LES INFORTUNES D'UNE ÉGÉRÏE
la foudre. Le plus glorieux de tous demandait à la philosophie des armes contre la religion : il lui empruntait quelques montagnes, afin de s'en servir comme de marchepied vers le ciel.
Pour notre Muse, c'était un spectacle nouveau. — Enfin, se dit-elle, je la tiens. Elle croyait avoir dans ses mains la réforme sociale. Alors elle chanta les divinités du mal. L'imprécation sortit de ses lèvres, le blasphème aussi. Ses instincts l'emportaient ; elle éleva jusqu'au ciel ses défis et ses colères. Sa lyre n'avait plus que des cordes d'airain. C'était une crise; elle dura peu. Une Muse ne s'oublie à ce point qu'aux dépens de son génie. D'ailleurs, les hérésiarques ne sont pas beaux. La Muse s'accoutumait avec peine à un voisinage pareil. Plus d'une fois le souvenir de ses poètes aimés vint la poursuivre comme contraste et comme remords. Où étaient leurs joues roses et leur souffle si pur? Où étaient leurs propos caressants et leurs confidences d'âmes heureuses? Au lieu de ces jeunes amis, de moroses vieillards : au lieu de ces récits riants^ des théories inintelligibles. Quelle chute pour une Muse, même résignée à tout ! La nôtre n'y tint pas ; elle rompit avec l'hérésie, et chercha ailleurs.
La métempsycose l'attira; c'était bien plus gai. Elle ouvrait à la pensée des régions inconnues. Que de rêves charmants elle alimentait ! Notre Muse en fut séduite et y consacra des tomes dont son nom se fût bien passé. Jamais les visions qui l'obsédaient ne se firent jour avec plus d'évidence ; elle s'égara dans des espaces où l'œil humain ne la suivit plus; livrée aux abîmes du vide, elle perdit d'une manière absolue le sentiment du réel et resta seule à écouter les frémissements de sa lyre. Encore quelques écarts, et elle était perdue pour nous, et sa raison demeurait comme enjeu dans celte gageure insensée. Elle ne fut sauvée que par ses instincts délicats. Les héros de la métempsycose persistaient à négliger abominablement leurs personnes. Notre Muse les excusa longtemps ; jamais elle n'avait été mise à une épreuve si rude, si continue. Sa mission lui donnait à peine la force d'en supporter les effets. Elle pria, ce fut en vain : elle pro-
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digua des coîiseils qui se trompèrent de destination. Enfin^ elle s'avoua vaincue et donna congé à la métempsycose comme elle Tavait donné à l'hérésie.
Après tant d'aventures, la réforme sociale restait encore à aécouvrir ; le problème n'avait pas avancé d'une semelle. L'état de notre Muse s'en ressentit; l'utopie la visita de nou' veau. La nuit, elle poursuivait de mystérieux entretiens avec des voix qui se croisaient sous ses courtines. Ces voix l'accusaient d'indifférence et de tiédeur. A quoi elle répondait que la plus ardente Muse ne peut donner que ce qu'elle a, et qu'elle avait assez souffert dans la fréquentation des systèmes. Elle ajoutait qu'elle attendait un philosophe qui eût le collet propre et les ongles en état. Hors de là, elle n'admettait que des essais, des combinaisons sans importance. Un peu de pastoral, un peu d'archaïque, c'est ainsi qu'elle trompait les vides de son cœur. Pourtant, au fond de ces désappointements résidait une tristesse amère. Elle y avait vu s'effeuiller la couronne de ses beaux jours, s'évanouir les illusions de la première heure. L'âge arrivait, et à h suite un embonpoint plein de majesté. Du jour au lendemain, les lignes sphériques acquéraient chez elle un développement qui frappait l'œil le plus inattentif, Faut-il le dire? cet état florissant captiva un poète chevelu. Il était jeune, sans flel et probablement le dernier de cette race éteinte. Le cas, d'ailleurs, était nouveau ; l'antiquit« n'avait pas connu de Muse aussi forte. En l'honneur de l'imprévu, ce barde ajusta les cordes de sa lyre et modula son hommage sur un rhythme connu;
LAZZARA 1.