LA M.\ITRESSE ET LA FEMME
Dans la situation où je me trouvais, il ne me restait que deux choses à faire : presser mes rentrées et réduire mes dépenses ; je devais à mes créanciers ce double effort et ces témoignages de ma bonne foi. Peut-être aurais-je dû m'arrêter sur-le-champ, exposer mes embarras et demander un délai pour me soustraire à une liquidation onéreuse. C'était le moyen de tirer tout le parti possible de l'actif de la maison et de ne pas aggraver le passif des charges qu'y ajoutait l'emploi d'expédients désespérés. Vingt fois je fus sur le point de prendre ce parti, vingt fois le cœur me manqua. On ne sait pas quelle somme de résolution et de courage il faut à un honnête homme pour venir déclarer devant une assemblée nombreuse qu'il ne peut pas tenir ses engagements et faire honneur à sa signature : on ignore quels combats il soutient avant de s'y résoudre, et quelles angoisses il endure quand il s'y est décidé. Je conçois que quelques-uns d'entre eux aient préféré la mort à cette expiation douloureuse, et voulu rendre leur probité manifeste par le suicide. Beaucoup d'autres n'ont été retenus sans doute que par des liens ou des devoirs de famille, plus impérieux encore que le soin de leur propre
honneur; mais, dans tous les casç il est difficile de comprendre que Ton se fasse, de ce triste moyen , un marchepied Dour arriver à la fortune, im jeu répété, une sorte d'habitude. On a beau fuir sa conscience, on n'y échappe jamais complètement.
Ainsi je puisais dans la crainte d'un éclat public l'énergie nécessaire pour prolonger mon agonie. Quoique je n'eusse pu éteindre mes différences de bourse, jusque-là du moins aucun effet n'était resté en souffrance : Dieu sait à quel prix ! A chaque échéance nouvelle , c'étaient des efforts incroyables , une activité que je ne retrouverai plus. Le matin au dépourvu, le soir j'avais paré à des paiements considérables, étonné moi-même de ce succès et obligé de le renouveler presque chaque jour. Les malheureuses qui, dans l'enfer mythologique, cherchent à emplir un tonneau sans fond, rappellent avec une effrayante vérité la besogne que j'accomplissais alors sans espoir comme sans trêve. J'ai remporté ainsi des victoires accablantes et franchi des défilés qui augmentaient sous mes pieds la profondeur de l'abîme. Malvina s'associait à ma pensée : elle ne m'interrogeait pas, mais elle me devinait. Quand la recette du détail avait donné, elle m'apportait, joyeuse, la somm.e qu'elle avait recueillie, et n'en prélevait que ce qui était strictement nécessaire pour la maison. Personne ne comprenait mieux qu'elle la sainteté des obligations commerciales, et ce que vaut un nom honorablement porté : son cœur se serrait à l'idée que celui des Paturot pouvait s'entacher de notre fait et déchoir par notre faute.
Il est, dans le malheur, une consolation précieuse : c'esl celle d'une confiance sans limites. Cette consolation me manquait : je cachais quelque chose à ma femme ; il y avait du froid entre nous. Elle, si gaie autrefois, si disposée au babil, semblait atteinte d'une mélancolie profonde. Moi , j'étais mal à l'aise et n'osais lui dire quel vide immense avait créé dans notre état financier mon aventure avec la princesse Flibus-
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lofskoï. Il fallait sortir de là , fût-ce au prix d'un aveu : j'en pris la résolution. Une échéance formidable me menaçait; je voulus savoir si les deux cent mille francs prêtés à la palatine ne pourraient pas me venir en aide dans des embarras sans cesse renaissants. Depuis que ma gêne et mes mauvaises spéculations avaient acquis une certaine notoriété, je ne rencontrais plus chez ma belle qu'un accueil assez équivoque : des visiteurs à moustaches , jeunes , élégants, dérangeaient toujours, à point nommé, l'intimité de nos rapports, et le feld- maréchal Tapanowich devenait d'une grossièreté et d'une brutalité révoltantes. Il était temps d'amener une explication : je me rendis chez la princesse , bien décidé à exiger un remboursement immédiat et à lui envoyer les huissiers si elle ne L'exécutait pas de bonne grâce.
Quand j'arrivai dans son boudoir je le trouvai littéralement encombré. La palatine avait autour d'elle un sérail d'hommes bruns, blonds, châtains, de tout âge et de toute encolure. Il fallut m'asseoir et faire nombre, entendre beaucoup de méchantes plaisanteries, supporter le spectacle des manèges d'une coquette qui calmait celui-ci par un mot , provoquait celui-là par un regard , nnénageait et encourageait tous ses adorateurs, distribuait à propos l'espoir ou excitait la jalousie; enfin, semblait mettre tout son art à ne préférer et à n'éconduire personne. Hélas ! on ne connaît ce qu'il y a de vide dans une idole que lorsqu'on l'a brisée. Lorsque j'étais sous le charme, aucun de ces défauts ne m'avait frappé, pour la première fois je les apercevais à nu ; j'entrevoyais cette existence pleine d'artifices, et d'horribles doutes me remplissaient l'esprit. Les trois cent vingt-deux mille moutons des bords de l'Ukraine pouvaient être dba animaux fantastiques, éclos dans l'imagination d'Oscar; le palalinat, qni le sait! n'était lui-même qu'une chimère, et le feldmaréchal qu'une utopie. Mes deux cent mille francs seuls restaient comme une avance réelle faite sur des garantie»
imaginaires. Jamais lidée d'une mystification ne m avait assailli d'une manière aussi formelle et compliquée â ce point de désirs de vengeance. Au bout d'un qiiarî; d'heure d'attenie, voyant que la compagnie ne quittait pas la place, je m'approchai de la princesse , et avec une voix ferme , quoique entendu d'elle seule, je lui dis :
« Madame, je voudrais vous parler. Renvoyez votre monde.
— Vraiment ! ^Monsieur, répliqua-t-elîe évidemment piquée : et à quel titre, s'il vous plaît ?
— 11 le faut.
