L'HOTEL DE VILLE
pas, et des flots d'ouvriers se brisaient à toute heure contre THôtel de ville. Aux harangues du dedans se joignaient les cris du dehors, et le gouvernement se trouvait ainsi placé entre une double émeute, celle qui envahissait les salons et celle qui grondait aux portes.
Contre ces graves empiétements, le pouvoir exécutif était sans défense; il le croyait, du moins. Longtemps ses seules armes furent l'impassibilité et la volonté de mourir à son poste. Pourtant il sut y ajouter, à Toccasion, quelques inspirations éloquentes, quelques accents du cœur, ce qui ne gâta rien. Il parvint ainsi à se maintenir, par un tour d'équilibre sans exemple dans les annales du monde. Point de rôle actif, mais seulement une force d'inertie. C'était un jeu plein de périls ; à diverses reprises on le lui prouva. Ainsi, un jour cent mille hommes se prirent d'un beau zèle, et vinrent à l'Hôtel de ville s'informer de l'état de sa santé. En termes de l'art, cette visite s'appelait une démonstration,sans doute une démonstration de tendresse. L'infortuné gouvernement s'en serait bien passé; il ne redoutait rien tant que le zèle de ses amio. Ce fut donc avec une muette épouvante qu'il vit arriver sur la place cette masse innombrable d'hommes armés de drapeaux, et remplissant de leurs cris las deux rives de la Seine. La veille, une erreur de quelques bonnets à poil avait ébranlé le gouvernement; ces braves gens venaient le raffermir, et se donner la joie de voir s'il avait bon visage. Force était de s'exécuter, de paraître au balcon en bloc et en détail, de se prêter à une exhibition publique. Ce n'est pas tout; des délégués avaient franchi l'escalier, et entraient en maîtres dans les salles de réception. Leur langage fut hautain, presque menaçant, celui des cortès d'Aragon aux rois de Castille : le peuple n'entendait pas déplacer encore la souveraineté, mais à une condition, c'est que ses ordres seraien'. ponctuellement obéis, et son programme exécuté à la lettre. C'était un ajournement et une gràce^ rien de plus.
A quelques semaines de là, une revanche eut lieu ; mais ou la dut au hasîird. Les coryphées du peuple, ceux qui jclaieut des dclis Oxi son nom, anncnçaieut bien haut qu'il allait
faire une démonstration nouvelle. — Cette fois, se dit le gouveinement, c'est la dernière ; et il s'apprêtait à bien mourir. On [.arlait de trois cent mille hommes réunis au Champde-Mars. Trois cent mille contre onze! la partie n'était point égale. Que faire ? se résigner. Il y eut de touchants adieux, des pleurs versés, enfin tout ce qui accompagne les sacrifices solennels. Cependant les choses empiraient : de trois cent mille, le chiffre des mécontents s'était élevé à quatre cent mille. Y avait-il une résistance possible? non. Les onze victimes n'y songeaient même pas ; elles étaient prêtes, elles attendaient, bandelettes au front, les sacrificateurs. — Mais si vous appeliez la garde nationale? leur dit quelqu'un. — Vous nous ouvrez une idée! s'écria le gouvernement. Et l'on fit battre le rappel. L'effet en fut magique : en moins d'une heure tout avait changé de face. Sur la place et l'étendue des quais, on ne voyait que baïonnettes. C'était une armée entière, une armée de défenseurs : la blouse y dominait ; l'ouvrier lui-même venait secourir ceux qu'en son nom on parlait de déposer. Il y avait là toute une révélation, toute une découverte : le pays ne s'abandonnait pas comme' le gouvernement.
Ainsi marchaient les clioses dans cette spiicre des devoirs officiels. Le pouvoir exécutif comptait évidemment sur son étoile. D'ailleurs, comme à tous, les censures ne lui manquaient pas. On disait, par exemple, qu'il ne brillait pas par l'union, et qu'il faisait un ménage orageux. On ajoutait que plusieurs de ses membres étaient liés par un pacte mystérieux aux trente-six gouvernements épars dans la ville, et qu'ils donriaient la main, ceux-ci aux ceintures rouges, ceuxlà au comité de salut public. Pour secrètes qu'on les tînt, ces petites combinaisons ne pouvaient échapper à ceux de leurs collègues qui demeuraient en dehors du marché. Pc là des tempêtes (|ui plus d'une fois troublaient l'atmosphère sereine du conseil, et avaient été poussées, dirait-on, Jusqu'à desarguments h balles foi cécs.Cc dernier détail était la part de la calomnie ; on sait qu'elle s'attache toujours à la grandeur.,
La malignité publique ne s'arrêtait pas là; elle voulait re-
l'hôtel de ville. 111
connaître au sein du pouvoir exécutif deux camps bien distincts : le camp des austères, le camp des sybarites/Dans la même politique auraient ainsi éclaté deux philosophies : celle d'Épicure, celle de Zenon. Le ca^ était grave. Encore si ces tendances étaient demeurées à l'état spéculatif! Mais elles sortaient du domaine de la conscience pour passer dans celui des faits ; elles se traduisaient en menaces contre le Trésor. Comme on le devine, les épicuriens seuls donnaient dans de tels écarts. Seuls ils défrayaient les tables de THôtel dû ville sur un pied fastueux ; seuls ils ouvraient des crédits à des services qu'un budget ne peut reconnaître. Qu'on juge de l'accueil que faisait le camp des stoïques à cesénormités ! Ils éclataient en reproches, et il s'ensuivait des explications où" la république couronnée de roses finissait toujours par réduire au silence la république du brouet noir. Zenon battait en retraite devant Épicure. 11 ne restait aux stoïciens que la ressource d'un blâme silencieux, et ils en usaient largement. Quant aux autres, ils continuaient à monter à cheval, à boire du meilleur et à user de l'existence en gens qui en connaissent le prix.
