‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 75 sur 96 · L'ASSEMBLEE. 16S · texte numérisé non relu

L'ASSEMBLEE. 16S

d'un dessein arrêté de pousser l'expérience jusqu'à la limite des forces humaines. Simon s'était dit ou qu'il placeiaii. son organe au-dessus de tous les organes connus, ou qu'il érail- Icrait sa voix dans la tentative. Ainsi il offrait en holocauste à la patrie ce qu'il avait de mieux, le signe le plus incontesté de sa puissance, son moyen d'action dans les tempêtes du parlement. 11 exposait tout cela en un jour pour Thonneur des institutions nouvelles, et Malvina n'en savait rien ! C'était un dévouement à la romaine, profond et secret.

La solennité arriva ; les représentants de la France prirent possession de leur domaine. Devant ce pouvoir nouveau, émanation du souverain, s'inclinèrent les autres pouvoirs. La dictature désarmait, la rue fit silence. Les partis mômes parurent se résigner à une trêve d'un jour. J'étais présent à cette séance ; j'assistais avec Malvina à ce réveil du droit et de la loi. On ne pouvait, sans un certain frisson, envisager l'avenir qui attendait cette chambre souveraine. L'insulte grondait déjà à ses portes, et à peine, dans un ciel sombre, était-il permis d'entrevoir quelques points lumineux. Ceux mêmes qui marchaient le front haut et l'espoir au cœur vers la contrée de leurs rêves, ne pouvaient se ;dire par quels chemins ils y arriveraient, et cherchaient en vain à l'horizon la nuée qui devait leur servir de guide.

L'assemblée se réunit sous cette impression; et, aux frémissements qui s'en échappaient, il était aisé de distinguer dans son sein bien des éléments révolutionnaires. A cette agitation des esprits se joignaient le trouble et la confusion du premier moment. Pour beaucoup, une assemblée délibérante était ime nouveauté, et ils ne savaient quelle contenance prendre. Chacun s'asseyait à l'aventure^ sans tenir compte des affinités. Le hasard porta Simon vers les sommets de la gauche, et sur un banc qui devait bientôt acquérir quelque renom. A peine installé, il nous chercha du regard, et nous adressa un salut majestueux. Malvina ne reconnaissait plus son élève; il avait le port et la gravité d'un mandarin. Déjà il comprenait la distance qui sépare le r-pectateur de l'acteur, le curieux des tribunes des personnages qui peuplent l'enceinte.

166 JEROME PATCROT.

La séance d'inauguration n'avait guère qu'un but d'appa^ rat. 11 s'agissait de se voir et de se compter; puis de se manifester au pays et de faire acte de puissance. En de telles occasions^ chaque membre s'efface devant la grandeur de rassemblée. Tout a un caractère général, collectif. Simon en avait le sentiment; il comptait sur les effets d'ensemble et s'y était ménagé un rôle. Aussi surveillait-il avec attention le mouvement des débats, afin d'intervenir au moment opportun. Son regard inquiet trahissait les secrets de son âme. Enfin il se livra. Un orateur discourait à la tribune sur la forme du gouvernement, et en prenait occasion pour exhaler son enthousiasme. Simon comprit qu'il fallait se dessiner; et, réunissant tous ses moyens, il poussa un des cris les plus brillants qui fussent jamais sortis d'une poitrine humaine :

— Vive la République ! dit-il.

Vainement essayerais-je de rendre l'impression que produisit cet élan inattendu. Dans aucune assemblée la voix de l'homme ne s'était manifestée avec un tel accent et sous un tel volume. Les vitres de la salle en ressentirent un ébranlement. L'effet en fat prodigieux.

— Vive la République 1 répéta l'Assemblée par voie d'entraînement.

Quel succès pour Simon ! tous les regards étaient tournés vers lui : il régnait, il triemphaiî. On se demandait dans chaque tribune quel était l'élu du peuple doué d'un timbre si éouore et de dehors si florissants. On voulut savoir son nom, connaître son origine. Les femmes Tenveloppèrent de regards curieux et de prunelles ardentes. Tout autre y eût perdu son sang-froid; lui ne s'en émut pas ; il resta maître de son terrain. Quelques minutes après, un prétexte s'offrit; et se recueillant dans un nouvel effort ;

— Vive la République ! .s'écria-t-il.

C'était un autre registre, plus puissant que le premier; on éuL dit iout un orchestre. La salle en fut frappée: jamais les théories du son n'avaient reçu une application plus formidablc. Des ce moment, Simon fut classé ; TAssemblée comprit qu'elle avait un maître : le sceptre vocal lui ccimt. L'occa-

l'assemblée. 167

sion était belle; il en usa. Il devint la noie dominante delà journée :

— Vive la République! s'écriait-il à chaque instant. Et TAssemblèe de répéter avec lui ;

— Vive la République !

Cependant une dernière épreuve l'attendait. Simon avait proclamé dix-sept fois la République dans l'enceinte des délibérations; mais au dehors et à Tair libre, cet instrument victorieux conserverait-il ses avantages? Les lois de Facoustique varient suivant Tespace, suivant les lieux. L'organe garderait-il son rang en changeant de théâtre? C'était à vérifier. Sur Tinspiration de quelques membres, l'Assemblée venait de décider qu'elle s'offrirait solennellement aux regards du peuple, avide de la voir. L'exhibition avait pour siège le perron du palais. Le regard planait de là sur la ligne des quais et des ponts ; il embrassait les Tuileries et les Champs-Elysées, deux massifs verdoyants, au milieu desquels s'élevait l'obélisque égyptien, pareil à un gnomon solaire. Le soleil s'abaissait à l'horizon et changeait le feuillage en un crible lumineux. L'air était doux, la nature calme. Elle .semblait inviter au repos ces cœurs agités de passions tumultueuses.

L'Assemblée se rangea sur les marches du monument, au milieu de cris divers et des ondulations de la foule. Les baïonnettes étincelaient au loin, l'hymne patriotique éclatait dans les rangs et se mêlait au roulement des tambours et aux fanfares des clairons. Les grilles du palais cédaient sous la pression d'une multitude désordonnée. On attendait de l'Assemblée une manifestation publique, un engagement pris à la face du ciel, devant le peuple réuni. Cet engagement se résumait en un seul cri qi^e répétèrent huit cents voix :

-= Vive la République!

L'expérience fut décisive pour Simon; il s'éleva plus haut qu'il ne l'avait lait. Il domina tout, ses collègues, les tambours, les clairons, les corps de musique. On put l'entendre d-'3 la Madeleine. Dé=urmuisii n'uvait piu:i J.e rivalité à crain-

dre dans Téchelle des sons humains ; le canon des Invalides pouvait seul se mesurer avec lui.

Malvina avait donné à la représentation du pays la plus belle voix de la république.

L'Assemblée qui venait de se réunir n'était pas homogène : divers éléments avaient concouru à la former. Les hommes se connaissaient peu;resprit n'était pas le même. 11 s'ensuivit, au début, beaucoup d'impuissance et d'hésitation. On s'observait; on ne se livrait pas. Point de grands partis qui eussent le dessein et la force de se disputer l'empire. Les opinions se formaient par groupes, par nuances et sur des points de détails. Le sentiment qui dominait était une adhésion passive aux faits accomplis, et le désir sincère de les faire incliner vers ,1e repos et la sécurité de la patrie.

Si dès le premier jour on eût pu arracher à tous les cœurs leur secret, à toutes les intelligences leur programme, nui doute que l'Assemblée souveraine n'eût marché d'un pas ferme vers la liberté, et n'eût épargne au pays bien des orages. La circonstance pesa sur ces bons instincts et les comprima. 11 n'y eut d'ardeur et d'élan que dans les partis complices des violences de la rue. Les autres doutèrent de leur ascendant. Us voyaient devant eux un pouvoir constitué ; et, disposés à le haïr, ils manquaient de force pour le détruire. Les malentendus compliquaient celte situation et en aggravaient le péril. Au sein d'une réunion aussi nombreuse, îe moindre incident sufûsait pour renverser les plans les plus sages, les desseins les mieux arrêtés. Une défiance mutuelle s'y mêlait et jeteiit le trouble dans le débat. De là bien des erreurs de cunduile.

Deux grandes nuances se partageaient surtout FAssembiée, Celle des anciens parlementaires et celle des parlementaires

nouveaux. Malgré beaucoup d'efforts, le pays n'avait pas voulu s'associer au système d'exclusion professé par le gou- Ternement. Il renvoyait dans les conseils souverains beaucoup d'hommes honorés par d'anciennes luttes. L'esprit de haine s'était en vain déchaîné contre eux ; le pays résista. Il sut les détendre contre le dénigrement et les violences. La République eut beau déshonorer son berceau en exerçant sur les élections une influence coupable, ce crime ne profita point à ses auteurs. Ils ne trouvèrent pas la nation disposée à subir l'insulte de leurs choix. Ni les surprises du suffrage universel, ni l'action directe exercée sur les consciences ne purent la détourner de ses sympathies réelles, de ses vrais penchants. Elle n'écarta ni les noms illustres, ni les noms éprouvés, et y associa des noms nouveaux, dignes d'elle et digne d'eux.

Cependant au sein de l'Assemblée, ces éléments ne purent d'abord se confondre. A côté des affinités d'opinion, il y eut des affinités d'origine. Les nouveaux parlementaires affectaient de voir dans les anciens des maîtres superbes, des vétérans fiers de leurs chevrons. Ils s'en écartaient pour faire acte d'indépendance. De leur côté, les anciens s'effaçaient de leur mieux, afin de désarmer ce sentiment jaloux. En toute chose ils abandonnaient aux nouveaux le soin du débat, la responsabilité du vole. Ils attendaient du temps une fusion nécessaire, un concert des volontés. Au milieu de ce conflit d'amours-propres, tout empirait, tout allait à l'aventure. L'ennemi commun s'en aidait pour se maintenir au pouvoir, et disperser au vent les derniers lambeaux de la fortune de la France.

Pour les hommes que la révolution de Février avait investis de la dictature, c'était un moment décisif; d'euxmêmes ils se résignaient à une épuration partielle. Un ou deux de leurs membres devaient se retirer devant l'Assemblée. Le navire était chargé trop lourdement; on jetait à l'eau une partie de la cargaison, afin de sauver le reste. L'Assemblée acceptait le sacrifice; seulement tUe deuiandait qu'il lût coiTiplet. Eniiele souverain de la veille et ic i,oave-

iO

ITO JEROME PAIUROT.

ro'iii du jour, ce fut le premier dissentimcvit^ le premier conflit. Plus unie, TAssemblée eût Iviomphé; divisée, hé-.itante, elle fut vaincue.

Je rappelle cet incident, car pour nous plus d'un mécompte s'y attacha. Depuis quelques jours, Malvina sentait notre ami Simon s'échapper de ses mains ; une influence laystérieusô s'exerçait sur lui sans que nous pussions ni la conjurer ni la détruire. Calme le matin, il revenait le soir dans un état voisin de l'exaitalion, et nous avions toutes les peines du monde à le ramener vers de meilleurs sentiments.

— Simon, lui disait ma femme, prenez garde j vous faites de mauvaises connaissances, cela se voit.

— Comment le pourrais-je? répondit le meunier; je ne quitle pas l'Assemblée!

— C'est possible, Simon, mais vous devez y fréquenter les dépenaiUés; c'est clair comme le jour.

— Parler ainsi de nos collègues, de représentants du peuple ! Oh ! madame !

— Il n'y a pas d'affront, Simon! l'habit peut être râpé et le cœur parfait; cela s'est vu. Tous les fripés ne sont pas dangereux. Mais n'empêche qu'il y en a de peu cossus parmi vos collègues, et que la patrie ferait bien de leur acheter des chapeaux neufs.

— A quoi bon ?

— Quand ce ne serait que pour faire aller le commerce! D'ailleurs la tenue en impose, Simon. Ne quittez pas les gens bien couverts; il n'y a qu'à profiter dans leur compagnie.

— Des aristocrates!

— Comment dites-vous cela, Simon?

— Je dis des aristocrates, madame Paturot; c'est assez connu qu'ils le sont.

— Tu l'en! ends, Jérôme ! s'écria ma femme en se retournant vers moi, tu l'entends ! Qui l'eût imaginé il y a quinze jours ! Un homme qui sortait des mains de la nature, un être naïf, primitif! Tu vois où il en est !

— Madame Paturot!... dit le représentant, qui se sentait touché dans sa dignité.

— Oui, Simon, vous vous gâtez. Vous êtes Télu du peuple ; mais je ne puis retirer le mot. Vous vous gâtez, je le répète, et beaucoup. Voyons, soyez sincère. Que signifient ces bouts de cigare qui traînent sur les consoles de votre ctiambre? Où auriez-vous appris à fumer, représentant?

— Mais à l'Assemblée.

— A l'Assemblée ! dit ma femme en bondissant sur son siège; vous êtes fou! mon garçon.

— Et pouripioi ? madame.

— On fume à l'Assemblée? TAssemblée serait une tabagie? Simon, vous n'y pensez pas!

— C'est pourtant comme je vous le dis. Vous parliez de bouts de cigares; il n'y en manque pas. Le sol en est jonché.

— Vrai ? bien vi'ai?

