‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 8 sur 96 · SAINT-SIMONIEN. 4S · texte numérisé non relu

SAINT-SIMONIEN. 4S

Déjà on s'était retiré sur les hauteurs de Ménilmontant pouï y vivre d'économie. Le régime des raisins verts et du haricot de mouton allait arriver. Cependant je ne voulus pas abandonner la partie au moment oii elle se gâtait ; je résolus de faire preuve de dévouement en restant à mon poste. Je me cloîtrai comme les autres et pris l'habit du couvent saintsimonien. On m'assigna mon emploi , mes fonctions. Hélas ! ce fut la dernière humiliation qui m'était réservée. Ma capacité me valut le soin des bottes de la communauté. Pendant deux mois je vécus dans le cirage ; chaque jour je frottais quarante paires de bottes religieusement. Par exemple , je n'ai jamais pu me rendre compte du service que je rendais en cela à l'humanité, et quel intérêt mon coup de brosse pouvait avoir pour les générations futures. C'est un problème qu'aujourd'hui encore je me pose sans pouvoir le résoudre.

Autant , Monsieur, la première période de notre vie relir gieuse avait été remplie de joies et de succès, autant la seconde fut pleine de tristesse et de revers. Le jardin dans lequel nous nous étions volontairement cloîtrés abondait en raisins ^ui n'ont jamais pu mûrir, La détresse s'en mêlant , nous en fîmes la base de notre ordinaire, et Dieu sait ce qui en résulta. Malvina , qui avait repris son travail en ville , venait à mon secours en m'apportant quelques côtelettes supplémentaires ; mais cela ne suffisait pas pour balancer l'affreux ravage des fruits verts. Vous dire dans quel état se trouvait alors la religion serait chose impossible. Enfin, un jour ma fleuriste me vit si pale et si défait , qu'elle fît acte d'autorité.

« Mon petit, dit-elle, ça ne peut pas durer comme ça : jamais le verjus n'a fait de bons estomacs. Puisqu'on te fait brosser les bottes des camarades, il faut qu'on te nourrisse. Quiconque travaille doit manger.

— C'est bon à dire , Malvina : mais là oii il n'y a rien , le plus affamé perd son droit.

— Eh bien, alors, mon chéri, on leur dit adieu et l'on va décret-

ter ailleurs. Au fait, tu as maintenant un jcîi talent de société.* Je suivis le conseil de Malvina ; je quittai Ménilmontant ; mais que devenir ? Faut-il TaTOuer ! malgré letj mécomptes de cette vie un peu aventureuse , malgré les souffrances physiques, les privations de tout genre, je ne me séparai qu'à regret des illusions qu'une année d'apostolat avait fait naître en moi ! Sérieusement , Monsieur, il y eut un moment oi!i je me crus appelé à régénérer le monde , à lui prêcher un évangile nouveau. J'avais cette foi robuste qui, au dire de l'Apôtre, peut déplacer les montagnes; je croyais que nous apportions aux classes souffrantes la parole du salut , que nous allions donner de la manne à tous les estomacs, de l'ambroisie à toutes les bouches arides. Tous , nous nous imaginions avoir dérobé à Dieu son secret pour en faire hommage à la terre L orgueil , sans doute, entrait pour beaucoup dans tout cela ; mais au fond de nos coeurs dominaient pourtant une compassion véritable pour nos semblables , un désir ardent du bien, im dévouement sincère, un désintéressement réel.

Voilà pourquoi, Monsieur, nous soutînmes sans faiblir un rôle souverainement ridicule. Ces fonctions grossières auxquelles chacun de nous savait se soumettre, l'abstinence souvent pénible qui signala notre vie en commun , ne trouvent leur explication que dans la conviction ardente qui nous animait. Aussi, restai-je longtemps sous le coup de cette impression. L'idée que notre globe n'avait d'avenir que dans une transformation complètemepoui'suivaitsansrelâche; la régénération humaine m'assiégeait sous toutes les formes. De quelque côté que je visse luire ce feu trompeur, on était sûr de me voir accourir : je craignais que ce grand travail ne s'accomplît sans moi : et, comme Ton dit, j'étais jaloux d'apporter ma pierre à ce monument.