La vie du gouvernement nouveau avait donc deux termes essentiels, les périls et les conflits : il faut maintenant y ajouter les corvées. Ce fut un chapitre sans limites ; voici comment. Trente années de paix n'avaient pu passer sur le pays sans y laisser un grand accroissement de richesses. L'aboiidaiice des bras, la diflusion des capitaux, concouraient à créer des valeurs nouvelles qui^ jetées dans la circulation, y accéléraient encore ce mouvement fructueux. Ce spectacle avait dû frapper des yeux attentifs, et de là quelques hymnes en l'honnear de l'intérêt matériel. Au lieu d'en jouir simplement, on l'avait célébré ; c'était un tort. Les classes aisées accueillirent avec faveur ce tribut que l'esprit payait à la richesse : elles s'en firent un aiguillon de plus pour l'acquérir. A leur tour, les ouvriers apportèrent dans le calcul et la poursuite de leur intérêt un soin et une chaleur que jusque-là ils n'y avaient point mis. Ils en vinrent, par voie d'iuduclion, à examiner quelle loi préside à la répartition de
lafoitime^ et, se voyant maltraités par elle, à la condamner.
Au'moment de la révolution, tels étaient les sentiments dont l'esprit du peuple se trouvait imbu. Eveillé désormais sur ses intérêts, il crut le moment venu d'en assurer le triomphe. N'eût-il pas eu cette pensée et ce désir, que le gouvernement les lui eût inspiréb par ses actes et par ses promesses. Personne qui n'ouvrît alors la bouche pour déplorer le sort de l'ouvrier et dire qu'il en était fortement préoccupé. Quand tout le monde tenait un langage pareil, l'ou- Tiier devait-il y rester indifférent? Pouvait-il négliger sa propre cause? On parlait de ses intérêts; qui mieux que lui était en mesure de les déflnir, d'en préciser l'étendue? Laisserait-il achever cette œuvre de réparation sans dire son mot, sans apporter son avis? Évidemment, non! Il devait intervenir comme partie et comme avocat : comme avocat, pour plaider sa cause; comme parlie, pour s'en faire adjuger les conclusions.
Dès lors les rôles étaient tracés et les situations commandées. L'ouvrier devait avoir la voix haute, et on était tenu à l'écouter. On avait éveillé chez lui et exalté jusqu'à Tivresso le sentiment de ses intérêts : quoi d'étonnant à ce qu'il ne vît pas autre chose dans sa victoire ? On lui avait montré en perspective un horizon de bien-êtie presque infini, plus de salaire en échange de moins de travail, et ceux qui avaient rédigé ce programme étaient au pouvoir ; ils avaient dans le cœur le désir et dans les mains la force. Par un mouvement spontané, tous les ouvriers durent se dire : — Allons voir no? bienfriteurs. Voici enfin qu'ils sont arrivés. Comme ils vont cire heureux de nous entendre I .Nous pourrons leur raconter nos misères ; elles les toucheront. Et puis il n'y a pas à craindre avec eux qu'ils nous abusent. Ceux-là nous donneront plus qu'ils n'ont promis.
Cette fièvre de l'intérêt frappa les classes laborieuses avec une telle violence, elle fut si vive et si soudaine, que deux jours .iprès le triomphe on pouvait lire dans Paiis les plus étranges affiches, entre autres celles-ci :
L^HOTEL DE VILLE. Us
« Les citoyens garçons limonadiers et restaurateurs sont « priés de se réanir demain au Manège, pour délibérer sur « ce qui concerne leur partie. »
« Les citoyens choristes sont prévenus que Ton se réunira « lundi prochain pour s'entendre sur les intérêts de l'art (.(. des chœurs. »
« Les gens de maison éprouvaient le besoin d'avoir un « point de réunion pour s'entendre sur les rapports qui doi- « vent désormais exister entre eux et leurs cx-maîtres. lisse « réuniront, etc. »
C'était du vertige; mais à qui s'en prendre, si ce n'est à ceux qui avaient fait au sentiment de l'intérêt des appels si réitérés et si pressants ? L'impulsion était donnée; le peuple ne faisait qu'y obéir. Aussi le vit-on bientôt déboucher sur la place de l'Hôtel de ville, drapeaux en tête et par corps d'état. Il ne voulait pas en avoir le démenti; il venait demander compte au gouvernement des conditions de son bonheur. Dans son esprit, ce malheureux gouvernement était fort engagé; car il le mêlait à tous les rêves dont l'empirisme avait enrichi sa mémoire. Il fallait voir avec quel air glorieux et quelle tenue sévère se présentaient ces compagnies d'artisans, qui croyaient de bonne foi frapper aux portes de leur paradis terrestre !
