L^ASSEMBLÉE
sont pas bourrés, ils s'endorment. N'aie pas de peur, nous ratliaperons le temps perdu. Mais j'y pense, lu ne me demandes pas seulement des nouvelles de Simon ?
— Eh bien !
— C'est comme je t'avais dit : il est notre représentant.. Le représentant Simon ! Je trouve que ça fait bien. Et toi ?
— Parfaitement !
— Une majorité immense, mon chéri ! Le premier numéro du département ! Un succès fou, fou ! On voulait le porter en triomphe, il s'y est refusé !
— Voilà du sens !
— Oh! c'est qu'il en a! et du choisi ? J'ai peur, ajouta ma femme à demi-voix, qu'il n'en ait trop! Il s'est perfectionné que j'en prends l'alarme !
-- Et où est-il ?
— Ici, à côté : j'ai voulu l'avoir sous la main. Il doit se débarbouiller. Tu ne croirais pas qu'avant de nous laisser partir, on nous a assassinés de pétards et de fusées volantes. J'en ai eu une robe roussie. Voilà des hommages dont on se passerait. Ah ! çà ! et notre affaire ici?
— Rien ! rien !
— C'est vite soldé. As-tu vu le ministre, au moins?
— Pas moyen!
— Voilà bien Oscar î Dieu ! que je le reconnais ! EnOn, n'importe. J'arrive à temps. Maintenant, mon bijou, laissemoi mettre un peu d'ordre dans cette chambre. Va-t'en voir Simon, la pièce à côté, au n» 14, et dis-lui citoyen. Ils sont fous de ça en province.
— Ici de même. N° 14, n'est-ce pas? J'y vais.
— Écoute, ajouta ma femme en me rappelant, il ne peut pas rester vêtu comme il est : la veste grise et le chapeau à ailes de moulin. Tu le feras coiffer et culotter par tes fournisseurs. H est à la tête de cinq piastres par jour. Ses moyens le lui permettent. Ainsi, qu'on le culotte et qu'on le coiffe, et cela proprement. Tu m'entends, Jérôme?
— Oui, Malvina.
— Un meunier, ça a des préjugés et de la carrure; prends
un drap fort. Maintenant déguerpis, car je perds mon temps.
J'entrai chez Simon, qui se livrait à des ablutions copieuses. A chaque instant il plongeait, dans une cuvette pleine d'eau, sa figure rubiconde et la relevait ruisselante comme celle d'un dieu marin. C'était bien toujours le même homme, bon et jovial. Quoi quen dît Malvina, je le trouvai peu dégrossi. 11 montrait seulement plus de réserve. Quand il fut prêt, je lui proposai de le conduire chez mon tailleur et mon chapelier; il y consentit. De lui-même, et c'était encore de sa part une preuve de sens, il comprit qu'il fallait renoncer aux singularités du costume. De mon côté, je fis disposer les choses de manière à ce qu'il n'eût pas l'air trop emprunté sous ses nouveaux vêtements.
Simon offrait un curieux objet d'étude ; je me proposai de l'observer sans prévention et de le juger avec impartialité. C'était un élément nouveau dans la vie parlementaire; il était utile de préciser quel rôle cet élément y jouerait, essentiel ou secondaire, humble ou élevé. Notre élu n'éprouvait alors d'autre sentiment qu'un embarras naturel chez un homme jeté hors de sa sphère. Toutes les surprises l'avaient assailli à la fois. Il avait à s'accoutumer au bruit et au luxe de Paris en môme temps qu'aux grandeurs de sa position. Rien qui ne fût nouveau pour lui ; et, dans cette région des nouveautés, la fortune le portait du premier bond aussi haut que possible.
Je m'y pris avec Simon comme on s'y prend avec un frileux que Ton pousse à l'eau. Dès le premier jour, je le jetai en plein monde parlementaire. De divers points, les représentants accouraient au palais de l'Assemblée, y désignaient leurs places et se faisaient inscrire à la questure. J'y conduisis Simon et y remplis avec lui ces formalités. Il choisit son banc et donna son adresse. En échange, il obtint une carte qui forçait les consignes et lui servait à se faire reconnaître au besoin. 11 vit la salle, essaya son siège et embrassa d'un œil curieux ces bancs déserts et ces tribunes vides. Ce fut un itinéraire complet, une exhibition sur la plus grande
dchelle. Simon connut tout, même le temple suspect ouvert aux limonades et aux orgeats.