Hélas ! Monsieur , ce ne sont pas les occasions qui me manquèrent. A aucune époque, l'humanité n'eut plus de sauveurs que de notre temps. Quelque part que l'on marche on met le

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pied sur un messie : chacun a sa religion en poche, et entre les formules du parfait bonheur on n'a que l'embarras du choix. Je ne choisis pas, car j'essayai de tout. Il était fort question de l'Église française , je donnai dans l'Église française : je faillis devenir sous-primat. INIalvina, qui est une fille de sens , m'arrêta fort à propos , entre une messe en français et un sermon sur la bataille d'Austerlitz.

Je passai ensuite en revue les diverses sectes d'hérésiarques dont Paris était inondé. Chacun, jMonsieur, voulait interpréter le christianisme à sa manière. Il y avait des néochrétiens , des néo-catholiques de vingt espèces , tous possédant le dernier mot du problème social et religieux, tous déclarant l'univers pei du si l'on n'adoptait pas leurs maximes. J'allai des uns aux autres, cherchant la vérité, cherchant surtout à prendre position quelque part. Hélas ! je ne trouvai que chaos et impuissance, jalousies entre les sectes naissantes, schismes dans le schisme , mots sonores sans signification , prétentions exagérées, orgueil immense, confusion des langues plus grande que celle dont les ouvriers de Babel donnèrent le spectacle. De guerre lasse. Monsieur, je me fis templier : c'était un remède héroïque. Si l'ordre avait vécu cinquante jours de plus , peut-être devenais-je le soixante et dixième successeur de Jacques Molay,

Cependant c'est à cette époque de notre vie que nous devons, Malvina et moi, l'une de nos plus vives satisfac.ions. Nous connûmes alors le grand Mapa. Le Mapa , Monsieur , fut l'idéal de tous ces pontifes nouveaux. Il les dépassait comme le chêne dépasse les bruyères. Figurez-vous une barbe vénérable, une élocution facile , un air avenant : tel était le Mapa, Il séduisit Malvina au premier abord. Sa relig on était dans son nom , formé dé l'initiale de maman et de la rînale de papa , c'est-à-dire ma-pa : un mythe , un symbole, l'homme et la femme , la mère «t le père , le résumé de l'humanité ; la femme avant l'homme , car c'est la femme qui engendre , si

c'est l'homme qui féconde. Il fallait l'entendre expliquer son système , ce divin IMapa ! Les paroles coulaient de ses lèvres comme le miel. Depuis les beaux jours du symbolisme indien et de la mythologie grecque , on n'avait rien connu de plus véritablement hiéroglyphique , cabalistique et hermétique. Oui , Monsieur , le Mapa a laissé plus de traces dans mon esprit que tous les réformateurs pris ensemble, sans en excepter Saint-Simon, ni les pontifes issus de lui.

Ces tentatives ne constituaient pas toutefois une position sociale, les rêves ne font pas vivre longtemps. Malvina y mettait du sien tant qu elle pouvait , l'excellente fille ; cependant nous n'allions qu'à force de privations. D'ailleurs , dans la force de l'âge, il était honteux de n'avoir pas su encore me ménager des ressources qui me fussent propres. J'en rougissais malgré moi ; mais , quand il s'agissait d'adopter une carrière, des scrupules puérils me retenaient. Mon oncle me fit faire, à l'insu de Malvina, quelques ouvertures. Il était vieux, sans enfants ; j'étais son seul héritier : il m'offrit de me céder son commerce de son vivant , de me diriger , de m'initier. L'orgueil , Monsieur , fut plus fort que le besoin. Ce mot de bonnetier me révoltait : c'était mon cauchemar. Je me disais qu'il était indigne d'un homme littéraire comme moi de végéter dans la bonneterie, d'être bonnetier, de vendre des bonnets , et de coton encore ! Plus mon oncle se montrait pressant , plus j'éprouvais de répugnance. Un jour le hasard nous mit face à face sur le boulevard du Temple. Le digne parent vint à moi , me serra la main :

« Eh bien, Jérôme , es-tu décidé ? me dit-il.

— Jamais , mon oncle , jamais ! répliquai-je. »

Et je m'enfuis à toutes jambes , comme si je venais d'échapper à un grand péril.

Que d'orages. Monsieur, m'attendaient encore sur cet océan parisien , avant que je pusse jeter l'ancre dans le port de la filoseile et du tricot !