Cette revue des professions se prolongea pendant plus d'un mois; toutes y passèrent. 11 suffisait d'un exemple pour qu'aucune ne s'abstînt. Elle aurait eu trop peur de manquer sa fortune. L'Hôtel de ville s'y était accoutumé et avait délégué la corvée à des secrétaires. C'était l'un d'eux qui recevait la députation, écoutait le discours et y répondait par des assurances banales. Ces bonnes gens sortaient de là
enivrés; ils avaient foulé les tapis de Tautorité, crié Vive la République ! à pleins poumons, et recueilli quelques mots encourageants d'une bouche ofticiellc. On ne leur aurait pas ôté de ridée qu'ils avaient vu le gouvernement en personne, et qu'ils lui avaient touché la main. Quant au bonheur, ils croyaient le tenir: ils l'emportaient avec eux.
11 faut le dire pourtant : ces démonstrations n'eurent pas toutes un caractère aussi naïf. Ici, du moins, le sentiment de l'intérêt prenait une forme inoffensive et bienveillante jusqu'à la crédulité. Mais, en d'autres circonstances, il revêtit un caractère odieux qu'on ne saurait trop flétrir. Je veux parler de ces proscriptions de nationalité à nationalité, de corps d'état à corps d'état, pour lesquelles l'opinion, à défaut du pouvoir, a eu des paroles sévères. L'hisU^ire cite avec horreur ces peuplades de la Tauride qui offraient les étrangers jetés sur leurs rivages en holocauste à leurs divinités. C'est à ces mœurs qu'on voulait nous ramener; c'est cette civilisation qu'on nous proposait en exemple. Des ouvriers des mécaniciens anglais étaient attachés à nos chemins de fer; quelques furieux ne craignirent pas de les expulser violemment. La Savoie envoyait à Paris une colonie de ses Gdèles et laborieux enfants qui occupaient, dans les hôtels et les comptoirs, des postes de conliancc. Les cris d'un petit nombre d'instigateurs suffirent pour que ces malheureux fussent obligés de quitter une ville en tout temps hospitalière.
Un jour que je traversais, en désœuvré, la place de l'Hôtel de ville, j'assistai à une scène de ce genre. C'était encore une question d'intérêts et d'industries aux prises. Jamais si grande foule ne s'était trouvée réunie sm' le même point. Il y avait affluence de drapeaux et de tambours. Cinq ou six colonnes débouchaient en outre des rues latérales, et venaient prendre la file pour être introduites à leur tour.
— Qu'est-ce dune, citoyen? demandai-je à un personnage qui occupait, grâce à son majestueux embonpoint, la tête entière de la colonne ?
— La députation des pâtissiers, citoyen, pour vous servir.
— Ah ! et que viennent-ils faire ici ?
l'hôtel de ViLLE. 115
— Ils viennent, citoyen, réclamer les droits imprescriptibles qu'ils tiennent de la nature et de la déclaration de feu Robespierre.
— Vraiment?
— Oui, citoyen ; c'est ceci ou c'est cela ; il faut que les boulangers choisissent.
— Les boulangers ? et comment ?
— Voici. Ils ont le privilège du pain, bien; on ne le leur conteste pas. Mais s'ils ont le privilège du pain, nous avons celui du petit-four. Est-ce clair?
— En effet!
— Si, au contraire, ils veulent toucher au petit-four, nous donnons dans le pain. C'est notre ultimatum. Nous allons le signifier au gouvernement provisoirce
— C'est trop juste !
— Ces messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers sa suite, voulaient demander trois têtes de boulangers. Je m'y suis opposé, le moment n'est pas bon. Plus tard, je ne dis pas.
— Voilà de la fraternité, du moins, citoyen. On voit que vous connaissez votre devise.
La grille s'ouvrit, et la députation entra. Je perdais mon p:\tissier au moment où l'entretien commençait à s'animer, lieureusement qu'une voix se fit entendre à ma gauche :
— En ont-ils pour longtemps, citoyen? me disait-on.
Je me retournai ; c'était encore un homme d'une belle prestance, bien nourri, bien vêtu, et, comme l'autre, une tète de colonne :
— Qui cela? lui répondis-je ?
— Ceux qui entrent, reprit-il.
— Je l'ignore, ajoutai-jej mais, vu l'objet, ça ne peut être long.
— Tant mieux, citoyen ; car chaque minute de retard est pour nous une perte sèche.