— Ah ! il le faut, dit-elle en m'examinant avec inquiétude. Vous êtes solennel aujourd'hui. »
Ces mots, rapidement échangés, suffirent pour amener le résultat que je désirais. Sans doute, la princesse comprit qu'en me résistant elle me pousserait à faire du scandale : elle s'y prit avec tant d'adresse et usa de tant d'ingénieux moyens que dix minutes après nous étions seuls. Alors la comédie ordinaire commença : les airs de reine, les plaintes, les reproches, les lamies même eurent leur cours; mais mon parti était pris, bien pris. On me traita de despote, de tyran, d'homme sans pitié; pour la pr^ière fois, je tins bon. Ni les regards de basilic, ni les sanglots, ni les évanouissements n'eurent le don de m'émouvoir : j'assistai , sans sourciller, au spectacle des grands et des petits artifices à l'usage des femmes. Il s'agissait de l'honneur de mon nom, de l'avenir de ma famille : c'était ouvrir les yeux un peu tard; mais en3n, je les ouvrais.
c^ Madame, lui dis-je avec fermeté, tout est fini entre nous ; oublions un moment d'ivresse. Nous avons à observer, vous des devoirs de rang , moi des devoirs de famille. En cessant nos relations, nous y gagnons tous les deux, moi ma propre estime, vous celle de l'empereur et la mainlevée de vc-s trois eent vingt-deux mille moutons, ajoutai-je avec un sourire tant soit peu ironique.
— En effet, répliqua la princesse, dont les yeux tarirent sur-le-champ , en effet , monsieur Paturot , continua-t-elle en cherchant à me pénétrer avec un regard fixe et froid , nous avons quelques erreurs à réparer. Je m'étais trompée , Monsieur ; je croyais avoir affaire à un galant homme, je vois que je suis tombée entre les mains d'un manant. »
C'était une dernière façon de metâter; je le compris, et reçus le compliment sans sourciller. On voulait une scène, je ne m'y prêtai pas
« Le mot est dur , IMadame , lui dis-je en prenant mon chapeau; j'essaierai de le mériter. Si , dans trois jours, je ne suis pas remboursé de mes avances , j'enverrai les huissiers ici. »
Là-dessus je sortis fort content de moi , et lançai dans l'antichambre au feld-maréchal Tapanowich un regard plus féroce et plus provocateur aue le sien.
Comme je l'avais promis , j'attendis trois jours : personne ne parut. En retour des sommes que j'avais comptées, la princesse avait souscrit quelques engagements , je les portai chez un huissier. On entama la procédure; elle s'acheva sans contradicteurs. Il y eut jugement par défaut, qui devint définitif, signification et tous les accessoires. Comme la somme était importante, le rôle des frais s'éleva à un chiffre considérable; j'espérais qu'une saisie m'indemniserait au moins de cela. Le dossier étant en règle, on prit jour pour instrumenter. Les recors frappèrent à la porte de l'iîôtel ; personne ne répondit. On passa outre en remplissant les formalités légales; on entra. 0 déception! tout était dégarni, les murs étaient nus; il ne restait en fait de meubles, que six patères et quelques tringles de croisées. Les oiseaux, en dénichant, avaient emporté jusqu'à la paille de leur nid. J'eii étais, outre mes deux cent mille francs, pour deux mille francs de frais de procédure. J'écrivis à Moscou, à Odessa, en Ukraine; on me répondit que la princesse Flibustofskoï était parfaite-
ment inconnue, et que, dans les cadres de l'armée russe, il n'existait aucim feld-maiëchal du nom deTapanowich. J'avais poussé la précaution jusqu'à parler de trois cent v^ngt-deux mille moutons saisis par l'empereur : on me répondit aue l'empereur ne saisissait les moutons de personne et qu'il châtiait par d'autres moyens les boyards qui s'avisaient de lui désobéir. Dans tout cela , il n'y avait que les bords fortunés du Don qui ne fussent point chimériques, mais mon huissier lui-même fut obligé de convenir qu'on ne pouvait exercer aucune action raisonnable contre ce fleuve : la princesse avait abusé de son nom. Or quand un huissier déclare qu'il n'y a rien à faire, on peut s'en rapporter à lui.
Décidément, tout tournait contre moi : j'étais né sous une sombre étoile. Cependant cette dernière aventure me donna un courage que je n'avais point auparavant. Je n'avais plus à rougir vis-à-vis de ma femme ; ma situation était régulière : je portais la tête comme un homme qui a sur les épaules un poids de moins. Pour compléter ce retour, je n'avais plus qu'un aveu à faire et un pardon à demander. Je connaissais Malvina, je savais quels trésors de bonté renfermait son cœur; aussi cherchais-je une occasion pour amener une explication décisive. Malheureusement, madame Paturot ne s'y prêtait pas : dès qu'elle me voyait entamer ce chapitre, eile avait un talent inouï pour détourner la conversation. Tantôt c'était un enfant à soigner, tantôt une vente à faire; le soir elle était trop fatiguée, le matin trop pressée de descendre. En attendant, il fallait rester avec mon secret et avec mon aveu sur les lèvres. Je n'y tins pas : un jour, après déjeuner, l'arrêtai ma femme par le bras au moment où elle allait s'esquiver pour se remettre à la besogne :
« Bibiche , lui dis-je , assieds-toi donc : j'ai quelque chose à te dire.
— Nenni , nennï , répondit-eiie en m'embrassant sur le front ; les pratiques m'attendent. La vente va souffrir.
— Ues Eîiinule «eulement, IMalvina.
— Non, mon homme , c'est autant de volé à nos enfants. Jérôme , ajouta-t-elle en poussant un soupir, nous ne leur avons fait que trop de tort à ces pauvres chéris.
— A qui le dis-tu? m'écriai -je en sentant mon œil se mouiller ; c'est moi qui suis un infâme, un mauvais père, un mauvais mari. Figure-toi...
— Un tas de bêtises ! Allons, mon homme, ne le prends pas comme ça. Qui est-ce qui n'a pas de torts dans sa vie ? Suffit que le cœur reste bon , vois-tu !
— jMais non , chouchoutte , ce n'est pas tout ; il faut encore savoir se conduire, ne pas donner dans les intrigantes...
— Ah ! bien oui ; la vie est pleine de ça, mon homme ! Eh bien, quoi ! Tu auras été dupe d'une commère, d'une soidisant princesse...
— Tiens, tu le sais!
— D'une princesse de comédie, qui t'a plumé, houspillé, trompé, berné.
