‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 96 sur 96 · LE GRA^D OEUVRE · texte numérisé non relu

LE GRA^D OEUVRE

Après le combat, rAssemblée se remit aux aflaires. U était temps. Depuis cinq mois on vivait sous Tempire du hasard. Point de loi reconnue, point de régime régulier. Entre les instituiions détruites et les institutions à créer, il existait une lacune que Tarbiti aire seul pouvait combler. L'Assemblée avisait au plus pressé; le reste s'en allaita l'aventure. En toute chose, le provisoire dominait. Les départements ne prenaient pas au sérieux des préfets échappés de la tabagie et qu'ils avaient connus sous le travestissement de commissaires. Ils doutaient d'une autorité confiée à de telles mains ; ils l'entouraient d'un respect et d'un dévouement fort équivoques. Un acte solennel pouvait seul remettre les populations dans leur voie et donner à celte suite d'Improvisations le caractère d'un établissement définitif.

C'est à ce besoin que la constitution devait pourvoir. On s*en promettait de grands effets, et, en première ligne^ l'apaisement des esprits. Ce n'est pas qu'il manquât de sceptiques pour augurer à ce nouveau pacte le sort de ses aînés. Mais les croyants n en étaient qu« plus résolus à fonder leur monument sur le granit et à construire pour l'éternité. L'Assemblée y songeait sérieusement ; elle y voyait son acie essentiel. Des discussions intérieures s'étaient engagées et sur l'ensemble et sur les détails; les escarmouches précédaient la bataille. Déjà les opinions s'y dessinaient. Les uns voulaient circousciire le débat, le? autres s'efforçaient de l'étendre

Pour ceux-ci, c'était un champ ouvei t à toutes les témérités; pour ceux-là, un retour naturel yersles choses possibles. Chacun avait ainsi son thème et n'en déviait plus.

r'ourquoi chercher? disaient les ardents. Pourquoi se mettre en quête d'évangiles nouveaux ? L'ancien n'est-il pas là? Et qui aurait la prétention de mieux faire ? La chaîne des traditions est rompue ; il s'agit simplement de la renouer. Kos pères ont tout dit, tout écrit. Inclinons nos fronts devant leurs œuvres immortelles. La déclaration des Droits de l'homme existe ; à tout républicain sincère elle suffit. Elle est le résumé de la sagesse révolutionnaire. Tencms-nous-y, ne répudions pas ce legs précieux. N'en retranchons rien, ajoutons-y plutôt. L'esprit du temps pousse à des conquêtes nouvelles. Abondons dans ce sei.s. Parlons du droit au travail et de l'impôt progressif. Flétrissons la tyrannie du ca= pital en des termes qui soient à la hauteur de nos colères. Dénonçons la propriété comme un fait abusif; signalons la richesse comme un fléau. Surtout point de limites a l'assignat ; des chiirons sur une graiide échelle. C'est par de tçls moyens que nous embellirons l'œuvre de nos aïeux.

De la discrétion, répliquaient les modérés ; elle n'a jamais rien gâté. Voyez le pays, il vous subit à regret et résiste à vos expériences. N'abusez pas de lui ; il vous échapperait. Vous avez, dans un jour de surprise, mis 'a mani sur ses destinées. Contentez-vous de ce succès et laissez le reste à l'avenir. Assez de violences comme cela ; qui tend trop l'arc le brise. L'essentiel aujourd'hui, c'est de rendre aux dmes un peu de repos et d'assigner des bornes à l'esprit d'aventures. Que votre Constitution s'inspire de ce sentiment ; qu'elle s'ydapte à nos mœurs, qu'elle ne les excède pas : autrement vous rencontieriez des instincts rebelles. 11 le faut pas imposer aux populations plus qu'elles ne peuvent porter; c'est un jeu plein de périls. Au nom de la République que vous avez fondée, sachez donc voîis contenir ; ojournez vos visions à d'autres temps. Laissez le papier-monnaie à l'empirisme financier ; sortez de ce nuage sinistre que l'on nomme le droit au travail. Et comme un hfttiment a deux ancres

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ayez deux chambres. Le salut public est à celle condition.

Cette altitude dos partis ?c prolongea durant tout le débat. L'air resta le même; les variations se multiplièrent à l'infini, !1 y eut des discours d'éclat; il y en eut de modestes. Les discours d'éclat ne se passaient pas sans quelques préparatifs; ils exigeaient des frais de mise on scène Plusieurs jours à l'avance le bruit s'en répandait ; on s'en enlretenait comme d'un événement. tJn réservoir d'entliousiasme se formait alors pour s'épancber au moment décisif. L'heure venue, le héros de la séance gravissait d'un pas solennel les degrés de la tribune. Quel silence ! quel recueillement! Que de regards attachés sur lui! Il parlait, et l'admiration se donnait carrière. Le programme l'avait prévu; un prC' gramme doit tout prévoir. Les amis, distribués sur divers points, secondaient l'orateur à lamanière du chœur antique, llsrépondaientà sapensée par des frémisccments expressifset les échos d'une acclamaliou bruyante. L'orateur s'y inspirait, s'y retrempait. Au moment où il quittait l'estrade, ses amis y répondaient par une manœuvre digne des plus grand? tacticiens. Ils se précipitaient vers l'enceinte dans un désordre affecté. Bon gré, mal gré, ils voulaient que la séance fut suspendue.

Dans le cours ds cette discussion, une circonstance me frappa surtout. La foi manquait à cette assemblée. Elle ne croyait pas son œuvre; elle en doutait au début, elle en douta jusqu'à la fin ; même achevée, elle en doutait encore. Ce fut le propre de cette révolution, de ne mettre en jeu que des vanités et des intérêts. La conviction en était absente. Partout ce caractèrese retrouva. Rien ne prit de grandes proportions, ni les actes ni les personnes. Dans le débat, point de solennité ; au lieu du recueillement, la turbulence. Quel respect pouvait s'attacher à un acte ainsi accompli ? L'antiquité savait mieux comment on frappe l'imagination des peuples. Le législateur dérobait à la foule les secrets et les douleurs de son travail; quand la loi était prête, il descendait de la montagne au milieu de la foudre et des éclairs. Ici, au contraire, tout se faisait à découvert, en face d'un public ou

hostile ou moqueur. La majesté du but s'effaçait devant la pauvreté des moyens ; la tenue nuisait au crédit de Tocuvre. Parfois les bouffons s'en mêlaient et fournissaient un aliment de plus aux sarcasmes du dehors. C'est ainsi que la Constitution suivit son cours, et que, commencée dans Tincrédulité, elle s'acheva dans rindifféreuee. Les présages n'éiaient point heureux ; le ciel même y mit quelque rigueur. Quand la loi nouvelle fut promulguée en plein air, il lui fit un glacial accueil et couvrit son berceau d'un linceul de neige.