— Le citoyen est banquier ? dis-je en l'examinant.
— Crém.ier ! et posé pour cela. Crème de Chantilly tous les jours et glaces tout Tété. Voici mes prix et mon adresse. Un mot par la poste, citoyen.
— Singulière façon de recruter des clients, pensai-je en mettant riinprimé dans ma poche.
— Pourvu que le gouvernement nous reçoive ! reprit le crémier avec un piétinement significatif.
— C'est donc bien urgent "? lui dis-je.
— Il y va de notre ruine, citoyen. Voilà renseigne où nous Ecmmes logés.
— C'est à peu près celle de tout le monde, citoyen.
— La nôtre surtout, si le gouvernement ne nous délivre pas d'un ennemi.
— Un ennemi des crémiers !
— Oui, citoyen, ou plutôt une ennemie!
— Une femme ; alors le danger n'est pas grand !
— Des femmes féroces, citoyen, qui nous sucent jusqu'à la moelle des os! Féroces î féroces !
— Mais encore, qui donc?
— Les laitières, citoyen ! Concevez-Tous cela qu'on laisse subsister des laitières quand il existe des crémiers? Est-ce juste, voyons ? Qu'est-ce qu'il leur faut, à ces femmes ? une clmufleiette et un coin déporte cochère ; voilà leurs déboursés. Qu'est-ce qu'elles rendent à l'État? pas une obole. En convenez- vous ?
— Puisque vous le voulez.
— Tandis que les crémiers, citoyen, supportent un loyer, payent une patente et font leur service de gardes nationaux. Demandez donc à ces damnées laitières de sauver périodiquement la patrie? Elles se contentent de nous ruiner.
— Un bien petit commerce, citoyen.
— Est-ce que vous songeriez à les défendre, môsieur? Il ne manquerait plus que cela. Pour mon compte, je suis parfaitement décidé : je vais mettre le marché en main au gouvernement.
Je m'éloignai; et en quittant la place une reflexion me poursuivit :
Comme les devises sont menteuses! me dis-je. Les Savoyards, proscrits ! les Anglais, procrits! les tailleurs allemands, proscrits! tout cela par intérêt. Parmi nous, même
lutte. Le crémier poursuit la laitière : le pâtissier en veut au boulanger, le marchand sédentaire à Tétalagiste, la boutique à prix fixe à la vente à Tencan. Guerres de salaires ou d'industries. Est-ce un mauvais rêve? Nous vivons pourtant sous le régime de la fraternité.
Hélas! de celte fraternité, nous n'avions guère que renseigne, et c'était le cas de dire d'elle ce que l'illustre Romain disait de la vertu. Chaque jour m'en apportait un exemple. Au num de la fraternité, on excluait les hommes, on songeait à briser les presses. Au nom de la fraternité, on poursuivait les riches d'afflches odieuses et de cris menaçants. Trente ans de repos avaient à la fois énervé et perverti les âmes : sans force pour le mal, elles Tétaient aussi pour le bien. Aussi s'agitait-on au hasard et dans un mauvais sens. Pour beaucoup la révolution n'était plus une conquête, c'était une affaire.
lE CANDIDAT DE MALVINA.
Au milieu de ces distractions, mes affaires n'avançaient pas. Malgré les instances d'Oscar, nous n'avions pu pénétrer jusqu'au ministre. Trois demandes d'audience, écrites coup sur coup, étaient demeurées sans réponse. Il y avait là un arrêt formel : le régime nouveau se montrait sans pitié pour moi. Je n'osais pourtant m'en ouvrir à Malvina; j'espérais encore, j'atlendais toujours le lendemain. Ce lendemain arrivait et ne changeait rien à ma situation. J'aurais préféré cent fois uij coup mortel a cette longue agonie :
— Tu ne peux donc rien obtenir de lui? dis-je à Oscar.
— Rien, mon cher, il est inabordable î Je crois. Dieu ms pardonne, qu'il m'a signalé aux huissiers ! Voilà les personnages politiques; mais maintenant, c'est fini, vois-tu, c'est toisé; du diable si je parie encore à aucun d'entre eux. C'est comme s'ils n'existaient plus pour moi.
— Et sensibles qu'ils y seront I
— Je les désavoue, Jérôme^ tu ne les trouves pas assez piïnis ? On voit bien que tu es dans tes humeurs noires.
— Tant de guignon !
— Mon cher, l'excès est toujours beau ! C'est le moment de poser. Les grands malheurs sont Fattribut du génie. Vois Napoléon. J'y ai passé, je sais ce que c'est.
— Et nos enfants ?
— Tiens, tu m'ouvres une idée. Allons voir ton Alfred ; cela te distraira de tes douleuvs. 11 y a plusieurs jours que nous n'avons paru à l'institution. Tu sais qu'on doit l'avoir culotté d'hier.
— C'est vrai, je n'y pensais plus.
— Bande orange ! style universitaire ! Les marchands de soupe doivent être bien fiers, et leur ministre aussi. Us donnent dans le serin.