Le récit des aventures du pauvre Jérôme commençait à m'intéresser. Cette nature candide , accessible aux illusions et disposée aux expériences, résumait par plus d'un point l'histoire et la situation d'esprit de la jeunesse actuelle. Je me montrais donc exact au rendez-vous qu'il me donnait , et je le voyais , de son côté , devenir plus communicatif à mesure qu'il se familiarisait davantage avec moi.

a Quand vous eûtes quitté le saint-simonisme , lui dis-je, quel parti prîtes-vous?

— Ne m'en parlez pas , Monsieur : c'est ici que commencent mes plus tristes aventures. »

Et il continua :

Depuis que la porte de Ménilmontant s'était fermée sur moi , nous vivions assez tristement. J'avais vu s'effeuiller mes premiers rêves , s'évanouir mes plans imaginaires , se flétrir mon idéal. Quand on entre dans la vie, Monsieur, on se la figure volontiers comme une chose éîhérée ; on en fait un Éden que l'on peuple de fantômes gracieux, et où il suffit, pour se maintenir en santé et en joie, de contempler la nature et de respirer le parfum des fleurs. Tout est beau , tout est bon ; la pensée ne touche à rien sans l'embellir et le colorer. Il semble que l'humanité a le bonheur sous la main, que la douleur n'est qu'un malentendu. Des besoins, on n'en connaît pas; des soucis , on n'a que celui d'aimer , d'être aimé , de s'«^anouir , de se laisser vivre. Oh ! les illusions de la jeunesse , que c'est beau , mais que c'est court !

Je n'en étais plus là ; je touchais à la s-econde période de l'existence. Malvina m'y rappelait souvent; elle était impitoyable pour tout ce aui touche à la vie matérielle. JElk aimait

la ga/ette du Gymnase, le théâtre à quatre sous , le flan et les socques plus ou moins articulés. Elle se plaignait de la charcuterie , t[ui formait alors la base de nos repas ; et me tenait pour un être profondément incapable , parce que je ne lui avais pas encore donné un tartan neuf et une chaîne en or. Dîner au restaurant à quarante sous , faire une partie d'ânes à Montmorency, aller entendre feu IMarti à la Gaieté, lui semblait la plus grande somme de plaisir que Dieu ait pu accorder à ses créatures. Je passe sous silence son goût désordonné pour les pralines , qui souvent prit un caractère ruineux.

Nous vivions donc tous les deux sous le même toit , dans la même chambre ; elle le réel , moi l'idéal ; elle ne rêvant que macaroni au gratin, moi repu de chimères. Le contraste était grand, la lutte fat vive; elle se renouvela plus d'une fois ; mais je sentais bien en moi-même que le résultat n'en serait pas douteux, que le démo|i dominerait l'ange, qu'Eve embaucherait Adam. Au milieu de tous les mécomptes qui m'assiégeaient , de toutes les déceptions dont j'étais la proie , je ne savais plus où reposer ma pensée; et Malvina était là . toujours là, m'accablant d'épithètes sardouiques et familières, me montrant d'un air moqueur le luxe qui se déroulait sous nos yeux, ces carrosses qui sillonnent les rues, les savoureux comestibles étalés sous les vitres des traiteurs, les velours, les robes de soie, les dentelles, les bronzes, les ameublements somptueux que la capitale semble déployer sur tous les points comme une insulte à la misère. Ce spectacle, Monsieur, c'est pour le pauvre la tentation de Jésus-Christ sur la montagne , et il y est en butte tous les jours.

Dans la maison où nous occupions une mansarde habitait un homme de quarante ans environ, dont la physionomie et la mise m'avaient frappé. Des bagues en brillants à tous les doigts , un appareil de chaînes d'or qui ruisselaient sur sa poitrine, des boutons de chemise éblouissants, des breloques, des tabatières de prix , des gilets merveilleux, des habits cou-

pés dans le dernier genre, lui donnaient , pour nae servir de l'expression de Mal vina , l'aspect d'un homme cossu. L'âge avait un peu dégarni son crâne -, mais un toupet, parfaitement en harmonie avec les cheveux , réparait le ravage des années. Ce toupet , suivant qu'il affectait telle ou telle nuance , telle ou telle forme, avait en outre le privilège de transformer l'individu au point de faire douter de son identité. Du reste, M. Floaehippe (il se donnait ce nom) jouissait d'une figure avenante, de manières aisées, d'une prestance heureuse. Tout en lui annonçait la richesse, la joie et l'épanouissement. Il occupait le premier , avait groom et cabriolet , et dînait tous les jours en ville.