— Comme c'est ça !
— Jérôme, mon bon Jérôme! Nous nous sommes promenés tous les deux dans la lune pendant deux fois trois cent soixante-cinq jours. Nous en revenons, c est bien : il n'y a que nos pauvres petits poulets qui en auront souffert. Le reste , vois-tu , c'est zéro. Un coup d'épongé sur le passé, mon homme. Je ne te dis que ça.
— Toujours la même, cette bibiche ! Tiens, Malvina, tu m'aurais ôté de dessus la poitrine un poids de six cent mille kilogrammes, que je ne serais pas plus soulagé.
— Il n'y a pas de quoi, mon chéri. Ainsi c'est convenu, ae pensons plus qu'à nos enfants. De ceux-là, Jérôme, tu peux m'en parler du matin au soir , ça me remet, ça restaure, ça me chasse mes mauvais souvenirs. S'il me reste un pçu de courage, c'est pour eux *, un peu d'illusion, c'est
pour eux. Ces agneaux adorés, à nous deux , nous les tirerons bien de peine. J'irai gratter la terre, s'il le faut, Jérôme.
— Et moi donc, Malvina.
— Eh bien, alors, ajouta ma femme en m'embrassant de nouveau, laisse-moi descendre au magasin. Je n'y vends pas une paire de chaussettes sans songer à eux ; ca me rafraîchit le cœur. Pauvres poulets! hier cent mille livres de rente, aujourd'hui rien !
— Je suis un indigne, je me battrais, bibiche.
— Chacun ses fautes, mon pauvre Jérôme; mais t)ieu€St bon et la vie est longue. «
XXÏX.
L'iKSinUTEUE CHEVELU. — LA BOSSE DU THÈME GREC.
Parmi les économies auxquelles il fallait alors se résigner, il en estime que nous ajournions sans cesse. La maison avait été réduite autant que possible , et l'ordre le plus sévère y régnait désormais. Plus de fantaisies ni de jouissances de luxe, la toilette était devenue modeste, l'ordinaire aussi : l'essaim des parasites avait pris la volée. Tout cela nous l'avions fait sans hésitation et sans regrets : le sacrifice ne portait que sur nous. Mais il fut bientôt question d'appliquer à nos enfants ce système de réductions successives. Mon aîné, Alfred, était entré depuis sept mois dans une institution en vogue, j'avais choisi la plus célèbre, par conséquent la plus coûteuse. Sur ce point, ma générosité était aveugle et sans limites : je ne marchandais sur rien, ni sur les prix, ni sur les articles. Alfred devait avoir tous les maîtres, suivre tous les exercices, épuiser en un mot le programme de l'établissement, C'était une manière de faire éclater ma tendresse : je fus compris. Les premiers mémoires s'élevèrent à des sommes fabuleuses.
je payai jusqu'aux centimes ; il me semblait qu'ils devaient retomber en soins et en attentions sur la tête de mon enfant.
J'allais souvent voir l'aîné de ma race dans l'institution où je Favais placé. Le local était heureusement choisi : des cours, un grand jardin, des dortoirs spacieux, des salles bien chauffées et bien éclairées , tout était fort convenable, même aux yeux d'un père : la cage n'attristait pas le regard, les oisillons pouvaient s'y habituer. Je demandai à goûter le potage; il était excellent ; j'appris plus tard que la marchandise ne repondait pas toujours à l'échantillon. Du reste, la supercherie était fort inutile ; car la chose que les écoliers amnistient le moins facilement, c'est la soupe du pensionnat. Aucune de leurs colères n'est plus opiniâtre que celle-là ; ils oublient les perisiwis, ils oublient les retenues, ils pardonnent même aux pions de l'établissement : ils ne pardonnent jamais à la soupe. C'est une haine qui ne s'éteint qu'à la sortie-, et encore !
Le chef de cette institution est l'un des homme-s qui ont le plus contribué à mettre l'éducation de l'enfance au niveau des idées modernes. Trois ans auparavant i! n'avait sous la main qu'un méchant petit pensionnat, à peine au-dessus d'une école primaire. Les familles du quartier envoyaient chez lui de mauvais drôles d'externes pour obtenir un peu de tranquillité dans le foyer domestique. Ces chenapans, entre cinq et huit ans, apprenaient là, entre autres notions essentielles, qu'un être policé ne marche pas sur les genoux, et que le dernier mot de la civilisation humaine ne consiste pas à se fourrer obstinément les doigts dans le nez. L'instituteur dressait ces jeunes sauvages, et leur donnait à dévorer les pommes vertes de son jardin. Quelques éducations brillantes en ce genre lui firent \m nom, et le cercle de ses relations s'étendit. AloVz^, il inventa deux choses qui étaient méconnues avant lui et qui prirent l'enfance par l'endroit sensible ; je me plais à déclarer qu'il n'y a point de jeu de mots là dedans. D'une part.
il inventa la gymnastique, appliquée au redresse me dent TinteMigence ; de l'autre, il inventa le transport dei marmots en voiture. C'étaient deux idées de génie : la gymnastique et la voiture étaient imaginées, sans doute, mais l'instituteur trouva la manière de s'en servir. De là sa fortune et sa gloire.
Ce succès dans la surveillcuce du bas âge ouvrit à notre instituteur des perspectives nouvelles. Il se dit que l'art du pensionnat était encore au berceau , et qu'en appliquant à cette industrie les procédés des découvertes récentes , entre autres la vapeur et la mécanique, on confectionnerait des éducations d'un meilleur débit. Bien des préjugés régnaient dans sa partie : on exerçait la profession terre à terre ; on élevait les enfants en vue d'eux-mêmes et non de l'institution ; on ornait leur esprit , on formait leur cœur sans songer le moins du monde à en faire une enseigne pour l'établissement; on oubliait trop qu'une industrie est une industrie, qu'une spéculation est une spéculation. Ces réflexions amenèrent l'instituteur à envisager l'éducation au point de vue utilitaire, à calculer ce qu'elle peut rendre à un entrepreneur qui exploiterait la chose en grand et avec des procédés particuliers. Il comprit qu'il y avait là une mine d'or ; il se lanra , ouvrit un commerce d'enfants , de curiosités latines et grecques, de merveilles assorties C'était toute une révolution.