L'institution était fort éloignée ; nous prîmes une voiture qui nous y conduisit rapidement. La vue d'Alfred me fit du bien ; elle chassa les idées sombres qui m'assiégeaient. Mon Alfred n'était plus un enfant, mais un homme. Sans cesser d'être le premier thème grec du pensionnat, il avait obtenu dans les autres facultés des succès qui étaient de nature à enorgueillir le cœur d'un père. C'était, comme Is disait l'instituteur, une éducation achevée ; il pouvait choisir entre toutes les carrières. D'ailleurs, il était grand et fort, avec l'œil hardi et le babil pétulant de sa mère. Peut-être péchaitil par un excès d'aplomb, c'était le défaut de ses qualités. Depuis la révolution surtout, il se croyait astreint à d'autres devoirs que ceux du collège... Pardon... du lycée ; le mot a changé avec les bandes des pantalons. Il raisonnait sur la politique et Dieu sait comment!
Oscar avait bien raison, les bandes jaunes n'embellissaient pas nos jeunes lycéens; ils avaient l'air de voltigeurs manques. Vus en bloc, c'était un parterre de jonquilles. Mon Alfred seul supportait cet accoutrement sans trop de dommage. Nous pasL-âmes une heure avec lui, et, dans le cours de l'entretien, il trouva le moyen de me donner une idée sommaire de ses opinions.
— Que me chantes-tu là, lui dis-je?
— La chanson du jour, me répondit-il?
— Est-ce que cela te regarde ?
— Si cela me regarde 1 Vous ne savez donc pas, père, que Ton veut des hommes nouveaux.
— Qui veut cela, Alfred ?
— Qui? père. Cette question! le minisire. Lisez donc les circulaires qu'il envoie ?
— Et toi, les lirais-tu?
— Si je les lis ! Et que ferais-je? Des homrnes nouveaux comme nous ! C'est un devoir.
— Vous avez donc, des journaux? Ils sont permis?
— Jusqu'en classe, père! Y a-t-il quelque chose de défendu en temps de révolution? Les pions n'ont qu'à bien se tenir î Un de ces jours, nous les envoyons tous au supplice !
— Fi donc! Alfred ! Yenx-lu bien ménager tes propos ?
— Père, avec tout le respect que je vous dois, je ne puis laisser passer la réprimande. Vous parlez à un homme libre, entendez-vous?
Il avait, en disant ces mots, un air si capable et si mutin, il me rappelait si bien sa mère, qu'au lieu de le gronder, com.me je l'aurais dû, je me mis à l'em-biasser.
Il était écrit qu'il m'arriverait dans cette matinée toutes les coînpensations dont avait besoin une âme assombrie comme la mienne. En rentrant, je trouvai une lettre de Malvina : quand je dis une lettre, j'aurais pu dire un message, à causé de la dimension. Quel motif l'arrachait à ses habitudes laconiques? C'est ce qu'une lecture allait rn'apprendre. Voici ce billet doux : il va sans dire que je n'en conserve pas Toi thographe :
« Mon cliéi'i,
« Qu'est-ce que tu deviens dans ce Paris? pas de lettres, pas de nouvelles de toi. Si je te connaissais moins-, cela m'inquiéterait, mais je te connais comme mes poches, et je sais ce que tu n'as pas fait. Tu ne m'as pi? oubliée ! tu ne m'as
pas cessé d'aimer, c'est tout ce que je tiens à savoir. Quant au reste, carte blanche. Lorsqu'un homme est hors de la portée du bras d'une femme, il fait ce qu'il veut, et la femme en croit ce qu'elle en veut croire. En ce bas monde, il n'y a que la foi qui sauve. Tu l'as, je l'ai ; nous voilà dos à dos.
« A autre chose. Tu ne m'écris pas, donc les choses vont mal; c'est clair comme une glace de Venise. 11 faut qu'Oscar et toi, vous vous soyez jetés dans quelque guêpier. Tu as trop de confiance dans ce garçon ; tu prends trop au sérieux ce qu'il dit. 11 tient de très-près à la famille des Ostrogoths et se donne des genres à faire suer une taupe. S'il s'est mêlé de nos intérêts, cela ne doit pas marcher. Je vois la chose d'ici. 11 t'aura dit qu'il connaît tous les ministres, et cela avec un aplomb ! 11 est incroyable quand il s'y met ! Eh bien ! note dans tes tablettes qu'il n'a jamais eu de rapport avec aucun d'eux, et tâche de faire ta besogne toi-même. On a toujours plus de profit à se servir d'un de ses doigts qu'à employer toute la main d'un autre.
