‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 83 sur 96 · LES AVENTURES D'OSCAR · texte numérisé non relu

LES AVENTURES D'OSCAR

leva l'étendard de la révolte. —Toujours des gouvernements de fracs ! s'e'cria-l-il ; je n'en veux plus ! Je proteste ! Enfants, on nous livre, ajouta-t-il en se retournant vers les siens. — Plus de gouvernement de fracs, répéta la bande avec un formidable unisson! — C'est bien, mes amis, reprit Touvrier. Laissons ces messieurs à leurs affaires ; nous ferons les nôtres tout seuls. Viens, Comtois ; il y a des portes à soulever. Et vous, général, poursuivit-il en se retournant vers moi, pas moyen de s'entendre, n'est-ce pas ? Des fracs, toujours des fracs : c'est insoutenable ! Allons- chercher notre combinaison ; et point d'aristocrates surtout. Ici, dans la pièce à côté. Vous nous ordonnez de vous suivre.

— Et tu ne t'es pas retiré ?

— Quand je te dis que je les fascinais. J'ai marché en tête. Comtois forçait les entrées, je les traversais. Nous choisîmes un salon reculé. Coussins de velours, tapis d'Aubusson, rien n'y manquait. Des trumeaux peints, des tentures superbes ; enfin un grand goût. On me donna un fauteuil comme au président. Nous étions près de mille. L'autre gouvernement restait presque seul ; le vide s'y était fait à vue d'oeil. Toutes les blouses étaient à nous. Je les fascinais. Cependant il fallait agir ; le temps pressait; Tempire était à dix minutes près. Notre combinaison était simple ; toute

d'ouvriers. J'étais le seul frac excepté. On me faisait cet honneur, et on y ajoutait la présidence. Je m'inclinai en guise de remercîment. Le Percheron avait sa liste; il la lut à haute voix, elle fut reçue par acclamations, et un ouvrier ébéniste la consigna sur une ardoise pendue au mur. La voici :

OSCAR, président du conseil.

Percheron, ministre des finances.

Comtois, ministre de la guerre.

Casmajou, ministre de la justice.

f>ESS0LivE, ministre des afFairesétrangères. Pastichon^ ministre de la marine.

Darnagas, ministre de l'instruction publique.

Baricot, ministre des travaux publics.

ÂRLÉRi, ministre de rintéiieur.

LouBELAÏ, ministre deragricuUure et du commerce.

— Voilà une liste de choix, dis-je à Oscar. Belle collection de noms propres!

—Point de fracs; c'était toute la combinaison. Les amourspropres s'efTacèrent pour l'obtenir. Quant au programme, il fat d'une formidable simplicité. Tout pour les ouvriers, tout par les ouvriers ; hors des ouvriers, point de salut. Aux ouvriers les armes; aux ouvriers les capitaux. 11 ne devait plus y avoir désormais d'autre influence, d'autre richesse que la leur.

— Et tu écoutais cela de sang froid ?

— J'aurais pu m'y opposer : je les fascinais. Mais que veuxtu, Jérôme? c'était leur marotte, à ces chers amis. Qu'est-ce que ça me coûtait de la leur laisser ? De ce qu'on fascine les gens, ce n'est pas un motif pour abuser de ses moyens et les contrarier dans leurs idées. J'en faisais ce que je voulais, cette pensée devait me suffire.

— Ils ont donc publié ce programme monstrueux?

— Publié, non, mon cher, il est resté à l'hôtel de ville, le séjour des programmes perdus. On peut y trouver aussi sur la fatale ardoise la liste de notre gouvernement.

— Comment n'avez-vous pas anéanti tout cela?

— Tu en parles à ton aise, Jérôme. J'aurais voulu t'y voir. Anéantir cela! Dieu! si je l'avais pu, Jérôme! Je ne suis pas riche, mais je donnerais tout ce que j'ai au monde de plus précieux, ma palette, ma boîte à couleurs, mon meilleur pinceau et ma plus jeune maîtresse, pour pouvoir détruire ces vestiges d'une souveraineté éphémère. J'ai des ennemis au pouvoir; ils vont en abuser contre moi.

— On t'a donc surpris?