Pour faire accepter l'idée, il fallait la répandre. Jusqu'alors persomie n'avait spéculé sur l'enfance, à raison d'un franc vingt-cinq centimes la ligne. On ignorait l'art de fasciner le père de famille par un entrefilet de iournal , un fait Paris , ou même ce que l'on nomme techniquement une réclame. Le moyen est d'autant plus triomphant qu'il n'était point usé. Un journal est un insidieux confident qui laisse des traces dans les esprits les plus distraits. On ne sait où l'on a lu , jiar exemple , que l'institution Roustignac est la première des institutions , que les pairs de France y placent
leurs rejetons , et que le pacha d'Egypte y entretient un enfant de son dix-huitième lit; on ne sait où l'on a lu cet éloge, et pourtant il fait partie intégrante de nous-mêmes et de la somme de nos connaissances. Nous l'adoptons; nous en faisons part à nos amis. D'où cela vient-il ? Peu importe. L'idée circule, elle fait son chemin. On a ainsi créé des tailleurs de génie et des pommades souveraines : il ne s'agissait plus que d'applic^er le moyen à l'instituteur.
Ce fut le triomphe du grand homme dont je parle : il savait par quelle variété d'influences on agit sur le public , et quels langages divers il convient de faire entendre à des crédulités de toute nature. Jamais souplesse plus ingénieuse ne fut déployée dans une œu\Te plus difficile. Chaque journal recevait le mot le plus propre à agir sur sa clientèle.
Dans le journal de l'opposition , on lisait :
• L'institution de Roustignac est i'utie de celles qui professent avec le plus de 1 franchise le respect de nos libertés. Le vénéiable Lafayeite a promis d"y. en- € voyer trois de ses petits-fils; !e président des États-Uais vient d'y expédier f son neveu; et la Grèce régénéfée y entretient dix-huit descendants de Léoni-
• das. Le local est vaste et aéié, la nourriture abondante et saine... Il y a des
• maîtres d'escrime «t déquitation. »
Dans le journal conservateur on lisait :
c La révolu'.ioii de juillet a fait éclcrc une institution dont le besoin se faisait t généralement sentir, l'institution Rousiignac. Pour la première fois en France,
• l'éducation y a piis une lein:e professionnelle, sans que les éludes miiv^ir
• taires y soient pour cela négligées. 11 y a des maîtres de compiabilité, de tenue
• de livres et d'histoire naturelle. Les mathématiques y sont eu honneur : l'insii- « taiion a fait recevoir quinze élèves sur eize à l'école polytechniauc. dix huila
• l'école navale, donze à l'école normale. Les princes sont venus visiicr l'ctaa blissement, et S. M. a daigné faire témoigner à M. Rousiignjc toute la saiis^
• faction qu'elle éprouve pour une cré.uion qui honore son règne. Le local est « vaste et aéré; la nourriture, etc., etc.. 11 y a oc maître de natation et un maître « de danse : ce dernier enseigne comment on saluait dans l'ancienne cour. ■
Dans le journal légitimiste , on lisait :
• Il oe restera plus bientôt d'institution où les pratiques religieuses soienl ei bottoear. Cependant , nous devons signaler nne exceptijn consolante, celle df
• riustiintion RoQslignac. Les exercices de piété y sont8«iffêde i;s maaièrc la plos»
• régulière. Denx prêtres sont attachés à l'établissement; l'archevéqae de Paris
• y a dernièrement confirmé soixante-deux élèves. Le local est aéré, eic , etc... « n y a un ciaitre de plain-chant. •
Outre ces nuances politiques , il y avait encore des nuances domestiques, pour ainsi dire, et le chapitre des séductions de famille.
Pour les mères sensibles, on disait •
• C'est madame Roastignac elle-même qui préside à la toilette matinale des i enfants , qui les fait laver sous ses yeux, peigner , décrotter , brosser, comme «< te ferait la maman la plus attentive. Le local est, etc., etc.- Il y a des bar- « rières en fer devant les bassins et des grillages aux croisées. »
Pour les pères vaniteux ; on disait :
• L'institution Ronstignac tient toujours le haut bout dans les solennités uni- « versitaires: trente prix au grand concours, cent cinquante prix au collège,- en « tout, trois cent vingt-quatre nominations, voilà son lot. C'est elle qui a fourni « l'élève Patouillot, couronné trente-six fois, et l'élève Mistigri, fils d'une de nos « illustrations littéraires. Le local est, etc., etc.. On garantit le succès aux pa- 1 rents doués eux-mêmes de quelque intelligence. «
Qu'on juge de l'effet de ces annonces alors nouvelles : le pensionnat Roustignac fit alors fureur ; on y expédiait des sujets , francs de port, des quatre coins de la France. Notre industriel fit le difficile . il refusa quelques marmots notoirement scrofuleux ; autre moyen de flatter ceux qui étaient admis. Bref, ce fut une fortune sans égale. L'instituteur s'en |L montra digne : le succès ne l'enivra pas. Il comprit le premier que la lutte universitaire allait devenir la pierre de touche des institutions , et avant tous les autres il s'y prépara. Ce n'était pas d'ailleurs un industriel ordinaire et sans études. Il savait à quel point la nourriture du corps peut modifier les forces vivantes : il résolut d'appliquer ce système à la nourriture de l'esprit. Ainsi , plus d'une fois il avait en-
I^^nûu citer cette histoire d'un berger anglais qui transformait à SCS .gré les bœufs et les moutons, modifiait, à l'aide da
régime , la grosseur et le poids des os , le volume du squelette, portait à volonté la graisse sur le gigot ou sur le filet, diminuait rentre-c3te ou renforçait le gîte à la noix. Il savait aussi que et régime, appliqué aux hommxes , avait eu un certain succès; que l'on dressait par ce moyen des boxeurs et des jockeys , les uns pour l'industrie du coup de poing , les autres pour jouer le rôle de fantômes. On obtenait de la sorte , à l'aide de l'alimentation et de l'exercice , des membres presque artificiels , mais parfaitement propres au pugilat et à la course des chevaux. L'idée était ingénieuse : il ne s'agissait plus que de l'appliquer à l'enfance.