— Tout ce qu'il y a de plus vrai.

— J'aurais dû m'en douter, dit ma femme avec un geste expressif. La France appartient aux culotteurs de pipes. Ils en disposent, ils l'arrangent à leur façon. Mais, malheureux! ajouta-t-elle en prenant le bras du meunier, savez-vous bien qu'avec ces habitudes-là vous nous perdrez dans l'estime du monde !

— Pour un peu de fumée ?

— Merci ! comme si ce n'était point assez ! Simon, retenez bien ce que je vais vous dire. Je connais la France, voyezvous ; je sais qu'elle aime ce qui est délicat et de bonne compagnie. Toujours il en a été ainsi. C'est la patrie des troubadours et des chevaliers. Elle a pu être, dans le cours des temps, un peu Pompadour, un peu Régence, mais avec des manchettes et du bon goût. On ne se refait pas. Maintenant s'il est vi'ai qu'elle devienne mauvais genre, c'est qu'elle est destinée à périr. La France mauvais genre ! Je ne m'aecoutumerai jamais à cette idée-là.

Malgré ces entretiens, souvent reproduits, l'élève de Malvina lui échappait. Il devenait l'un des membres les plus assidus de la tabagie parlementaire. La buvette Fatt irait aussi; avec les habitudes apéritives que donne la vie des champs, Simon supportait mal le jeûne forcé qu'entraînent de longues séances.

Il ruinait alors la questure en bouillons et en ppîi'.s pains. Son éducation politique s'achevait ainsi aux frais de TÉtat. Il est vrai que notre ami avait à nourrir la plus belle voix de l'Assemblée, et qu'il ne la ménageait pas pour les grandes occasions. L'excès de dépense se justifiait par un excès de service.

Simon fut réservé à d'autres assauts. Son vote en valait un nuire, et il y avait quelque intérêt à se l'ass-urer. Dès lurs il se tit autour de lui un siège en règle, dans lequel il devait succomber. Comment aurait-il pu se défendre? Jusqu'à Theure où le vœu du peuple et Malvina le firent représentant, il n'avait rien connu hors de son moulin et des suins qui s'y rattachaient. Pourvu que la farine eùl du débit et qu'il y trouvât de quoi se payer de sa mouture, il ne demandait rien à ceux qui tenaient les rênes du gouvernement. Blancs ou tricolores, il les avait vus passer avec le même désintéressement et le même sang-froid. Son instinct lui disait qu'aucun régime ne se passerait de meuniers, et que, république ou monarchie, le grain n'en arriverait pas moins sous ses meules pour nourrir des hommes libres ou des êtres assujettis. Cette pensée suffisait à son orgueil.

C'est vers cet homme que la politique allait diriger ses pièces de siège. La capitulation était prévue; il devait se rendre sans combat. De pareilles conquêtes sont, il e^'t vrai, plus faciles que sûres, et passent volontiers de main en main. Simon trompa plus d'une fois ses vainqueurs au moment où ils croyaient le tenir, et ne leur épargna pas les mécomptes. Il y avait en lui deux hommes, celui qui ignore et celui qui se méfie. En apparence il cédait; mais il se dérobait sans scrupule à des engagements pris sans conviction. Dans ses votes, la part de l'imprévu était grande. Un mot, un rien le décidaient au dernier moment; et avec celte ruse qui n'abandonne jamais le villageois, il gardait la neutralité toutes les fois qu elle était possible. Il faut d'ailleurs lui rendre cette justice, qu'il cherchait à s'éclairer. Les débats le trouvaient attentif, le travail des bureaux assidu. Il essayait de suppléer par un effort soutenu aux lacunes d'une éducation incom-

plète. Zèle inutile! soins infructueux! Simon n'était point dans sa sphère, et il avait assez de tact pour en convenir. On parlait autour de lui de choses qui n'étaient pas de son ressort, dans une langue qui n'était pas la sienne. 11 en éprouvait une sorte d'humiliation. 11 se voyait jeté hors de son élément, comme cette créature sans queue égarée dans les royaumes sous-marins dont parlent les Nuits arahes. > Les premières embûches qu'on lui tendit vinrent du côté des importants. C'est sous ce nom que l'on désigne, dans une assemblée, les hommes qui veulent la remplir de leurs actes et de leurs discours. Jamais plaie d'Egypte ne fut plus cruelle et ne sévit plus durement. Les im.portants ne prennent rien comme les autres. Tout est prétexte pour leur vanité. Un siège au parlement leur est un piédestal ; ils y posent. A eux la tribune, à eux les commissions, à eux les journaux. Les affaires du pays ne passent qu'après les soins de leur orgueil. Dans toute question, ils ne voient qu'une chose, le point par où ils pourront y briller. Prononcent-ils quelques mois, ils veulent qu'à tout prix le pays les recueille. Font-ils quelques pas au dehors, ils en saisissent la postérité. Mille notes émanées d'eux vont assaillir les organes de la presse. C'est l'écho d'un comité ou d'un bureau, commenté et arrangé par le héros lui-même. Le public n'ignorera rien de ce qu'il a dit, de ce qu'il a fait. S'il n'a pu mettre en jeu, dans l'intérêt de son nom, toutes les fanfares de la célébrité, il exhalera sur sa . journée perdue des regrets dignes d'un empereur romain. Il lui faut de l'encens, il lui faut des hommages. C'est lui qui a imaginé les insigues et s'en décore à tout propos. C'est lui qui multiplie les démonstrations extérieures afin que la foule se pénètre de ses traits et prenne goût au culte de sa personne.

Dans les assemblées que le temps a mûries, la part laissée à ces parasites de l'orgueil est bien m.oindre. Il s'y opère un travail de classement qui met à leur place les vanités subalîernes. La discipline les dompte, le dédain en fait justice. Mais une assemblée nouvelle est une sorte de proie livrée aux importants. Ils y mènent un tel bruit et soulèvent tant de

poussière autour d'eux, que Tattention en est forcément maîtrisée, et qu'on finit par admirer un peu ceux qui s'admirent tant eux-mêuics et avec une si grande candeur. La bonne opinion que Ton a de soi se communique si aisément aux autres, et fait si souvent des victimes! C'est la force des importants, et c'est aussi leur calcul. Ils arrivent ainsi à une sorte de notoriété qui prend les uns par l'admiration et les autres par la lassitude.

Tels étaient les hommes entre les mains desquels notre pauvre Simon était tombé. Ils s'efforcèrent de l'enrôler dans leur régiment et d'en faire l'appoint de leur parti. Le meunier ne sut pas résister, et chacun d'eux enrichit sa liste d'un nom de plus. Tous s'en crurent maîtres ; l'orgueil est peu clairvoyant. De loin en loin, ils laissaient tomber sur leur client un mot affectueux, et l'admettaient dans le groupe d'auditeurs qu'ils éclairaient de leur auréole. Simon se prêtait à ces honneurs, et en échange ne livrait rien. 11 n'était ni ébloui ni subjugue; il discernait ces prétentions et les frappait d'un jugement sévère. Il sentait qu'il n'y avait là ni une force réelle ni une véritable supériorité.

Un jour, pourtant, l'assaut fut plus rude et vint de plus haut. Aux capitaines obscurs succéda un général d'armée. Le moment était grav-e, il s'agissait d'un vote décisif. Un gouvernement allait sortir du scrutin de TAssemblée. Tout suffrage avait de la valeur : c'était une question de nombre. Mille influences se croisaient sur les bancs; ceux-ci condui-saient l'attaque, ceux-là veillaient à la défense. Au dehors^ les esprits on é'^i^l^t r^vement préoccupés; Malvina avait concentré -^ur :,e point son principal effort. Elle pardonnait tout au meunier, elle couvrait le passé d'une amnistie sans réserve, mais à une condition, c'est qu'il volerait ce jour-là comme elle le désirait.

— Simon, disait-elle, vous savez ce que j'ai fait pour vous, pour votre succès. Vous savez si je m'y suis prodiguée?

— Oui, madame, répondait-il.

— Eh bien! je ne vous demande qu'une grâce, c'est celîe-îà. Plus tard, vous en ferez à votre tôle, je sais que les hommes

aiment à avoir la bride sur le cou; mais pour cette t'ois, il faut naviguer dans mes eaux, là, bien franchement et sans détour.

— Puisque vous le voulez, madame.

— Oui, certes, je le veux, Simon; et n'allez pas broncher, au moins, mion petit doigt me le dirait.

— N'ayez pas peur, madame.

Cette promesse, dix fois renouvele'e, ne suffisait pas pour de'sarmer les soupçons de Mahina. Elle craignait que Sin:ion ne lui manquât de parole. Qu'on juge du degré où arriva cette crainte, lorsqu'elle apprit, de la bouche du meunier^ qu'il était invité à dîner chez Tun des membres les plus illustres du gouvernement. Elle comprit que sa proie lui échappait, et fît un effort désespéré pour la ressaisir.

— Vous n'irez pas, Simon ! lui dit-elle avec son accent le plus irrésistible.

C'était s'exposer à un échec gratuit. On détournerait le cours d'un fleuve plutôt que d'arrêter un villageois qui a un bon repas en perspective et en savoure d'avance les raftlnements. Aussi le meunier se mit-il, sans hésiter, à l'état de révolte :

— J'irai, ne vous en déplaise, madame Paturot.

— Vous vous prostituerez alors, monsieur Simon, reprit ma femme en le prenant au vif. Mais ne voyez- vous pas, malheureux, qu'on veut vous séduire, vous suborner?

—■ Bah ! un homme si haut placé !

— Raison de plus, Simon ; plus on est en haut, plus la corruption est grande.

— Si vous voyiez comme il est' poli, madame Paturot, comme il est bon pour le petit monde! Celui-là pourrait être lier, il a un nom qui va loin ; eh bien ! fier, il ne l'est pas du tout. Figurez-vous qu'il m'a pris par le bras, là, comme je vous prends, et que nous avons fait ensemble huit à dix touis de salle. Compères, compagnons, ni plus ni moins. Au bout d'un moment je n'étais plus gêné, mais plus gêné du tout; il a une façon à lui pour mettre les gens à l'aise.

— C'est cela! avouez-le, Simon : dites que vous avez fait

votre maiché. Vous èlcs-vous bien défendu, au moins? En affaires il faut jouer serré.

— Oh ! madame Palurot, fî donc ! soupçonner ainsi les gens !

— C'est que tout y prête, Simon. Pas moyen de vous comprendre depuis que vous êtes ici. Vous êtes comme la couleuvre : on croit vous tenir, et vous glissez entre les mains. Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée, Simon, là, toute ma pensée ?

— Dites, madame.

— Eh bien ! je commence à croire que vous êtes une de mes erreurs.

— Vous ne m'épargnez guère, madame.

— Et j'ai raison, monsieur, de ne plus vous épargner. Il y a terme à tout. Ah! vous ai?ez votre couvert mis chez le gouvernement?

— Pour une fois!

— Le goût vous en viendra, Simon ; vous êtes volontiers sur votre bouche. Maintenant souvenez-vous de mon dernier mot. Si vous êtes assez goinfre pour céder, je n'en fais ni une ni ,deux, je vous retire ma confiance. Vous vous aiTangerez ensuite comme vous pourrez.

Celte menace solennelle ne changea rien aux déterminations du meunier. 11 s'était dit qu'il goûterait des sauces du gouvernement, et rien au monde n'aurait pu le détourner de ce dessein. 11 tenait à s'élever dans l'échelle des cuisines, et à s'assurer par lui-même des jouissances que la fortune réserve à ses favoris. Le souvenir des pains de seigle qu'il avait dévorés ajoutait à ce désir un aiguillon de plus. Pourquoi fuir une revanche qui s'offrait à lui dans les phis belles conditions et le plus naturellement du monde?

— Madame Paturot est une folle, pensait-il en lui-même; un bon dîner se refuse-t-il jamais?

Le dîner fut excellent, en effet, et le vin choisi. L'homme illustre du gouvernement en fit les honneurs avec une grâce et une aménité parfaites. 11 se rnit en frais pour le meunier, et ne craignit pas d'épuiser son arsenal de séductions. Ce fut pour Simon une date mémorable. Tant d'honneurs, tant de

prévenances, et venues de si haut! Il rentra au logis, enchanté, mais confus et presque soucieux. Cet indice ne pouvait tromper ma femme ; elle étaittrop clairvoyante pour cela :

— Jérôme, me dit-elle, Simon nous échappe.

— J'en ai peur, répliquai-je.

— Gâté en si peu de temps, lui ! un enfant du moulin ! Sur qui compter, bon Dieu?

— C'est triste, repris-je.

Deux jours après, la bombe éclata. Dans le scrutin décisif, le meunier vota pour Thomme illustre et avec le gouvernement. Il en acceptait les erreurs, il en prenait la livrée. Malvina était furieuse ; elle cria à la trahison. Moi, je rejoignis le coupable, et, du plus loin que je l'aperçus :

— Simon, lui dis-je, tu es un nouvel Esaûj tu nous as vendus pour un plat de lentilles !

LES PRÉPARATIFS d'UN RÈGNE.