En livrant sm'-le-champ ma victime, je ne savais pas quels assauts je lai préparais. Le lendemain, au petit jour, Simon achevait à peine de se vêtir, lorsque deux coups discrets furent frappe's à sa porte. Il ouvrit, et un personnage vêtu de noirse glissa commeune ombre dans l'appartement. On voyait à ses allures, à son œil chargé de suppliques, à son organe caressant, que ce genre d'invasion lui était familier. Sa physionomie ne Teût-elle pas trahi, qu'un portefeuille de maroquin lui eût assigné son véritable caractère. Mais Simon n'en pouvait rien savoir; il allait payer à l'inexpérience un tribut obligé. Dans le personnage qui entrait il ne vit, il ne put voir qu'un visiteur poli et bien couvert ; aussi répondit-il à ses saints par le salut le plus profond :
— N'est-ce pas au citoyen représentant Simon que j'ai l'hcnneur de parler? dit l'importun en s'inclinant jusqu'à terre.
— Lui-même, citoyen, répliqua Simon en se prodiguant de son mieux.
— Le citoyen représentant n'a fait partie d'aucune des anciennes législatures, à ce qu'il me semble, ajouta l'interlocuteur.
— D'aucune, dit laconiquement Simon.
— Dans ce cas, qne le citoyen reprceentant me permette de lui exposer l'objet de ma visite. Une réunion d'hommes d'État, qui se sont adjoint l'élite de nos hommes de lettres, a conçu le projet de livrer à l'admiration de l'univers les noms des neuf cents représentants du peuple. Il importe, en effet, que ce produit de l'élection la plus large qui ait jamais eu lieu, soit apprécié convenablement et ne soit pas perdu poiu* la postérité. Comme représentant, vous avez votre place marquée, citoyen, dans ce mémorable ouvrage, et je viens vous inviter à nous fournir les documents nécessaires pour qu'aucun de vos titres ne soit omis ni perdu. Consciencieux et bienveillants, voilà notre devise. Auriez-"vous déjà figuré dans quelque biographie, citoyen?
Qu'on juge de l'embarras de Simon devant une provocation si directe : malgré lui il en ressentit un peu d'iiumeur, et re'pliqua avec vivacité :
— Ma foi^ nou, citoyen.
— Beaucoup de vos collègues sont dans ce cas^ citoyen représentant, reprit l'orateur avec une inaltérable politesse. L'Assemblée se compose surtoutd'hommesnouveaux, et. Dieu merci, cela n'en vaut que mieux. Point d'engagements antérieurs, point de passé à faire oublier; c'est inappréciable. Puis donc que rien n'est imprimé sur son compte, que le citoyen représentant veuille bien nous fournir quelques notes, un abrégé succinct, des dates seulement, ce qu'il voudra. Nous avons des rédacteurs qui se chargeront d'y mettre les développements. Si le citoyen représentant désire voir une épreuve, nous sommes à ses ordres.
La situation de Simon devenait intolérable; il ne comprenait pas le premier mot de ce qu'on attendait de lui, et il n'osait avouer cette ellipse dans ses notions élémentaires.
-— Mon Dieu, ce n'est pas la peine, dit-il brusquement.
Le hasard l'avait bien servi ; il tombait juste. Le biographe prit un mot si formel pour un refus. Cependant il voulut essayer son dernier trait, le Irait du Parlhe : tirant de son portefeuille quelques livraisons déjà publiées, il les mit sous les yeux de sa victime.
— Voyez, citoyen, ajouta-t-il, c'est pourtant exécuté avec soin, papier de luxe, vignettes et culs-de-lampe ! vingt francs l'ouvrage complet, un marché d'or.
— Et que ne parliez-vous plus tôt, citoyen ? Vingt francs, dites-vous? tenez, les voici vos vingt francs, et n'en parlons plus.
Simon n'était pointun prodigue; les meuniers le sont peu; mais son amour-propre avait été mis à une telle torture, qu'il eût porté sa rançon au double s'il l'eût fallu. Le biographe était aux anges; il précipita son butin dans les profondeurs de son gousset ;
— Représentant Simon, dit-il en prenant congé, je vous laisse les livraisons qui ont paru, vous recevrez les au-
très plus tard. Quant à ce qui vous concerne^ nous vaincrons votre modestie, citoyen, nous la forcerons dan? ses retranchements. Vous manqueriez à notre ouvrage, représentant Simon ; les éditeurs ne le souffriront pas : ce sont des am:s trop sincères de leur pays.
