ACTIONS : MILLE FRANCS
GocpoDS : GiDq cents francs. — Sous-conpons : Tingt-elnq fr.
« Le gérant, Napoléon Paturot. »
Voilà ce que je lus dans un journal , Monsieur ; voilà ce qiii circulait sous mon nom , avec ma signature, sous ma responsabilité. La foudre tombant à mes côtés ne m'aurait pas glacé de plus d'effroi que ne le fit la lecture de cette pièce .^emale.
Monsieur, dans mon enfance, je n'avais eu autour de moi que de bons exemples , que de saines et pieuses leçons. IMon père était un de ces hommes austères que la loi du devoir enchaîne à la pauvreté. Simple et faisant le bien , il avait traversé la vie sans éclat , mais non sans honneur : Iq aom qu'il me léguait avait la pureté du diamant. Ma mère, digne femme, n'avait eu , dans sa courte carrière, qu'une seule ambition , celle de faire de moi un homme religieux et honnête. C'était le tourment de sa pensée et l'objet de ses prières. Le souvenir de mes premières années ne me retraçait donc que des tableaux pleins de sérénité et éclairés de cette douce auréole
qui entoure les gens de bien. Jugez de quel œil je dus envisager la situation nouvelle qui m'était faite, le rôle odieux auquel on me vouait , la part effrayante que l'on m'attribuait dans une œuvre d'iniquité, d'escroquerie et de mensonge! On avait surpris ma bonne foi , abusé de mon inexpérience. J'aurais voulu mourir de honte.
Je me trouvais sous le coup de cette impression quand M. Flouchîppe entra dans le bureau avec un air de fatuité négligente, et , regardant autour de lui :
« Eh bien, mon cher, vous devez être content, me dit-il. On vous a logé comme Un prince... Mais il manque encore quelque chose à ce mobilier... On ne m'a pas compris... Il faut des divans ici , il faut des pipes turques. Que diable ! vous venez du INIaroc! il faut que vous ayez des objets du Maroc... Couleur locale, ça en impose! »
Au lieu de répondre à la pensée de cet homme et de me prêter à sa petite diversion , je m'étais placé en face de lui et je le regardais fixement , les bras croisés , résolu à provoquer une explication. Quand je vis qu'il biaisait, j'attaquai de front.
« Vous savez bien que je ne suis jamais allé dans le Maroc, » lui dis-je.
Cette apostrophe directe parut le réveiller ; il me regarda avec un dédain protecteur.
ft C'est juste, mon cher, répliqua-t-il , vous n'êtes point allé au Maroc ; mais vous auriez pu y aller : cela suffit.
Ces paroles et le ton dont elles furent prononcées m'exaspérèrent. Je ne me contins plus , j'éclatai :
« Monsieur, m'éeriai-je, cela peut suffire aux fripons , mais non aux honnêtes gens.
— Ah ça, et comment le prenez-vous, mon cher? Vous êtes singulier, parole d'honneur ! On vous construit une réputation fabuleuse, on fait de vous un chimiste distingué, un savant , un géographe ; on vous ouvre le chemin de la postérité, on vous porte aux nues , on vous crée une position so-
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ciale, et vous n'êtes pas content ? Sur quelle ht.^'be avez-vous donc marché ce matin ?
— Vous avez abusé de mon nom , Monsieur, répliquai-je ; vous l'avez mis en scène d'une manière qui me compromet , qui révolte ma conscience.
— La conscience ! connais pas. ïl fallait faire vos réflexions plus tôt , mon cher. Voilà tout ce que j'y vois.
— Moi , j'y vois autre chose, ^lonsieur ; j'y vois un démenti public à vous donner.
— Allons donc ! pas de mauvaise plaisanterie.
— Je plaisante si peu , que je vais de ce pas porter ma déclaration à tous les journaux, dévoiler vos impostures, dénoncer vos bitumes comme chimériques...
— Vous ne le ferez pas.
— Je le ferai , et sur l'heure. »
En même temps , je saisis vivement mon chapeau et m'apprêtai à sortir. Quand l'industriel vit ce mouvement et ne put douter de ma résolution , il changea de tactique, me prévint et quitta la place. Ce départ m'étouna , mais ne changea rien à mon dessein. Je descendis rapidement l'escalier, franchis la porte de la rue, et allais poursuivre mon chemin , quand je me trouvai en face de Malvina.
