils termes, la question me parut insoluble : c'eût été à rer

commencer éternellement. !\Ion architecte rugissait dans sa barbe; il voulait dévorer un employé : j'eus toutes les peines du monde à l'empêcher de faire un exemple.

« Les mallôtiers ! » s'écriait-il en élevant la voix.

L'exaltation de cet homme devenait dangereuse ; je l'entraînai hors de cette enceinte. Le malheureux voyait sa maison lui échapper, cette maison dont il avait arrêté dans sa tête la capricieuse ordonnance : il voyait les ogives , les trèfles s'évanouir ; il craignait déjà de ne pouvoir cristalliser la pierre et vider mon coffre. C'était pour lui un coup mortel ; je m'en aperçus bien aux évolutions de sa canne , qui à chaque instant menaçait quelqu'un de mes membres. J'employai , pour calmer l'énergumène, toutes les ressources de mon éloquence *, je lui promis de tenter de nouvelles démarches , de voir les ministres , de m'adresser au roi , de mettre tout en œuvre plutôt que de passer sous les Fourches Caudines du bureau des plans. Tant d'assurances et de protestations parvinrent à ramener sa canne à l'état normal : je pus respirer à l'aise.

Malheureusement j'avais affaire à un homme qui ne lâchait pas prise ainsi. Quand l'art chevelu a un bénéfice en perspective , on ne le détourne pas facilement de cette poursuite. Chaque matin , mon entrepreneur paraissait à l'heure du déjeuner afin de connaître le résultat de mes démarches. J'avais beau l'ajourner à de longs délais, le payer de défaites, la passion de l'architecture ne lui permettait pas de me laisser tranquille. Cette horrible barbe reparaissait sans cesse à l'horizon de mon premier repas, entre le fruit et le café à la crème. Mes digestions en étaient troublées , mon appétit en souffrait. A. tout prix il fallait se débarrasser de cette apparition. Mais comment , par quel moyen ? Le bureau de la voirie me tenait toujours rigueur et m'éconduisait sous mille prétextes. J'étais désespéré.

Au plus fort de cet ermui , mon domestique introduisit un

jour dans mon cabinet un individu qui s'entourait du plus grand mystère et refusait de donner son n' m. A peine entré, il ferma la porte avec soin et promena de tous les côtés un regard inquiet. C'était un petit homme maigre, vêtu d'un habit noir hors de service et blanchi aux coudes , d'un pantalon qui tombait à peine sur la cheville , et que bridaient de gigantesques sous-pieds en cuir non verni. La tête était chauve et grisonnante, les yeux enfoncés et armés de besicles , les pommettes colorées , les mains couvertes de gants noirs éraillés par l'usage. Avant d'ouvrir la bouche , ce personnage interrogea de rœil les moindres recoins de l'appartement , prêta l'oreille aux bruits de la maison , enfin se livra à un luxe de précautions inouïes. L'impatience commençait à me gagner, et j'allais me fâcher sérieusement quand il se décida à parler :

« Monsieur est propriétaire d'un terrain à bâtir rue... ? me dit-il.

— - Oui , Monsieur, répondis-je.

— Monsieur a demandé un alignement à la ville ; il est en instance pour l'obtenir. »

Cet homme venait de mettre le doigt sur la plaie. Je ne savais pas ce qu'il voulait me dire ; cependant le sujet avait un tel intérêt pour moi , que ma physionomie s'anima involontairement. Mon interlocuteur s'en aperçut.

« Je sais que la ville inquiète Monsieur, ajouta-t-il : je viens l'entretenir de cela.

— Ah ! Monsieur, lui dis-je alors, ne pouvant me contenir, soyez le bienvenu. Oui , la ville me rend le plus malheureux des hommes, je ne vous le cache pas. Impossible d'en finir avec elle. Toujours des ajournements , toujours des fins de non-recevoir. Si la commune paie des employés pour envoyer promener les gens , ils ne volent pas leur salaire. On ne peut pas faire droguer le public plus consciencieusement qu'ils ne \e font.

