JÉR03ÏE PATI ROT
VOUS pelotent et mettent les rieurs de leur côté. D'ailleurs les Percherons savent tout. Us savent ce qui se passe dans le gouvernement mieux que personne. Us ont leur idée à propos des affaires du jour. Quand on guillotine un criminel. Us sont les premiers à le dire. Us connaissent de vue les personnages les plus huppés. Us savent sur le Ipout du doigt où logent les ambassadeurs. Tant U y a qu'ils sont les chefs et qu'on ne revient guère sur ce qu'Us ont dit. On ne veut pas faire bande à part. Moi, par exemple, je voyais souvent que le Percheron donnait à gauche, qu'il nous trompait, qu'il nous perdait. Eh bien ! je faisais comme les autres. U y a tant de moutons !
— Les choses vont jusque-là? dit Oscar.
— Elles vont aussi loin que possible, mon -général, et voici pourquoi : Les Percherons ont la louable habitude do donner toujours gain de cause à l'ouvrier contre le patron. Ça Ualte l'ouvrier. Le patron est un sans cœur ; l'ouvrier est la vertu même. Pure rocambole; mais si vous saviez comme elle réussit auprès de l'ouvrier. — Bon, se dit-il, voilà un homme qui prend mou parti. Ces richards s'engraissent de mes sueurs, c'est bien le moins que quelqu'un le leur objecte. Ce n'est pas tout, messieuis. Les Percherons ne s'en tiennent pas là. Us dressent des comptes ric-à-rac. Si le patron roule carrosre, c'est à l'ouvrier qu\U le doit. Si madame porte des panaches, c'est l'ouvrier qui en a fait les frais. Pas un meuble dans la maison, pas une parure, pas une jouissance qui ne soient le fait de l'ouvrier. Et qu'il n'y ait aucun droit, est-ce justice? Conclusion ; U faut que le patron rende gorge ou qu'il soit pendu en eftlgie.
— Rien que ça? dis-je.
— U y en a qui veulent le pendre en réalité, c'est toute la difiérence. Vous comprenez maintenant a quel point le» Percherons sont maîtres, de l'ouvrier. U y a parmi nous d'assez pauvres cerveUes. Elles prennent la chose au sérieux, et alors adieu. On monte sur ses grands chevaux, on fait sottise sur sottise. Pas un ouvrier qui ne veuille prendre la lune avec les dénis. Les bons résistent encore; mais que font
les Percherons? Ils s'arrangent pour les gâter. Le meilleur des ouvriers devient mauvais dès qu'il se dérange. Il faut d peu de chose pour cela ; un tour ou deux au cabaret. Quand on y a mis le pied, c'est fini ; l'habitude s'en gagne. Ou y va d'abord par désœuvrement, on y va ensuite par goût. Les Percherons y poussent; c'est là qu'ils sont les rois des rois. Après boire, ils font des prodiges. Rien de tel qu'un ou deux litres d'Argenteuii pour mettre la langue en train. Alors tout va bien. On bouleverse l'Europe sur le plomb d'un comptoir. Et le gouvernement, comme on le traite ! jamais on n'a vu un plus grand criminel. Il prend dans le Trésor public sans rendre des comptes, et entretient des filles d"Opcra. C'est un gouvernem.ent jugé; il faut le renverser dans les vingt- quatre heures.
— Peste! quelle exécution! dit Oscar.
— Voilà l'école où vont les ouvriers, reprit le mourant, voilà comme on les embauche. Oh ! le cabaret ! le cabaret ! 11 fait des victimes et n'en lâche point. Les Percherons 1^ savent bien. C'est le tombeau des bonnes résolutions. On y laisse d'abord une partie de la paye et puis la paye entière. Les enfants souffrent, la femme se plaint, qu'importe ! Le cabaret est le plus fort. 11 n'y aura pas de pain à la maison, tant pis; on s'y débrouillera ; mais du vin sur le comptoir, il y en aura toujours.