On se souvient du vole où Simon manqua â tous ses engagements; ce fut celui qui donna au pouvoir exécutif une forme nouvelle. Devant TAssembiée, le Gouvernement provisoire tombait de droit; il fut remplacé par une commission de cinq membres en qui se résumaient la puissance et Taction extérieures. Ils allaient êîre les bras du pays tandis que l'Assemblée en serait la tête. Un peu d'union, un peu de concert, et tout devenait aisé, et le plus beau spectacle était •^onné au monde.

Les révolutions se ressemblent toutes par un point, celui d'une fluctuation incessante dans la faveur publique. En aucun temps ou n'élève plus promptement les hommes, en aucun temps on ne brise plus vite leur piédestal. Un caprice a cicé l'idole, un caprice aussi la détruit. Sous cette loi du moment point d'illustration qui résiste, point de grandeur qui ne soit vaincue. Les noms se succèdent par hécatombes.

La fatalité les dévore, le temps les use à vue d'œil. Ne demandez à l'opinion ni équité ni mesure, elle ne saurait vous les accorder. Ne lui demandez pas non plus des retours, elle n'en a point. On ne juge pas, on exécute. On exécute sans instruction et sans procès. On condamne sur un mot, sur un bruit, sans entendre. Et quand Tlieure est venue, rien ne sert de lutter ; les titres les plus glorieux, les services les plus grands ne sauveraient point un homme.

Ce moment était arrivé pour ceux qui depuis les derniers jours de février avaient gouverné et administré le pays. La défaveur pesîit sur eux; l'impopularité s'attacliait à leurs actes. Ils voyaient la force s'en aller de leurs mains et la tempête s'amasser sur leur front. Dans le sein de ce gouvernement, produit du hasard, il y avait des cœurs élevés et de nobles caractères. Ils leur manqua un plan arrêté et le désir ardent de le faire prévaloir. Rien ne supplée ici-bas l'esprit de conduite, rien, pas même le talent et les dons de l'esprit. Surtout rien ne supplée le bon sens, cette qualité plus rare qu'on ne l'imagine. Au milieu de tant d'écarts et de vertiges, une inspiration judicieuse, hautement proclamée et fermement suivie, eût suffi peut-être pour tout sauver. Les transactions avec le désordre ne réparent rien; elles ajournent la mal et l'aggravent.

C'est là le grief le plus sérieux encouru par ce gouvernement, produit d'un orage ; il manqua de volonté lorsque la volonté était le plus nécessaire; il demanda aux transactions un repos trompeur et prit le sable mouvant pour un terrain solide. Amis et ennemis, chacun attendait de lui un dernier mot, une pensée ; cette pensée ne vint pas. On ne savait avec qui il était, ni contre qui. Il semblait prendre à tâche de ne rien exclure et de ne s'appuyer sur rien. A ce jeu, il devait rester seul. Toutes les ressources du tacticien ne valent pas une politique sincère appuyée sur des convictions. Les expédients n'ont jamais sauvé les empires. Celui que fonda Franklin, sur l'autre bord de l'Océan, ne fut protégé au berceau que par quelques doctrines nettes, populaires et précises. Celte société sut d'abord sous quels auspices elle

se formait, et puisa dans sa simplicité même un caractère ineffaçable de gran^leur. On apprit ce qu'était le gouvernement nouveau, ce qu'il permettrait, ce qu'il réprimerait. Les bons virent qu'ils pouvaient compter sur lui; les méchants, qu'il se ferait craindre et respecter d'eux. Tous eurent le sentiment que ce pacte ne couvrait ni des haines de classes ni des fureurs de partis, et que le maintien de tous les droits se concilierait avec des institutions libres.

C'était un exemple concluant j on ne la suivit pas de ce côté des mers. Est-ce dédain? est-ce impuissance? Qui peut le savoir? L'existence de ce gouvernement de hasard ne fut qu'un ouragan continuel, et sous un ciel courroucé, au milieu d'ondes menaçantes, la main la plus ferme peut faiblir au gouvernail. D'ailleurs, pour des desseins précis, il faut un concert, un accord, et cet accord n'existait pas. Le gouvernement avait deux défauts, défauts d'origine : il était trop nombreux et se composait d'éléments disparates. Trop nombreux, il était réduit à une action languiss-ante ; divisé, il s'affaiblissait par des mesures contradictoires. Je ne parle pas des petites trahisons d'intérieur et de ces conflits d'autorité qui s'exhalaient en paroles amères jusqu'à la violence. Je ne parle que des démentis publics et des constrastes ostensibles. Que de politiques dans une seule ! Que d'initiatives individuelles subies ou désavouées ! C'étaient des récriminations sans fin, une guerre de tous les instants. Partout ie désordre, et l'unité nulle part. A côté des écarts des membres du gouvernement, il y avait les écarts des ministres, et près des écarts des ministres, ceux de leurs famihers. Et quand le cri public dénonçait un scandale ou un acte malheureux, le gouvernement réuni prononçait, dans un désaveu formel, l'exécution d'un de ses membres, et mettait ainsi à nu la plaie secrète de ses dissentiments.

J'ai parlé des famihers ; c'est par eux surtout que les membres du gouvernement se perdirent. Tout pouvoir nouveau voir accourir une nuée des ces insectes qui le dévorent en le caressant. Les hommes vieillis aux affaires savent les écarter et s'en défendre ; il n'eu est pas de même de ceux

180 JEROME PATUROî.

qui affrontent pour la première fois les ivresses de la grandeur. L'essaim s'acharne sur eux, et s'ils cèdent un instant, ils sont envahis. Dès lors tout appartient aux familiers ; ils distribuent les faveurs et poussent leurs empiétements jusqu'à la politique. Ils imposent aux bureaux leurs protégés et au public leurs manifestes. Au dehors et au dedans on ne connaît le maitre que par les valets. S'il résiste, on le trompe ; s'il se fâche, on l'encense. 11 est l'idole, et ils sont les prêtres. A l'idole les hommages ; aux prêti^s les profits du casuel. Cela dure ainsi tant que le dieu est debout; le jour où il tombe, les familiers vont mettre leurs services aux pieds de son successeur.

Dans de telles conditions, un gouvernement demeurait sans force pour le bien. Il devait laisser en chemin toutes les adhésions sincères, toutes les sympathies honorables, et ne trouver près de lui, au bout de sa course, qu'un immonde cortège de flatteurs. Pourtant il avait eu entre les mains une puissance sans limite, sans contrôle, presque égale à celle d'un monarque absolu. Tous les bienfaits, toutes les prospérités dont il avait la conscience et l'instinct, il pouvait les répandre à pleines mains sur la patrie. Le moment, la mesure, étaient à son choix. 11 ne relevait que de sa propre autorité et ne devait de comptes à personne. Eh bien! cette f^tfullé si grande, cette puissance si vaste, au lieu de l'appliquer au soulagement et à la gloire du pays, le gouvernement Vuià dans des luttes sans dignité, dans des choix sans pudeur, dans des exclusions sans justice ; il l'usa dans de petites mesures et de petits moyens, dans des projets faux ou incomplets, dans des campagnes insensées contre la fortune privée et la fortune pnblique. Cette arme était trop pesau> pour son bras; à la manier, il se blessa lui-même. Qu'au bout de cette suite d'entreprises rimpopularité l'attendît, c'était dans iordre. Elle arrivait en guise de châtiment et d'expiation.

Celte pensée était déjà celle du pays, et pourtant l'illusion régnait encore dans les régions du gouvernement. Cinq de ses membres venaient de recevoir l'investiture de l'Assemblée, et, réunis au Luxembourg, ils s'occupaient d'y réveiller

les souvenirs du voluptueux Barras. Une pareille résidence convenait en effet à un nouveau Directoire, et il ne s'agissait plus que de rendre I3 vieux palais digne de ses hôtes nouveaux. Le partage des logements ne fut pas un médiocre souci. Les femmes s'en mêlaient et cherchaient à faire prévaloir leurs petites combinaisons. Les jardins réservés convenaient à plusieurs ; elles auraient des fleurs sous la main, et à quelques pas la laiterie. Enfin on s'entendit tant bien que mal , on affecta le rez-de-chaussée à l'un, le premier étage à l'autre. Avec un peu de soin, avec quelques ménagements, la question domiciliaire ne fut pas changée en question d'État .

Dans ces divers arrangements perçait néanmoins une pensée^ c'est que ce Directoire nouveau, ou la Commission des cinq, comme on la nommait, entendait prendre possession de l'avenir et se berçait de l'espoir d'un long règne. Cette installation solennelle dans un monument public, cette répartition des étages et des rez-de-chaussée, des ailes et du corps de logis, tout indiquait le dessein formel de s'abandonner le plus longtemps possible aux charmes de cette résidence. L'air y était sain, la perspective pleine d'attrait. Ces massifs de verdure invitaient l'âme au recueillement; ce bassin peuplé de cygnes reposait le regard et avait toutes les grâces de l'idylle. Et ces parterres embaumés ! Et ces serres garnies de plantes rares ! Que de jouissances sous la main ! Que de richesses ! Que de beautés ! 11 n'était pas jusqu'aux astres dont on ne pût avoir des nouvelles à tout instant : l'Observatoire était à deux pas, prêt à fournir jour par jour le bulletin des révolutions célestes.

L'ancien Directoire avait eu ses fêtes; le Directoire nou= veau ne voulut pas se laisser éclipser sur ce poinl. Il savait quel rôle le luxe joue dans les grands États et quelle utile production il y alimente. Son dessein était pris, son programme arrêté, il comprenait dans sa politique les buffets et les violons. C'était se séparer formellement de la République du brouet noir, des partisans du pain sec et de la démocratie sévère sur laliment. 11 y avait là un danger réel, peul-

18â JEROME PATUROT.

être une lutte. Le Directoire ne s'en laissa point ébranler. Il admettait le luxe comme élément, et l'admettant, il voulait le sanctifiGr par l'exemple. Quant aux Spartiates du brouet noir, il les tenait pour arriérés et leur jetait un solennel défi. 11 mourrait au besoin sur ses buffets et ses violons. ,

Un programme ainsi conçu, combiné sur une pareille échelle, ne pouvait se passer de cuisinier. Ce fut, pour le Luxembourg, une affaire aussi grave que celle du turbot romain. J'ai parlé tout à l'heure de question d'État. Le choix d'un cuisinier s'éleva à cette hauteur ; elle agita la politique jusque dans ses bases. Parmi les chefs qui aspiraient aux fourneaux du gouvernement, il s'en présenta beaucoup dont les opinions n'offraient pas de garanties suffisantes. Les uns avaient figuré dans la bouche du roi déchu ; d'autres se faisaient gloire d'avoir appartenu à la branche aînée. Toutes ces nuances furent écartées; le nouveau Directoire ne voulait pas qu'on pût l'accu&ér d'avoir trempé dans des coulis que la loi bannissait du territoire. Il n'admettait que des menus purs des erreurs du passé. Là-dessus il se montra inflexible. En vain essayait-on de le désarmer par des protestations voisines de l'apostasie; il résista; il lui fallait des marmitons irréprochables et à Tabri du soupçon. Aucun de ceux qui avaient tenu la queue des poêles de la monarchie ne trouva grâce auprès de lui. A peine trouvait-t-il les chefs de bouche des banquiers déchus dignes d'une amnisLie conditionnelle. Ils tenaient à Taristocratie financière par trop de liens et de mirotons pour n'être pas suspects aux estomacs démocratiques. Enfin, de guerre lasse, il choisit un cuisinier recommandé parle club des jockeys. Il ne voulait à aucun prix de la royauté ; il se décida pour l'écurie.

C'est par ces graves soucis que le nouveau Directoire préludait à SOS plans d'organisation sociale. Pour assurer la paix de sou inlérieui'^ il avait obtenu de l'Assemblée nationale la faculté de s'isoler de ses délibérations et de se retremper dans le recueillement. Quand il n'agitait pas ces problèmes délicats, il vivait avec la nature, et se plaisait à écouter, dans les quinconciiS du Luxembourg, le brui;:aeuieat des maiTOuniers

et les ariellcs des rossignols. Sur tous les poiuls de la ville s'agitaient dos clubs qui éprouvaient le besoin de couper le gouvernement en morceaux. Ciiaque soir des appels furieux étaient adressés au peuple pour qu'il rompît les fers dont on le chargeait. On eût dit que ces frémissements lointains venaient expirer au pied de la résidence officielle. Les loisirs s'y partageaient entre Tétude de la botanique et les merveilleux spectacles de la création. Les journées s'écoulaient de la sorte, sans trouble comme sans ennui. Quand le ciel était beau^les enfants allaient s'ébattre au sein des jardins réservés, et les dam.es montaient dans les carrosses officiels. Des piqueurs formaient l'escorte, et le tambour battait aux champs. ^

Parmi les affidés du Luxembourg figurait en première ligne le représentant Simon, Toigueil et le désespoir de Malvina. 11 avait ses petites entrées au palais ; il y dînait souvent, et y était reçu sur le pied de l'intimité. Ma femme n'assistait pas sans un ennui profond au progrès de ce subornement. Milles symptômes trahissaient la gravité du mal et faisaient craindre qu'il no devînt incurable Simon ne jurait que par le Directoire, ne voyait que par ses yeux. Tout ce que le Directoire faisait était bien fait; tout ce qu'il disait était bien dit. 11 acceptait tout de sa main, sans réserve et aveuglément. C'était une sorte de fascination. Maivina essaya de le ramener vers une meilleure voie et de réveiller chez lui le sentiment de l'indépendance. Vains eûorts l toute son éloquence y échoua. Entre le Luxembourg et Simon il y avait désormais trop de vol-au-vent pour que le pacte pût se rompre. Lorsque Maivina fut convaincue de ce fait, elle se prit à réfléchir et eut des scrupules. Simon était son œuvre; elle en répondait devant le pays. Cette situation l'effraya; elle se dit qu'elle en sortirait, fût-ce au prix d'une esclandre.