Depuis quelque temps , je m'étais aperçu qu'à chacune de nos rencontres dans l'escalier, M. Flouchippe m'honorait de sen plus gracieux sourire. Dans l'expression de ses traits se laissait entrevoir on ne saurait dire quelle intention de me faire des avances et d'engager la conversation Cependant , comme tout se bornait à quelques témoignages de politesse, je me contentais de penser en moi-même que nous avions là un voisin bien élevé. J'en parlai à Malvina : mais , au lieu de me répondre, elle détourna l'entretien. C'est qu'elle méditait alors avec le Crésus du premier un plan de campagîle dont j'allais bientôt recevoir la confidence , et dont je devais être l'un des héros. Prêtez-moi quelque attention , Monsieur : ceci est une des calamités de ma vie ; il faut que vous sachiez comment j'y ai été conduit.

Un soir , nous soupions , Malvina et moi , triste souper , souper d'anachorètes , du fromage et des noix , quand ma fleuriste , frappant la fable de son couteau , s'écria :

« Ça n'est pas vivre, ça. On n'engraisse pas une femme avec des coquilles de noix ! »

L'apostrophe allait à mon adresse : je le compris et sus me contenir..

« Eh bien , qu'est-ce que ce genre ? poursuivit la jeune

fille en élevant peu à peu le ton , vous êtes donc de la race des poissons , que vous ne répondez pas quand on vous parle ?

— Mais , Malvina, il me semble...

— II vous semble mal. Vous n'êtes qu'un être insupportable ; je ne puis pas vous souffrir. »

J'étais fait à cette gamme ; je ne m'en émus pas ; je savais comment se formaient ces orages, comment ils éclataient, comment ils s'apaisaient. Cette fois , pourtant , la recettte ordinaire ne fut pas suffisante. Malvina consentit bien à se calmer , mais elle prit un air grave et solennel , et ajouta :

« Jérôme, écoutez-moi et parlons raison. Ça ne peut pas toujours durer ainsi. Vous vous promenez dans la lune, et moi je n'ai aucune espèce d'inclination pour ce météore. Si vous devez toujours circuler dans Paris le nez en l'air, avec l'espoir que les perdreaux tomberont tout rôtis ^n, i, 7ii, c'est fini , il n'y a plus de Malvina. Faites-en votre deuil , et portez vos bottines ailleurs. Je ne vous dis que ça.

— Malvina , comme tu le prends!

— Je le prends comme il faut le prendre, mon petit. Mon bon Jérôme, ajouta-t-elle sur un ton plus radouci, n'est-ce pas pitié de voir qu'un garçon comme toi , bien bâti , plein de moyens , agréable au physique, n'a pas la chance de faire son petit magot, de se donner quelques jouissances, de s'amasser des rentes, tandis qu'on voit un tas de pleutres, d'ignorants et de pas grand'chose, entasser des millions et des milliasses , devenir aussi riches que Louis-Philippe, avoir des calèches , des femmes en falbalas , des cochers à perruque et tout le bataclan ? N'est-ce pas une honte, dis '

— Sans doute, mais...

— 11 n y a pas de mais ; ça doit finir. Qu'est-ce qu'il te manque pour faire fortune comme les autres ? voyons ! tu as des pieds, tu as des mains, tu es savant, tu as fait des livres. Il ne te reste plus qu'à t'ingénier, mon garçon , qu'à te pousser de l'avant.

— Mon Dieu! Malvina, est ce que je n'ai pas cherché à œe

rendre utile à mes semblables? Je leur ai parlé la langue des dieux, je leur ai apporté une religion nouvelle.

— Ne dis plus de ces bêtises , Jérôme : c'est bon pour des enfants de dix-huit mois. Nous sommes des hommes ; raisonnons coujme des hommes. Tu as vu le monsieur du premier ?

— Tiens ! ! ! tu le connais , Malvina ?

— Je ne te demande pas si je le connais , ça ne te regarde pas ; je te demande si tu l'as vu.

— Mais oui , dans l'escalier.

— Bonne tête , n'est-ce pas ? figure respectable. Eh bien , il te protège, il veut te lancer.

— Dans quoi ?

— C'est son secret ; il veut te lancer ; il t'a pris en affection -, ton air lui revient.

— Mais encore faut-il savoir de quoi il s'agit.