Divers épisodes traversèrent ces débats et y créèrent une diversion. Le plus mémorable fut celui où l'Assemblée abandonna deux de ses membres à la justice du pays. Je n'ai pas à raconter ce procès avec détails: il me suffira de dire ce que j'éprouvai dans le caurant de la nuit où la sentence fut rendue. Nous étions aux tribunes, parmi les curieux, Malvina et moi. De dix-huit heures l'Assemblée ne quitta pas ses bancs; à peine y eut-il un court intermède. 11 régnait dans son attiuide une solennité inaccoutumée. Cela s'explique: derrière les deux prévenus, la révolution était en cause et rendait compte de ses écarts. Une enquête avait eu lieu; elle jetait sur les actes et sur les noms une lumière sinistre. On pouvait voir en quelles mains le pays était tombé, faire la part de la perversité et celle de l'impéritie: c'était une terrible récapitulation. Des hommes que la tempête avait poussés au gouvernail^ il en était peu qui fussent à Tàbri dû blâme. A un degré p''-s ou moins fort, ils avaient tous trempé dans les mêmes violences ou toléré les mêmes usurpations. Chez les uns il y avait calcul, chez les autres faiblesse. On en choisit deux, comme expression plus complète, l'un des désordres de ridée, l'autre des désordres de la rue. Sur eux retomba l'expiation du passé.

Ld nature, qui se plaît aux contrastes, en avait rais un bien sensible entre les deux prévenus. L'un eût pu entrer dans la poche de l'autre. La structure était d'ailleurs assortie à l'emploi. L'agitation morale et l'agitation matérielle s'y maintenaient avec un caractère distinct. Ce fut dans ces conditions que l'affaire s'engagea. Au début, l'intérêt parut languir;

mais le soir, sous les clarle's des lustres, il se ranima. Dans les fatigues de Tinsomnie, rAssemblée puisait une majesté qu'en aucun moment je n'y avais vue. Les bancs étaient au complet, et à peine dans cette foule voyait-on quelques yciix se fermer et quelques têtes céder à l'accablement. Le soleil s'était couché sur la séance, il se leva sur elle. La défense "y eut le champ libre; l'accusation s'effaça. Celle-ci voulait aboutir, celle-là gagner du temps. En dépitde tout, l'Assemblée était résolue à ne point se séparer que la question ne fût vidée. Elle le fut au moment où l'aube blanchissait les vitraux et éteignait les feux des lustres sous les flots d'une lumière sans cesse accrue. L'Assemblée se prononça catégoriquement. Elle dépouilla deux de ses n. ombres du privilège dont ils étaient investis, et, sans préjuger aucun grief, les livra à la juridiction ordinaire.

Cet acte fut décisif; il était empreint d'une fermeté salutaire. L'émeute aurait pu l'envisager comme un défi ; elle n'y répondit pas. C'était l'aveu formel de son impuissance. De deux côtés on la frappait. L'Assemblée livrait ses chefs; les conseils de guerre châtiaient ses soldats. Et pourtant aucune émotion apparente ne suivit ces actes de vigueur. A peine s'y attacha-t-il quelques menaces. L'horizon s'était décidément éclairci, on vivait dans une atmosphère plus sereine. L^^s clubs se-taisaient; la presse ne parlait qu'à travers un bâillon. 11 n'y avait plus ni groupes ni chants dans les carrefours. Le régime militaire avait porté ses fruits; l'instinct de Malvina ne l'avait pas trompée. Malheureusement la force morale ne s'accroissait pas dans la même proportion. De temps en temps le pouvoir exécutif éprouvait des défaillances et venait demander à l'Assemblée des votes destinés à le raffermir, A,'Assemblée les lui prodiguait en bonne mère ; elle Af raettai- de l'abandon et passait l'éponge sur les petits écarts de coaluite ; elle avait le caractère bien fait.

Le Ciel l'en récompensa ; peu de jours après elle eut un spectacle choisi. De l'autre côté des mers il lui arriva des membres de coulem's assorties et qui manquaient à sa collection. La variété était grande, depuis iebène jusqu'à l'acajou. Nous

assistâmes à cette entrée ; rien de plus curieux. Les représentants de race noire s'assirent avec une gravité digne d'un teint plus clair. Ils s'exprimèrent avec bon sens et comme des personnes naturelles. Ce fut une découverte pour Malvina, qui s'obstinait à ne voir dans le nègre qu'un singe perfectionné. Pur préjugé d'enfance! Elle en revint sur-le-champ. La présence de ces noirs pariait d'ailleurs pour eux : des blancs n'auraient pas eu autant d'esprit ; émancipés, ils eussent nommé leurs maîtres. Les noirs n'avaient pas commis cette erreur; ils s'étaient nommés entre eux. Qui lésait? peut-être au nombre des élus, en était-il qui, dans leurs jeunes ans, avaient porté leurs semblables en palanquin, ou agité sur les fronts créoles l'éventail en feuilles de latanier !

Malvina ne les perdit plus de vue. Du haut des tribunes elle les surveillait. Elle voulait s'assurer qu'ils se mouchaient comme tout le monde.

Je ne la suivis pas dans cette étude; mon attention était fixée ailleurs : on arrivait au budget. Pour la première fois ce mot reparaissait depuis l'avènement de la Pvépublique.. Involontairement je me souvins du concert de réclamations qu'il soulevait autrefois. Que n'avait-on pas dit de ce polype monstrueux! Que n'en avais-je pas dit moi-même! Les années, en se succédant, y ajoutaient toutes quelque chose et n'en retranchaient rien. Les monuments historiques y figuraient encore sur le grand pied ; les palimpsestes n'y élaient point négligés. On avait toujours des allocations pour l'École des chartes et pour ces temples du Péloponèse que je croyais avoir perdus dans l'esprit des populations. Les existences parasites ont la force du roseau ; elles cèdent au premier souffle et se relèvent quand il s'apaise.

J'espérais bien que la République n'entendrait pas raillerie là-dessus, et qu'elle ferait justice de ces déceptions invétérées. Déjà un comité spécial avait relevé plus d'un abus et en avait fait justice, il restait à savoir comment les ministres prendraient ces réductions et s'ils consentiraient à s'y associer. Sous l'ancien régime leur rôle était tracé. Tout ministre défendait ses millions comme une couveuse défend ses

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poussins, une lionne ses petits. 11 livrait des combats acharnés à propos du moindre centime. Ainsi le voulait l'institution. L'honneur et la parure d'un ministre, c'était sou budget. Tant valait Thomme, tant valait la besace* Un minisire qui se laissait mettre au rabais était déshonoré; celui qui arrachait mille francs à des chambres avares rentrait chez lui le front haut et le jarret tendu : il n'avait pas perdu sa journée.