« Venez avec moi , Jérôme, me dit-elle, j'ai à vous parler. »
Dans sa retraite, le Parthe m'avait lancé son javelot , et s'était replié sur le corps d'armée. C'était lui évidemment qui m'envoyait un tentateur. Mon premier mouvement fut de fuir : impossible ! Malvina s'était emparée de mon bras , et , à moins d'un esclandre, il n'y avait pas moyen de se dérober à cette étreinte. Je la suivis , le cœur plein d'angoisse et comme une victime que l'on conduit au sacrificateur. Elle me ramena au logis , ferma la porte à la clef, et là commença une explication des plus orageuses,
Je ne veux pas chercher à pallier mes torts, Monsieur; mais , sur l'honneur, il se livra dans cette chambre un com-
bat de douze heures , mêlé d'imprécations et de larmes , de violences et de prières , comme il est donné à peu d'hommes d'en essuyer. J'essayai de prendre Malvina par les sentiments ; je fis un appel à tout ce qu'il y avait en elle d'instincts honnêtes. Malheureusement cette fille, livrée à elle-même dès l'enfance, ne trouvait dans sa vie, un peu bohémienne, rien qui pût se mettre à l'unisson de mes scrupules. A mes objee* tions elle répondait par des quolibets , et opposait des rica nements à mon cours de morale. Il fallut le prendre sur un ton plus impératif. Pour la première fois , je montrai de la résolution, de la fermeté. Elle se montra plus ferme, plus résolue que moi , m'accabla de sarcasmes , de reproches , de récriminations. Je m'oubliai alors , j'en vins aux injures , et comme sa résistance ne cessait pas , j'usai de ma force, je méconnus ma dignité, je la battis... Hélas ! Monsieur, ce fut C8 qui me perdit. Les larmes, les sanglots arrivèrent. J'avais eu de la force contre la menace, je n'en eus pas contre la douleur. J'étais honteux de ma conduite ; je me crus obligé à une réparation , et cette réparation fut l'acquiescement à mon déshonneur. Je consentis à me taire.
Cependant je mis deux conditions à ce silence : la première était que je ne serais pas astreint à jouer le rôle effronté que me réservait le prospectus. Ce rôle, mon patron industriel s'en chargea , et il y avait en lui l'étoffe nécessaire pour le remplir d'une manière plus triomphante ^t plus fructueuse. La seconde condition était que tous les versements seraient faits entre mes mains et que la clef de la caisse me serait remise. A ma grande surprise, cette clause fut acceptée. Je crus mon honneur à couvert. Dépositaire du fonds social , j'étais toujours le maître, à un moment donné, d'en faire la restitution aux actionnaires et de leur prouvek* ainsi que, même en trempant dans ces manœuvres, je n'avais agi que dans leurs intérêts.
Est-il maintenant nécessaire de vous dire ce qui survint f
Cette histoire e5t celle de trente entreprises semblables. Quelques pauvres diables , attirés par Tappât d'un bénéfice exorbitant , éblouis par les promesses du prospectus , se hasardèrent à mettre les pieds dans les bureaux. Ils n'en sortirent qu'allégés de leurs billets de banque. On leur fit voir du bitume, on le décomposa devant eux , on étala les plans figu« ratifs de la concession, on déroula le parchemin aux arme? de l'empereur de Maroc , où se trouvait tracé, en caractères arabes , le firraan du privilège. Les ressources du charlatanisme le plus vulgaire ne furent pas négligées. Deux mulâtres , servant comme employés , passaient pour des dignitaires de S. M. Muley XXXIV; les commis avaient tous de longues pipes; on faisait asseoir les visiteurs sur des divans presque au niveau du sol ; on leur offrait du café à Torientale dans de petites tasses de la capacité d'une coquille de noix ; bref, on faisait, suivant l'expression de M. Flouchippe, de la couleiu* locale.
Les dupes , heureusement , ne furent pas nombreuses. Cinquante mille francs environ furent pipés de cette manière. C'était loin des six millions ; mais l'on ne s'attendait pas à une meilleure récolte. Cette somme reposait dans ma caisse, et j'espérais bien qu'elle n'en sortirait qu'à bonnes enseignes. A peine en avais-je distrait quelques centaines de francs pour payer les appointements des employés et les gages des domestiques. Je regardais le capital comme un dépôt , et , il faut le dire, mon pation n'avait jamais laissé percer rintention d'y toucher. Cela dura ainsi quati-e mois.
Un jou^ qu'une course assez longue m'avait retenu pendant quelques heures loin de nos bureaux , je fus étonné, en y rentrant , de trouver le local désert. Employés et serviteurs, tout s'était éclipsé. A cette Mie, l'idée d'une immense mystificition me saisit ; je vis comme un gouffre ouvert sous mes pas. Par un mouvement instinctif, je portai la main à la poche où je tenais la clef de ma caisse : cette clef y était : cela me rassura
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un peu . J'examinai le coffre : aucune trace de violence ne sy laissait voir. Je l'omTis. Monsieur, il était vide!!î... Le misérable en avait une double clef.
Éperdu , désespéré, je m*élançai vers ma chambre avec le pressentiment d'un nouveau malheur. J'appelai , je cherchai dans tous les sens , dans tous les coins : personne, personne. Elle aussi , Malvina avait disparu.
Tant de secousses me vainquirent ; un nuage passa devant mes yeux ; mou cœur battait au point que je crus qu'il allait se rompre, les oreilles me sifflaient , tous les objets tourbil- .lonuaient autour de moi , je tombai comme un homme ivre, et m'évanouis.