En achevant ces mots, l'homme vêtu de noir gagna la porte à reculons, en prodiguant des saints démesurés que Simon s'efforçait de lui rendre. Enfin il partit^ et le meunier se jeta sur un fauteuil en faisant entendre un Ouf ! de détresse. Je suis convaincu qu'une journée de moulin Veut moins fatigué que cette audience. La sueur ruisselait sur son front; il était sous le coup d'une prostration générale.
A peine commençait-il à recouvrer ses esprits, qu'il entendit le même bruit se reproduire, et un appel nouveau retentir du dehors. 0 terreur ! 11 sortait à peine des mains d'un exécuteur : était-il destiné à tomber sur-le-champ entre les mains d'un autre ? Que signitiail cette succession de visites et d'importunités ! Il arrivait seulement, et déjà tout Paris prenait le chemin de sa demeure. Que serait-ce quand il y serait plus connu ? Cependant, par une sorte d'instinct, il ne se rendit pas sans résistance à cette seconde démonstration. Il garda le silence et ne bougea pas de son fauteuil. Hélas! il avait affaire à une race qui s'acharne après la proie et ne perd pas la piste facilement. Les coups redoublèrent et devinrent plus pressants^ plus forts. 11 fallut capituler et ouvrir de nouveau.
C'était encore un habit noir, et sous cet habit noir un portefeuille. Les habits noirs se succédaient; les portefeuilles aussi. On eût dit la scène où Molière détache ses matassins à la poursuite du gentilhomme de Limoges. Seulement on abordait le représentant Simon par un autre côté. Quant à Vobjet de la visite, notre pauvre ami n'avait fait que changer d'art : le piège était le même.
— Citoyen, dit le personnage introduit, une réunion d'artistes vient mettre ses crayons aux pieds de l'Assemblée nationale. Elle entend et veut reproduire à tout jamais les images des sauveurs de la patrie, de ceux que le peuple a
investis de sa souveraineté. C'est là une prétention légitime, n'est-ce pas, représentant Simon ?
— Sans doute, répondit celui-ci en balbutiant.
— Cependant, citoyen, je vous prie d'écouter ce qui suit. Si nous avions dû exercer indistinctement nos crayons sur tous les membres de TAsserablée, pour ma part je n'y aurais pas consenti. C'est une galerie choisie que nous voulons faire, un ensemble des notabilités. A ce titre, représentant Simon, vous êtes l'un des premiers portés sur ma liste. 11 serait fâcheux qu'un nom comme le vôtre demeurât étranger à une collection destinée à ligurer dans tous les muséeset danstoutes les iconographies. Vous nous appartenez de toutes les manières; et, afin que vous ne puissiez reculer, nous allons prendre séance.
En même temps^ avec un incroyable aplomb, l'artiste tira de son arsenal tout ce qui lui était nécessaire pour mettre à exécution sa menace. Simon était livré ; il n'avait plus de force pour se défendre. Tout ce qu'il voyait le frappait de stupeur ; il se croyait le jouet d'un rêve. L'artiste cependant taillait ses crayons et disposait son papier :
— Un quart d'heure à peine, représentant Simon, vous allez voir cela. Votre figure est facile à saisir. Vrai, j'éprouve du bonheur à vous croquer de nature. J'ai rarement eu sous le rayon visuel une figure aussi pleine, une si belle image de la santé. Un homme de mérite comme vous, se porter aussi bien, c'est de luxe. La tête un peu droite, citoyen, que je saisisse la ligne des trois quarts, elle est heureuse ! En pleine face, nous aurions trop de ressemblance avec un astre que la pudeur me défend de nommer. Bien ! bien ! Comme ça, voici juste le point. Je compte livrer un chef-d'œuvre à l'admiration de l'Europe. Combien vous en faut-il, citoyen ?
— Mais ce que vous voudrez, répondit Simon, n'ayant plus la conscience de ce qu'il disait.
— Alors, un cent ? Et sur papier de Chine, n'est-ce pas? c'est mieux.
— De Chine, dit Simon.