11 n'était pas facile de rejoindre Simon. S'arraant, comme prétexte, de la question des distances, il avait quitté l'hôtel et r-'était ain?i soustrait à notre contrôle. 11 occupait depuis lors, dans ie faubourg StV ut-Germain, une chaml.ire modeste, louée en garni. Dans les premiers jours de sa défection, il se faisait uii devoir de nous rejoindre à l'heure du dîner; et,

quand TAssemblée ne le réclamait pas, nous passions la soirée ensemble. Plus tard, et à mesure que sa conscience se chargea d'un poids lourd, il se montra moins assidu et peu à peu finit par nous vouer au délaissement le plus complet. Pour rejoindre le volage, il fallut perdre bien des pas : ce fut presque un voyage de découvertes. Vingt fois nous frappâmes à sa porte^ Malvina et moi, sans pouvoir le rencontrer. C'était trop tôt ou trop tard; des consignes étaient données. AT Assemblée^ mêmes mécomptes, mêmes échecs : Simon devenait inaccessible. Ma femme ne savait à quel expédient recourir. Elle avait fourni au meunier la recette pour écarter les importuns; il en abusait contre elle.

Le hasard vint à notre secours. Un jour que nous traver- .sions les Tuileries, nous aperçûmes de fort loin, sous Fombre des grands marronniers, une poitrine d'Kercule que recouvraient deux panneaux d'une blancheur éclatante. On eût dit une muraille crépie à neuf. Cette muraille marchait vers nous, et en se rapprochant prenait un caractère plus distinct :

— Dieu du ciel ! c'est notre homme! s'écria Malvina.

— Qui cela? répondis-je, trompé par le clair-obscur de la perspective.

— Simon !

— En effet, c'est lui ; quel air méditatif !

— Et quel costume ! reprit ma femme. Et quel couvrechef !... Voilà du nouveau ! Où a-t-il pris cet équipement?

-— Il vient droit à nous .

■— Vite, Jérôme, à l'abri de cet arbre, pour qu'il ne nous aperçoive pas ! Autrement, il serait capable de tourner court et de nous échapper.

La manœu\Te eut un plein succès. Cachés derrière le tronc d'un marronnier, nous pûmes voir Simon s'avancer majestueusement et sans défiance. Ce n'était plus le même homme; il avait subi une complète transformation. Au lieu du costume que je lui avais fait confectionner, il portait Phabit à queue de morue, le chapeau en cône, et le gilet à revers épanouis qui caractérisaient les membres de la nouvelle Mon-

tagne. Dref, ii avait suivi à la lettre un de'cret ridicule dont les autres représentants avaient eu le bon esprit de s'affranchir. Rien au monde ne saurait donner une idée de Simon dans cet accoutrement. Avec une fraise et une plume, on l'eût pris pour un maillotin. Puis il avait su se donner des airs assortis au vêtement. Il avait une manière de poser le pied et de balancer sa tête sur ses épaules. Ce fut sous cette allure qu'il arriva près de Tarbre où nous l'attendions :

— Vous voilà donc, beau fugitif ! dit Malvina en se démasquant.

Simon ne pouvait prévoir l'embuscade ; aussi éprouva-t-il un moment de trouble et d'embarras.

— Ah ! c'est vous, madame Paturot, répondit-il machinalement.

— Et qui voulez-vous que ce soit, Simon? A moins que ce ne soit mon ombre ! Suis-je si changée en quelques jours?

— Je ne dis pas cela, madame j bien au contraire, répliqua le représentant confus.

— A la bonne heure ; mais c'est vous, mon garçon, qu'on aurait peine à reconnaître. Où diable avez vous pris ce pain de sucre qui vous décore le chef? Et ces battants de gilet, et tout cet étalage ? Sortez-vous de chez Babin, par hasard ?

— Je ne fréquente pas ce représentant du peuple, madame Paturot.

— Babin? un représentant l s'écria ma femme avec un éclat de rire. Le quiproquo est ingénieux! Babin est un costumier, Simon. Il vous reste à apprendre bien des choses en politique. Vous êtes moins avancé que votre accoutrement.

Malvina n'épargnait pas son disciple; évidemment elle poursuivait contre lui une revanche, et voulait lui faire expier les mécomptes dont nous avions à nous plaindre.

— J'obéis à la loi, madame, dit Simon, qui ne savait quel maintien prendre.

— Raison de plus pour vous en faire compliment. C'est un peu Comtille; mais l'intention sauve tout. Il n'y a que le

186 JKROME PATCROT,

gilet qui m'offusquo ; on dirait Tétendage d'un blanchisseur.

— Conforme au décret !

— Je le sais, mon Dieu ! je le sais, tout le monde Tit de son commerce. Et puis, les goûts sont libres. Dès le moment que vous avez voulu vous procurer cette satisfaction!... elle en vaut une autre. C'est une façon de manifester vos sentiments.

— Comme vous le dites, c'est un drapeau.

— Tu Tentends, Jérôme, un drapeau ! Il en convient ! Cet excès de linge, un drapeau! Ce feutre pointu, un drapeau! Et, sans vous commander, Simon^ peut-on savoir quel est ce drapeau ?

— Le drapeau de? amis du peuple !

— Bah ! Tant de choses dans un gilet?

— Odi, madame^ dans un gilet.

Ma femme se contenait mal; je le voyais au jeu de sa physionomie. Derrière cette ironie se cachait une tempête ; elle éclata :

— Assez, Simon ! s'éciia-t-elle. Brisons là, s'il vous plaît. Jérôme, ajouta-t-elle en se retournant vers moi, je te défends désormais de le voir. C'est tL:i garçon perdu ; tu rabandonneras à son sort. Ah! vous endossez le gilet extravasé ! Ah 1 vous donnez dans les queues de morue et les chapeaux tyroliens! Eh bien, Simon, notez sur vos papiers ce que je vais vous dire.

— ?,ion Dieu, madame Paturot, comme vous le prenez !

— A datt r de ce jour ma main se retire de vous, poursuivit solennellement ma femme. Je vous abandonne à vos liaisons. Mais entendons-nous bien. J'acquiers le droit de vous desavouer à la face du ciel, et j'en userai pleinement.

— N'est-ce que cela?

— Vous verrez ce que c'est, Simon. Vraiment, j'admire vos airs dégagés; ils vont bien avec votre gilet. Vous avez puise le tout à la même source. Fi, monsieur ! vous devriez en rougir! Si vite oublier et se pervertir si vite ! Simon, je vous renie à tout jamais.

— Vovcz le beau malheur !

— Vous n'ôtes qu'un factieux, Simon !

— Et vous, madame, une réactionnaire !

Ce fut sur ces gros mots que Ton se quitta. J'eus beau intervenir ; les esprits étaient trop montés, Malvina frémissait de colère, et Simon commençait à prendre les choses au vif.

Ainsi, le Directoire n'avait conquis ime âme que pour la livrer aux ravages de l'opinion la plus exaltée. Des séductions du Luxembourg Simon en était arrivé, le plus naturellement du monde, aux enivrements de la Montagne. Tous les partis tenaient à s'attacher un organe si puissant. Il faut dire, à la louange du meunier, que les sauces du gouvernement n'avaient pas tout fait. Un sentiment plus élevé venait de s'y mêler. Simon était du peuple, et il allait vers ceux qui parlaient du peuple avec le plus d'emphase, avec le plus de fracas. Volontiers il se payait de mots et se ralliait aiLx plus sonores. Ce n'est pas qu'il manquât de bon sens; mais il avait été transporté d'une façon si brusque au milieu d'un monde nouveau pour lui, il s'y était vu en butte à des assauts si divers et si nombreux, qu'il avait perdu en partie la conscience de son état. C'était le vertige de la première heure. Avec l'habitude et le temps cet éblouissement devait cesser. Plus tard, rendu à ses bons instincts, Simon allait reprendre possession de lui-même, se mieux défendre de l'entraînement, et se livrer à des actes plus réfléchis. Il n'était pas acquis sans retour au parti des gilets à revers et des chapeaux en cône.

En attendant, il était perdu pour nous, et, comme le disait Malvina, nous avions rompu la paille. L'essentiel, c'était que l'on sût bien et partout que désormais il agissait de son chef et relevait de ses inspirations. Il fallait que la province pût démêler, dans la conduite de son élu, la part qui revenait à ses conseillers et celle qui lui était propre. Voilà pourquoi nous avions voulu le rejoindre à tout prix; voilà pourquoi Malvina avait eu avec lui une explication catégorique. Son but se trouvait atteint; elle n'en répondait plus devant l'univers.

!88 JÉRÔME PATLROT*

Depuis quelques jours, une idée fixe s'était ercpare'e de Malvina. Elle avait appris, par la voix publique, qu'un club des femmes venait de se fonder et répandait un certain éclat. Il faut le dirCj cette institution réveillait le souvenir le plus glorieux de sa jeunesse. Elle ne pouvait oublier le jour de ses débuts et le moment solennel où elle avait occupé, avec un rare bonheur, la tribune de la salle Taitbout. Le temps, qui emporte si vile nos illusions, avait respecté celle-là. Ma femme né croyait plus aux dieux qu'elle adorait alors; mais l'enivrement du succès, les incidents de celte joute oratoire, avaient laissé dans son âme des vestiges |#rofonds.

On ne pouvait donc parler du club des femmes sans exciter chez elle un vif désir d'y aller, d'y assister. Elle y résistait pourtant de toutes ses forces. Sa crainte était de ne pouvoir se contenir, et d'échanger le rôle de témoin qu'elle voulait garder, contre celui d'acteur dont elle entendait se défendre. Quoique Malvina fût prompte et prît volontiers des airs délibérés, elle avait le sentiment vrai et juste des choses. Ce club des femmes lui répugnait; elle y voyait Tindice d'un désordre moral ; aussi n'épargnait-elle pas les personnes qui avaient fondé l'étabHssement. Cette disposition d'esprit robligeait encore à plus de réserve. Mieux valait s'abstenir, dès le moment qu'elle ne pouvait pas répondre d'elle.

Cependant Oscar, qui venait nous voir de loin en loin, ne tarissait pas sur ce club et sur les prouesses dont il était le théâtre. C'était la fable de Paris et le sujet de tous les entretiens. On racontait là-dessus les scènes les plus curieuses et les incidents les plus bouffons. La faveur publique s'y attachait. Au début, Ventrée était gratuite et la société un peu raôlce. En vue d'une épuration, une redevance fut frappée

sur les curieux : cinquante centimes d'abord; Taffluence ne cessant pas, on porta les places à un franc. Cette hausse mit le feu auxLiliets ; on se les arracha : la grande société voulut voir de près ces jupons qui levaient l'étendard de la révolte; il y eut des reventes et des spéculations sur les coupons d'entrée. Si le club des femmes avait vécu huit jours de plu?, on l'eût coté à la Bourse.

Ces détails arrivaient à Toreille de Malvina, et livraient à sa raison des assauts terribles. Laisserait-elle un pareil spectacle s'évanouir sans en avoir joui une fois ? L'établissement rencontrait une vogue qui allait jusqu'au scandale ; raison de plus pour croire qu'il ne durerait pas longtemps. Toute séance pouvait être la dernière. Cette perspective agissait sur ma femrae comme un aiguillon.

— J'en ferais une maladie ! s'écria-t-elle. Nous irons au club, Jérôme ; nous y irons ce soir ! Tiens-toi prêt.

Cette comédie bourgeoise se jouait sur les boulevards, dans une salle louée à la séance. Après un dîner rapide, nous nous dirigeâmes de ce côté. Les abords étaient garnis de monde ; on n'y arrivait pas sans efforts. Une double haie de curieux s'était formée, et, avant de pénétrer jusqu'au sanctuaire, il fallait courir les chances et subir l'outrage d'une sorte d'inspection. Les femmes étaient ainsi passées par les armes. Loin d'intimider Malvina, cette épreuve ne fit que l'enhardir : elle aimait les aventures. Nous nous engageâmes donc au milieu de cette garde d'honneur, composée d'étourdis et de mauvais plaisants. Les quolibets, les allusions voltigeaient de toute part ; on allait jusqu'aux propos graveleux. Malvina ne sourcillait pas. Quand les choses allaient rop loin, elle se retournait du côté du coupable, et d'un seul mot savait l'écraser.

— Le malhonnête ! disait-elle.

Il faut que, sur un point, l'insulte ait été plus grave encore, car il me sembla, au milieu de celle foule qui nous comprimait, entendre un bruit sec, suivi de rires universels :

190 JEROME PATCIIOT,

— Bien touché, s'écria une voix.