— C'est bien triste, lui dis-je.
— Les ouvriers se perdent ainsi. Un à un ils se dépravent. L'exemple, voyez-vous, l'exemple! Ce qu'on voit faire, on le fait; ce qu'on entend dire, on le dit. Et quand il y a une victime, soyez sûr qu'il y a un Percheron au bout. Personne comme eux pour empaumer les gens. L'ouvrier, tel qu'il sort de leurs mains, n'est plus un ouvrier, c'est un rodomont qui se promène la casquette sur l'oreille, tout di-sposé à chercher querelle à une société et à un gouvernement quelconques. Il lui faut du tapage et des coups. Voilà l'ouvrier tel que les Percherons l'ont fait. Dieu seul sait ce qui en sortira!
— Peut-être le bien, dii-je ; c'est ce que produit l'excès du mal.
— Que le ciel vous entende, monsieur! mais combien de misères d'ici là ! Les Percherons sont adroits, opiniâtres. Ils tiennent leurs gens et ne les lâcheront pas de sitôt. Ils séduisent les uns et font peur aux autres. Puis ils ont des livres, des journaux, et ça en impose. L'ouvrier a un faible pour ce qui est imprimé. On le bourre de papier à un sou jusqu'à ce qu'il éclate. Mais quand les choses en sont là, n'ayez pas peur qu'on y voie les meneurs, lis se tiennent à l'écart pour souffler le feu. Ils poussent les autres et se mettent à l'abri. C'est trop juste! Des êtres si précieux! Ne faut-i] pas qu'ils se conservent pour de meilleures occasions? Tenez, messieurs, vous me voyez ici à moitié mort et près de rendre l'âme que Dieu m'a donnée. Eh bien ! parions une chose, c'est que le Percheron, mon Percheron à moi, à Theure qu'il est, n'a pas seulement une cgratignure: c'est qu'il en réchappera cette fois et vingt fois encore pour recommencer son manège, en lâche qu'il est. Que Dieu me pardonne ! il me semble que je l'ai maudit.
En achevant ces mots, le Comtois laissa retomber sur son lit une main languissante. La fièvre, qui l'avait soutenu jusque-là, lit place à un abattement profond. La respiration ne sortait plus qu'avec peine ; sur les yeux se répandait ce triste voile qui ressemble à la première ombre de la mort ; les mains étaient inertes, le corps affaissé. L'œuvre de destruction était accomplie. Le Comtois eut encore la force de nous adresser un regard plein d'une douce résignation, et sur ses lèvres vint se fixer, par un dernier effort, le nom du Percheron.
La victime ne se trompait pas. Son mauvais génie survécut aux événements. Les Percherons compromettent les autres, mais ne se compromettent pas. Celui-ci avait pris ses précautions; il sut échapper aux balles, et mieux encore aux conseils de guerre : c'éiait le comlile de l'art.
XXXVÏIl
La bataille était finie; mais les empreintes en subsistaient partout. On les voyait sur les murs, on les retrouvait dans les esprits. Le voyageur ne mesure la profondeur d'un abîme que lorsqu'il l'a franchi, et son e'pouvante s'en accroît. Nous en étions là. Chacun se demandait avec effroi où va un peuple qui a dans sa vie une page semblable, un égarement pareil. Les plus hardis n'osaient pas se livrer au présent, les plus sages interrogeaient l'avenir. Une terre sujette à de tels ébranlements ne paraissait sûre à personne, et, comme aux peuples qui bâtissent près des volcans^ il n'y avait place désormais chez nous que pour des établissements fugitifs et des construclions fragiles.