Dans ma candeur, je croyais que ces mœurs allaient changer. 11 me semblait qu'un ministre de la République avait à jouer un tout autre rôle. Les anciens demandaient le plus possible; j'estimais que ceux-ci demanderaient le moins possible. La pudeur l'exigeait; on ne pouvait copier ce qu'on avait flétri, encourir le blâme qu'on avait prodigué. J'y comptais. Quelle fut ma surprise aux premiers mots que j'entendis ! Je crus rêver. Ministre de la veille, ministre du lendemain, c'était tout un. On eût dit que le sol n'avait pas tremblé sous nos pieds. Le dernier règne nous léguait une dépense de quinze cents millions ; la République rélevait à dix-sept cents. La France payait cher sa conquête. Quand vint le détail, la comédie d'autrefois recommença avec d'autres acteurs. Chaque ministre vint défendre ses clients. Quiconque voulait réduire ses allocations était son ennemi. Pour le plus mince article il exhalait des soupirs à fendre le cœur, et trouvait des accents éplorés. Sa douleur l'égarait, et tournait insensiblement à la haine. Il vouait les comités épurateurs à l'exécration des siècles et à la vengeance des contemporains. Il les traitait de barbares au premier chef, tant il est vrai que l'aspect des choses change avec la position, et que l'opinion est surtout une affaire perspective. ^-^

On le voit, nous en étions au régime des palinodies. C'était un triste spectacle; pour l'égayer, on eutrecours aux violons. La République entreprit de faire danser les citoyens. La hardiesse était grande. Les cœurs n'inclinaient point à la joie; il fallait y aider beaucoup. Ce fut le souci et Thonneur des dignitaires nouveaux. Rome avait eu des consuls plaisants; rAssemblée avait un président dameret. 11 remplit Paris du

bruit de ses fèies. On eu parlait huit jours à l'avance et huit jours après. Les républicaines de la veille y avaient des sièges d'honneur. Les sirops étaient sans mélange, si la compagnie ne l'était pas. Il faut être juste d'ailleurs; l'ensemble ne laissait rien à désirer. L'hôtel était un vrai bijou; il sortait des mains de l'artiste. Or et peintures, on n'y voyait que cela, distribué avec une harmonie exquise. Les fleurs rares tapissaient les avenues; l'orchestre remplissait les salons de motifs charmants. Sous les feux des lustres, allait et venait une foule compacte. Les hommes d'État du.régime nouveau y brillaient d'un vif éclat. On y voyait aussi, dans leurs plus beaux aspects, les plénipotentiaii-es improvisés et ces révélateurs pensifs à qui quatre jours sufhsent pour développer le plan d'un nouveau monde, tandis que Dieu en a mis sept à créer et à organiser l'ancien.

L'exemple était donné: d'autres dignitaires le suivirent. On dansa dans tous ]es palais de la République. L'orgeat y coula à flois; la limonade n'y fut point épargnée. Le gouvernement prodiguait les pâtisseries, tandis que trois cent mille individus recevaient, dans Paris seulement, le pain de l'aumône. Ce contraste arrachait aux partis vaincus de sourds rugissements; il indignait les cœurs Spartiates. On dévorait la République sans qu'ils en eussent une part; était-ce tolérable ? Quoi ! pas une miette de ce grand festin ! En février, ils ne l'avaient pas entendu ainsi. On leur changeait leur enfant. Ils n'avaient désiré pour elle ni tant de dorures ni tant de galons. Ils ne l'avaient pas vouée à un entourage de talons rouges. Telles étaient leurs plaintes, mêlées d'imprécations. Plus que jamais les camps se dessinaient, celui des babas, celui du brouet noir. Les vaincus ouvraient un compte aux vainqueurs, et se promettaient de le solder d'une manière mémorable. Les vainqueui*s jetaient un coup d'oeil sur leurs régiments, et n'opposaient aux fureurs des vaincus qu'ua sourire de dédain.

En attendant, les violons poursuivaient leurs ritournelles ; rien n'était retranché des orchestres du gouvernement.

Un article de la Constitution déléguait le pouvoir exécutif à un président, et en vertu d'une loi spéciale cette magistrature devait être conférée dans un temps piochain. Le jour décisif approchait. La nation était convoquée ; le suffrage universel touchait aune dernière épreuve.

Il est, dans la vie des peuples, des moments solennels; celui-ci en était un. La France s'en allait, depuis neuf mois;-à la reclierc.he d'un monde inconnu. Elle le poursuivait à la lueur des éclairs et aux murmures de la tempête. Jusque-là ses efforts n'avaient pas été heui;eux; rien ne s'était montré à l'horizon sur quoi l'œil pût se reposer avec sécurité. Des visions traversaient l'espace : des bruits étranges passaient sur les flots. On n'entendait que Vaboiement du gouffre et les voix de recueil; on ne voyait que génies malfaisants et présages sinistres. Une telle situation ne pouvait se prolonger sans péril. U fallait trouver un abri, mettre un terme à cette vie de hasards. C'était le cri universel.

A ce titre, une certaine émotion s'attachait au choix d'un président. Chacun y voyait la fin d'un état précaire. Les perspectives variaient^ las vœux aussi; la conclusion était la môme. Un président! nn président! Dût-il en résulter une crise, un président ! Tout plutôt que cette agonie lente. Tel est le désir qui se manifestait avec un merveilleux unisson. Mais au delà, cet accord cessait. La question des noms propres divisait profondément le pays. Dans cette élection, chacun vit d'abord ce qui le touchait. Le meilleur président était celui dont on avait le plus à espérer et le moins à crainvlre. Grands et petits dressèrent le même compte, se livrèrent au même calcul. Tous évaluèrent ce qu'ils pouvaient y perdre ou y gagner. Balance faite, l'opinion alla du môme côté que rintérèt. C'est l'esprit du siècle; il répugne à un

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concours gratuit. Ce concours d'ailleurs variait à rinfini ; il était ou positif ou négatif. Ceux-ci avaient des préférences, ceax-ià des répugnances seulement; les premiers portaient un candidat à leur gré, les seconds n'en adoptaient un qu'en haine de ses compétiteurs. A plusieurs il ne fallait qu'un mannequin dont ils tiendraient les fils. Un petit nombre se déclarait pour le plus mauvais choix, aûn de pousser les choses vers le pire.

Un sentiment cruel dominait tout cela; c'était le dégoût de ce qui existait, le dégoût des hommes et des institutions. Aveu pénible et douloureux! Le scrutin semblait être le dernier recours des désespérés. Ils y arrivaient l'amertume dans le cœur et le fiel sur les lèvres. Ils y voyaient une revanche de tant de déceptions! Tous ceux que la foudre avait frappés s'armaient pour ces représailles; ils se multipliaient par le mouvement et par le bruit. La révolution allait se trouver en présence de ses victimes, industriels déchus, fonctionnaires éconduits, hommes politiques en disponibilité. Leur vengeance était dans leurs bulletins, ils devaient y inscrire le deuil deleiu?s positions ébranlées ou détruites. Les gazettes tranchaient sur le tout et n'étaient pas le moindre embarras du moment. Elles remplissaient le pays de leurs rivalités et de leurs rancunes : les unes tenaient la proie, les autres la convoitaient : de là des morsures qui allaient au vif. Les situations de l'abonnement y ajoutaient un venin de plus. Bref, dans cette arène allaient descendre des passions qui manquaient de sincérité. Celait une mêlée confuse où devaient dominer l'égoïsme et l'mtrigue dans tous leurs raffinements.