— Surpris, cerné, traqué, bloqué, presque confisqué, Jérôme. Un odieux guet-apens. Que diable! On fait des sommations aux gens. On exécute trois roulements do tambour. C'est dans la loi. Ici, non. Figure-toi, j'allais ouvrir

les croisées pour proclamer ma combinaison et haranguer le peuple, quand la garde bourgeoise paraît en arrneî à la porte de notre salle de conseil. Je veux parlementer; tu sais qu'ordinairement ma barbe en impose. Elle y échoua cette fois, je le dis à son humiliation. Les gardes marchèrent la baïonnette en avant et nous cernèrent dans un angle de la pièce. J'étais pincé sans retour; j'allais coucher à Vincennes, comme d'autres fabricants de gou vernements, lorsque je vois une porte derrière moi, et près de cette porte, le Comtois qui jouait de Tépaule. Avec lui, c'est à coup sûr ; la porte s'affaisse, et je m'esquive par la brèche qui vient de s'ouvrir. La force armée noussuit^ nous serre de près. Mais le Comtois est. là ; une, deux, trois portes tombent coud sur coup. Quel homme ! Dieu du ciel ! Quel être ingénieusement doué ! Clôturez-vous donc en présence de muscles pareils ! Nous arrivons, toujours pourchassés, devant un escalier en spirale qui semblait plonger dans les abîmes de l'édifice. — Mille morts plutôt que la captivité ! m'écriai-je en me précipitant dans le colimaçon. Les ténèbres y régnaient : on n'osa pas nous y suivre. Le Comtois seul demeurait près de moi ; c'était une précieuse ressource. Nous descendîmes encore soixante marches au milieu d'une profonde obscurité. C'est le puits de Grenelle, me disais-je ; cinq cents mètres au-dessous du niveau de la mer. Enfin l'escalier cessa, et je posai le pied sur un sol humide. Nous arrivions à la limite des soubassements ; nous étions dans les catacombes de l'hôtel de ville.

— Ceci tourne au roman, Oscar ; n'y mettrais-tu pas un peu du tien ?

— Non, Jérôme ; j'en appelle au Comtois ; il viendra te le certifier. Trop heureux encore d'être en sûreté dans ce cinquième dessous. On entendait le tambour battre d'une façon atroce. L'édifice municipal était cerné de toute part ; on y commettait des ariestations en masse. Décidément la journée était mauvaise pour les fabricants de gouvernements. Cette industrie entrait dans une période ingrate. J'y songeais dans les souterrains de la municipalité. Les ténèbres invitent à la

méditatioTi. Le Comtois devait s'y abandonner aussi, car il poussait des soupirs à ébranler les catacombes. —Ce damné Percheron ! murmurait-il entre ses dents. 11 accusait son camarade, et sans doute à bon droit. Les caves de Ihôtel de ville renfermaient ainsi deux infortunés que les leçons du malheur ramenaient dans les bras de la philosophie.

— Me diras-tu enfin comment tu t'es tiré de là ?

— Pas sans coups de fusil, Jérôme. Écoute la fin. Quand j'eus passé dix minutes dans cet asile caverneux, l'ennui me gagna. Le Comtois ne devait guère s'amuser aussi. — Camarade, lui dis-je, si nous cherchions notre chemin? — A la bonneheure, me répondit-il. — Vous sentez- vous les poignets en état ? ajoutai-je. — Oui, dit-il. — Même vis-à-vis de barreaux en fer? — Enfer, répéta-t-il. Je remarquai que, dans ses réponses, mon compagnon faisait éclater un laconisme digne de l'antiquité. C ela dénotait une nature forte et un esprit égal. — Eh bien ! lui dls-je, puisque les barreaux ne vous font pas peur, cherchons des barreaux à forcer. Les ténèbres étaient complètes ;il fallait marchera tâtons. Des légions de rats circulaient entre nos jambes et les flairaient comme un régal qui n'était point indigne d'eux. J'avais beau leur prodiguer les coups détalons, ils revenaient à la charge avec un acharnement qui donnait la mesure de leur appétit. Enfin j'aperçus, à hauteur d'appui, dCo croisées qui devaient s'ouvrir sur la place ou sur l'une des rues ordinaires. — Voici l'obstacle, dis-je à mon compagnon. — C'est bien, répondit-il. A l'aide d'une saillie du nmr, il parvient jusqu'aux barreaux et les ébranla de sa main d'athlète : — L'affaire est faite, dit-il : ils sont descellés. Je le rejoignis sur l'appui de la croisée. — Attention à la sentinelle, ajouta-t-il ; et sitôt qu'elle aura le dos tourné, soyez prêt à franchir le pas. Il y a dix pieds de hauteur. — C'est bien, lui dis-je. L'occasion se fit attendre : peut-être la sentinelle avait-elle des soupçons; enfin elle s'éloigna^ et les barreaux disparurent comme une paille. — Vite, engagez-voiîs là dedans ! s'écria le Comtois; il y a le passage d'un homme. J'obéis et me laissai tomber sur le sol. Presque au même instant, le robuste ouvrier