«Pendant que tu t'endors là-haut, je veille ici. Sois tranquille; ce n'est pas ta femme qui s'amuserait à des baguenaudes; je n'ai jamais rien eu de commun avec cet arbustelà. Comme je te l'avais annoncé, j'ai vu notre commissaire. Pauvre agneau ! il est dans ma main. Et ces Parisiens qui ont cru nous envoyer un tigre! J'en ferais des biftecks de ce tigre-là; il est vrai que je me dispenserais de les manger. Je l'ai donc vu, et en simple bonnet. On ne fait pas de frais pour de telles espèces. Il est à nous, Jérôme ; il écrira ce que nous voudrons, comme nous voudrons. Seulement, il faut que de Paris on lui demande un avis; ça n'est pas bien maiin d'obtenir cela. Dieu ! si j'y étais! Mais je ne puis pas être partout. Tâche donc d'obtenir ce point; qu'on demande un avis! Est-ce clair? Je le ferai donner favorable par-dessus les toits, et avec de la bonne encre.
« Ce n'est pas tout : j'ai déjà pris la mesure de cette République ; je sais ce qu'elle vaut. On y fora ni plus ni moins -juc ce que l'on faisait sous la défunte monarchie. Il y aura toujours beaucoup de pourris et peu d'honnêtes gens. On ca-
baiera pour les places comme on faisait naguère. Les cousines de ministres seront encore de bonnes recommandations; les parents seront des parents^ et les amis des amis. Ces genslà ne changeront pas l'ordre de la nature; d'ailleurs les codes s'y opposeraient, et avec raison.
c( Ainsi, Jérôme, aujourd'hui comme avant, pour réussir il faudra être appuyé. Le plus haut c'est le mieux. J'ai toujours tablé comme ça. On va nommer des représentants, c'est-àdire autant de rois. Neuf cents rois, le nombre les sauve; autrement la République ne les épargnerait pas. Elle n'est pas commode tous les jours, la République. J'en reviens donc à dire qu'il nous faut un représentant; mais, là, un représentant bien à nous, qui soit bien notre homme. 11 comprendra les affaires de la République, ou il ne les comprendra pas, ça n'est point la question. Qu'il comprenne bien les nôtres, c'est tout ce qu'on lui demande, Enfin, comme je te l'ai dit, un homme à nous. Si j'avais pu le faire fabriquer, je l'aurais fait; mais ça ne se livre pas de commande.
« J'y pensais l'autre soir dans mon fauteuil, avec un journal sous les yeux. Qui prendre ? qui choisir ? me disais-je. A quelle porte frapper? Le temps presse, les élections vont venir. Cette idée me ramonait la tête, et je ne pouvais plus m'en délivrer. Machinalement je m'arrêtai à un passage de la gazette que j'avais sous les yeux. C'était une lettre du ministre d'Alfred, tu sais, celui qui est le chef de tous les pions de la République. Te dire ce que j'éprouvai à la lire serait embarrassant. Je bond'is sur mon fauteuil comme si j'avais mis la main mr les diamants de la couronne. C'en était un de diamant, et des beaux ! Figure-toi, Jérôme» que ce ministre, général des pions, avec un sang- froid digne de cette belle âme, recommandait à tout son monde de nommer des paysans, ion pas des paysans faux, des paysans dressés pour la chose, mais de vrais et Dons paysans, des marquis du labour, des vicomtes de la charrue. Et de ceux-là n'en serait pas qui voudrait. Le ministre voulait qu'on se montrât trcsdifiicile, on devait passer des examens ! Quiconque saurait lire, refusé; écrire, encore plus. Et il ne fallait pas
trichera ce jeu: autrement la République eût montré les dents. Le trouves-tu assez curieux^ ce ministre, mon chcri? Te fais-tu une idée de ce qu'il doit être ? Moi, je me figure un sec ; après ça, il peut être gras, que je ne lui en aurais pas plus d'obligation. Ce qui m'a plu de lui, c'est son idée , elle peut se flatter d'avoir trouvé le chemin de mon cœur. Un représentant qui ne saura ni lire ni écrire, voilà un homme qu'on ne pourra point influencer. Il n'y a que par les oreilles qu'on puisse le prendre, surtout s'il les a longues.
« Eh bien ! Jérôm.e, cette idée coquesigrue m'en a suggéré une qui ne l'est pas du tout. Ah ! vous voulez des paysans, messieurs les Parisiens! Ah! vous voulez des êtres dénués de lecture ! Eh bien ! on va vous en fournir un au moins, uu phénix, un oiseau rare, un phénomène comme on en voit peu. C'est ici, Jérôme j que je te demande toute tciA attention : il s'agit du berceau d'un représentant du peuple, et tout ce qui se rattache à l'origine de ces êtres privilégiés est digne de rester gravé dans la mémoire des hommes.