Trois candidats, appuyés sur des partis distincts, étaient en présence. Je ne parle pas de ceux qui se résignaient à vivre d'emprunts et à glaner çà et là quelques voix égarées. De ces trois candidats, le premier avait cet avantage, d'êtie tout porté au pouvoir ; il l'avait conquis en soldat, à la pointe de répée. Depuis lors il avait paru fléchir sous le poids de son laurier. Son plus grand tort était de s'être mal défendu d'obsessions fâcheuses. Il s'était livré aux médiocres et aux im-

puissants; un tel voisinage est contagieux. Plus libre, il eût mieux réussi. 11 avait dans les allures et dans les traits quelque chose de brusque et de sec qu'il tenait de la profession autant que de la nature. Son sourcil trop fourni exprimait une dureté que dénîentait son regard. Sous ces dehors se cachaient d'ailleurs un cœur loyal et un esprit ferme jusqu'à l'obstination. Sa parole était brève et d'un laconisme sentencieux; ses manières avaient un cachet de simplicité militaire. L'ensemble ne manquait ni de dignité ni de goût. Il y avait là toute l'étoffe d'un président et d'un président éorouvé.

Quatre mois plus tôt, cette élection n'eût pas rencontre d'obstacle. Ceux mêmes qui s'y opposaient aujourd'hui y eussent alors donné les mains. Mais les républiques font litière des popularités. Dans leur sein tout éclat s'expie. Puis, investi du pouvoir, le vainqueur de Juin l'avait fait incliner dans le sens de ses amitiés. Il acquittait aux dépens du pays une dette d'origine. On ne lui pardonna pas celle faiblesse de son intelligence ou de son cœur. Le jeu était trop dangereux. Cinq ou six noms se partageaient les fonctions publiques. Nou)s purs, je veux le croire, mais bien plus incapables que purs ! Le gouvernement voyait ainsi son prestige s'éclipserc Avant tout, c'est le talerit qu'il faut aux peuples; le talent seul se fait obéir. L'exercice de la puissance ne se justifle que par la supériorité. On méconnut une loi si constante. Aussi le déclin commença-t-il bientôt pour cette étoile à peine levée, et au. moment de l'élection elle sembla pâlir. 11 ne pouvait plus être question d'une acclamation unanime, mais d'un partage et peut-être d'un partage inégal.

Le second candidat était plus nouveau sur la scène ; il n'avait pas eu le temps de se déprécier à l'emploi. Un lointain mystérieux le dérobait aux regards, et, comme les dieux d'opéra, il attendait un signal pour descendre de son nuage. Ces jeux lui plaisaient. A tout prendre, c'était moins un homme qu'un nom. Le nom était grand, il avait rempli le monde. Il avait passé dans toutes les brises et frappé tous Ifis échos. Il était inscrit sur le Kremlin et sur les Pvrarai-

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des ; il vivait* dans la mémoire des générations. Ace nom, les vieillards s'inclinaient avec respect. Le maliieur l'avait sacré plus encore que la gloire. Peu importait qu'il eût coûté une jambe à l'un et à l'autre un bras ; il n'en était que plus cher. On s'y attachait en raison des maux endurés par lui. Puis on en attendait tant de choses ! Ce nom était un talisman comme on en voit dans les contes orientaux : il devait laire découvrir des trésors cachés. Un fleure de milliards allait se répandre sur les campagnes. Chaque hameau en aurait une part ; toute famille de braves en serait soudainement enrichie. Plus d'impôts, d'ailleurs, plus detoxes, au moins pour dix ans. Les boissons circuleraient en franchise ; les commis de la régie seraient remerciés. La France deviendrait un pays de Cocagne. Ainsi se combinaient, dans un même but, la religion du souvenir et l'esprit de calcul.

Restait un troisième candidat, celui que poussaient les opinions ardentes. Longtemps elles avaient hésité dans leur choix. Au sein de cette église, les Schismes étaient nombreux. Les uns voulaient qu'on en vînt sur-le-champ aux candidatures les plus significatives. Pour la foi commune, des martyrs gémissaient dans les fers, d'autres en étaient réduits au pain de l'exil. C'était sur eux qu'il convenait de réunir les suffrages populaires, à titre de protestation. Les autres se refusaient à ces moyens décisifs, ils préféraient user de lactique. A leur sens, le candidat devait être choisi en dehors de la captivité. Et ils citaient des noms qui avaient donné des gages au peuple et qu'entourait un certain éclat. Là-dessus grand conflit et choc de systèmes. Tous eurent leur mot, même ceux qui plongent profondément les doigts dans les poches du voisin.

11 faut néanmoins en faire l'aveu : ce grand parti n'était plus que l'ombre de lui-même. Depuis trois mois il avait essuyé un notable déchet. Le régime des cuirasses altérait profondément son humeur ; il n'avait plus ni la verve ni la jactance d'autrefois. Non qu'il ne parlât encore de tout anéantir : on ne perd pas en un jour de mauvaises habitudes ; mais la chose se passait en propos et perdait de son prix en se rëpé-

tant. Il y avait cnoore de ragitolion. mais une agitafion sur pUuc, comiise colle de récuieir.!. A la guerre des p:ivcs succediil la guerre des journaux. C'étiiil un jeu nioitis teirible. D'ailleurs la grande armée de l'émoule n'existait plus; les bataillons s'eMaient dispersés^ il n'eu re lait que les cadres. Les clubs nêmes s'en allaient à î'aînialou ; la vogue n'était plus de ce côlé. Cela s'explique : les premiers sujets avaient disparu ; la pliee restait livrée aux doublures.

Cette situation jetait dans l'âme des (hcfs un proî'ond accablement. Avoir tenu une si belle proie et la sentir s'écliapper ! Avoir eu une ])artie si sûre et la perdre ! C'était à s c- Irangler de ses propres mains. Une République (ju'ils comptaient dévorer en famille ! Tant de positions et tant d'bonneurs ! Ils en étaient inconsolables. Leurs r< grets n'avaient d'égal que leur appétit. Le désespoir les inspira. Kncore un effort, se dirent-ils, et ils risquèient leur dernier enjeu. De là une autre campagne de banquets. Les banquets avaient ouvert la révolution, et ils allaient la clore ; ils devaient en être la tombe comine ils en avaient été le berceau. La seconde représentation fut loin de valoir la première; la scène avait changé, les ordonnateurs aussi. Ils promenèrent de barrière en barrière les mêmes convives et les mêmes toasts, comme des gens condamnés à périr sous des discours ridicules et de mauvais vin.