L'institution Roustignac eut encore cet honneur; elle inventa le culte et l'éducation des spc'cialités au point de vue du concours universitaire. On y créa la catégorie du thème grec , celle de la version grecque , celle du thème latin et de la version latine. L'histoire , le discours français , la géographie, les mathématiques , enfin , toutes les branches de l'enseignement eurent un noyau de lévites plus particulièrement chargés de les desservir. On pratiqua sur les élèves le système suivi sur les bœufs et les moutons , ou , si l'on veut , sur les boxeurs et les jockeys : on les dressa en -sue d'un résultat donné et spécifié ; on alimenta l'esprit de manière à ce que la substance se portât plutôt sur une partie de Tintelligence que sur l'autre , et que le discours latin ne nuisît pas , par exemple, à la version française. Voilà quelle fut la découverte , l'invention de l'instituteur auquel j'avais confié l'aîné de ma race. Cet homme était aussi grand que modeste : i' n*a pas même pris de brevet de perfectionnement ; aussi a-t-il été volé effrontément par ses confrères.
Depuis que mon Alfred suivait les cours de l'institution, il était devenu un puits de science. La pauvre Malvina ne pouvait plus se faire comprendre de son fils. On eût dit que le petit drôle avait oublié le français ; il n'avait que du grec à la bouche : c'était adorable. Quand je l'interrogeais arnica
lomcnt sur ses études , il ne se laissait jamais interloquer. « Eh bien, Alfred, lui disais-je, nous mordons, n'est-ce pas ? Que dit le papa Roustignac ? est-il satisfait ?
— Onos, Vâne qui si bien chante, me répondait le petit helléniste.
— Et l'ordinaire, en es-tu content, mon chou? ajoutait Malvina. Si tu n'es pas bien nourri, il faut le dire : ton père se plaindra.
— Jgathos, bon, brave à la guerre, » répliquait mon héritier.
Ainsi du reste. Il épuisait les racines grecqîies de Port- Royal, je crois : il n'avait que du grec à la bouche; les compatriotes de Léonidas ne l'auraient pas renié. A huit ans savoir du grec ! entretenir une conversation en grec ! Cela tenait du prodige. Mon cœur de père en tressaillit de joie. Malvina eût préféré une langue moderne.
Eh bien, telle était la rigueur du temps, qu'il fallait interrompre brusquement une éducation aussi brillante, couper les ailes à ce génie naissant. L'institution Roustignac avait poussé le mémoire trimestriel à un degré de perfectionnement oij ma bourse ne me permettait plus d'atteindre. C'était un cruel et dernier sacrifice; il fallait pourtant s'y résoudre. Quelques jours avant l'expiration du trimestre, je me rendis à l'institution pour déclarer à l'honorable industriel que mon fils allait lui être enlevé. Je ne croyais pas que cette mesure pût souffrir la moindre difficulté ; mais à peine eus-je décliné le but de ma visite, que le visage de l'instituteur se rembrunit.
« Vous rendre Alfred , monsieur Paturot ! vous n'y songez pas. Impossible, Monsieur, impossible. Jamais, Monsieur, jamais.
— Monsieur, c'est mon fils, il me semble.
— C'est possible , monsieur Paturot, mais c'est aussi notre premier thème grec, un sujet précieux, Monsieur, avec la
bosse d'- thème grec très-prononcée , Monsieur. ??ous Fenlever ! peste ! et en faveur de qui ? ^
En prononçant ces paroles, le père Roustignac se promenait à grands pas dans l'appai-teffient et trahissait ses impressions dans un monologue entrecoupé :
« Qui me joue ce tour-là? Je parie ^<". c'est Barbichon ! Oui , c'est Barbichon , ajouta-t-il en se frappant le front : il vient de faire voyager en province pour se procurer un thème grec de quelque valeur. Ah ! Barbichon, tu veux me souffler mes thèmes grecs ! Eh bien, nous verrons. Tu as renchéri de cinq cents francs pour avoir la version latine qui m'a battu au dernier concours ; mais tu ne me subtiliseras pas celui-ci , mon petit. «
J'écoutais ces doléances sans en comprendre toute la signification : enfin, quand l'instituteur parut plus calme, je me retournai vers lui pour lui renouveler ma demande :
« Assez, m.onsieur Paturot, je vous comprends et vais droit au fait. Quelles sont vos conditions ? combien exigez-vous ? »
Je crus rêver : les rôles étaient intervertis. L'instituteur remarqua mon hésitation et insista :
« Quelles que soient les offres que l'on vous fasse, Monsieui', je vous demande la préférence. J'y ai quelques droits.
— Vraiment, Monsieur, je ne vous comprends pas, lui dis-je. Mes moyens de fortune ne me permettent plus désormais.. »
A peine avais-je prononcé ces mots, que la figure de l'inslituleur s'épanouit :
« Eh ! n'est-ce que cela , cher monsieur Paturot ? que ne parliez-vous ? Votre Alfred est un trésor, un thème grec comme je n'en ai jamais eu. Nous le garderons, père fortuné, nous rélèverons pour l'honneur de l'hellénisme
— En vérité !
— Nous l'habillerons, en sus, si vous le désirez, monsieur Paturot! Un enfant comme celui-là, un premier thème!
tenez , vous m'avez fait peur. Je vous ai cru vendu à un concurrent.
— Moi , oh ! quelle idée !
— IMonsieur Paturot, j'adopte votre enfant : il achèvera ses études dans l'institution; non-seulement je le jîromets mais je le signe ; nous allons passer un acte.
— Votre parole suffit.
— Du tout, nous allons signer, c'est plus sûr. Un thème grec de cette force! j'aura^'s envoyé dix voyageurs en province, qu'ils n'en auraient pas trouvé de pareil. »
Je fis ce que voulait l'instituteur : il s'engagea à garder mon fils sans indemnité, et moi je promis de le laisser dans le pensionnat tant que dureraient ses études. Sans savoir i .isqii'oi^i pourraient aller les écarts d'une destination spécia'e, je venais de vouer mon Alfred au thème grec, comme on voue un enfant au blanc. Le père Roustignac avait frappé à coup sûr : mon fils ne démentit pas l'horoscope. Au bout de l'année scolaire on put lire dans tous les journaux :
t Le jeunp Alfred Patnrot, de rinstitution Roustignac, z ea l'honneur de dîner « avec le ministre de rinstraciion publique. On sâit que cet élève a obtenu le • premier prix de thème grec au concours. C'est le plus beau saccès de ce geoi'e « depuis la création de l'Université. •
En me félicitant de ce résultat, l'instituteur ajoutait : a IMonsieur Paturot, envoyez-moi donc votre cadet; nous le ferons mordre à la version latine. »
LE CAPITALISTE d'OSCAR. — CLîCHl.