ec Tu te souviens que, dans nos parties de campagne, nous faisions souvent une halte chez le meunier Simon, honnête garçon s'il en fût, et doué de ce gros bon sens qui fait que l'on distingue, à première vue, le foin de la paille. 11 nous aime, Simon, et ce qui le prouve, c'est l'air joyeux avec lequel il nous accueillait, et les galettes de fleur de farine dont il nous régalait quand nous faisions près de son moulin noire déjeuner sur l'herbe. A peine eus-je lu la... cir... Comment dis-tu cela? la circulaire en question, que je m'écriai : Je l'ai trouvé ! — Qui ? me demande la bonne. — Notre représentant du peuple, l'homme selon le cœur du ministre ! Je l'ai trouvé, c'est lui, il n'y en a pasd'autre dans les quatre-vingt-six départements. Qui ne sait pas lire? Simon. Qui ne sait pas écrire ? Simon. Qui a l'âme aussi blanche que la neige? Simon. Qui est bon comme le bon pain blanc? Simon. Qui a toutes les vertus de la circulaire? Simon. Et je ne te cache pas, Jérôme, qu'après cette addition des vertus publiques et privées de mon candidat, j'ajoutais, mais plus doucement et pour moi seule : Qui est-ce
qui fera parfaitement notre affaire? Simon. Dam! quand on a tant fait pour la patrie, il est permis de songer un peu à soi. Simon est le phénix du ministre ; seulement il a une qualité de plus. Qui oserait le lui reprocher?
« Maintenant, mon chéri, tu comprends mon plan de campagne. Faire de Simon un représentant du peuple, voilà le but; quant aux moyens, ça va à Tinfini. J'ai d'abord caché le coup d'État; je suis devenue farouche sur l'article de la République. Il fallait ça. A moins de prendre lebonnet rouge, j'ai tout fait. J'ai parlé pour le peuple dans tous les salons ; c'était à tirer des larmes des yeux. Ensuite, j'ai dit au commissaire que j'exigeais au moins deux cultivateurs parmi les représentants; mais, là, sérieux, pas fraudés et garantis bon teint. J'ai dit deux, afm d'avoir un peu de marge. Quand ils auront admis Simon, je coulerai sur l'autre. Affaire de tactique, tu comprends. Le principe étant admis, j'ai présenté l'homme. Simon ne voulait pas; il criait comme un geai et résistait comme un âne; mais je l'ai si bien tom^né et retourné, qu'il a fini par se rendre. Cinq piastres par jour, mon chéri, ça brille à l'œil d'un meunier. C'est un honnête garçon, il est au-dessus de cela; mais enfin ça brille; n'y cherchons rien de plus.
c( Ce n'était pas tout que d'avoir obtenu l'homme, il fallait le dresser. Avant de le présenter au club, je voulais qu'il fût à même d'y faire une figure passable. On n'exige pas qu'un paysan soit un grand clerc ; mais s'il se montre trop gauche, trop embarrassé, s'il n'a pas au moins un peu de rondeur pour sauver son ignorance, ceux-là mêmes qui sont plus bâtés que lui se trouvent humiliés d'avoir un tel nom au bout de leurs doigts ou dans leurs poches. Ils lui faussent compagnie sans rien dire àpersonne, et en dessous, comme fontles paysans. Il fallait donner àSimonunpeu. d'acquis, unpcudc vernis, ç a été l'affaire de quelques leçons. 11 a appris comment il devait tenir son chapeau, comment il devait saluer l'auditoire. Je ne lui ai enseigné que deuM ou trois gestes, mais simples et naturels, et en lui interdisant les autres de la manière la plus formelle. Ma seule crainte était qu'une
iH JEROME PATUROT.
fois à la tribune du clab, rhabitnde ne reprît le dessus et qu'il ne manquât son entrée. C'était au petit bonheur.
;( Après Cette leçon sur la pose et le geste, il fallait lui meubler la tête de quelques phrases. Ça n'était pas bien malin, mon chéri. Les grands poliliques ont des passe-parto.ut qui leur servent à forcer tous les enthousiasmes. Il s'agit d'arranger cela d'une façon ou d'une autre, au moment décisif. C'est TafTaire d'un peu de pratique. — Simon, lui dis-je, écoutez-moi. So^ez sobre de paroles ; la sobriété est toujours un signe de profondeur. Il y a des gens qui sont sobres jusqu'à ne rien dire du tout ; :eux-là sont des génies. Ne poussez pas vos prétentions si loin. Ne soyez pas sobre à ce degré, mais soyez-le beaucoup. Un homme qui se tait a une force; celui qui parle est livré. Si vous vous croyez en mesure d'ouvrir la bouche, mettez en avant le mot de patrie; c'est un mot qui fait toujours bien. La patrie est en danger, veillons ; voici un modèle de laconisme. Mon bras au sillon, mon cœur à la patrie: voilà un second modèle. Et quand vous ne trouverez rien et que l'embarras vous gagnera, n'hésitez pas à crier : Vive la République ! C'est un cri capable de couvrir les plus fausses retraites.