C'est ainsi que se présentait l'élection du président et que se dessinaient les candidatures. Le spectacle était nouveau ; il piquait la curiosité. J'y pris un tel goût, que je perdis de "sue mon intérieur. Cependant il s'y passait des faits significatifs. Malvina venait d'accorder à son chapeau grenat les honneurs de la vétéiance : elle- s'était coiffée à neuf et dans un gûût parfait. Rapproché de l'état de nos finances, cet acte ne manquait pas de gravité. Il fut suivi d'excès plus grands encore. Je n'en pouvais croire mes yeux. Ma femme s'était pour ainsi dire transformée : son esprit d'ordre l'abandonnait ; nos dernières ressources s'épuisaient à vue d'œil. C'était tantôt un colifichet, tantôt un autre ; un jour, une robe; le lendemain, un nœud de rubans. 11 était peu dans mes ha-

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bitudes de faire des observations à propos d'emplettes ; on m'avait mis sur ce pied. Cependant mi jour je ne pus me contenir.

— Comme te Yoiîà brave ! lui dis-jc. Peste ! le joli mantelet !

— De quoi ? répliqua-t-elle. Qui ne risque rien, n'a rien.

— k ton aise, repris-je. Ce n'est point un reproche que je te fais.

— Et quand môme? dit-elle. Soyez paisible, mon chéri, ajouta-t-elle en me caressant la joue du bout de son gant; on en rendra, des comptes. Embrasse-moi et tourne les talons.

Evidemment il se préparait quelque chose de mystérieux. 3Ia femme sortait tous les matms en toilettes éblouissantes. Simon lui servait de cavalier. Il arrivait à l'issue du déjeuner et embarquait Malvina pour des destinations inconnues. D'autres fois, il s'enfermait avec elle, et alors commençaient d'interminables entretiens. Rien n'en transpirait. Seulement je pus voir que madame Paturot continuait à honorer ce gouvernement de sa confiarce. Elle en faisait l'éloge à tout propos,- elle en parlait en des termes parfaitement sentis. Il avait conquis ses bonnes grâces.

Les choses se maintinrent ainsi durant quoique temps. Les sorties de Malvina étaient de plus en plus fréquentes. Entre elle et Simon s'échangeaient des regards qui témoignaient d'un accord secret. Je ne m'en affectai pas autrement. Mes principes là -dessus étaient très-fermes. J'attendais. Enfin le mot de l'énigme me fut domié. Un jour le meunier vint diner avec nous ; on avait fait quelques frais pour lui. Nous avions des plats de choix, et qui ne sortaient pas du fourneau domestique, un dessert d'un goût somptueux, et quatre bouteilles d'un vieiLX médoc que n'eût point méprisé un cormaisseur. Ma femme s'était parée afin de mieux faire les honneurs de sa maison. Sa personne respirait une solennité innaccoutumée. Je ne savais que pensiu' de ces airs et de ces apprêts, lorsqu'en m'asseyant à table j'aperçus une dépèche qui rcpo-

sait sur mon couvert. Je m'empressai de l'ouvrir, et qu'y visje? Un brevet en mon nom.

J'étais appelé aux fonctions d'inspecteur général de la civilisation arabe dans le nord de l'Afriijue. La République me faisait ces loisirs.

J'étais donc nommé inspecteur général de la civilisation arabe dans le nord de l'Afrique. La conduite de Malvina recevait une explication.

Le nord de FAfrique était devenu, depuis dix-huit ans, le siège d'un problème plein d'intérêt. Nous y possédions une conquête dont il y a lieu de s'enorgueillir beaucoup, si l'orgueil ici-bas se mesure aux sacrifices. Comme bague au doigt, on y avait mis le prix. Comme spéculation, on aurait pu choisir un terrain plus heureux. La France y tenait d'ailleurs et à bon droit. Les préférences d'une mère s'adressent à 1 enfant qui lui coûte le plus de soins. La France en usait ainsi vis-à-vis de sa conquête ; pour en assurer le maintien, elle n'épargnait ni les hommes ni l'argent. Une autre s'y fût rebutée. Sa tâche ressemblait à celle que poursuivent aux enfers les filles de Danaùs. Elle jetait des millions dans un gouffre qui les dévorait sans profit.

Ce n'est pas qu'on n'eût imaginé des systèmes pour alléger es fardeau. Les systèmes sont ce qui manque le moins. 11 y en avait de militaires, il y en avait de civils, il y en avait de simples, il y en avait de mixtes. Des flots d'encre coulèrent à ce sujet. Les uns conseillaient de restreindre l'occupation à quelques villes du rivage, de telle sorte qu'on n'eût pu cueillir une violette hors des murs qu'avec l'agrément des naturels. Les autres se montraient plus généreux ; ils accordaient un certain territoire, mais à la condition de le défen-

dre par un fossé plein d'e^m, où l'on eût élevé des carpes aux frais de l'Ésat. Ces plans ingénieux n'avaient qu'un tort, celui de changer les rôles. Ils consacraient la souveraineté du vaincu et rassîijeltissement du vainqueur. C'était le séquestre dans la conquête, un emprunt fait aux Chinois. Le bon sens public y répugnait: de là d'autres combinaisons. Pour un plan condamné, il en naissait vitrjt. Les échecs sont l'aiguiiliin du gônie. Cette terre d'Afrique défrayait tous les genres d'émotions. Elle eut des épopées, elle eut des idylles. Un instant elle toucha au plus bel idéal des temps modernes, celui du soldat laboureur.

Tel était le théâtre sur lequel j'allais me rendre. Une circonstance récente venait d'y ajouter un prix de plus. Paris, depuis quelques mois, était plein d'existences déclassées et de misères affreuses. 11 fallait y pourvoir. Le travail reprenait lentement, laumône était insuftlsante. On s'arrêta à un projet d'émigration. Elle offrait ce double avantage, d'ouvrir aux malheureux une issue pour fuir le besoin, et de délivrer le pavé de la République d'un élément de désordre. Le sol ne manque point aux bras, celui d'Afrique les appelait. Il unissait la fécondité à l'étendue. C'est %ur l'Afrique que Ton jeta les yeux. Des fonds furent volés, des enrôlements ouverts. Les émig! ants se présentèrent en foule. Toutes les semaines il en partait un convoi. Je doute qu'on ait jamais vu un spectacle plus rempli d'émotions. Le quai était couvert de femmes et d'enfants. On échangeait des adieux au milieu des larmes. La présence des autorités donnait à ces départs un certain éclat, et le clergé y accourait pour les bénir. Ainsi le hasard venait de résoudre le problème qui tenait depuis si longtemps l'art et la science en échec. De tous ces plans de colonisation, un seul avait abouti, la colonisation par la misère. Les rêveurs ont beau dire : c'est la grande école du génie humain.

