‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 82 sur 96 · LES AVENTURES D OSCAR · texte numérisé non relu

LES AVENTURES D OSCAR

et ils m'entraînèrent vers la porte en question. — Elle est fermée, dis-je en la voyant. — Oui, général, dit Tonvricr ; mais le Comtois est là. Ici, Comtois? L'athlète accourut.

— Pèse-moi là-dessus, dit son collègue. Les gonds cédèrent, le panneau sauta. — Bien touché, mon fils ; maintenant, en avant. Général, que vous avais-je dit ? C'est ainsi, Jérôme, que pour la cinquante-deuxième fois l'hôtel de ville a été enlevé.

— Et tu les as suivis. Oscar ?

— Que voulais-tu que je fisse ? Je les fascinais. Impossible de s'y dérober. Des artistes pareils, je les aurais conduits au bout du monde. Ce Comtois surtout, il fallait le voir. 11 restait trois portes à forcer; il les coucha sur le carreau successivement : c'est un être prodigieux. Et tout cela avec un calme !... Bref, nous arrivâmes sur le grand escalier.

— Je comprends, te voilà en pleine sédition. Continue.

— Nous n'étions pas les seuls, Jérôme ; il y avait foule." Les degrés étaient pleins : on ne savait plus où poser le pied. Les blouses, les habits, tout était mêlé. On se précipitait dans les salles, on s'installait sur les canapés de l'autorité. Le Percheron seul ne se livrait pas. Il jetait à la ronde des regai^ds défiants et ne semblait pas content de cette rapide enquête.

— Encore comme l'autre fois, murmurait-il, encore comme l'autre fois. Comtois, attention ; tu lèveras le pied quand je l'avertirai. Fais passer lemot aux autres. Cependantle nombre des vainqueurs grossissait toujours. Que de costumes et de drapeaux divers ! Bonnets phrygiens et ceintures rouges; drapeau tricolore ou étendard écarlate, l'assortiment des républiques était complet, li ne restait plus qu'à choisir la meilleure.

— L'embarras fut grand, je le parierais.

• — Énorme, mon cher ; chacun voulait faire prévaloir ses couleurs et ses gens. On discuta les programmes, on discuta les hommes. Il y avait là un pompier qui entendait composer un gouvernement à lui tout seul : on eut toutes les peines du monde à le contenir. Comme dernier moyen, il fallut que le Comtois lui mît la main sur l'épaule.

260 JEROME PATLROT.

— Encore le pompier, dis-je en songeant au récit de Milvina.

— Il fut maté, reprit Oscar, et renonça à sa combinaison. Mais il en restait vingt-deux autre?. Ce -fut un véritable écheveau à dévider. Pour le fond des choses on s'entendait passablement. On s'entendait pour dépouiller les riches et mettre la fortune individuelle en coupe réglée. On s'entendait pour désarmer le bourgeois et armer l'ouvrier. On s'entendait pour brandir l'épée et pourfendre l'Europe jusqu'à ce qu'elle se constituât en République. Mais, quand il s'agissait de noms propres^ il n'y avait plus moyen de marcher d'accord. Chacun avait ses affections et ses antipathies. Enfin, après d'orageux débats et un tumulte eff*rayant^ on dressa une liste de transaction, dont plusieurs copies furent jetées par les fenêtres de l'hôtel.

— Et tu as vu tout cela. Oscar ?

— De mes yeux, Jérôme. Et ce que je ne puis peindre, ce sont les cris, les mouvements de cette foule turbulente. Une partie était ivre de vin, l'autre ivre d'exaltation. Tous les visages étaient allumés, toutes les lèvres frémissantes.

— Comment as-tu pu t'en tirer ? dem.andai-je au peintre.

— Dieu le sait, et à quel prix ! Jusqu'ici ce n'est rien ;■ mais c'est la suite, la suite !

— Ah ! il y a une suite, Oscar ?

— Hélas ! oui : autrement, serais-je si inquiet ? Prête Toreille, mon cher, nous voici au plus scabreux.

— Je t'écoute.

— Pendant que ceci se passait dans l'une des salles de l'hôtel de ville, le Percheron n'avait pas cessé de froncer le sourcil, et sa bande s'était tenue dans une sorte de réserve. — Encore une affaire manquée, répétait l'ouvrier. Comtois, ne va pas nous vendre. Ça ne peut pas s'en aller toujours en eau claire. Attention, Comtois. L'athlète écoutait impassible, attendant qu'on lui donnât quelquechose ou quelqu'un à détruire. U se tenait prêt à tout événement. Le Percheron observa la neutralité tant que les listes ne furent pas arrêtées d'une manière définitive; mais, ce travail achevé, il

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