Je regardai Malvina ; sa joue était écarlate, sa narine frémissante, son œil chargé d'éclairs. Elle venait de se faire justice.

L'espace s'ouvrit enfin devant nous, et, après avoir gravi l'escalier, nous pénétrâmes dans la salle. Elle était nue; à peine quelques chaises, et dans le fond une estrade pour le bureau. En général, les clubs ne brillaient pas par le mobilier ; celui-ci ne faisait point exception. Malvina parvint à se procurer un siège ; moi, je m'adossai à la muraille^ afin d'être prêt, en cas d'événement. Les séances passaient pour être orageuses ; un protecteur n'était pas de trop. Malvina en eut deux; Oscar se trouvait là. Il était l'un des clients les plus assidus du club des femmes : il prétendait qu'elles n'avaient jamais posé aussi bien que dans cet établissement, trop heureux, ajoutait-il, d'avoir à si peu de frais le modèle vivant, et de poursuivre cette étude d'après naliu-e.

La salle se remplissait peu à pe^; les femmes arrivaient toutes avecleurs chaperons. Les pécheresses se groupaient à part et semblaient moins jalouses do s'instruire que de s'apparier. Aussi, tant que dura îa séance, la présidente promena-t-elle sur ce troupeau déchu ses lunettes indignées. Faute de mieux, elle protestait parle geste et par le regard. Il faut dire que la fleur des visages se trouvait plutôt de ce ctMé. On y rencontrait du moins les sourires gracieux et les dents pures delà jeunesse. Sur les autres points, les matrones abondaient et formaient des ombres peu favorables au tableau. Les toilettes n'atteignaient pas un niveau élevé : beaucoup de cabas, et trop de chapeaux issus des champignons du Temple. Quant aux physionomies, on pouvait les caractériser en deux mots : des yeux garnis de verres de couleur, et des nez acquis de temps immi^^ïiorial aux préparations de la régie. Sans les pécheree.-es, bon Dieu, qui dune eut osé affronter de tels périls? Et ne fût-ce que dans rinlérêt de la recette, la présidente aurait dût prendre, vis-à-vis d'elles, des airs moins courroucés.

J'ai noiumé lu présidente ; il est temps d'en parler. Ses lu-

MALVINA AU CLUB DES FEM:,iES. 191

nettes étaient dignes de respect ; c'est tout ce qu'on pouvait dire d'elle. Par Tétat de ses formes, elle se dérobait à toute autre appréciation. L'âge et peut-être le malheur lui avaient enlevé les caractères extérieurs de son sexe. Il est vrai qu'elle faisait siéger à ses côtés une vice-présidente vouée à un embonpoint monstrueux. Ce contraste ne réparait rien. L'œil ne fait point de moyennes; il ne transporte pas les excédants du côté des manquants, afin de rétablir cette loi d'équilibre qui gouverne les mondes. Ces dispositions dominaient l'assemblée, composée en grande partie de connaisseurs. La critique s'exprimait sur le personnel du bureau avec une liberté qu'il serait difficile de traduire; elle signalait d'une part une insuffisance notoire, de l'autre une profusion into» lérable. Ces opinions ne s'échangeaient pas à demi-voix; elles éclataient tout haut, et venaient forcer la présidente jusque dans ses lunettes ternies par la confusion.

Il fallait résister néanmoins, tenir tête à Forage, sous peine d'en être emporté. La présidente l'essaya ; elle agita l'airain, expression de son pouvoir ; et, d'une voix légèrement émue, elle déclara que la séance était ouverte. Ces mots, où respirait une certaine dignité, furent suivis d'un silence. Le programme allait suivre son cours, là partie était gagnée, si un mauvais plaisant ne fût intervenu.

— Ne sommes-nous pas au club des femmes ? dit-il avec l'accent d'un doute.

— Oui, oui ! s'écria-t-on de toute part.

La présidente voulut couper court à l'incident, en ajoutant d'un ton doctoral:

— Oui, monsieur^ vous êtes au club des femmes.

On crut l'interrupteur démonté, et la réunion allait en f,i ire justice, quand il reprit la parole :

— Si c'est un club de femmes, dit-il, qu'on mette donc des femmes au bureau.

Le coup était rude ; les deux dignitaires en furent profondément atteintes. Mise en veine par celte saillie, la réunion fut implacable :

— Des femmes au bureau ! nous voulons des femmes !

La présidente se leva, secoua vingt fois sa sonnette, offrit héroïquement sa poitrine à la tempête des quolibets ; ce fut en vain :

— Des femmes au bureau ! criait-on toujours ; nous voulons des femmes î

— Mais il me semble... citoyens, dit la présidente émue.

— Ma foi, non, répliqua un mécontent ; il ne nous semble guère !

Ce fut au tour de la vice-présidente d'opposer à la révolte une surface plus étendue.

— Mais, messieurs, il me semble... dit-elle en répétant une expression malheureuse.

— Oh ! cette fois, s'écria le mauvais plaisant, il ne nous semble que trop !

Le tumulte était à son comble ; aucune force humaine n'aurait pu l'apaiser. La liberté des propos avait atteint sa dernière limite, et la liberté du geste s'y joignait déjà. Les jeunes gens parlaient d'éteindre les quinquels, les pécheres?f"3 riaient comme des folles. 11 y avait là un danger réel; je me rapprochai de Malvina. Au début elle avait pris cette scène par le côté plaisant ; mais quand les choses eurent dégénéré, elle fronça le sourcil et promena sur les cabaleurs des regards dignes du souverain de l'Olympe. On voyait qu'elle cherchait à les contenir en se domptant elle-même. C'était à la fois une lutte au dehors et un combat intérieur. Enfin, au moment le plus critique, elle m'échappa pour ainsi dire des mains, fendit cette foule en désarroi, et gravit comme un trait les marches de l'estrade. Ce mouvement impétueux, cette apparition, amenèrent un retour soudain dans l'état des esprits.

— Vous voulez des femmes au bureau? s'écria Malvina avec un geste victorieux ; en voici une !

Un murmure d'assentiment accueillit cette déclaration ; l'assemblée s'avouait vaincue. Malvina ne portait pas la tète comme tout le monde,^ et il y avait dans son air et dans sa

voix de quoi en imposer aux plus turbulents. On se tut donc, on écouta :

— Et maisntenant, ajouta-t-eile, que pas un ne Louge ! c'est moi qui fais la police du local.

Grâce à cette diversion imprévue, le club put retrouver un peu de calme et reprendre le cours régulier de ses travaux. La présidente, sauvée par un prodige, se confondait en remercîments auprès de Malvina. Elle crut que l'ange de ses théories venait de descendre du ciel.

— Ma sœur, lui dit-elle, que ne vous dois-je pas ?

— C'est bien, lui répondit ma femme ; faites votre commerce avec ces messieurs ; plus tard nous réglerons nos comptes.

Le programme eut son libre cours ; on divagua sur les femmes et sur leur condition dans les sociétés modernes. La présidente avait une homélie soigneusement préparée ; elle la versa à longs flots soi le club réduit à merci. Plus d'une fois il se révolta, il demanda grâce. Malvina maintint le droii de l'orateur, envers et contre tous. Seule, elle pouvait l'amener à une condescendance si grande. Elle le sentait frémir sous sa main, et ce n'était pas sans un secret orgueil qu'elle lui imposait sa valonté. Mieux qu'une autre, elle jugeait ce que pouvaient valoir ces discours que ne relevaient ni le débit ni l'expression. Mais plus l'entreprise était difficile, plus elle avait à cœur de la conduire jusqu'au bout. Bon gré^ mal gré, le cliiL fut forcé de tout entendre; il connut à fond l'existence des chambrières, le sort des brodeuses et la destinée des modistes. On ne lui fît grâce de rien, ni d'une récrimination, ni d'un chiffre, et il put même goûter les charmes d'un projet de colonisation, applicable aux iileuses des provinces de l'Ouest. Amener une assemblée jusqu'à la limite de cette résignation, c'était le comble : un dompteur de bêtes féroces n'eût pas mieux fait.

Quand la présidente eut ainsi abusé du public, l'ordre du programme appela d'autres orateurs. C'étaient des femmes, hors d'âge pour la plupart. La tribune les intimida, et aucune d'elles ne retrouva la liberté d'esprit nécessaire pour fatiguer

longtemps le club. La séance allait donc finir faute d'orateurs, quand un jeune homme se détacha de Tenceinte et se dirigea vers Testrade avec une lenteur étudiée. Il était blond; ses joues se paraient du duvet de radolescence. Dans l'expression de ses veux bleus, dans ses gestes arrondis, perçait on ne sait quoi d'efféminé qui semblait justifier sa présence à cette tribune. Il ne s'y maintint pas néanmoins sans opposition :

— Des femmes! nous voulons des femmes ! répétèrent les voix turbulentes.

— Je suis le chevalier des femmes, dit l'orateur avec un sourire assorti à la déclaration.

Un éclat de rire général accueillit ce commentaire; il se prolongea si irrésistiblement que la cabale en fut désarmée.

— Je suis le chevalier des femmes, ajouta l'orateur, et à ce titre je demande qu'on m'écoute. Je viens parler des femmes aux femmes. Par la même occasion, j'en parlerai aussi aux hommes. La femme ! Dicuî la femme, c'est un sujet sur lequel on ne saurait trop s'étendre !

— A l'ordre, dit une voix.

— Silence ! s'écria Malvina d'un ton sévère.

— J'accepte l'interruption, poursuivit le blondin, et je sais ce qu'elle m'impose. Je parlerai donc des femmes aux femmes et aussi aux homm.es. Je dirai aux hommes ce qui touche les fem.mes^ et aux femmes ce qui touche les hommes. Je les révélerai les uns aux autres, car ils s'ignorent, car ils n'ont pas assez de points de contact.

— Joli, dit la même voix.

— Silence donc ! reprit Malvina avec un regard foudroyant.

— Ces critiques ne me troublent pas, reprit l'orateur; je les ai prévues et je les accepte. En me déclarant le chevalier des femmes, je savais bien que la persécution m'attendait. Cette persécution, je la brave ; j'irai jusqu'au martyre, s'il le faut. Pour les femmes, que ne fcrais-je pas! N'est-ce pas dans leurs rangs qu'il faut aller chercher nos épouses et nos mères, nos cousines et nos tantes? Défendre les femmes, vanter les femmes, célébrer les femmes, c'est pour moi un culte, une tradition, un devoir; c'est mon titre, mon héritage. 0 femmes!

femmes! que ne puis-je mettre votre sort à la hauteur de mes vœux ! vous seriez les reines de l'univers comme vous en êtes les anges !

Ce dithyrambe aurait pu durer longtemps; la lyre du blondin était monte'e. On l'avait vu, en d'autres séances, prolonger indéfiniment cet hymne chevaleresque en l'honneur de la merveille de la création. 11 avait pris la femme à son origine même, au moment où elle entre nue et innocente au sein de son paradis, pour en sortir vêtue et coupable ; puis il l'avait montrée^ dans le cours des siècles, rachetant une première faute par un dévouement sans limites et sans fln, préservant l'homme de lui-même, heureuse de sa gloire et secourable à sa douleur, s'effaçant devant lui comme une esclave^ et bénissant jusqu'à la main égarée qui payait tant de bienfaits par la violence. Tel était le thème habituel du jeune blond ; à peine en variait-il la forme d'une séance à l'autre. 11 y revint encore cette fois et insista sur la dernière image, en y déployant tout son art.

Ma femme s'était résignée jusque-là ; elle gardait son sérieux et observait son rôle. Je voyais toutefois aux mouvements de ses pieds que sa patience était à bout; et, rapproché de l'estrade, je pouvais l'entendre dire :

— Dieu ! qne cet homme me porte sur les nerfs!

Le vase était plein ; à la première goutte il déborda. A travers les brouillards de sa poésie, l'orateur venait de parler des mauvais traitements infligés à la plus belle moitié du genre humain. Mal vina n'entendait pas raillerie Là-dessus; elle ne souffrait pas que l'on dit d'une femme qu'elle baisait la main qui la frappait. C'était d'un mauvais exemple. Aussi en pritelle occasion pour rompre ouvertement avec l'orateur et avec le bureau.

— Assez, dit-elie en se levant; à mon tour de parler.

Le blondin protesta, essaya de maintenir son droit; mais /un cri unanime le club l'obligea à quitter l'estrade. Un discours de Mal vina était de bien plus haut goût; elle plaisait déjà, elle tenait son monde dans la main. Quand elle eut promené sur l'auditoire un regard profond et sûr, elle commença.

■ — Je n'en ai pas pour longtemps, dit-elle ; il faut seulement que j'explique pourquoi je suis ici. C'est l'occasion qui l'a fiit. Je ne connais point ces dames, ajouta-t-elle en se tournant vers les deux dignitaires; je ne connais point monsieur, et elle désignait le blondin. J'ajoute que je ne tiens en aucune manière à prolonger nos relations. On se prenait aux cheveux ici; j'y ai fait un brin de police. J'ai eu les honneurs de la séance ; on m'a rendu cela en procédés. Partant quittes.

— Eh bien ! alors, dit le blondin essayant de reprendre sa position à la tribune.