Mon devoir était d'étudier ces émigrations et de les suivre; je n'y manquai pas. J'avais accepté ma mission avec orgueil et voulais II remplir avec conscience. Rien de ce qui touchait le nord de l'Afrique ne me fut désoraiais étranger. Je

m'entourai d'ouvrages qui traitaient de ce sujet. Je désirai connaître à fond les naturels que j'étais chargé de civiliser. A l'aide d'un effort suivi, je m'identifiai à eux, pénétrai le mystère de leurs mœurs, vécus sous l'abri de leurs tentes. Je devins Arabe ou peu s'en faut. Ce n'est pas tout ; à ces esprits imdomptables, il fallait s'imposer par quelque bienfait. On sait comment Triptolème a réussi. Ce succès troublait mon sommeil. J'entrepris d'arracher à la nature un de ses secrets. Il m'eût été doux d'apporter à mes administrés une grande révélation agricole. A défaut, je comptais me rabattre sur les procédés connus. Qui lésait! un rien suffirait peutêtre; l'Arabe se contente de peu. L'essentiel était de m'en rendre maître, de le fasciner, de m'emparer de son esprit. Ce point gagné, tout allait de soi et je promenais les tribus de surprise en surprise.

Dans cet ordre d'idées, il me survint une inspiration. L'un des embarras du jour consistait en quatre ou cinq docteurs dont j'ai déji raconté les prouesses. Us avaient composé leur spécifique et jetaient de hauts cris parce qu'on n'en usait pas. A tout prix, ils réclamaient des sujets à traiter et des expériences à faire. C'est là-dessus que je me pris à réfléchir. Évidemment le nord de l'Afrique était un théâtre naturel pour ce genre d'opérations. On y trouve des races à peine sorties des mains de la nature et exemptes de préjugés. La terre y est vierge comme les cœurs. Elle ignore, sur bien des points, les servitudes de la propriété. L'être y foule un sol libre. Que de précieuses combinaisons! quel heureux concours de circonstances! Mon esprit se plaisait à les énumérer. Comment ces grands docteurs n'avaient-ils pas vu que c'était là leur sphère, leur élément, leur point d'appui? Comment avaient-ils négligé une si belle occasion de se produire? Évidemment, de leur part, c'était un simple oubli. Il suffisait de les remettre sur la voie. Ils voleraient vers la contrée de leurs rêves, et Paris en serait délivré.

Plus j'y songeais, plus cette impression devenait profonde. 11 me semblait que ces penseurs tournaient le dos à la destil'iée et iiiuiiquaieut leui avenir. Les avertir était un de^oi^

406 JEROME PATCROT.

strict^ impérieux. J'y cédai et me déterminai à quelques démarches. J'avais un titre pour le faire, et, dans tous les cas, mon excuse était dans mes intentions. Le premier que j'allai voir passait pour un illustre parmi les sectes qui brisent les vitres au profit de l'avenir. Il en était l'expression la plus philosophique. Masque connu d'ailleurs. Ce qui frappait dans sa personne^ c'était une absence complète de linge. Je veux croire que ce qui manquait au dehors se retrouvait au dedans. Avec lui, il n'y avait pas à se gêner; il était bon homme par- dessus tout. Point de tiel, pas même de passion révolutiotinaire. 11 n'eût pas écrasé un puceron. Mortel parfait, s'il n'avait eu une marotte. Je l'abordai avec rondeur et me mis à Taise avec lui:

— Pontife, lui dis-je, vous êtes un grand sage; mais vous n'y voyez guère loin. Sortez donc un peu de votre brouillard et examinez ce qui se passe. Vos actions baissent; vous n'avez plus qu'un succès de gaieté. Le Français est ainsi; il aime à rire. Que s'ensuit-il? qu'on ne rend pas justice à vos moyens. C'est affligeant; mais qu'y faire? Cela s'est vu dans tous les temps. Le métier de penseur n'est pas tout profit. Lycurgue y perdit un œil ; estimez-vous heureux d'avoir encore les deux vôtres.

— Bah! me dit-il en riant.

— Oui, pontife, vous êtes un génie méconnu. Je vous citais Lycurgue. Le jour où il baissa, il quitta sa patrie. Agissez comme lui. Tout juste, voici un pays qui vous tend les bras. L'Afrique! un terrain entièrement neuf. L'Afrique et vous, vous êtes faits pour vous comprendre. Allez de ce pas chercher votre passe-port. Vous voulez que tout marche par trois ; il y a là-bas des populations qui sont idolâtres de ce chiffre. Vous avez un faible pour l'azur, l'or et le pourpre ; on vous prodiguera ces couleurs. Vous aimez enfin le peuplier, vous le célébrez comme une merveille végétale. Ne disputons pas des goûts. L'Afriijue est en mesi'.re de satisfaire celui-ci. Le peuplier y prospère; allez-y cultiver ce produit. Seulement ne le cullivez pas au bruit des pétards et ne

le coifTez pas du bonnet ronge. L'éprouve en est faite; ce traitement ne lui vaut rien.

Pendant que je débitais cette tirade, mon philosophe avait l'esprit ailleurs. Il songeait sans doute à son système de gouvernement ; il songeait surtout au cylindre et au cône qui y figurent à titre d'institutions fondamentales. Cette méditation pouvait le conduire loin ; j'y coupai court en lui prenant les deux mains :

— Eh bien, pontife, ajoutai-je, le cœur vous en dit-il? L'Afrique nous appelle ; en êtes- vous? Voulez- vous que je vous aide à faire voire valise?

Ce mot l'arracha à son extase ; il dirigea sur moi un regard onctueux; et exhalant un gémissement profond :

— Moi, quitter la France ! s'écria-t-il ; la philosophique France? la patrie de Diderot et de Mably? Jamais. Que deviendrait-elle si je lui manquais?

J'eus beau insister; il me fut impossible de tirer autre chose de lui que cette conclusion superbe. Force fut de se rabattre d'un autre côté. En fait de chefs de sectes, on pouvait choisir : Farticle n'était pas rare. Je me présentai chez l'un de ceux qui exploitaient le bonheur du genre humain de mille manières, en journaux, en livres, en almanachs, et qui, à bout de voie, l'avaient mis ingénieusement en commandite. C'étaient des gens d'affaires, ce qui n'excluait pas une certaine manière de porter la tête à la façon des demi-dieux. Ces grands airs ne m'en imposèrent pas; j'allai droit au but :

— Monsieur, dis-je à ce membre de la secte par actions, il est temps de s'exécuter ; autrement on vous accuserait de berner le public. Voilà quinze ans que vous annoncez une combinaison oii chaque citoyen aura cà manger par jour vingtcinq livres de nourriture. Vous en prenez prétexte pour traîner sur la claie ceux qui pensent que l'estomac n'a pas été institué pour une si violente destination. Vous en faites des gens sans cœur et des ennemis du peuple. Riendc mieux; tous êtes dans vos statuts. Ces exécutions plaisent à vos porteurs de coupons; mais au fond qu'est-ce que cela prouve? Vous fendriez tout le monde en quatre que votre comlùnaison ne s'en

porterait pas mieux. C'est là qu'il en faut revenir. Où en êtesvous? Où sont vos résultats? Cinq essais, cinq échecs, tel est votre conapte net; il est court, mais concluant. A cela vous dites : C'est à refaire; je n'y étais pas. Mais soyez-y donc, et que ça finisse. Tenez, monsieur, je vais vous faire une proposition. Partez avec moi.

— Partir, dit le sectaire avec dédain. Et pour où?