Rien de plus sombre que l'aspect de Paris ; tout y respirait la guerre civile dans sa plus redoutable horreur. Des pavés étaient encore menaçants, les visages sombres. On ne pouvait faire un pas sans y rencontrer un témoignage des désordres qui venaient de s'accomplir. Sur le théâtre même des opérations, on ne voyait que ruines. Des murs entiers s'étaient écroulés sous les boulets; d'autres offraient des entailles profondes. Les maisons qui se profilaient dans la direction du tir étaient ravinées, pour ainsi, dire, par les projectiles. D'autres étaient percées à jour comme une dentelle à larges points. Point de devanture qui ne fût déchirée, point de persienne qui ne fût entamée. Des enseignes étaient coupées en deux, d'autres hachées en morceaux. Sous la pression de l'air^ les vîiros avaient volé en éclats et jonchaient le sol de leurs débris. Emprisonnés dans leurs cours, les ruisseaux, les égouts avaient reflué sur la chaussée et y créaient des mares infectes où l'eau se saturait de sang.
Ce n'était pas le seul legs que la révolte nous eût laissé : on retrouvait ailleurs un souvenir de sa présence. Paris était
livré à des consignes militaires, qui lui donnaient la physionomie d'un camp. De rues à rues, de quartiers à quartiers, la circulation était interdite. Chaque habitation était soumise à un blocus, et à peine y laissait-on pénétrer des vivres. Aller voir un ami était une entreprise pleine de périls. A chaque coin de rue étincelaient des baïonnettes, pénétrées outre mesure du sentiment de leur devoir^ et avides de se plonger dans des poitrines humaines. Il faut pardonner ces excès de zèle à des cœurs émus. Ces baïonnettes avaient noblement conquis le droit de se montrer défiantes; elles avaient à venger un sang généreux, et de ce sang il en avait assez coulé. Un luxe de précautions s'explique et se justifie ainsi. D'ailleurs la consigne était là, et l'on sait quel empire elle exerce sur les esprits guerriers.
Cependant Paris ne pouvait, sans dommage, être toujours soumis à im pareil régime. C'est une ville d'affaires et de plaisirs où la prospérité municipale ne se sépare pas d'une entière liberté de mouvements. 11 est dur, pour un hôte de la somptueuse cité, de ne pouvoir aller dîner qu'entre deux factionnaires, de ne prendre l'air qu'au vol du chapon, et de se retirer au couvre-feu. On n'y séjourne pas dans le seul but de poursuivre des études sur l'aspect d'une cour^ ouïes m^surs intimes d'un ménage voisin. Surtout il répugne de circuler à pied et entre des mots d'ordre. Le péril effrayerait moins que la servitude. Ce fut là le plus odie-ux, le plus intolérable aspect de cette guerre civile; d'une grande capitale elle fit une prison. Qu'on juge des émotions qui assaillirent celle population incarcérée, des bruits semés par la peur, des conjectures qui allaient d'un étage à l'autre avec la rapidité de l'éclair, des alarmes des femmes, des préoccupations des hommes, enfin de ce doute, de cette inquiétude de l'avenir qui pesait d'un poids si lourd rur toutes les âmes et sur toutes les consciences?
Même quand ce séquestre eut été levé, les choses ne s'embellirent qu'imparfaitement. Le désordre moral survécut longtemps au désordre matériel. On met les pavés en état plus aisément que les cœurs eYi repos. Les voitures roulèrent en-
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core, mais le peu d'étrangers que Paris renfermait quitta la ville dès que les barrières furent libres, et alla demander à d autres cieux une hospitalité moins agitée. Les familles opulentes regagnèrent à la hâte leurs châteaux, en jetant à ce peuple de démons un adieu mêlé d'anathèmes. Ce peuple y répondit par de sourds frémissements. Il était vaincu, raaiL à Ja façon de ces guerriers qui, même morts, causaient de répouvante à voir. Son attitude exprimait la menace plus que la soumision. Ses dents ne déchiraient plus la cartouche du combat, mais on pouvait lire dans son regard une haine qui suiTivait à la défaite. Cette persistance était visible, surtout dans les quartiers où Taclion avait eu lieu. Là, au sein des rues et sur le seuil des maisons, on ne recueillait que des propos menaçants, on n'apercevait que des visages farouches. La pensée d'une revanche était dans les cœurs et dans les discours.