— 11 te l'expliquera , mon petit. Je lui ai promis que tu irais le voir. C'est joliment meublé chez lui.

— Tu y es donc entrée ?

— De quoi î il faudra vous rendre des comptes , à présent. Eh bien , excusez du peu. Vous irez chez le voisin , Monsieur, et ça , pas plus tard que demain matin. »

Qui aurait pu résister à ces manières si folles et si mutines ? Je cédai , Monsieur, je promis : on est bien faible, quand une fois on s'est laissé prendre dans des liens pareils. Une concession en amène une autre, et cette chaîne a d'interminables anneaux. Le jour suivant, je descendis chez M. Flouchippe, qui me reçut dans son cabinet.

Malvina avait eu raison de vanter le luxe de cet ameublement : c'était merveilleux , quoiqu'il y régnât un étalage de mauvais goût. On voyait que le propriétaire avait disposé les choses de manière à ce que l'œil fût frappé. L'argenterie était toute sur les dressoirs ; les portières de damas étaient surchargées d'ornements en cuivre doré. Quoiqu'on découvrît beaucoup de clinquant parmi ces richesses , beaucoup d'af*

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fectation , l'ensemble n'en était pas moins magnifique, et sur des Iccataices des mansardes l'effet devait en être grand. Aussi fus-je ébloui comme l'avait été Malvina.

M. Flourhippe me reçut avec des far©ns de prince. Étendu 8ur un sofa , il était vêtu d'une robe de chambre en soie à ramages, retenue à la ceinture par une coidelière orange d'où pendaient des glands à fils d'or. Un bonnet à broderies d'or était négligemment posé sur sa tête, et il agitait dans ses doigts un binocle qu'il portait de temps en temps à ses yeux. Je trouvai ces manières souverainement içipertinentes, mais j'étais engagé vis-à-vis de Malvina , et je voulais faire preuve de bonne volonté. Eu attendant qu'il daignât m'adresser la parole, j'examinais mon protecteur. Son œil noir, quoique assez bienveillant, prenait de temps à autre une expression ironique : ses lè\T:es pincées indiquaient la finesse, et leF airs de bonhomie que lui donnait un embonpoint préroce étaient raciietés par le sentiment général qui dommait dans sa physionomie. Malgré mon peu d'expérience, je compris que j'avais affaire à un homme fort rusé.

La pièce dans laquelle je venais de pénétrer ne renfermait que peu de meubles : le sofa , quelques fauteuils , un bureau à cylindre, une bibliothèque garnie de magnifiques reliures, des étagères en acajou suffisaient pour la garnir. Quatre gravures , qui n'étaient ni des morceaux de prix , ni des épreuves de choix , tapissaient les murailles. On voyait que ce cabinet n'était ni celui d'un Homme d'étude, ni celui d'un artiste, tt peut-être l'aspect en eût-il été énigmatique, si de larges cartons , munis de leurs étiquettes, n'eussent servi à dissiper les doutes et à préciser la destination du local. Ces étiquettes étant tracées en fort grosses lettres , il me fut facile de lire, ici, Chemin de fer de Brives-la- Gaillarde; là, Charboyinages de Perlimpinpin ; plus loin, la Fil/a-f iciosa, château en Espagne, au prix de cinq francs le coupon et pour être tiré en loterie sous les yeux de la reine ; enfin ,

ailleurs, papier de froment, fer de paille, pavage en caoutchouc , etc., etc. Plus d'illusion , j'étais dans le cabinet de ce que l'on nomme viiîgairement un homme d'affaires.

C'était le moment où ces industriels florissaient. La France était leur proie ; ils disposaient de la fortune publique. Une sorte de vertige semblait avoir gagné toutes les têtes : la commandite régnait et gouvernait. A l'aide d'un foE4s social , divisé par petits coupons, combinaison bien simple comme vous le voyez , on parvint alors à extraire de l'argent de bourses qui ne s'étaient jamais ouvertes , à exercer une rafle générale sur les épargnes des pauvres gens. Tout était bon , tout était pr-étexte à commandite. On eût mis le Chimborazo en actions , que le Chimborazo eût trouvé des souscripteurs ; on l'eût côté à la bourse. Quel temps , Monsieur, quel temps ! On a parlé de la fièvre du dernier siècle, et de l'agiotage de la rue Quincampoix. Notre époque a vu mieux. Quand Law vantait les merveilles du INIississipi , il comptait sur la distance ; mais ici , c'était à nos portes mêmes qu'on faisait surgir des existences fabuleuses , des richesses imaginaires. Et que pensera-t-on de nous dans vingt ans , quand on dira que les dupes se précipitaient sur ces valeurs fictives , sans s'en-, quérir même si le gage existait ?