— Pour l'Afrique, repris-je. Vous la mettrez sens dessus dessous, si cela vous plaît. C'est une contrée qui se prête à tout. Au fait, le théâtre est digne d'un homme de votre valeur. Vous êtes pétri de talents; vous les déploierez. Par exempl-e, cette fois, if faudra pénétrer au fond des choses. Vous y serez; c'est le cas de donner l'essor à vos mo^^ns. N'y épargnez pas la façon, et en avant le grand jeu ! Qu'on sache ce que vaut, au Juste, votre combinaison, et ce qu'il faut penser de vos vingt-cinq livres d'aliment. Au besoin employez-y la queue avec l'œil au bout. Que la séance soit mémorable. Calculez, d'ailleurs, qu'on vous abandonne un pays nouveau et des hommes n'ayant jamais servi. Vous travaillerez làdessus comme sur de la cire. En outre, du terrain à discrétion et des masses de pierres à bâtir. En allez- vous construire, des palais I En allez-vous élever, des colonnades! il y a des plaines magnifiques et des vallons charmants: vous choisirez. Et, si vous m'en croyez, mettez tout cela en coupons. La foi faiblit; il n'y a que la commandite qui sauve.

— Monsieur ! dit le sectaire piqué.

— Il n'y a pas d'affront, repris-je. Ce que vous en faites est pour le peuple. Ce motif justifie tout. Vous accoucherez un jour du parfait bonheur; voilà votre '"excuse. Raison de plus pour accepîer ma proposition.

Le membre de la secte en actions rejeta en airière ses cheveux inspirés; et portant la main' sur sa barbe aux filon? J'argent :

— Moi! s'écria-t-il, moi, quitter la France! la généreuse France ! pays de contributions volontaires et de versements sociaux : allons donc ! Il faudrait que je fubse un bien vil

Les réponses se sniv lient el se ressemblaient. L'accuc il que je renconliais était peu varié. 11 en résulta iliez ino^ un certain (îécouragement. J ) me consultai poui- savoir si je pousserais jusqu'au bout Texpérience. Une considération m'y détermina. Des secte*^ui brisaient les vitres au profit de Tavcnir, je n'avais pas vu celle qui y procédait avec plus d'éclat. En débarrasser le pavé eût été un coup de maîlre. J'en allai voir le chef, un esprit inexorable et railleur, qui maniait le sophisme comme une épée de combat. 11 en frappait d'estoc et de taille, à tort et à travers, et pour le seul plaisir d'en vérifier la trempe. Faute de quelqu'un à démolir, il se fût démoli de ses mains. Jamais on ne vit caractère plus mal lait; il ne souffrait pas de voisins; il voulait être seul de son espèce. L'épreuve me piqua.

— Un mauvais coucheur ! me dis-je. Eh bien, essayons : le mérite n'en sera que plus grand.

En l'abordant, je me tins sur la défensive; la précaution était de trop. 11 n'essaya pas de me dévorer. Au contraire, son accueil fut charmant. Il n'était terrible que la plume en main. L'encre l'enivrait. Dans l'entretien, il prit des airs aimables. S'il avait des griffes, il les retirait. Ce n'était ni le môme homme ni la même humeur. Je lui fis mes ouvertures.

— Citoyen, lui dis-je, je vais vous parler sans détour, vous êtes fait pour me comprendre. Vous n'avez pas l'humeur égaie^ bien s'en faut. Pourquoi cela? c'est qu'il vous manque quelque chose. Le phénomène n'est pas nouveau. Les mauvais caractères viennent des fausses positions. Quel est le remède à cela? changer d'air. Il n'y en a pas deux. Demandezle aux médecins ; il est des climats pour tous les tempéraments. Le vôtre souffre ici; il tournera à l'aigre. Venez avec moi; l'Afrique vous remettra. Je réponds de la cure.

— L'Afrique? me dit le sophiste étonné.

— Oui, citoyen, l'Afrique. L'air y est parfait. Pour l'avoir plus sain, vous vous enfoncerez dans la montagne. Nous avons le petit Atlas, qui abonde en sites délicieux. Vous y boirez du lait de chamelle; vous y mènerez une vie dont la Bible peut vous donner un avant- goût. Vous y serez libre d'herboriseï".

410 JÉROÎIE PATUROT.

de clouer des insectes sur un carton, de recueillir des minéraux, d'errer dans les déserts en ami passionné de la nature. Telle est la base de votre traitement. Je sais d'ailleurs qu'il est prudent de ménager la transition. Il ne faut pas que le changement soit trop brusque. Vous êtes naturellement brutal, passez-moi le mot. Eh bien, vous avez là-bas des indigènes sur lesquels vous pourrez dauber, ce sera une manière de vous entretenir la main. D'ailleurs l'Arabe est subtil, et vous ergoterez avec lui. Il se rattache, pour le galimatias, aux meilleures époques de l'art. Vous n y perdrez pas votre peine.

— Vraiment? dit le sophiste.

— Puis, citoyen, vous avez ici des objets qui répugnent à votre constitution. La propriété, par exemple, vous porte sur les nerfs. Vous n'en pouvez supporter le spectacle sans agacements; elle trouble votre économie. En Afrique vous serez délivré de ces ennuis. L'Atlas compte peu de propriétaires. Une idée plus loin, se trouve le Sahara, où votre système règne dans toute sa pureté. Vous y serez dans votre élément, dans votre domaine. Vous vous assurerez que le globe n'est pas voiié en entier à cette infâme propriété, et que la nature en cédant se ménage toujours des réserves. Vous découvrirez le Grand Désert, citoyen : cette découverte est digne de vous. Puis à l'imitation de celui-là, Vous en ferez d'autres. Qu'en pensez-vous? 11 y a là une idée.

— En effet, dit le sophiste.

— Ce n'est pas tout, repris-je en lui décochant un dernier trait. Vous portez dans vos flancs l'avenir de l'humanité, et on vous méconnaît. Vous expiez le tort de devancer votre siècle. Ainsi vous avez institué une Banque d'Échange. Qui y donne, dites-moi? Quelques innocents tout au plus : c'est le sort des choses de génie. Le Français est naturellement routinier. Vous trouverez chez les Bédouins beaucoup plus de satisfaction. Cette race a l'esprit ouvert; elle goûtera votre système. La tradition y prête, les mœuvs n'y répugnent pas. Un peuple pasteur doit aimer l'échange; il en a éprouvé les bienfaits. 11 lui arrive parfois de troquer un bœuf pour un chameau et un porc pour deux moutons. Ce phénomène n'est

pas sans exemple au sein de ces solitudes. Voilà donc rechange sauvé ; Pt, quant à la banque, vous vous en tirerez en homme qui les connaît toutes. Eh bien ! vous décidez-vous ? C'est assez encourageant.

— Eh, eh! répliqua le sophiste.