Mille bruits sinistres et odieux venaient à l'appui de ces suppositions. La guerre ouverte est abandonnée parle peuple, disait-on; mais une jjutre guerre bien plus terrible va y succéder. Cette fois du moins le résultat ne le trompera pas. 11 ne peut vaincre ses ennemis dans l'ensemble: il les prendra en détail, un à un, et leur fera sentir le poids d'une justice secrète. Que les grands coupables tremblent ; le jour de l'expiation est arrivé. On devine le parti que l'on peut tirer d'une donnée semblable dans une ville où toute oreille est ouverte à l'alarme, et à la suite de si lugubres événements. Mille versions circulaient; chacun avait la sienne; de mauvais plaisants y joignaient les leurs. Ainsi on donnait pour certain qu'un massacre à domicile s'exécuterait prochainement, et que trois mille peisoimes tomberaient sous le poignard, le même jour et à la môme heure. D'autres fois on parlait d'énormes dépôts de poudre que la police avait saisis, ou de micuÏT^es infernales préparées dans le plus grand mystère et avec un but d'extermination.
De ces bruits, celui qui trouva le plus facilement crédit, fut le ^ruit d'empoisoiinemcni* isolés. Déjà^ dans le cours do la lutte, il avait rempli t^aris d'épouvante. Des cantiùières,
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disait-on, avaient distribué aux troupes, et fui plus d'un point, un breuvage mortel. Des soldats étaient morts après y avoir goûte. La même alarme se reproduisit après le combat. On parla de victimes, on cita des faits, les uns à titre de vengeances de corps, les autres comme vengeances isolées. On ajoutait que le poisoji distribué ainsi était d'une énergie redoutable. Les malheureux qui en étaient atteints tombaient foudroyés. Ces anecdotes faisaient leur chemin dans le public, grâce à leur caractère sombre et m.ystérieux. Volontiers on va vers le roman et vers les récits où Témotionse mêle. Peutêtre y eut-il quelque acte de ce genre, un cas particulier; mais il est à croire que cet empoisonnement systématique dont on s'entretint durant quelques jours était le rêve d'im semeur de désordres ou d'une imagination malade.
Dès que la circulation fut affranchie de toute entrave, Maivina éprouva le besoin d'aller voir par ses yeux ce qui se passait au dehors. Notre ambulance n'avait duré que trois jours: c^est tout ce que l'institution comportait.il s'agissait des premiers soins à donner; un service en plein vent ne pouvait se prolonger au delà. Les blessés avaient été transportés, les uns dans leur domicile, les autres dans les hôpitaux. Nous avions fait au Comtois les honneurs d'une inhumation décente. Libres de tout devoir, il nous était loisible de donner cours à notre curiosité. Sept Joih's de sérjuestre nous avaient mis en goût; il tardait à Maivina de prendre son essor et de briser les carreaux de sa cage.
— Je veux voir s'ils ne m'ont pas changé mon Paris, disaitelle en riant ; ils en sont bien capable?, les intrigants.