— Attendez, muguK/i ; quand j'aurai fini, vous vous dédommagerez. Pour l'instant, c'est moi qui ai le dé : laissezm'en découdre. Patience, ça ne sera pas long, et je ne vous mâcherai pas les mots. Vous jouez ici une pitoyable comédie. Comment 1 ce n'est pas assez que les hommes aient la cervelle sens dessus dessous, il faut que les femmes s'en mêlent !

— Voilà de singuliers propos ! s'écria le blondin en se révoltant.

— Taisez-vûus, rnoguet, c'est aux femmes que je parle. Oui, il est honteux qu'on en soit venu jusqu'à nous embaucher. Comment ! vous, ajouta Malvina en se retom-nant vers les dignitaires du bureau, vous, des personnes d'âge et qui avez l'expérience de la vie, vous donnez dans ces godans-là ! Un club ! voyez la belle avance ! Livrer des femmes en spectacle, les faire monter sur les planches, comme si elles descendaient en ligne directe des mémorables tricoteuses du club des Jacobins ! Mais, malheureuses que vous êtes, si vous aviez des filles de quinze ans, les amènericz-vous ici pour se prostituer aux yeux du public? Et ce que vous ne laisseriez pas faire à vos filles, vous voudriez que d'autres le laissassent f^re aux leurs et le fissent elles-mêmes? Songez-y donc!

— Mais, citoyenne, vous ne pouvez pas dire ces choses-là ici ! s'écria le chevalier des femmes; vous allez contre le but de l'institution.

— A la porte, le blondin ! s'écria l'assemblée d'une seule Voix.

Les sympathies de l'auditoire étalent évidemment pour

Malvina; les lunettes irritées de la présidente n'y pouvaient rien. Elle continua.

— Voyons, dit-elle, écoutez un bon conseil. Fermez les portes de ce club ; que cette séance soit la dernière. 11 y a ici une occasion de scandale, ne la prolongez pas. Laissez ce rôle aux dévergondées. Si les hommes aiment à bavarder entre eux, à briser des vitres en enfants qulls sont, à se parler récume à la bouche, que les femmes soient plus sages ; qu'elles leur donnent l'exemple du bon sens et de la modération. Sommes-nous donc ici-bas pour nous dévorer les uns les autres ? Vos droits ! on vous parle de vos droits ! Un beau venez-y voir ! N'en avez-vous point assez, de droits ? Vous avez celui de faire faire à un homme tout ce qui vous passe par la tête, et vous ne trouvez pas que ce soit déjcà joli ? Vous avez celui de tenir en ordre votre maison, de raccommoder les chausses de vos maris, de surveiller et d'élever les enfants, de commander aux bonnes et de veiller à ce que le dîner soit cuit à point! N'est-ce pas là des droits suffisants? Et qu'aurez-vous gagné lorsque vous serez venues ici exercer vos langues pendant trois heures consécutives ? Vous aurez gagné que la maison ira à vau-l'eau, que les enfants seront mal tenus, les nippes en mauvais état, et les bonnes maîtresses chez vous. Voilà votre compte clair et net; demandez la monnaie maintenant.

— Bravo! dit l'assemblée en guise d'assentiment; c'est bien cela.

— Ainsi, c'est convenu, nous allons fermer ce club, et les honnêtes gens nous applaudiront. Si vous ne le faites, voulez-vous savoir ce qui vous arrivera? Aujourd'hui on vous hue sur votre passage, on vous insulte, et j'en ai eu ma part ; on vous déshonore par des propos. Si vous persistez, on ira plus loin; on vous fouettera au coin des rues. En avez-vous le goût? Continuez ! sinon, fermez cet antre. J'ai dit.

Ce dernier trait enleva l'auditoire; Malvina descendit de la tribune au milieu d'acclamations sans fin. On voulait la porter en triomphe; elle se refusa à cet honneur. Du reste, elle obtint celui dentelle était le plus jalouse : le club fut fermé.

i03 JÉRÔME PATUROT.

Les récits de voyages nous ont appris ce qu'est un ouragan sous i'equateur, et en ont fait des descriptions terribles. Nulle part le de'sordre des éléments n'acquiert plus d'intensité et ne se signale par des ravages plus profonds. Dans le ciel, les nuages se choquent avec fureur tandis que le vent passe sur le sol comme une faulx tranchante. Rien n'échappe^ rien ne résiste à cet effort, ni les récoltes, ni les bestiaux, ni les habitations. Aux ruines qu'il laisse, on reconnaît le passage du fl^'au.

C'est ainsi que les révolutions sévissent; elles jonchent le sol de débris. Les hautes existences sont frappées d'abord; j)uis vient le tour des existences plus modestes. Dans cet ébranlement général, nul abri n'est sûr; il faut subir la loi commune. Aussi, que de victimes autour de nous! Que de chênes foudroyés! que de roseaux brisés à la racine! Tout sert de litière aux révolutions, les privilèges de la naissance et ceux de la richesse, les palmes du talent et la splendeur des arts ; point de grandeur qui se dérobe à leur implacable niveau.

Au nombre des existences que les événements avaient le plus cruellement froissées, il faut compter celle des hommes de style. C'était h faire pitié. On sait quelle gloire et quel profit s'attachaient naguère à ce titre. Un homme de style était un capitaliste ou peu s'en faut. Ses siib-tanlifs avaient cours forcé ; on mettait un prix jusqu'à ses virgules. Le fond de ce commerce égalait en solidité un immeuble à Paris ou une terre dans l'Anjou. Rien n'en troublait le rapport, ni les inondations, ni la grêle. Pourvu que l'homme de style eût la main prompte au badigeon et se prodiguât en arabesques.

il était sûr de maintenir ses revenus au niveau de ceux d'un financier et de faire une très-grande figure.

Ainsi favorisé pour le profit, un homme de style n'était pas moins heureusement partagé du côté du bruit. Il remplissait l'Europe de ses alinéas; il tenait les populations sous le charme. D'écho en écho son nom était allé surprendre le Samoïède dans ses glaces et l'Arabe dans ses déserts. Un brevet d'homme de style, bien exploité, conduisait là. C'était peu au début : quelques voix d'amis, une industrie limitée. Avec ie temps, ces voix gagnaient du terrain; l'admiration mutuelle a tant de ressort ! Se traiter d'homme de style, à l'cnvi, à tout propos, en apparence c'est un mince résultat ; en réalité, c'est ainsi que se construisent les grandes gloires. Il en est d'elles comme des fleuves à leur source. C'est un filet de talent, d'esprit, comme on voudra, qui s'échappe de la base du rocher et murmure dans un vallon discret, à l'ombi-e de quelques sureaux : alimenté en chemin par les affluents de l'éloge, il voit ses rives s'étendre, et s'accroître son lit, jusqu'à ce qu'il se jette par sept bouches dans les eaux profondes de la célébrité.

A l'aide d'un procédé si simple, bien des hommes de style avaient fait leur chemin, et dans toutes les nuances de l'emploi. Les uns avaient réussi par la voltige littéraire et les jeux folâtres exécutés sur l'herbe du feuilleton. D'autres avaient abordé les grands moyens et construit leur nid sur les hauteurs de l'antithèse. Ceux-ci marchaient à la gloire par le vermillon, et, se senlant vieillir, en usaient comme d'un fard pour cacher leurs rides. Ceux-là employaient l'histoire en guise de balancier, et en frappaient une monnaie de trèsmauvais aloi. Il en était qui inclinaient au pire et poursuivaient leur fortune à travers les décombres. Ils fomentaient au sein des masses les instincts violents et les conviaient à des révoltes sacrilèges. Ou bien pour flétrir notre civilisation^ ils n'en montraient au peuple que les impuretés, et le conduii«aient à la colère par le dégoût. Ainsi procédaient les hommes de style : grâce à l'emploi de ces modes variée, ils arrivaient le plus naturellement du monde à la richesse et aux hon-

neurs. Pour être acquise à peu de frais^ la couronne n'en était pas moins belle^ et semblait être solidement posée sur le front des élus.

Qui eût pu croire à un revers éclatant? Qui eût présagé une déchéance prochaine ? L'empire de la forme ne devait-il pas survivre à tous les ébranlements de l'opinion? Ses sphères sereines n'étaient-elles pas au-dessus de la région des orages ? Hélas! non. L'événement le prouva. Au premier souffle^ ces gloires s'effeuillèrent et jonchèrent le sol de leurs débris; ces noms, adoptés par la foule, se perdirent dans le bruit immense que soulèvent les révolutions. Les vanités d'auteurs durent en éprouver un choc terrible. Un tel délaissement après une vogue si grande ! Tant de fanfares remplacées par un silence absolu! C'était à s'ouvrir le ventre de désespoir^ à la manière des Japonais. La fortune se vengeait durement. En un jour, sur le premier prétexte, elle jetait dans le fleuve d'oubli des homm.es qui avaient fait les délices des deux hémisphères; elle obligeait ces condors de la pensée et de la forme à quitter les hautes cimes et le commerce du soleil, pour descendre à des abris indignes d'eux et à des relations plus obscures. Triste retour des grandeurs! Spectacle fécond en découragements! Les républiques abondent en traits pareils; elles aiment à dévorer les hommes. Celle-ci s'en prenait aux hommes de style ; c'était d'un goût plus relevé'.

Pour comble d'amertume, l'honneur ne demeurait pas seul sur ce champ de bataille calamiteux ; les billets de banque y succombaient également. 11 iallait en conduire le deuil. Adieu, dès lors, à ces raffinements mêlés de créanciers dont se composait la grande vie littéraire. Plus de château mauresque, voué d'avance à l'expropriation. Plus de pavillon sur le lac offert en holocauste au génie de l'inventaire. Plus de mobilier et plus d'huissiers, deux objets qui se suivent et se com- ^ plètent si bien. Du même coup, la révolution avait tout sup- I primé, splendeurs etmisèrcs. Qui l'eût dit aux jours opulents, lorsqu'au bout de chaque ligne se trouvait une pièce d'or, comme le produit naturel d'un filon inépuisable? Qui l'eût dit aux heures de succès, au milieu des enivrements du luxe

et de ces mille fantaisies dignes d'un prince d'Orient! Il n'était point d'état de maison que l'imagination, de ses doigts de fée, ne pût soutenir. Elle assurait tout à ses favoris, carrosses et gens, table ouverte et train de seigneur. Que ce temps était loin ! et quel déchet dans cette existence asiatique !

En face d'une telle ruine, quelle âme n'eût été ébranlée ? quel cœur n'eût défailli ? L'homme de style ne fléchit pas. Devant ces foudres déchaînés, il garda le front haut et jeta au malheur d'orgueilleux détis. Le destin pouvait le ruiner, mais non l'abattre. L'Europe le délaissait ; tant pis pour l'Europe. C'était une éclipse; quel astre n'en a pas ? Le soleil disparaît dans la brume; en est-il moifta le soleil? Ainsi pensait l'homme de style. Dans sa conviction, le globe ne pouvait^ sans dommage, se passer longtemps de ses soins. Sans vouloir nuire au soleil, il croyait jouer un rôlo plus essentiel encore dans révolution terrestre. Le flambeau de l'àme n'est-il pas supérieur au flambeau du corps? Singulière prétention que celle d'effacer, d'amoindrir l'homme de style, c'est-à-dire le souffle qui vivifie, le pinceau qui colore, la voix qui résonne, l'œil qui sonde les abîmes, la main qui tient le gouvernail et dirige sur un océan plein d'écueils nos générations éplorées et flottantes I

L'homme de style se crut donc un élément nécessaire dans l'économie de l'univers, et il persista. U brava l'abandon ; il se remit à l'œuvre. Seulement, à l'exemple des divinités indiennes, il eut le soin de se transformer. Jusqu'alors la politique ne lui avait paru qu'un objet secondaire, abandonné aux -plumes d'un degré inférieur. Longtemps il l'avait couverte de ses dédains. En présence des événements, cette opinion devait se modifier. Ils avaient fait à la politique une telle place que les grands pinceaux de l'époque étaient mis en demeure d'y concourir.

— Ah ! ils l'ont voulu, se dit l'homme de style ; ah ! ils nous y forcent ; eh bien ! ils vont voir. Les écoliers avaient seuls donné ; c'est le tour des maîtres. Le journal était livré aux doublures; place aux premiers sujets, et attention !

Ce fut ainsi que l'homme de style eu Ira dans la politique, la férule eu main et sans quitter ses éperons. La suite répondit à ce début. Son premier soin fut d'entreprendre l'éducation des lecteurs et d'initier le pays à une histoire pitto^e^que de son invention. Faut-il le dire ? un si vaste dessein fut mal servi par les événements. Le génie vint se briser contre la force des habitudes. Ce public que Ton espérait éblouir se refusa aux excès de couleurs ; il préféra le vol du passereau au vol de l'aigle ; il se montra insensible aux fantaisies historiques dont on l'inondait. Triste et dernier échec ! Décidément l'homme de style entrait dans une veine malheureuse. De ce naufrage universel, il ne lui restait qu'une épave, et elle venait de disparaître en le livrant sans défense au flot orageux du discrédit.