— Un dernier mot, ajoulai-je : et prenez-le en bonne part. Vous n'êtes pas le seul mortel d'avenir qu'on veuille emballer pour l'Afrique ; on songe aussi à plusieurs de vos confrères dans l'industrie des mondes à l'envers. Vous n'avez jamais été clément pour eux ; souffrez que l'on prenne quelques précautions eu leur faveur. C'est une affaire d'utilité publique. Chacun de vous aura un établissement à part, sans communication possible : autrement vous vous dévoreriez sans meici. On chercherait vos systèmes et on n'en trouverait plus que les queues. Pas de ça. Autant de cantons que ie mondes à l'envers, et une couronne de chêne à celui qui aura le mieux réussi. Vous le voyez; la combinaison est complète. En è* es- vous? Un oui ou un non.

— Mais, citoyen, vous êtes pressant, dit le sophiste que mes instances embarrassaient.

— Oui ou non, répétai-je eu voyant arriver sur ses lèvres im refidin familier.

— Moi, quitter la France ! s'écria-t-il, en cédant aune dernière impulsion. La vieille France! pays des capitalistes- et des propiiétaires! A d'autres! Et qui donc se chargerait de les anéantir? Je reste.

C'était le troisième refus que j'essuyais, et en des termes à peu près identiques. Un autre eût quitté la partie. Je flsun suprême effort. Il me restait à voir le vétéran de l'agitation populaire. La démarche n'avait rien d'excessif; elle se rattachait à un commerce qui lui était habituel. Il avait une entreprise d'émigrations. Des colons s'inscrivaient chez lui et il les expédiait, francs de port, vers un pays fabuleux. Il était naturel que je lui fisse des ouvertures au sujet de sa petite industrie. La question était des plus simples. Ses clients n'avaient pas à se féliciter du lieu de leur destination. Ils y soufiraieDtdes morsures des niaringouuis quand ils u'j étaient

pas scalpes par les sauvages. J'all u? proposera l'entreprer:eiir une localité où il n'y aurait ni sauvages ni niariiigouiiis. L'offie était généreuse. Jen y metlais qu une condition, c'est que le patron suivrait les clients. Pour Ty décider, je lui fis du nord de l'Afrique un tableau que n'eût pas désavoué un naturaliste. Je lui citai les cultures qui devaient y réussir et m'étendis sur les avantages personnels qui l'y attendaient. Le sujet m'insi.irait ; j'y mis de l'éloquence. Mon homme était un sournois de la pire e>pèce; il m'eût été doux de lui voir vider les lieux. Il prétendit que son àiscnce ierait un trop grand vide dans le pays et devier.drait l'objet d'un deuil public. Aucune instance ne put le tirer de là.

Ainsi j'allais d'échec en échec- En vain m'etais-je prodigue jusqu'à l'adulation; je n'en recueillis que des mécomptes. Tous ces chefs de partis se croyaient nécessaires à la marche des choses; on n'eût pas brisé de vitres sans eux. Ils préféraient continuer leur industrie sur les lieux plutôt que de courir les chances des opérations lointaines. Mes plans avortaient. Faut-il le dire? ce résultat laissait un vide dans mou esprit. Je ne pouvais y songer sans ennui. A tout prix je cherchais des victimes; je voulais enrichir l'Afrique de quelques hôtes de choix. J'entreprisr Simon et lui montrai en perspective une suite de moulins à établir sur les crêtes du Sahel. 11 me répondit qu'il avait assez du sien, et qu'il appartenait à rAssemblée. En désespoir de cause, je me rabattis sur Oscai' et le pressai de mon mieux.

— Viens avec nous, lui dis-je. Toi qui adores le paysage, tu en verras de merveilleux : c'est la nature dans toute sa grandeur. Tu réussis le rocher; nulle part ils n'ont autant de caractère. Et de3 lions! nos artistes vont les chercher là. Ces animaux y posent gratuitement devant eux. Les beaux cartons que tu vas rapporter! La belle collection de sites d'Afrique ! Tu viens, n'est ce pas? tu viens? ,

Pendant que je le pressais ainsi, Oscar avait pris une pesé où le dédain s'unissait à la majesté. On y pouvait lire la conscience de desiins supérieurs. Sa lèvre exprimait l'ironie, et sa barbe scrupuleusement peignée avait l'éclat des beaux jours.

— Moi î dil-il d'un air dégagé, que je quitte la France? en ce ir.oment? quand la partie se joue à mon profit? Voilà une étrange proposition. Jérôme, un mot, un seul mot. Il y a tiente-scpt ans révolus que je cours après la fortune. Jusqu'ici elle a eu le pied plus leste que moi. Enfin je la tiens; rien ne peut plus me la ravir. Nous touchons, mon fils, à de grandes choses. Pas plus tard qu'hier, j'ai commandé mon habit de chambellan. Un frac de cour avec des clefs d'aigent sur le collet et des passementeries du plus beau dessin. Je serai merveilleux là-dessous. Le mot est donné. Nous reprenons la grande tenue^ comme au bon temps : il y aura un archichancelier et des bottes à Fécuyère. Et puis faut-il tout te dire ? je redeviens le peintre ordinaiye de Sa Majesté.

— Vrai! m'écriai-je. Sans plaisanterie?

— Aussi vrai qu'il y a un soleil levant. J'ai une promesse auguste.

— Tu m'en diras tant !

Je restais seul, je n'avais plus à compter que sur moi. Pour effacer de ma mémoire cette suite de déceptions, je m'occupai de mes préparatifs de voyage. J'appartenais à l'Afrique ; elle remplit mes pensées et occupa la dernière semaine de mon séjour. Il me semblait glorieux de concourir à sa prospérité et d'élever de mes mains l'éditice de sa grandeur. Aussi ne regardai-je aucun détail comme indigne de moi. Je me procurai une collection de graines de semence et fis l'emplette d'instruments de labour. De son côté Malvina y ajoutait quelques patrons du dernier goût et une collection complète du journal des modes. C'était autant d'éléments de civilisation*

414 JÉRÔME PATUROT A LA RECnERCHE, ETC.

Je quitte la plume : aussi bien n'aurais-je aucun goût à poursuivre ce récit. Ma main est lasse et mon cœur triste. J'aurais voulu, après cette longue nuit, pouvoir reposer mes yeux sur une lueur naissante. Les événements ne l'ont pas permis. Les symptômes sont encore orageux. Il y a toujours de^ frémissements dans Tair et des nuages dans le ciel. Un doute mortel glace les âmes. Jamais le pays ne fut plus divisé, plus hésitant. On ne sait où placer ses répugnances et ses affections. Deux noms se trouvent en présence; lequel choisir? Leur position est celle des héros d'une fable bien connue : Tun des deux a tiré la République du feu; reste à savoir qui la croquera : c'est le problème.'

Je serai loin quand on le résoudra : les gorges de l'Atlas m'en offriront d'autres. Aucun théâtre n'est plus propre à la méditation. C'est dans la solitude que Dieu a mis les joies sans ombre et les sociétés sans défauts. Un pressentiment me dit que j'y trouverai les sept combinaisons qui manquent à la mienne. Si j'y parviens, j'y porterai cette découverte à la connaissance de l'univers.

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