Nous sortîmes; la ligne des rues et des boulevards était encore occupée militairement. Paris formait un camp immense, et déjà sur divers points des tentes élégantes s'élevaient. Les chevaux étaient au piquet, les corps qui déiilaient dans les rues se gardaient comme en pays ennemi. La cavalerie avait des vedettes en avant, sabre au poing ou carabine à la hanche. Plus loin, les soldats séchaient leurs baudriers au soleil, ou fourbissaient leurs cuirasses. Le soi était jonché de litière, et dans un retour des maisons on apercevait çà et là une cm-
tinû improvisée. Ce spectacle m'attristait; j'y voyais le règne de la force. Je le subissais comme une nécessité, je ne Tacceptais pas comme un bienfait. Malvina, au contraire, comprimait mal ses ravissements. Elle apostropiiait tout, fantassins et cavaliers, avait un mot piquant pour chacun, et leur distribuait des encouragements sur le front de bataille :
— A la bonne heure, disait-elle, ça prend tournure maintenant. Vive Tarmée ! Qu'ils y viennent ceux de la République en guenilles ; ils trouveront à qui parler. Jérôme, regardem.oi ces cuirassiers ! Le beau corps, mon Dieu, le beau corps! Des hommes moulés! une tenue super.be! Vive l'armée! Je ne sors pas de là.
L'enthousiasme de ma femme avait un caractère expansif qui pouvait être mal interprété. Je pressai le pas et l'arrachai au spectacle de la grosse cavalerie. Une diversion survint fort à propos. De l'un des quais débouchait un bataillon de garde nationale, accouru d'un département voisin. Il se composait d'honnètts campagnards dont les ^isages, hâlés par le soleil, exprimaient la résolution. Au ptemier bruit, ce coi'ps de volontaires s'était formé. Le hameau avait versé ses hommes dans le village, le village dans le bourg, le bourg dans le chef-lieu de canton, de manière à réunir, de proche en proche, un contingent respectable. Dans un rayon de cinquante lieues, il en fut ainsi. Les villes et les campagnes envoyèrent leur élite militaire an secours de l'ordre menacé. il en est qui franchirent une distance de cent cinquante lieues. En six jours, on eut aux barrières une armée de soixante mille hommes. Mouvement admirable et fécond ! Pour la première fois la province se prononçait : elle déclarait à Paris, la main s-ur son épée, que désormais il ne ferait plus de révolution sans comr'-îr avec elle.
Le bataillon rural qui défilait devant nous n'était point irréprochable sous le rapport de la tenue; on aurait pu lui demander plus de cohérence et plus d'uniformité. La coiffure y variait à l'inlîni, depuis le casque du pompier avec une blouse pour assortiment^ jusui'à ces shakos évasés entrorabîon, qui se rattachent aux époques ie? plu? orageuses de
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renipire. L'armement iietait pas moins int'gal. Le fusil d'ordonnance figmait dans les rangs auprès de la carabine du Tyrol ; une espingole même s'y était glissée. Tous les calibres et tous les pays. Quant au costume, on devine ce qu'il était : la blouse dominait; pour le campagnard ^ c'est le vêtement d'honneur: les sabots n'étaient pas rares, la circonstance les ennoblissait. L'ordre en sabots venait défendre Paris contre la rébellion en souliers. L'histoire doit une page à ce dévouement et à ce contraste. Ces braves gens apportaient d'ailleurs à la cause du pays un zèle sans limite et sans frein. Personne n'était plus prompt à venir aux coups de fusil, et, dans l'émotion d'un début, parfois ils s'en administraient entre eux. Mais ces oublis accusaient leur instruction militaire et point leurs cœurs. Qui n'a pas ses ombres ici-bas, et quelle institution peut se dire parfaite!
Ce défilé me fit du bien ; la vue de ces bons campagnards soulageait l'imagination. On oubliait leurs pantalons retroussés jusqu'aux mollets et leur accoutrement bizarre; on ferniait les yeux sur la manière dont ils emboîtaient le pas et sur la gravité avec laquelle ils portaient leurs têtes. Lcui-s mains brunes et calleuses réparaient cela. Après avoir ouvert le sillon nourricier, ces mains venaient raffermir la société éjpranlée. Mains loyales, soyez bénies! Pour sauver Paris d'odieuses fureurs, ces hommes avaient tout quitte ; leurs trèfles, leurs luzernes, leurs regains; ils avaient délaissé des travaux urgents, au risque de les voir souffrir de leur absence. De la part de villageois, c'était le plus rare djs sacrifices, celui de leur intérêt.