Était-ce justice? Je n'oserais pas dire non. Toute fausse doire s'expie ; toute surprise a des retours. Jeune, j'avais pu assister à l'écloîion de ces renommées, et j'en avais baptisé plusieurs de mes mains. Elles avaient toutes reçu l'eau lustrale de la réciprocité. Les choses se faisaient d'ailleurs dignement et de la meilleure foi du m-onde. On s'admirait en famille ; on y échangeait l'expression d'un enthousiasme naïl. Jamais plus de ferveur ne régna dans le culte des lettres ; on croyait aux idoles consacrées d'hier; on serait mort pour elles, s'il l'eût fallu. De pareilles dispositions sont contagieuses ; bon gré, mal gré, le public les subit . Les mêmes noms lui sont répétés tant de fois, entourés dhomraages si grands et d'épithètes si sonores, qu'il cède de guerre lasse et désarme devant le bruit. Sous 'cette pression, les grands hommes ne se discutent pas, ils s'imposent.

Une origine pareille entraînait à sa suite de nombreux inconvéniento; ils se révélèrent bientôt. Ces parvenus de la doire avaient tous les défauts des parvenus. Les airs fan.irons ne leur manqi-aient pas, et ils tranchaient volontiers du iiiatamore. Ils apiJortaicnt dans les lettres un élément à la fois fécond et fatal, la jeunesse, c'est-à-dire beaucoup d'aTidace et point de m.aturilé. Aussi quel empire turbulent et quelle orageuse puissance ! J'ai raconté ailleurs ces débuts

qu'accompagnèrent de puériles exécutions. Il est superflu d'y revenir. Je ne parleiai pas non plus des violences que les maîtres nouveaiuc exercèrent sur la langue, et de la sentence portée contre son génie abstrait au profit d'un retour vers de grossières réalités. Ce sont là pourtant des erreurs dignes de châtiment; car c'est quitter le ciel pour la terre, et sacrifier l'idéal à l'enluminure et au relief.

Mais ce que je reprociie surtout à ces esprits enivrés d'euxmêmes, ce qui donne à leur chute le caractère d'une expiation, c'est l'influence funeste qui s'est attachée à leurs travaux. Chacun d'eux a choisi librement son rôle, et l'on ne saurait dire quel a été le plus fâcheux. Les uns étaient pour la société des baladins; les autres des empoisonneurs. Il était de mise de répéter à la ronde quo l'art ne doit compte qu'à lui-même de l'action qu'il exerce et des moyens qu'il emploie. On célébrait de toute part la fantaisie, et sous le couvert de ce mot il n'était pas d'impureté, pas d'extravagance qui ne pussent se donner carrière. Les plumes frivoles se jetaient hors de toute voie; les plumes violentes allaient jusqu'aux plus sombres écarts. Le faux, le monstrueux, composaient la monnaie courante des lettres. Pas un sentiment vrai, naturel, sensé; partout un excès de" pensée et de forme. Au lieu du mot juste, le mot outré; tout pour l'oreille, rien pour le cœur. Au théâtre et dans les livres, ces déviations se retrouvaient ; point d'art qui n'en fût atteint jusqu'au pervertissement. Les âmes s'en allaient éperdues et comme sous l'empire d'un mauvais rêve. On se demandait avec effroi ce qu'était devenue la sainte mission de l'écrivain au milieu de ce désordre des consciences et de cet égarement des esprits. On se demandait si c'était là une déchéance irrémédiable, et s'il ne fallait voir désormais dans la phalange des lettres qu'une tribu de bohémiens, chargés de vermine et d'oripeaux.

Dans la sphère des arts, ces victimes n'étaient pas les seules. La détresse s'étendait à tout ce qui manie le pinceau ou le crayon, atout ce qui tient l'éhauchoir ouïe ciseau. A l'aspect de tant de douleurs. Oscar lui-même était ébranlé. U avait eavisagé la République à -uû point de vue plus sub-

stautiGl, il en avait fait une mère attentive et pourvue de mamelles fécondes ; il Tavait crue incapable de réduire ses enfants au régime de Tinanition. L'évidence -étp.it là pourtant ; impossible de s'y refuser. Des artistes célèbres, des hommes d'an vrai talent, ne trouvaient plus dans le travail accoutumé de quoi suffire à leurs plus urgents besoins. La faim les assiégeait devant leur chevalet vide ; le désespoir habitait leurs ateliers. Les plus forts résistaient seuls; les autres prenaient en dégoût Tine carriore ingrate et demandaient à la pioche ce que le crayon leur refusait. Il fallait vivre ; le chantier national s'ouvrit devant eux. La République n'avait qu'un seul hospice pour les blessés de l'industrie et de lart : le règne de l'égalité commençait, de l'égalité dans la misère.

N'était-ce pas là une' autre et une nouvelle expiation ? Aucun des arts n'avait échappé au désordre introduit dans les lettres. Le faux et Tobscène, l'outré et le hideux y tenaient une grande et large place, et nulle part on n'avait fait plus beau jeu aux intempérances de la forme et de la couleur. Il se trouvait, de par le monde, des brocanteurs et des critiques habitués à toutes es prostitutions de l'encan et de la plume. On les voyait prendi e des réputations à l'entreprise et se mettre au service des talents les plus équivoques et des noms les plus obscures. Rien de mesuré, rien de sincère dans cet ordre de relations. Une toile ne valait que par le bruit qui se faisait autour d'elle. La bête était toujours assez belle pourvu que le maquignon fût adroit. Il est vrai qu'on n'y épargnait pas les grands éclats de voix, ni les enthousiasmes de commande. L'enchère était conduite avec une vigueur qui désarmait le soupçon et ne laissait point de prise aux clauses rédhibitoires. Quel œil pénétrant que celui de ces critiques et de ces brocanteurs ! Quelle vigilante amitié ! Comm'e ils savaient faire valoir les coloristes qui les honoraient de leur confiance ! Que de beautés cachées ils découvraient là où le public ne voyait que des masses confuses ! Le mot de chef-d'œuvre ne leur coûtait rien; à tout propos ils l'avaient à la bouche. Un pâte de couleurs, chef-d'œuvre ; quelques coups d'esîornpe, chef-

d'œiivie. Puis ils y mettaient le prix en hommes qui visent au solide et savent ce que vaut une apologie de leur façon.

C'est par de tels procédés que les arts avaient préparc leur ruine; c'e.st cette période de maquignonnage qu'ils expiaient. La mystification la plus effrontée y avait établi son siège ; on n'y voyait que gloires surprises et noms imposes. Les talents sérieux se tenaient à l'écart et protestaient par le silence ; ils désertaient ce champ de foire où le succès se mesurait au bruit, et regardaient comme indigne d'eux de faire les frais d'un orchestre. La place restait donc libre aux célébrités de la fantaisie et de la couleur et aux champignons qui poussaient à leurs pieds et sous leur ombre. Ce commerce en plein vent dura tant que le ciel se maintint d'azur; mais un ouragan suffit pour tout emporter, industriels, queues rouges et public. Sur ce terrain, naguère si animé, la solitude régna. Justice était faite.

Ce sort fut aussi celui des comédiens; ils passèrent par les mêmes épreuves. Certes, si quelqu'un pouvait se croire à l'abri de coups pareils, c'était le comédien, ce favori du siècle. Naguère encore il régnait, il faisait la loi. Ses notes de poitrine ou de tête étaient hors de prix; ses gestes avaient cours forcé. Pour lui, la banque n'avait pas assez de billets; la renommée pas assez de trompettes. Les populations se pressaient sur son passage comme sur celui d'un prince- du sang. Vienne et Saint-Pétersbourg se l'enviaient ; les deux mondes étaient son domaine. Comment croire.qu'une pareille idole serait tout à coup renversée de son piédestal, qu'une industrie si achalandée perdrait en un jour sa clientèle? C'est ce qui arriva néanmoins; la révolution sévit contre le comédien, cet enfant gâté de l'art et de la fortune. Resté en face de bancs déserts et d'une caisse vide, il résigna l'empire, il entra dans la catégorie des dieux déchus. La vie des planches conduit à l'imprévoyance, et l'ombre des jours prospères ne s'étendit pas longtemps sur les mauvais jours. Le comédien connut la détr^.sse; elle vint s'asseoir à son foyer.

Peut-être alors se souvint-il des déOs jetés au destin et de tant de richesses dispersées aux vents. Ce fut un examen de

tO« - JEROME PATLROT.

conscience où rien ne fat omis. Qai sait si le remords ne s'y mêla point? Le comédien n'avait-il pas abusé de tout^ de sa santé et de sou talent, du public et de lui-même? N'avait-il pas abondé dans cette veine du faux et du monstrueux qui fit du théâtre une école de perversité, et de l'art un instrument de désordre? ?s'avait-il pas dégradé la scène par des grincements de tabatière et des hoquets transposés? Ne s'était-il pas jouéj dans un type célèbre, des instincts les plus sacrés, les plus dignes de respect ? iSon, de pareils excès ne restent point impunis. On ne saurait sacrifier à des effets violents sans essuyer, au jom- de Texplosion, quelques atteintes de ces violences. C'est ce qui était arrivé. Les comptes se réglaient et embrassaient un passé onéreux. Tout ce théâtre de clinquant et d'oripeaux, ces verroteries que l'on offrait comme des pierres précieuses, ces cheveux dénoués où les doigts se promenaient en guise de peigne, ces attitudes de saule pleureur, ces premiers sujets vus de dos, ces tirades haletantes, ces imprécations empruntées au moyen âge comme le décor, ces spectacles où le bruit suppléait l'idée, et où le sifflet du machiniste remplaçait avec avantage les grandes passions du cœur, tout cet ensemble de formes véhémentes et de sentiments outrés ne pouvait pas demeurer sans châtiment, sans expiation. Il fallait que le comédien apprît, comme l'écrivain, que les arts ont leur dignité, et qu'ils se vengent tôt ou tard de ceux qui la méconnaissent. C'était une leçon : peut-on dire qu'elle fût imméritée ? ^

Ainsi, dans toutes les branclKis, l'art portait la peine d'excès antérieurs : il était mis en demeure de rentrer dans des voies plus saines et plus vraies. Le malheur des temps avait faitjusticede toutes les prcîeiitions, de toutes les vanités. Des fronts altiers se courbaient devant la loi commune r plus d'un Homère était près de tendre la main. Le gouvernement compatit à ces souffrances et les secourut à sa façon. Pour îcs sculpteurs, il eut les statues en plein vent; pour les comédiens, il eut les représentations populaires. Nous jouîmes^ pour noire argent, de ce spectacle gratuit, et il n'est pas sans intérêt d'en coijî>isuer ici le i-'juvenir.

Aux jours de sa grandeur, Rome avait prononcé un mot qui causait à notre gouvernement de cruelles insomnies. Attentive aux besoins du peuple, elle les avait ënergiquement résumés : Du pain et les jeux du cirque, disail-elle. C'était un programme simple et court, mais grand comme tout ce qui est simple, et fécond comme tout ce qui est court. Du pain et les jeux du cirque ! notre gouvernement en rêvait chaque nuit, entre deux insurrections. 11 s'était dit qu'il ne resterait point au-dessous de Rome, et qu/il ne ferait pas pour le peuple moins que Rome n'avait fait. Malheureusement, en étudiant sous tous les aspects les termes du programme, il restait au dépourvu de la moitié. Il avait le pain ; il n'avait pas le cirque. C'était le désespoir des mem.bres du gouvernement, et surtout de celui que l'imagination portait sur ses ailes :

— Si nous donnions des représentations populaires? s'écria-t-il un beau matin. Faute de cirque, on a des théâtres.

L'avis passa. 11 fut convenu que l'on dompterait le peuple à l'aide de spectacles gratuits, qu'on le désarmerait par les chefs-d'œuvre de notre scène. Au contact du tendre Racine, la multitude ne pouvait que s'adoucir, et Molière agirait sur ses hypocondres dans un sens favorable à l'ordre public. Le gouvernement espérait retrouver ainsi des nuits tranquilles et des jours moins sombres. Le commerce des grands auteurs a tant de vertu ! Rome avait eu le cirque, Paris aurait la tragédie; c'était le remède à petites doses. Il était impossible qu'un régime d'hémistiches bien appliqué, bien suivi, n'amenât pas dant l'état des masses un notable changement.

L'esprit de désordre ne pouvait résister à un traitement si héroïque.

— Va pour la tragédie, dirent les membres du gouvernement. Que désirons-nous, après tout? quelque chose de romain. Tout chemin mène à Rome.

Cette considération philosophique termina le début; dès le lendemain, la représentation populaire fut annoncée sur les murs de Paris. On dit, à la ronde, que, pour la première fois, nos maîtres de la scène allaient trouver leurs juges, et "qu'à un auditoire blasé succéderait la fleur des intelligences primitives. Les illustres morts en tressailliraient d'aise dans leurs tombeaux. En même temps on ajoutait que les billets d'entrée se distribuaient aux diverses mairies, et qu'on avait eu le soin de répartir entre elles, d'une manière équitable, le nombre de places que la salle pouvait contenir. Ainsi le faubourg Saint-Marceau n'aurait rien à envier au faubourg du Roule, et dans ce système d'apaisement fondé sur la tragédie, les divers quartiers fourniraient un contingent égal de passions et participeraient au traitement d'une manière uniforme. On ne pouvait procéder ni avec plus de prudence ni avec plus de justice.