— . C'est cela, poursuivit l'artiste sans quitter le crayon : la
l'assemblée. 168
planche, qtiînze francs ; cent papiers de Chine, vingt-cinq francs. Pour la somme de quarante francs, citoyen Simon, vous pourrez faire jouir cent amis de votre portrait. C'est vraiment pour rien. Et quel portrait? vous aurez un chefd'œuvre. Je vous soignerai, allez. Ceux à qui nous en voulons, nous leur prodiguons les nez de travers et les yeux louches. Mais vous, vous me convenez, représentant. Tenez, faut-il vous le dire? vous me faites Telfet d'un bon garçon. Eh Lien i ça me va ! Et vous ?
A ce flux de paroles, le meunier n'opposait qu'une contenance stoïque. Il s'était livré à cet homme, il avait posé, il n'attendait plus sa délivrance que du ciel. Enfin l'artiste se leva avec Tesquisse^ et la fit passer sous les yeux du modèle. Simon trouva tout au mieux, et, pour s'épargner un nouvel assaut, il obligea le dessinateur à emporter son salaire. Quelle manne pour cet infortuné, et comme il dut bénir le ciel de sa découverte !
En moins d'une heure, Simon s'était donc dessaisi de soixante francs en faveur de deux oiseaux de proie. De la part d'un campagnard, c'était un oubli étrange, une dérogation, une surprise. Il ne se l'expliquait pas lui-même, et demeurait stupéfait devant sa bourse vide.
J'arrivai dans sa chambre au moment où le dessinateur venait d'en sortir. Simon me raconta les deux scènes où il avait joué un rôle si malheureux.
— Mais, bon garçon que vous êtes, m'écriai-je, il fallait donc m'appeler!
— Appeler, c'est aisé à dire, répliqua le représentant du peuple; comme si l'on pouvait se tirer des mains de vos Parisiens !
Ce fut pendant deux jours la fable de la maison ; Malvina ne pouvait s'en consoler.
— Il faut les faire pendre î disait-elle avec un sentiment d'exaspération. Tromper un représentant, c'est tromper le peuple.
Puis s'adressant à son élève, elle entreprit de le dresser aux grands devoirs et aux petites exigences de la vie. Elle lui
enseigna que Pari?, plus qu'aucune autre '-'ille du monde, abonde en bètes féroces qui cherchent quelqu'un à dévorer, et lui conseilla surtout de se défier de celles qui cachent leurs griffes afin de mieux dépecer les gens. Le représentant écoutait ces avis avec confiance, et les suivait avec docilité. Le temps acheva ce que ma femme avait commencé, et Simon put bientôt défendre sa bourse contre les entreprises les mieux conçues, par exemple, les billets de concert, les colonies philanthropiques et les bals de charité. Arrivé là, on pouvait l'abandonner à son impulsion : il entrait dans la classe des invulnérables.
Cependant, de tous les horizons de la France on voyait les représentants accourir. L'Assemblée se complétait; elle allait ouvrir ses séances. Simon s'y préparait en secret; il voulait, dès le premier jour, se créer une position qu'aucun collègue ne pût lui disputer. 11 ne s'en ouvrit à personne, pas même à Malvina. 11 est vrai que c'était un de ces desseins que le succès justifie, et qui ont besoin d'être mûris dans le silence pour éclater au sein de l'imprévu. Voici à quoi se rattachait cette combinaison :
Dans son voyage autour de nos arrondissements, Simon avait eu l'occasion de constater quelle était sa force essentielle, celle dont il pouvait user en tout temps, en tout lieu, sans réserve comme sans crainte. Il avait obtenu avec trois mots, trois mots bien simples, un de ces triomphes qui laissent de longs souvenirs. 11 est vrai qu'il avait mis au service de ces trois mots un des organes les mieux nourris qu'il soit donné à la nature de produire. On ne savait qu'admirer le plus, dans cet instrument vocal, du timbre ou de la vibration, du creux ou du velouté. C'était le bourdon ou la foudre, au choix, mais avec des cordes infatigables et soutenues.
Tel est l'instrument que notre représentant ménageait pour le jour de l'inauguration. Quelques pâtes onctueuses tenaient le larynx libre, tandis qu'un système de rasades donnait aux parois cette vigueur sans laquelle les émissions sont douteuses et le registre incomplet. Tant de soinsnétaient pas surabondants. 11 s'agissait d'un service extraordinaire et