« Yoilà, mon chéri, par quels moyens je suis parvenue à obtenir un candidat d'un numéro très-distingné. Le commissaire le trouve charmant; il est allé visiter son moulin, et a mangé de ses galettes. Bref, il est au mieux avec les autorités. Il ne lui reste plus qu'à subir l'épreuve du club ; mais d'ici là j'aurai si bien préparé le terrain, qu'il faudrait jouer du guignon le plus révoltant pour y échouer. Tu sais que je n'ai pas la main malheureuse, et que je m'entends à conduire un succès. Quand on a fait réussir une Fifine, on peut prétendre à tout. Simon est d'ailleurs un sujet qui a de l'avenir. Sa bonne figure plait à l'œil, et il jouit d'une santé qui ne peut que faire honneur à la représentation nationale. Nous l'habillerons de pied en cap, et lui ferons laver les mains avec du son. L'article n'est pas rare chez lui.
(( On ne peut rien augurer, Jérôme ; mais tout me permet de croire que je réussirai dans mon projet. J'ai déjà fait
exdcuter une grande affiche sur laquelle on lit ces mots :
SIMON, MEUNIER, candidat du peuple.
« La vue seule de cet objet nouveau a soulevé la ville en faveur de mon candidat. Nos dames ne veulent que Simon, ne portent que Simon ; il est le favori. On a écrit pour lui à douze lieues à la ronde. Les arrondissements voisins désarment presque tous ; ils acceptent Simon. Un meunier, personne n'y re'siste ! Que j'ai donc été bien inspirée d'aller chercher cet homme au milieu de ses recoupes et de ses sacs de froment ! Le voilà lancé ; je voudrais l'arrêter que je ne le pourrais plus. Hier il était obscur ; aujourd'hui il est une notabilité. Pourvu qu'il ne nous échappe pas, une fois arrivé ! L'ingratitude se logerait-elle jusque dans l'âme d'un farinier?
« En terminant ma lettre, mon chéri, je vous recommande la sagesse, comme un remède contre l'ennui. Ne touchons pas au fruit défendu, et songeons à notre petite femme. Une fois mon Simon proclamé, je l'enlève, et nous arrivons l'un portant l'autre. Adieu, Jérôme; encore une semaine ou deux, et Paris me reverra. Ah ! nous sommes en république ! Eh bien ! elle comptera avec nous, la République, ou nous lui dirons son fait. Je les vois tous d'ici : d'autres figures sous les m.êmes habits. Dieu ! qu'il me tarde d'aller leur débiter ce que je pense de leurs vénérables personnes !
«Et comme je leur lancerai mon Simon après les jambes ! Sois tranquille, mon chéri; on t'a mis à la porte, c'est par la fenêtre que nous rentrerons.
« Ta femme peu soumise,
« îIalvina.
« P, S. J'ai gardé ma lettre deux jours, afin de pouvoir y ajouter quelque chose sur la séance du club et la présentation de Simon. Ça été merveilleux, mon mignon, ébouriffant, pyramidal: ajoute à ces épithèles toutes celles que tu vou-
dras, toi qui connais à fond ta langue. J'étais dans un coin de la salle^ avec quelques dames plus tremblantes que Simon. Je craignais les embûches, les pièges secrets ; je ne connaissais pas notre homme. C'est un roc, Jérôme, un véritable roc, inébranlable, à Tabri de la bombe et du boulet. Sa poitrine est une cuirasse, sa figure un bouclier. On Tinterpelle, il ne s'émeut pas ; on l'interrompt, il reste impassible. Cette tôte, image de la force et de la santé, dominait le club; elle ressemblait à la statue du dieu du silence planant sur ses adorateurs. Je fais de la poésie, tu vois ; c'est ta faute, ton mal me gagne. Le fait est que je me suis divertie à cette séance comme une reine, et que ces dames en ont reçu la même impression que moi. Elles sont folles de Simon : elles parlent de me le confisquer. Comme tu le penses, je me défends. Au fait, c'est mon œuvre, et j'y ai bien quelques droits.
« Tu sais que j'avais recommandé à Simon de se servir du mot de patrie à tout propos, sans crainte d'en abuser. Il a exécuté sa consigne avec une présence d'esprit rare. Dès qu'il a pu s'emparer du mot en question, il ne l'a plus quitté : la patrie par ci, la patrie par là : il en écrasait, il en accablait ses adversaires. Nous le soutenions du geste et de la voix. — Bravo, Simon ! bravo, Simon ! Et lui de répéter : — La patrie ! mon cœur à la patrie ! mon bras à la patrie ! L'accent, la pose, le geste, tout était assorti, et l'embousiasme a été grand.
« Bref, Simon a réussi, Simon sera nommé, Simon réunira cinquante mille suffrages. Le commissaire le traite déjà en homme important. L'autre jour il a diné à la préfecture, et y a déployé un appétit dont la cuisine officielle se souviendra. A défaut d'autres succès, il aura ceux de l'estomac ; ce sont les moins trompeurs et les plus infaillibles. II ne tient pas, d'ailleurs, à la qualité, mais au nombre. Deux progrès l*:i restent à faire, c'est de ne pas tenir son siège à trop de distance de la table, et de se servir moins obstinément de ses doigts. A part cela, de l'avis de tous, c'est un garçon fort présentable.
« Encore un adieu, n^on chéri; celui-ci est le dernier. Dis