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était à mes côtés et poussait un cri d'alarme. — On nous a aperçus ; dare, dare, détalons, et du côté des rues ! Au moniL^ntoùje tournais rangle du cirrefour, un coup de fusil retentit et une balle siffli près de moi. — Plus de bruit que de mal, dit l'ouvrier en me jetant ces mots à l'oreille : A droite, monsieur, je prendrai à gauche. — Merci, mon ca* marade ! ra'écriai-je ; je vous dois la vie et la liberté. — Il était déjà loin. Voilà mes aventures, mon cher; que t'eœ semble ?

— Je te le disais tantôt; c'est du roman.

— Du roma^.i historique, alors, car tout cela est bien réel. Tel que tu me vois, je te représente, mon cher, une puissance découronnée. Pendant une demi-heure, j'ai fonctionné à l'état de gouvernement. J'ai eu ma combinaison; elle s'est écroulée. De toute cette grandeur, de toute cette gloire, il ne reste plus qu'un souverain fugitif, obligé de demander un asile à ses amis.

— Le voici, Oscar, jouis-en.

— Très-bien, Jérôme ; mais la police ? Est-ce que tu supposes qu'elle va respecter mon incognito? Ton bon sens...

— Que ferait-elle de toi? je te le demande.

— Voilà que tu railles. Eh bien ! Jérôme, c'est très-mal. Voyons, parlons sérieusement. On est aux enquêtes à l'hôtel de ville ; les agents de la préfecture y sont déjà. Le juge d'instruction s'y est transporté.

— Tu vois les choses en noir. Oscar.

— Et toi en rose, Jérôme. Dam ! ce n'est pas toi qui iras gémir sur la paille humide des cachots. A Vincennes, juge donc ! Connais-tu le donjon de Vincennes ? Ou en dit des horreurs. Et penser que j'ai été gouvernement pendant tientetrois minutes! De si haut tomber si bas ! 11 me semble que j'entends du bruit au pied de l'escalier. Un sbire, sans doute !

— Tu deviens fou !

— Jérôme, je réclame de nouveau un réduit quelconque î Je ne veux pas que cette infâme police me mette la main dessus. Donne-moi une cave, un grenier, un trou à charbon, une soupente, ce que tu voudras; mais sauve-moi, de grâce,

sauve-moi ? Tu me calfeutrerais dans une armoire, que je ne t'en voudrais pas. J'entrerais au besoin dans un conduit de cheminée. Tout me semble préférable aux quatre murs d'une prison. J'ai toujours détesté ce genre d'édifices.

— Que tu es donc terrible, Oscar ! Voyons, ne te monte point ainsi. Je suis sûr que ton affaire n'est rien, qu'elle tombera dans l'eau.

— Oui, tu le supposes.

— Je t'en réponds.

— Tu m'en réponds, j'accepte le mot, je Taccepte en plein. Tu es désormais responsable de ce qu'il y a de plus sacré au monde, la liberté d'un être pensant. Tu m'en réponds ! Touche là. Tu es un noble ami. Maintenant, donne-moi un conseil.

— Parle!

— Faut-il couper ma barbe ? on dit que ça donne le change aux gendarmes et déroute les signaîem.ents.

— Oui, Oscar, oui, et tes cheveux aussi ! Tu seras en état de subir un traitement dont tu me parais avoir besoin. Dès demain, nous t'administrerons des douches.

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