Ma femme ne le prenait pas avec autant de. chaleur quu moi ; elle accordait trop aux apparences. Elle ne pouvait pardonner à cette milice élevée au sein des champs le désordre évident de sa tenue. Llle ne jugeait pas l'esprit, elle ne voyait que les dehors. Selon son habitude, elle faisait ses réflexions à haute voix, et ses réflexions éiaient de nature à jeter pailili eus volontaires qutfiques impressions de découiagcmeat. Eu vain essayais-je de la retenir; elle m'échappait.
— Braves gen^i excellentes gens 1 s'écriait-elle. Je n'en
disconviens en aucune façon ! Tous visages iionnêtes! Tous bons citoyens! Mais tu as beau dire, Jérôme, je préfère les cuirassiers.
Je comprenais Malvina; elle aimait ce qui porte en soi le caractère de l'harmonie et de la force. A ce titre, les troupes régulières TaUiraient. Elle ne pouvait se lasser de cet imposant spectaclCc Dès lors le repos de ses nuits fut assuré. Tant qu'elle n'avait eu pour garantie que les harangues au gouvernement provisoire, sa confiance avait été médiocre et son sommeil entrecoupé. Mais le jour où elle vit Paris inondé d'uniformes, et des bivouacs s'établir de tous côtés, elle se mit à réparer le temps perdu et à prendre sa revanche d'une suite d'insomnies. Un bataillon rural ne lui eût point produit le même effet. Elle ne comptait pas, à un degré égal, sur la solidité de cette troupe. En cela, peut-être obéissait-elle à une illusion du coup d'œil. Entre les légions champêtres et les bandes d'insurgés, la difïérence n'était pas assez sensible pour qu'au premier aspect on ne pût s'y tromper. Ce rapprochement la poursuivait et l'entraînait, à son insu, jusqu'à une injustice.
Cette excursion eut donc ce bon résultat de rendre à ma femme un peu de sécurité. De retour au logis, elle enleva ses armes de guerre de dessus le fourneau où elles reposaient. Les mesures de défense furent dcliissées, les précautions frappées de désuétude. La marmite de siège passa au grenier. Cen'est pis qu'il n'y eût encore, çàet là, des alertes, des bruits inquiétants. La menace d'une émeute nouvelle planait toujours sur Paris. Vingt programmes circulaient. Tantôt des milliers de femmes devaient se porter vers TAs^^emblée, les cheveux épars, les vêtements en désordre, lui demander la liberté des prisonniers, et, en cas de refus, la vouer aux furies. Tantôt il s'agissait d'une déinonstration générale, à laquelle tous les grands foyers d'industrie devaient prendre part, de manière à mettre le gouvernement en échec sur divers points et à diviser l'action des troupes. Puis on parlait de complots dans le sein même de la force armée. Un jour 0 étaient des rivalités ds corps, un autre des mécontente-
nients au sujet des vivres. Malvioa écoutait ces re'cil? sans en éprouver le moindre trouble, sans en concevoir la nîoindrc appréhension. Depuis cinq riïois, des rumeurs de ce genre pesaient sur Paris; elles flottaient dans l'air pour ainsi dire. Le mal était endémique, il fallait s'y accoutumer. C'est ce qu'avait fait Slalvina : elle avait mis son âme au-dessus de ces fâcheuses impressions.
11 faut lui rendre celte justice, d'ailleurs; son esprit était de ceux qui ne demandent qu'un point d'appui. Elle était prête à se rallier, et sans hésiter elle eût fait la moitié du chemin. L'opposition n'était ni dans ses principes ni dans ses goûts. Elle abandonnait cette politique aux impuissants et aux envieux. Encore moins avait-elle des préjugés au sujet d'un contact avec le pouvoir. Non, elle n'y apportait ni éloignement ni répugnance ; sans trop de peine, elle eût signé un pacte public et plongé ses lèvres dans la coupe empoisonnée des faveurs. Cependant elle y mettait de la dignité et entendait faire décemment les choses. Son premier gage fut de s'abstenir. Désormais elle se modéra sur le chapitre. du blâme, et au besoin ne refusa pas un encouragement. De sa part, c'était beaucoup. Elle apportait au gouvernement nouveau cet avantage et celte force.