~ Monsieur a tort de leur en vouloir : on les paie si peu

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dans les bureaux. Qu'est-ce que valent ces places d'administration? Deux, trois mille, cinq mille francs au plus. Quel zèle peiit-on avoir à ce taux-là ? Quand on veut être servi , il faut y mettre le prix.

— Mais , Monsieur, répondis-je , le public n'a rien à faire là dedans.

— Je vois bien que Monsieur ne me comprend pas encore, ajouta alors cet homme. Il s'agit pour lui d'obtenir un alignement , n'est-ce pas ?

— Sans doute.

— Eli bien , sortons des généralités et allons au but. Jusqu'à présent Monsieur n'a pas pu arracher aux bureaux l'alignement si désiré. Maintenant , si quelqu'un se faisait fort de le lui obtenir tel qu'il le souhaite et avant qu'il soit huit jours , qu'en penserait Monsieur ?

— J'en penserais que ce quelqu'un est un homme fort habile.

— Et ensuite ?

— Ensuite je lui offrirais mes remercîments,

— jMonsieur est généreux. Cependant les choses ont besoin d'un petit éclaircissement préalable. Il y a una condition.

— Et laquelle, Monsieur ? »

Le petit homme se pencha vers mon oreille et y versa une confidence plus complète. Je compris alors l'affaire et restai un instant décontenancé. J'ignorais s'il y avait un piège làdessous , et je regardai avec défiance moo mystérieux interlocuteur.

«' Vous m'étonnez ! lui dis-je.

— C'est comme ça.

— Et combien ?

— Cela dépend.

— Comment , cela dépend ?

— Oui , cela dépend de la signature que nous donnerons à Monsieur. Il est bon que Monsieur sache , pour son instruction particulière , que nous avons trois signatures, Tune qui

ne signifie rien, la seconde qui ne signifie pas grand' chose. la troisième qui a une valeur. Maintenant , quelle est la signature que Monsieur désire ? Est-ce celle qui ne signifie rien ?

— iMais du tout; que voulez-vous que j'en fasse?

— Alors ce sera celle qui ne signifie pas grand' chose.

— Mais non ! mais non !

— Diable ! Monsieur est connaisseur ; il veut la signature qui compte , qui a une valeur.

— Certainement.

— Oh ! alors , Monsieur porte haut ses vues ; ce qu'il y a de meilleur, peste ! le premier choix !

— Comme vous dites î Et sur quel pied traiterait-on?

— Voulez-vous que j'aiile rondement en affaire , là , sans tâtillonner, sans lanterner ?

— C'est ma manière; vous m'oblig«rez.

— Eh bien , dans ce cas. . »

Il se pencha de nouveau vers mon oreille et y versa une nouvelle confidence. Cette fois , au lieu de demeurer interdit comme tout à l'heure, je me récriai. Le coup avait porté sur le vif.

; Tudieu ! dis-je , c'est salé !

— C'est comme ça.

— Mais cependant...

— A prendre ou à laisser. Je n'f i plus un mot à dire, vous réfléchirez maintenant. »

3Ia décision fut bientôt prise ; il s'agissait de mon repos , de ma tranquillité compromise par les irruptions de l'art chevelu ; j'arrêtai le petit homme au moment où il allait sortir de m.on cabinet :

Eh bien , lui-dis-je , c'est fait ; touchez là.

— C'est fait, » répliqua-t-il en me tendant la mam.

II me quitta. Huit jours après, je recevais un avis otïîciel de la ville. Mon alignement m'était accordé avec toutes les conditions regardait comme indispensables

au succès de son monument. Quand j'annonçai cette nouvelle à mon artiste , il frappa les carreaux de sa canne pour la dernière fois , et s'écria radieux :

« lies maltôtiers ! Enfin, je tiens mon chef-d'œuvre. Dans six mois on parlera de vos clochetons , messire : je ne vous dis que ça. »

Et il partit en brandissant son implacable bambou. J'en étais délivré! mais Dieu sait à quel prix!

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