‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 68 sur 96 · LES VERTIGES DANS L'AIR · texte numérisé non relu

LES VERTIGES DANS L'AIR

à Alfred que sa mère l'embrasse, mais qu'elle ne veut plus entendre parler de son plan de gouYernement. A seize ans^ voyez donc 1

LES VERTIGES DANS l'àIR.

Depuis près de deux mois, la révolution était accomplie, et rien n'annonçait que le désordre répandu dans les esprits fût près de se calmer. La rue avait meilleur aspect, sans que l'état des cerveaux eût éprouvé une amélioration sensible. Paris ressemblait à ces villes de l'antiquité dont Thistoire raconte les vertiges. On l'eût dit livré à une tribu d'Abdéritains, parmi lesquels se retrouvaient quelques hommes honteux de leur raison, et moins jaloux de s'en prévaloir que de la faire oublier par le silence.

De tous ces fous, les plus dangereux étaient ceux dont l'état mental prêtait à rillusion. On ne s'abuse pas sur une démence complète, elle éclate trop ouvertement. Les égarements partiels sont plus lents à se trahir, et il s'y mêle de tels éclairs de bon sens qu'on hésite à leur assigner leur vériiable nom. Que d'aberrations se cachent ainsi sous des apparences de lucidité ! Écoutez cet homme : c'est bien à tort qu'on a pris quelques mesures contre les écarts de sa raison. Rien ne les justifie, rien ne les excuse. Les médecins lui en veulent, c'est Tunique motif du séquestre dont il se plaint, L'entretien s'engage, et en effet, c'est celui d'un être qui jouit de la plénitude de ses facultés. Il parle avec netteté, avec chaleur; ses idées sont abondantes, précises, et il les revêt d'un langage qui s'élève jusqu'à l'éloquence. A peine s'imprègnent-eUes d'un peu d'exaltation. Vous allez croire que cet homme est victime d'un complot ou d'une méprise; attendez, sa marotte n'est pas loin, il n'y échappera pas longtemps. Le voici qui part : il est empereur du Mogol ou reine de Chypre ; il a inventé un système pour marcher sur le front ou mettre la foudre en bouteilles; il a quinze gou-

•veriiements dans sa poche, et se dessaisira du meilleur, si on veut y mettre le prix.

Telle est la pire espèce de fous, celle qui trompe le plus facilem.ent la surveillance; c'est celle aussi dont le pavé abondait, il en sortait de tous les coins, de toutes les issues; ils remplissaient l'air de leurs projets et de leurs cris. Aux vertiges du gouvei'nement, ils voulaient à toute force ajouter les leurs. Aussi se multipliaient-iis par l'invention et par le bruit; ni les affiches, ni les manifestes ne leur coûtaient. Aucun d'eux ne regardait à la dépense quand il s'agissait de sauver TÉtat. Ils arrivaient d'ailleurs les mains chargées de trésors. Ceux qui n'avaient à offrir qu'un milliard étaient considérés comme d'assez pauvres esprits; vingt milliards formaient un contingent raisonnable. Vingt milliards! quelle vétille î En frappant du pied le sol^ on devait les trouver. Un simple procédé y suffisait ; il s'agissait de tout mobiliser. 0 vertu d'un mot ! MobiUser, mobilisation, enfants d'un vocabulaire qui n'est pas celui de Bossuct, que de qualités secrètes ne renfermiez-vous pas? Mobiliser, l'avenir est là ! Qui mobilisera le mieux, aura trouvé le secret de nos destinées ! Que d'affiches sur la mobilisation, sans compter celles qui touchaient à la réforme hypothécaire et aux assignats !

D'autres insensés avaient mis le doigt sur une découverte plus belle encore. Ils s'étaient imaginé qu'un gouvernement assis sur des ruines n'a pas une tâche suffisante pour employer tous ses instants. Restaurer l'ensemble des institutions, consulter le vœu du pays, maintenir, au milieu d'un désordre immense, le respect des droits, la sécurité des personnes, faire face aux périls du dehors^ aux difficultés du dedans, défendre le Trésor contre le discrédit, les classes laborieuses contre les fluctuations du travail, la force armée contre l'indiscipline; tout cela ne leur semblait qu'un prélude à des travaux plus sérieux, à une besogne plus vaste. A les entendre, un gouvernement doit tout concentrer, tout résumer, tout embrasser. Aucun grand profit ne doit avoir lieu hors de sa sphère. Il va tout entreprendre, et la nation n'aura plus qu'à se croiser les bras. Déjà, on désignait les victimes. Sur

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