Malgré des efforts inouïs, la maison Paturot s'éteignait sous le poids des escomptes : on n'emprunte pas impunément h quinze et vingt pour cent. De l'usure décente, j'étais des-
cendu jusqu'à l'usure éhontée -, l'argent n'arrivait plus chez moi qu'au prix de démarches poignantes et de sacrifices accablants. La chose en vint au point, qu'à bout de ressources, un jour j'allai chez Oscar, malgré la promesse que j'avais faite à Malvina de n'y plus mettre les pieds -, je le savais ingénieux, fertile en expédients.
« N'est-ce que cela ? me dit-il après m'avoir écouté-, viens. Jérôme, je vais te conduire chez mon capitaliste. «
Le capitaliste d'Oscar ! ! ! Le peintre ordinaire de Sa Majesté avait un capitaliste ! ! ! Qui l'eût pensé ? Dans tous les cas, la découverte était assez curieuse pour mériter d'c-tre vérifiée. J'acceptai donc l'offre. Le rapin donna une couche de vert à un Faune qu'il traitait par son procédé ordinaire , quitta sa blouse, se vêtit, prit son chapeau, et nous partîmes. Le capitaliste d'Oscar dédaignait d'habiter le quartier de la nuance; il occupait, entre le Palais-Royal et le Louvre, dans une des ruelles qui débouchent sur la rue Saint-Honoré, une maison qui lui appartenait et qu'il habitait seul. Je crus d'abord que nous allions voir paraître un de ces types d'usurier consacrés par la tradition et illustrés dans les romans ; je me figurais d'avafuce un vieillard sec et décharné, habitant on galetas garni de curiosités empaillées : ainsi le voulait la tradition. Quelle fut ma surprise lorsque, au delà d'une porte assez malpropre, j'aperçus un intérieur fort bien tenu, des escaliers cirés , des portières en velours , une antichambre, un salon, un cabinet somptueusement meublés. C'est dans cette dernière pièce que nous reçut le capitaliste d'Oscar, jeune homme de trente ans environ, élégant et poli, n'ayant dans les formes rien d'usuraire, ni les ongles crochus, ni les lèvres pincées, ni l'œil caverneux. Je n'en revenais pas.
Oscar me présenta à lui et exposa mon affaire. Le capita» liste souriait avec grâce ; évidemment , la négociation allait réussir. Pas le moindre signe de mécontentement , de mauvaise volonté ; pas de question pénible , indice de défiance.
On eût dit un ami qui allait mettre son coffre à m?» disposition, sans garantie comme sans réserve : c'était lui qui semblait être mon obligé. Quelle découverte qu'un tel capitaliste! Je ne m'étonnais pas qu'Oscar s'en fût jusque-là réservé le monopole.
« Monsieur Paturot, me dit-il avec une voix caressante, il TOUS faut 20,000 francs ; je les ai à votre service.
— Ah ! Monsieur, lui dis-je, que de grâce !
— Vous réglerez cela comme vous le voudrez.
— Monsieur, monsieur, répondis-je, ce set ait trop : j'en passerai par les conditions d'usage.
— Du tout, ce sera à votre choix. Vous me nantirez comme vous l'entendrez, en filoselle, en flanelle, en châles de cachemire, en perles de Golconde, en lingots d'or ! c'est absolument à votre discrétion. »
Le désintéressement du capitaliste s'expliquait : il prêtait, mais il voulait un gage. Cette proposition donna un autre tour à mes idées. 11 me restait un fonds de magasin d'un écoulement difficile, impossilie même : je crus que l'occasion était favorable pour me procurer de l'argent sur cette valeur morte ; je l'offris au prêteur.
c Très-bien, Monsieur, très-bien, me dit-il ; faites la note de votre dépôt. Peu importent les articles. »
J'avais cet état dans la mémoire ; je le dressai fort exactement, en l'accompagnant d'un désistement en favr;; du capitaliste.
« Monsieur Paturot, me dit-il alors, je vous sais un honnête homme. Évaluez vous-même les marchandises que vous me donnez en nantissement, et je vous en avancerai le montant tout entier.
— IMonsieur, lui dis-jfe, voilà qui est parfaitement loyal de votre part. C'est me piquer au jeu ; je ne démériterai pas de fotre confiance. »
Tm effet, pour répondre à ce bon procédé , je mis une dis-
crétion exemplaire dans mes évaluations ; cependant elles s'élevaient à vingt-deux mille francs.
a Vingt-deux mille francs , c'est parfait ; vingt-deux mille francs, vous les aurez, ;Monsieur.
— Cependant, ajoutai-je , si vous voulez ne donner que vingt mille fi'ancs pour plus de sécurité, j'y souscrirai.
— IN'on, monsieur Paturot, ce sera vingt-deux mille francs, me répliqua-t-il avec le plus aimable sourire ; l'affaire n'aur? lieu qu'à cette condition.
— Vraiment, Monsieur, on n'est pas un plus galant homme que vous.
— ^Malheureusement, monsieur Paturot, ajouta le capitaliste en roulant des yeux attendris et laissant échapper un soupiï étouffé, vous venez un peu tard. J'ai prêté hier cinquante mille francs à un fils de famille en train de se ruiner. Il ne me reste que six mille francs en caisse. Il faudra attendre trois semaines pour le reste. Quel dommage ! »
J'étais joué ; le drôle savait que je ne pouvais pas attendre, il m'avait ainsi conduit peu à peu jusqu'à la limite de mes propositions sans se livrer, sans démasquer ses batteries. Je voyais que nous allions retomber dans les vieux moyens de comédie. Mais qu'y faire, hélas! Six mille francs en numéraire, c'était quelque chose; j'attendis le choc de pied ferme.