Nous étions au fort de la crise. On venait dMmproviser, par la grâce de la commandite, des chemins de fer, des mines de charbon , d'or, de mercure, de cuivre, des journaux , des métaux , mille inventions , mille créations toutes plus at* trayantes les unes que les autres. Chacune d'elles devait donner des rentes inépuisables au moindre souscripteur : tout Fiançais allait marcher cousu d'or ; les chaumières étaient à lafeille de se chcnger en palais. Seulement il fallait se presser, car les coupons disparaissaient à vue d'œil : il n'y en avait pas assez pour tout le monde.

Je me trouvais donc devant l'un des souverains du moment, devant l'un des promoteurs de cette grande mystificatioa

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industrielle. Certes, l'orgueil lui était permis, car il avait eu autant de puissance que Dieu. De rien il avait fait quelque chose : il avait donné une valeur au néant. Aussi le sentiment de sa puissance et de sa position se peignait-il sur son visage? il était content de lui-même , il semblait écouter le murmure d'applaudissements intérieurs. Enfin , il daigna jeter les yeux sur moi , et se souvint que j'étais là.

« Mon cher, me dit-il , excusez ma distraction ; je combinais une affaire. Quatre millions deux cent mille francs; coupons, deux cents francs ; sous-coupons, cinquante francs. C'est bien ; ça doit marcher. Je suis à vous maintenant. Votre nom , s'il vous plaît ?

— Jérôme ! mauvais nom , s'écria-t-il ; trivial , sans couleur. Kous changerons cela : nous mettrons Napoléon Paturot.

— Mais, Monsieur...

— Jeune homme, pas de mots perdus. Vous m'êtes recommandé comme un sujet docile, prêt à tout. Tâchez d'obéir et de signer : le reste nous regarde. »

Je compris que ^lalvina me livrait pieds et poings liés ; je dévorai l'outrage et me tus.

« C'est bien ; voilà que vous devenez raisonnable, ajoutat-il. Nous ferons votre fortune, mon cher, comptez là-dessus.

— Monsieur, croyez bien...

— Voici la chose. La mine de charbon baisse , le chemin de fer est usé; il n'y a plus que le bitume aujourd'hui. Le tour du bitume est arrivé. Napoléon , décidément , nous vous mettrons à la tête d'un bitume.

— Encore faut-il...

— Oui , Napoléon Paturot , je vous garde cela : on ne peut jiioins faire pour votre protectrice. Capital , six millions; coupons , cinq cents francs : sous-coupons , vmgt-cinq franco. C'est parfait , c'est enlevé : revenez me voir demain. »

Je sortis stupéfait de cette entrevue.

SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT

Après une courte pause, Jérôme reprit son récit : J'eus beau m'en défendre, Monsieur, m'insurger, me désîjpérer, trois jours après , comme l'avait dit mon protecteur industriel , j'étais à la tête d'un bitume. Malvina conspirait avec lui ; que vouliez-vous que je fisse contre deux? Je succombai. On m'installa dans un fort bel appartement, merblé à la hâte ; on me donna un caissier, deux commis, enfin tous les dehors d'une administration importante. On publia des circulaires , on rédigea des prospectus , et jugez de ma douleur, lorsque, deux jours après , je lus ce qui suit dans tous les journaux de Paris :

Mort aux Bitumes artificiels ! ! !

IL N'y A DE VR,\I ET DE NATUREL

que le

BiTUME iMPËRiAL DE MAROC

Âvjo privilège de S. M, l'empeTcur de cette régonce

« Il y a bitume et bitume. On voit des bitumes qui se gercent , qui s'écaillent ; on en voit qui se laissent dévorer par la pluie ou fendre par le soleil ; on en voit qui , au lieu de conserver leur niveau , mettent à nu sur-le-champ des aspérités, et forment uue suite de vallées et de montagnes. Tout cela vient de ce que ces bitumes ne sont point un produit de la nature, mais simplement un résidu d'usines à gaz , saupoudré de sable de rivière. Marchez là-dessus , et vos talons de bottes vous en diront des nouvelles.