Un incident trompa ces sages calculs. Il existe à Paris une tribu qui vit du théâtre et en connaît parfaitement les détours. Elle se compose de marchands de lorgnettes et de contre-marques, auxquels se réunit, dans les grandes occasions, le double commerce des pastilles du sérail et des chaînes de sûreté. Ces vertueux spéculateurs constituent, en matière de spectacles^ une force à laquelle rien ne résiste. Plus d'une fois on a voulu les briser. Prétention vaine! Cinq préfets de police y ont échoué. C'est dans les rangs de cette miUce que se recrute le personnel de l'entreprise des succès, industrie digne de tous les respects, et qui conline à celle des lettres par tani de points. Ainsi le théâtre se trouve enlacé dans une organisation savante à laquelle il lui est difficile de se dérober. Prétoriens aux abords de la salle, janissaires sous le lustre, ces hommes semblent tenir dans leurs mains son existence et son repos. Ils s'identifient à ses misères et vivent

de sa prospérité. Ils ressemblent à ces cristallisations parasites qu'aucun effort humain ne saurait détaclier de la masse où elles adhèrent.

Tel était le peuple promis aux représentations gratuites. 11 se trouvait sur son terrain et n'entendait pas le céder sans combat. Quiconque a suivi de près ces brocanteurs en plein vent, a pu s'assurer des ressources qu'ils déploient en matière stratégique. C'est un talent voisin du génie. Aux allures d'un homme, ils devinent s'il désire un billet de spectacle et quel prix il y mettra. L'état du ciel, la composition de l'affiche, tout limite et modilie leurs prétentions. N'ayez pas peur qu'ils fassent grâce à qui porte un bouton en brillant! Ils pénètrent jusque dans ses entrailles pour y lire son dernier mot, et ne se relâchent que de ce qu'ils ne peuvent victorieusement défendre.

C'est à ces vétérans du péristyle que le véritable peuple avait à disputer ses entrées de faveur. Le résultat ne pouvait être douteux. Dans toutesles mairies s'organisa un système d'embûches qui fit tomber la plus grande partie des billets gratuits entre les mains des spéculateurs. Noms supposés, substitutions de personnes, rien ne leur coûta pour arriver à leurs fins. Le point d'honneur s'en mêlait ; ils voulaient rester maîtres de leur domaine. Ainsi le gouvernement manquait son but. Ce peuple qu'il espérait captiver par les prestiges de la tragédie était un mélange de marchands de contre-marques et de pastilles du sérail, La seule littérature à laquelle ils fussent sensibles était celle des lorgnettes et des chaînes de sûreté. Leurs vues ne se portaient point au delà. C'était un véritable échec pour les hommes d'Etat qui avaient rêvé l'équivalent des jeux du cirque, et une rude atteinte portée à leur programme.

Je ne, parie pas de cette circonstance par ouï-dire et sur un simple bruit. Le hasard m'en fit acquérir la preuve personnelle. Nous passions un soir, Oscar et moi, dans la rue Richelieu, sans dessein arrêté et en curieux. 11 y avait foule aux abords du théâtre j nous allâmes aux enquêtes : c'était un spectacle gratuit ;

la.

— Viens voir l'entrée^ me dit le peintre. La pièce qui se joue au dehors vaut mieux que celle qu'on représente au dedans. Viens, Jérôme.

— Tant de blouses?

— C'est le plaisant ! Ils s'administrent des poussées à démolir les murs. Viens donc.

J'allais le suivre, lorsqu'un tiers survint. C'était un homme sur le retour, exhalant une odeur infecte où dominaient le rhum et le tabac, et accommodant le français à la façon d-cs juifs d'Allemagne :

— Monsir, disait-il, un pilletde sbegdâcle! un pon pillet! Ce dialecte avait un tel cachet d'originalité que je n'y démêlai rien d'intelligible :

— Qu'est-ce donc? lui répondis-jc, et pourquoi m'arrêtezvous en chemin ?

— Un pon pillet, monsir, un pon pillet, répéta- t-il en m'inondant de vapeurs malsaines. Un téziënie loche dé vass e î

Je compris, avec un violent effort, qu'il m'offrait des deuxièmes loges de face. Un coupon jaune qu'ilavait à la main me favorisa beaucoup dans cette interprétation.

— Qu'est-ce à dire? m'écriai-je.ll s'agit de représentations gratuites^ et l'on vend des billets sur le pavé? Voilà qui est curieux.

— Oh! voui, monsir, pien qirienx, reprit l'Allemand en s'emparant de mon dernier mot. Pien qirieux, mein gott! La coufemment brofissoire et zon vamille?

Je commençais à m'y reconnaître. Cet homme me proposait en spectacle le gouvernement provisoire et sa famille. La proposition n'eût rien perdu à ne pointpasser par sa bouche, car elle infectait. Je m.e détournai avec dégoût et allais quitter la partie, lorsqu'un jeune homme arriva, svelte, élégant, le jonc en main, la lèvre ornée de petites moustaches. Administrer un royal coup de poing sur l'ér-aule de notre interlocuteur, et lui faire cxécuter deux pirouettes sur lui-même, fut l'aflaire d'un instant.

— File, Isaac! ajouta-t-il d'une voix fie maître.

L'Allemand vida les lieux en homme dressé à cet exercice ; après quoi le nouveau venu tira de sa poche un portefeuille de maroquin:

— Voici, messieurs, dit-il-^ il y aià de quoi vous arranger. Prenez, choisissez.

Le portefeuille renfermait des coupons de toute couleur, verts, jaunes, bleus. Le jeune homme les faisait papilloter entre ses doigts avec une grâce et une aisance incomparables.

— Ces messieurs veulent-ils des galeries? j'en ai. Des premières de côté? j'eu ai. Des balcons? des baignoires? j'ai de tout cela. Mais qu'on se presse? rariicle est au feu.

Tout en poursuivant ce dialogue avecnous^ le jeune industriel surveillait du reg^urd toutes les avenues et détachait quelques avis à l'adresse de ses lieuteuants.

— Attention, Michel! le trottoir à gauche! il y a là une mine de clients. Et toi, Joseph, vite sur la chaussée, voici une voiture de remise. Offre des loges de face.

C'était plaisir de voir comme ce garçon se multipliait et suffisait à tout. Un général d'armée n'a pas le coup d'œil plus sûr, le geste plus bref, le commandement plus rapide. 11 nous tenait en arrêt comme une proie qui ne pouvait lui échapper. Jamais je ne vis tant de confiance éclater dans le maintien. Nous hésitions encore, que déjà pour lui c'était une affaire conclue :

— Je vois ce qu'il faut à ces messieurs, nous dit-il : deux stalles d'orchestre et numérotées; 66 et 68, voilà; à deux pas du gouvernement provisoire. Dix francs par stalle; en tout vingt francs. C'est donné. J'ai vendu les pareilles quatrevingts francs h un Anglais. Tout l'Hôtel de ville y sera; les dames du gouverjiement honorent les premières loges de leur présence. Numéros 66 et 68, ce qu'il y a de mieux, des stalles à 3ouhait. Enlevé.

Pas moyen de résister à cet homme; d'une rnaîn il introduisait les deux coupons dans notre poche; de l'autre il ré-

clamait le prix du marché. C'était de la violence; nous y cédâmes en riant.

La salle offrait le plus étrange coup d'œil. Sur quelque point que se portât le regard, on n'apercevait qu'une immense couronne de blouses. C'était le vêtement en faveur ; il tenait dans la cour nouvelle la place que l'habit français occupait dans l'ancienne cour. On m'assura que plusieurs de ces blouses cachaient dû linge fin et des bottes vernies. Je le crois sans peine. Il est des gens qui vont vers le succès et quiont un penchant invincible pour les partis qui triomphent. Néanmoins, dans l'ensemble, le marchand de contre-marques dominait. Il occupait les places qu'il n'avait pu vendre, comme le détaillant dévore ses rebuts de magasin. C'est sur ce public que le gouvernement poursuivait ses expériences; c'est sur lui qu'il voulait essayer la puissance des grands tragiques.

La représentation suivit son cours au milieu d'incidents variés et romanesques. Cet auditoire d'artisans eut des manières de troubadour. 11 se prodigua vis-à-vis du gouvernement en témoignages d'approbation, demanda la Marseillaise h tout propos, et n'établit pas entre le parterre et le paradis un cours suivi de dialogues. Une pièce de circonstance lui fut offerte; il eût pu dormir, il eût pu bâiller; il s'abstint de ces deux genres de manifestation. On lui adressa à brûlepourpoint des compliments excessifs jusqu'à l'injure ; il ne sourcilla pas. La flatterie glissait sur lui comme le dénigrement. 11 se montra admirable en toute chose. 11 est vrai que la salle camptait bien des athlètes vieillis sous les feux du lustre et dont le cœur était inaccessible à l'émotion. Us avaient assisté^ dans la même enceinte, aux combats orageux de l'art, et de ces souvenirs ils s'étaient composé à leur usage une philosophie voisine du stoïcisme.

Cependant il y eut, même pour ces caractères de bronze, un moment d'épreuve, c'est celui où la tragédienne s'avança vers la rampe, un drapeau tricolore à la main. Elle avait une manière de comprendre et de chanter l'hymne républicain qui entraînait et révoltait les âmes. On eût dit le rugissement de

la lionne quand elle pousse le mille au combat. Cet accent n'était pas de notre époque; rienn'en motivait l'énergie et la férocité. Il respirait la vengeance ; oùétait Tinjure à venger? II respirait la conquête; où était le sol à conquérir? Mc-me comme étude d'artiste, l'effet en aurai tdù être plus mesuré, plus contenu. Cet effet était grand néanmoins, et personne dans la salle n'y échappait. Sous Téclair de ce regard, sous la puissance de cette voix^ un frémissement sourd parcourait les bancs et n'était interrompu que par une acclamation universelle. L'enthousiasme se soutenait ainsi jusqu'au dernier couplet, qui formait à lui seul une scène et un tableau. La tragédienne venait de Tachever, quand un dénoùment imprévu attira l'attention de la salle. De l'un des côtés de l'orchestre, venait de se détacher un ouvrier en blouse porteur d'un énorme bouquet de fleurs rares et choisies. Jeune et agile, il franchit la rampe d'un bond et marcha vers l'actrice troublée et surprise. Arrivé près d'elle, il mit un genou en terre, comme eût pu faire un chevalier, et lui présenta son tribut parfumé aux applaudissements de l'assistance. Au bouquet était attaché un billet, et, bon gré^ mal gré, il fallut que le régisseur vînt en donner lecture. C'était un acrostiche ; voici ce qu'il disait :

S& eine de l'empire tragique,

A vous ce don de l'ouvrier ;

C harmez-nous par votre art magiques

H éroïne au royal cimier,

K t chantez d'un accent guerrier

Ri 'hymne ardent de la République.

— Bravo ! s'écrièrent mille voix .

— Pas mal pour un ouvrier! dirent les membres du gouvernement. '

L'auteur de cet incident avait quitté la scène comme il l'avait abordée, c'est-à-dire en franchissant la rampe et en passant sur le corps des instruments à vent. Dans ce second trajet, son visage mieux éclairé me frappa. Je craignais de

me tromper, d'être le jouet d'un souvenir confas; au témoignage de mes yeux je voulus joindre celui d'Oscar :

— Ne le reconnais-tu pas? lui dis-je.

— En efiet, j'ai un soupçon vague, reprit le peintre. J'alvu cette figure quelque part. Mais. dire où...

— Décidément, c'est lui. Oscar, c'est notre homme; plus de doute à présenti ^^

— Quel homme?

— jSotre marchand! celui des coupons d'orchestre.

— Tu as, ma foi, raison; c'est bien lui. Où diable la galanterie va-t-elle se nicher ?

Je n'écoutais plus Oscar; mon attention s'était portée ailleurs. Le héros de IMncident avait repris sa place à l'orchestre^ et un groupe d'amis l'entourait.

— Diable de Mitouflet ! disait l'un d'eux, y a-t-il mis de la grâce !

— N'est-ce pas, fiston, que c'était filé un peu proprement?

— En troubadour,- en vrai troubadour! On dirait que tu n'as fait que ça toute ta vie.

— Et le bouquet, donc? reprit un autre interlocuteur. Voilà qufest d'un genre un peu cossu ! Plus que ça de tubéreuses! merci !

— Des tubéreuses, fiston! pour qui me prends-tu? Pour un étudiant ? Toutes fleurs de serre, mon petit, et des noms latins ! Ah bien! oui, des tubéreuses! Pourquoi pas des coquelicots?

Le groupe poussa de joyeux rires et se dissipa. La salle se vidait peu à peu ;'le gouvernement avait regagné ses carrosses. Sans doute la nuit fut plus calme et des songes riants visitèrent son chevet. Le peuple évidemment s'accoutumait au ccmm.erce des grands auteurs, et son caractère ne pouvait que gagner à ce contact. Encore quelques représenjations gratuites, et cette éducation s'achevait; il arrivait par rhémisticbe au perfectionnemient absolu. Heureux peuple! On le comblait de pain et de tragédies l Que pouvait-il désirer de plus ?

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