« Cependant , Monsieur, poursuivit-il d'un ton plus sérieux , si quelques marchandises d'un débit très - courant pouvaient vous convenir, pour les seize mille francs qui complètent votre somme, nous Terrions à en finir tout de suite. »
C'était là le nœud du marché, une réminiscence de Molière. Je me vovais déjà obligé de choisir entre le fourneau de brique^ fort utile à ceux qui sont curieux de distiller, et la tenture de tapisserie représentant les amours de Gomhaud et de 3/aree; j'avais à me charger des mousquets garnis de
nacre de perle, du lézard empaillé garni de foin, du troumadame et du luth de Bologne. Eh bien, il y a dans la vie des moments de vertige tels, que ni la réflexion, ni la fionte d'être dupe, ne peuvent arrêter un homme. Le capitaliste d'Oscar connaissait ses justiciables ; il vit que je lui appartenais.
Nous nous levâmes, et il me conduisit dans ses magasins ; la maison entière était un bazar; tous les étages étaient encombrés d'objets de pacotille, de marchandises hétéroclites, d'articles de bric-à-brac. Le propriétaire paraissait fier de ce magnifique assortiment.
« ]Monsieur Paturot, me dit-il en reprenant son air affectueux, vous êtes député ; vous avez droit à tous mes égards. J'ai souvent fait des affaires avec des députés, même avec des pairs de France ; je suis connu des hommes d'État. Beaucoup de procédés , voilà mon titre ; les personnes qui traitent avec moi s'en souviennent. Voyez, poursuivit-il en me montrant la plus abominable collection de camelottes qui ait jamais paru sous le ciel, voyez, choisissez là-dedans Je ne vous impose rien, ni les prix, ni les articles. Voici une partie de cages d'oiseaux d'un goût charmant, dont un spéculateur m'a offert hier cinq mille francs, pour les expédier aux Canaries ; je vous céderai cela pour quatre mille francs. Voici de* tuyaux de pipe qui prennent chaque jour de la valeur par suite de l'accroissement du nombre des fumeurs : trois mille francs ; c'est pour rien. Voici douze cents casquettes de loutre, Bix cents bottes à l'écuyère, deux mille boîtes de pains à cacheter, trois cents polichinelles, cinquante-six mille curedents en bois des Iles, huit cents emplâtres de poix de Bourgogne, cent deux mille pois à cautère accompagnés de trois mille serre-bras, sept cents souricières en fer galvanisé, huit mille pinces à épiler, onze cents accordéons, mille flûtes à l'oignon, cinq cents daguerréotypes, dix-huit mille statuettes complètement nues...
— Assez, lui dis-je, étourdi par ce bruyant inventaire. Je vais choisir mon lot.
— A votre aise, monsieur Paturot, je vous laisse : vous êtes maître de mes richesses, disposez-en comme bon vous semblera. »
J'achevai cette triste affaire : en retour d'un gage réel, je pris des valeurs imaginaires , des cages d'oiseaux, des curedents, des souricières, des accordéons. Je ne voyais dans tout cela que les six mille francs que j'allais recevoir.
C'est ainsi que j'amoncelais un orage sur ma tête ; enfin il éclata. Un jour l'argent manqua pour parer à un paiement : ma signature resta en souffrance ; les protêts se succédèrent coup sur coup ; le bruit de ma déconfiture fut bientôt public. Je tins bon encore ; j'espérais épargner à mon nom la tache légale, et éviter la déclaration de faillite. Mes plus forts créanciers étaient bien disposés en ma faveur ; on me plaignait, on promettait de me secourir. Seul le capitaliste d'Oscar se montrait intraitable et me poursuivait à outrance : quoique nanti, il se prétendit à découvert, m'enlaça dans une procédure habile et expéditive, et avant que j'eusse pris mes mesures, obtint ime contrainte par corps. Avec plus de sangfroid, j'aurais pu chicaner et gagner du temps ; malheureusement ma tête n'y était plus, elle succombait à tant d'épreuves. Il fallut donner ma démission de chef de bataillon et de député ; je restai nu et dépouillé sous le coup d'un jugement exécutoire. Les usuriers connaissent le prix du temps: dès que les pièces furent en règle, les gardes du commerce investirent mon domicile. Je fus épié, surveillé, saisi à l'improviste , et conduit à la prison de Clichy. A peine eusje le temps d'embrasser Malvina, que je laissai en proie au désespoir.
Quand on arrive devant cet asile de douleurs ignorées , il est impossible de se défendre d'un sentiment d'angoisse et d'amertume. La prison nest pas sombre par elle-même ; sa
situat'on, qui domine Paris, la vue de quelques jardins enviro>.nants , le bâtiment , d'un aspect moderne , n'ont rien qui repousse : mais est-il de belles prisons? D'ailleurs, ies greffiers , les guichetiers , les grilles , les verrous , sont là pour rappeler le captif à cette douloureuse réalité que l'on nomme l'emprisonnement. Nulle part, il n'est plus navrant pour le cœur, plus lourd à la pensée. Dans la vie du malfaiteur, la prison occupe une place ; il s'y est préparé, façonné de bonne heure ; il la quitte sans joie, il la retrouve sans chagrin. Il a attaqué sciemment la société ; la société se venge et le séquestre comme un être dangereux; c'est bien : des deux parts on est quitte. Mais la prison pour une dette d'argent, voilà où se trouve la véritable torture. Que les hommes frappés ainsi aient été conduits sous les verrous par l'imprévoyance ou par le besoin , la prison n'en est pas moins un coup de foudre pour eux , une peine à laquelle rien ne pouvait les disposer d'avance. Entre eux et leur famille s'élèvent désormais des grilles qui n'admettent que des rapports limités et insut lisants. Ces pauvres captifs tiennent au monde par tous les liens qu'il crée et qu'il honore ; ils ont des femmes et des enfants dont ils sont les seuls soutiens, et Temprisonnement atteint, condamne, tue souvent ces enfants et ces femmes. Ce n'est pas seulement une torture pour le captif, c'est une grave responsabilité pour la société.