« La préparation de ces bitumes artificiels est l'objet de

réclamations universelles. L'air en est vicié : les habitants des maisons voisines inondent leurs appartements de chlorure sans pouvoir se défendre de l'infection. Des fumées empestées remplissent les boulevards et menacent les passants d'asphyxie. Bref, pour parler avec tous les égards qui sont dus à ces compositions , c'est de la drogue.

a Aucun de ces inconvénients ne se retrouve dans le Bitume itnpérial de Maroc , bitume naturel , bitume dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Hérodote eu parle dans les termes les plus avantageux : le Carthaginois Hannon en prit connaissance dans son premier voyage, et Léon l'Africain lui consacre un chapitre que l'on peut regarder comme un chef-d'œuvre en matière de stratification. Cependant ses propriétés essentielles étaient restés inappréciées jusqu'au moment oij im accident singulier vint les révéler à l'univers. Voici le fait.

a Un bâtiment européen se trouvait en perdition sur les parages de Mogador, où sont situés les lacs de bitume. Une voie d'eau s'était déclarée à la hauteur de la flottaison. Or, il se trouve que , par l'action d'un feu souterrain , les bitumes de Maroc se mettent souvent eu éruption ; ils y étaient alors, heureusement pour le navire en péril. Déjà le malheureux s'approchait de la côte, faisant eau de toutes parts, quand tout à coup on le voit se redresser, épuiser sa voie d'eau comme par enchantement et reprendre le large. On crie au phénomène : rien de plus naturel , pourtant. Une éruption bitumineuse l'avait sauvé. Lancé au loin , le bitume s'était attaché aux flancs entr' ouverts du bâtiment , les avait goudronnés, calfatés, conditionnés, mastiqués. C'était un rhabillage à neuf : le brick en question a pu faire le tour du monde.

« Voilà comment le Bitume impérial de Maroc s'est fait connaître. Depuis lors, toutes les expériences sont venues confirmer ses qualités agglutinantes et ses propriétés mqU

culaires. Aucun corps ne renferme plus de principes d'adhésion et de solidification. Un boulet de trente-six , coupé en deux, a été parfaitement recollé au moyen du bitume de Maroc : ce boulet aujourd'hui sert comme les autres et a renversé une muraille sans se disjoindre. Un minaret de Mogador menaçait rume , on l'a ressoudé avec du bitume de Maroc : ce minaret peut désormais défier les âges, Sur les Jieux mêmes , on emploie le bitume de Maroc comme mortier, comme mastic, comme ardoise, comme moellon, comme pierre de taille , comme brique , comme chaux , comme ciment , comme pouzzolane. On en fait des cuvettes , des meulières, des auges, des plats à barbe, des fontaines, des statues, et jusqu'à des colonnes monumentales. Le bitume de Maroc est véritablement d'un emploi universel.

« Du reste, cet ingrédient , à l'opposé de ceux qui usurpent son nom , n'exhale aucune espèce d'odeur désagréable ; liquide , il rappelle le parfum des genêts qui croissent autour des lacs de Mogador : solidifié, il est inodore au delà de toute expression.

« Ce merveilleux produit naturel serait encore enfoui dans les solitudes de l'Afrique , si un jeune ingénieur civil du plus haut mérite , M. Napoléon Paturot , n'eût résolu , au péril de ses jours , de doter sa patrie d'un bitume qui lui manquait. S'aidant du texte grec d'Hérodote et le complétant avec la version phénicienne du périple d'Haanon , il est parvenu à retrouver des lacs qui semblaient perdus depuis l'éboulement de cette fabuleuse Atlantide , qui n'était qu'un promontoire avancé de la Mauritanie Tingitane. Honneur à M. Napoléon Paturot! Il a plus fait pour son pays, dans un âge encore assez tendre , que d'autres arrivés au déclin de leur vie ; il a bien mérité des trottoirs et a ouvert aux bas-côtés des boulevards une nouvelle ère.

c Dans une audience que lui a accordée S. M. l'empereur de Maroc , Muley XXXIV, M. Napoléon Paturot a obtenu

de ce souverain le privilège exclusif, avec jouissance de dixhuit cents ans , de tout le bitume que peuvent produire ses Ktats. La concession embrasse deux mille kilomètres carrés ; elle est sans restriction et sans limites. Un Marocain qui toucherait à ce produit , dont Muley XXXIV a fait le généreux abandon, recevrait la bastonnade sur la plante des pieds , et serait assis sur un pal à la récidive. C'est ainsi qu'au Maroc on inspire le respect de la propriété.

« Chimiste d'un ordre supérieur, ^I. Napoléon Paturot a dû analyser le bitume dont il voulait faire hommage à sa patrie. Cette analyse a prouvé qu'à la rigueur on pourrait extraire de l'argent et même de l'or de ce produit ; il contient , en outre , vingt-deux parties de silicate , trente et une de phosphate , quarante-trois d'oléine, sans compter les parties de platine qui y jouent un grand rôle. Dans un laboratoire attenant aux bureaux de l'administration , le jeune savant opérera la décomposition de tous ces éléments , à la volonté des actionnaires.

« Les suffrages des célébrités européennes ne pouvaient pas manquer au Bitume impérial de Maroc. M. de Buch , le plus grand géologue de l'Allemagne , y a reconnu un bitume de première formation, ^l. Ottfried n'y voulait voir qu'un produit tertiaire ; mais sur un échantillon qui lui a été envoyé , il a déclaré , avec la franchise qui le caractérise , que son opinion se modifiait , et a assigné à ce bitume une origine antérieure encore à celle que lui attribuait M. de Buch. Est-il nécessaire , à côté de ces noms , de citer ceux de M. Picksous de Berlin, Godichson de Londres, Lazarilla de Madrid , et Compérano de Naples, sans compter les illustrations françaises qui co.nposent le comité de surveillance, dont trois députés et dix pairs de France , rappelée £euleinent pour mémoire.

« San^ nul doute, M. Napoléon Paturot, cessionnaire de S. M. l'empereur de Maroc , aurait pu mettre seul à pront sa

merveilleuse découverte. Il ne l'a pas voulu : il a préféré associer ses concitoyens aux bénéfices de l'exploitation. G 03 bénéfices seront immenses. La concession est inépuisable. On a calculé que les lacs deMogador suffiraient pour couvrir Je bitume l'Europe entière et toute la Russie asiatique. Sur les lieux , l'extraction se fait presque sans frais , et cet ingrédient étant, comme on l'a vu, bienfaisant pour les navires, il est à croire que le fret sera pour ainsi dire compensé par le séjour de la marchandise à bord. Aucun autre article no possède cette propriété et ne jouirait de cet avantage.

« Les évaluations les plus discrètes portent à trois cents le nombre des bâtiments qui pourront aller chaque année prendre un chargement complet de bitume. En estimant la moyenne de ces bâtiments à trois cents tonneaux , on a un total de quatre-vingt-dix mille tonneaux. Maintenant quel sera le profit ? Des hommes graves , vieillis dans le commerce et qui ne se payent pas d'illusions , n'hésiteraient pas à le porter au delà de trois cents francs le tonneau. N'admettons pas cette donnée -, faisons la part des éventualités , des dépenses imprévues , des mécomptes de tout genre : n'élevons pas au-dessus de cent francs par tonneau le bénéfice présumé.

« Alors il reste un caicul à faire.

a Cent francs multipliés par quatre-vingt-dix mille tonneaux font une recette de neuf millions. Le capital social est de six millions. Les actionnaires seront donc intégralement remboursés dans le cours de la première année , et auront en outre trois millions à se partager.

« S. M. l'empereur de Maroc , Muley XXXIV, a souscrit pour mille actions.

« L'Allemagne a demandé qu'on lui réservât cinq cents actions, l'Angleterre six cents, les deux Péninsules trois cents, la Russie quetre cents , les États Barbaresques deux cents.

« Il ne me reste plus que huit cents actions à placer en France. Le comité de surveillance en prend la moitié.

itf lÈROMÉ PATtROT

« M. Napoléon Paturot est prêt à donner aux personnes qui désireraient de plus amples renseignements toutes les explications nécessaires. Dans son dernier voyage au Maroc, il a fait dresser le plan cadastral des territoires compris dans la concession. Les lacs de bitume y sont figurés à Vaqua-tinta^ It la profondeur en est indiquée.

« Chaque actionnaire a droit à un échantillon de bitume et ï cinq mètres carrés de trottoir.

« Prochainement un essai sera fait rue de la Paix : le gèlent est en instance auprès du préfet de police pour obtenir l'autorisation nécessaire.

« S'adresser rue , n"

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