L'emprisonnement pour dettes est une rigueur difficile à Justifier, un legs des temps barbares. A part quelques exceptions, elle se réduit toujours à ceci : demander à un homme de l'argent et le mettre dans une situation oii il ne peut en gagner. Pour juger la contrainte par corps , il suffit d'être allé une seule fois dans son temple ; il suffit de voir qui elle frappe , et au profit de qui. Dans un ordre un peu ^.levé de relations financières personne n'en use, si ce n'est à l'état de gageure. Picstent donc alors, d'un côté, comme victimes, des fils de famille, de pauvres ouvriers, des hommes gui ont
livré légèrement leur signature, des gens du petit commerce; de l'autre, comme incarcérateurs, des escompteurs sans pitié, des usuriers implacables ou des créanciers que la passion anime. Par une bizarrerie qui n'a pas été assez remarquée, la contrainte par corps n'atteint pas la classe en vue de laquelle elle a été surtout maintenue. C'est pour des actes et des engagements de commerce qu'elle est instituée, et la prison pour dettes ne renferme que très-peu de commerçants. Quand ils y entrent, c'est pour y passer ; la remise d'un bilan suffit pour qu'un sauf-conduit les délivre. Il ne reste donc dans cette enceinte que des hommes victimes d'une fiction , des malheureux frappés comme commerçants , et qui ne le sont pas.
Quand je pénétrai dans mon nouveau domicile, je fus effrayé d'y rencontrer surtout des hommes appartenant évidemment à la classe ouvrière. C'e*t là le gros des détenus, ce qui fournit à la prison le plus fort contingent. On y trouve des menuisiers, des ébénistes, des revendeurs, des marchands en détail ; enfin, les petits commerces et les petites industries de Paris. Dans cette classe de détenus, les sommes qui ont motivé l'incarcération sont toujours très-minimes, trois cents, quatre cents , cinq cents francs , que les frais d'huissiers et de procédure portent souvent au double. En enlevant à ces hommes la faculté de travailler, on leur a tout ôté, on a privé le ménage de pain , la famille d'asile. Aussi , ces infortunés se promènent-ils tristement dans la salle commune, honteux de leur désœuvrement , et avec la conscience des souffrances qu'il occasionne au dehors de cette enceinte maudite. On s'est trop habitué à regarder Clioiiy comme le purgatoire de quelques enfants prodigues qui y expient leurs fautes entre le Champagne et leurs maîtresses. C'est là le moindre élément de la contrainte par corps : la prison pour dettes est l'asile de la privation et de la faim, et non de l'insouciance et de la débauche.
Qui croirait que , même dans cette enceinte , l'exploitation ait pu établir son siège ? Cela est pourtant. Voici des hommes réduits à donner leur corps comme gage, et qui, faute d'une rançon , subissent les peines de la servitude : certes , c'est là une déclaration de misère difficile à décliner. Il y a des exceptions peut-être , mais , pour la masse , le dénûment résulte de rincarcération. Eh bien, on trouve à gagner quelque chose sur ces malheureux. La loi, prévoyante à demi, a voulu que le créancier déposât trente francs par mois au greffe de la prison pour être appliqués aux aliments du débiteur ; elle a oublié d'ajouter qu'aucune réduction ne pourrait être opérée sur cette insuffisante subvention. Or, voici ce qui arrive. L'État assure aux prisonniers le logement, mais non le mobilier et l^s objets de literie. On n'a une couchette que moyennant un prix de location. Où la spéculation ne se glisse-t-elle pas? Le captif paie donc l'usage du l't, des matelas, des chaises, des tables, des armoires, et les vingt sous se réduisent ainsi à quatorze ou seize sous, ou mieux soixante et dix ou quatre-vingts centimes. Soixante et dix centimes par jour, voilà quelle est la haute paie du peuple qui habite Clichy. Ces soixante et dix centimes supportent encore les bénéfices de la cantine. Quant au reste , il appartient aux fournisseurs du mobilier. L'eau même ne coule pas pour tout le monde à Clichy; on l'y vend. L'État devrait se montrer plus généreux vis-à-vis de gens qui paient de leur corps le droit de passer pour dénués de ressources.
Comme on le pense, j'arrivais là dans des conditions exceptionnelles. Par mesure de précaution, j'avais mis quelques pièces d'or dans mes poches, et à cette vue, le troupeau de guichetiers s'inclina profondément. Je ne marchandai sur rien , et distribuai à droite et à gauche des largesse^ qui me firent prendre pour un lord anglais. On me donna à choisir entre les cellules; j'arrêtai la plus propre dans les étages supérieurs. De là je dominais la ville entière et une portion
iûi JÉRÔME PATUROT
de l'ancien jardin de Tivoli. Le panorama était magnifique; les barreaux seuls assombrissaient la perspective. Je veillai à ce que fe domicile que me fournissait lÈtat n'offrît rien de trop repoussant au premier aspect. Malvina allait venir; je voulais ménager sa sensibilité. Je me mis au courant des habitudes du lieu, je visitai le jardin, la salle commune, le restaurant, enfin tout ce que Clichy offre de curieux et d'utile. Au bout d'une heure de séjour j'étais déjà un hôte acclimaté à cette résidence.
Ainsi toutes mes gloires m'avaient conduit là, au milieu de cette population souffrante et déshéritée. Était-ce la peine de monter si haut pour aboutir à une semblable décadence ? Je n'ai jamais été un grand philosophe; mais Clichy donnerait de la philosophie aux esprits les moins méditatifs. En jetant les yeux sur cette immense ville qui se déroulait à mes pieds et m'envoyait des bruits confus, involontairement je songeais au rôle que j'y avais )o\ié ; je repassais dans ma mémoire cette marche rapide dans le chemin des grandeurs, mon élection comme capitaine, puis comme chef de bataillon de la garde nationale, ma candidature électorale, et le succès qui l'avait couronnée, ma situation financière et commerciale si longtemps brillante , les fêtes dont j'étais 1 ame , la phalange d'artistes et de savants qui venait de perdre en moi un Mécène, mes efforts dans la carrière oratoire, et Finsaisissable moment oii j'avais failli devenir sous-secrétaire d'État. Quels souvenirs , et en quel lieu î
Pour me tirer de ce rêve, il me suffît de jeter les yeux autour de moi , dans ma cellule de huit pieds carrés , d'y voir cette cruche d'eau, compagne obligée du prisonnier, l'étroite couchette garnie d'un matelas , la chaise boiteuse et la table de sapin qui composaient tout le mobilier. Ce retour vers la réalité remplit mon cœur d'une douleur qui n'était pas sans charme. J'av&is abusé de la fortune ; je devais m'attendre à l'expiation.