Ce gouvernement avait, comme un autre, ses travers et ses erreurs. La perfection n'est pas de ce monde.
Le principal reproche que lui fit ma femme, c'était de ne pas user sufGsamraent de sa puissance. Elle eût désiré une salisfaction plus complète pour tant de griefs accumulés. Telles quelles, elle acceptait néanmoins, à titre d'à-compte, les petites réparations dont elle était témoin. Ainsi le désarmement des rebelles lui parut une mesure digne d'encouragement. SeiJement, on n'y procédait pas, à son gré, d'une manière assez rigoureuse. A l'en croire, il eût fallu faire main basse sur toutes les armes tranchantes et enlever jusqu'aux couteaux.. La tranquillité publique était à ce prix. Quand elle sut que dos arrestations s'opéraient dans les quartiers populeux, elle ne se refusa pas ù déclarer que l'autorité marchait dans une bonne voie. Par exemple, elle n'admettait pas que
hi mesure dût rester incomplète, et invoquait contre les coupables un luxe inouï de châtiments. Surtout elle réclamait une justice expcdilivc. Les conseils de guerre lui paraissaient trop lenls et trop doux; elle leur reprochait de s'assujettir à des formaiite's puériles et de ne pas enrichir immédiatement les antipodes de criminels destinés à en faire l'ornement.
On le voit.Malvina se prononçait pour les moyens décisifs. A ce titre, Tétat àe siège avait son assentiment. Personne n'en comprenait mieux les douceurs, n'en demandait avec plus d'instance le maintien. Elle ne consentait pas à y voir un expédient passager ; c'était assigner une part trop petite à un régime doué de tant de vertu. Voloniiei's elle en eût fait une institution permanente. Pourquoi pas, et où trouver un meilleur instrument ? A l'emploi, on avait pu en juger. Si le pavé retrouvait son niveau, n'est-ce pas à l'état de siège qu'on en était redevable? Cette population d'ouvriers, dévorée de sa fièvre de comhat, Tétat de siège avait seul la puissance de la contenir; seul il désarmait les haines et préservait Paris de terribles représailles. Dès lors il n'y avait plus à choisir. Tant d'avantages d'une part, et de l'autre, quoi? un simple préjugé. Puisque le gouvernement avait le bon esprit de s'en affranchir, évidemment Malvina no pouvait se montrer plus scrupuleuse.
Il lui fut doux de voir que d'autres préjugés succombaient dans la même épreuve et par la même occasion. Ainsi, une révolution venait d'être accomplie au nom d'un droit contesté, celui de se réunir. Pour venger ce droit, on avait chassé un souverain et brisé un trône. A la bonne heure; dès le lendemain du triomphe, le droit de se réunir dégénérait en appel à l'insurrection. Les clubs s'en faisaient une arme, et la garde en main ils en dirigeaient la pointe vers le cœur de la société. Quel parti prendre? Ketirer le droit, c'est désavouer la révolution ; le maintenir, c'est livrer le pays à d'éternels désordres. L'alternative offrait plus d'embarras; il n'y avait de salut public qu'au prix d'un désaveu. Le gouvernement était placé entre un démenti et une trahison. Il faut lui rendre cette justice, qu'il n'hésita pas. Il traita les
clubs militairement^ et les fit fermer im à un. S'exécuter ainsi, c'était brûler ses vaisseaux et prendre ma femme par son côté faible.
— A la bonne heure! s'écria-t-elle, ils commencent à gj former.
Ce gouvernement était destiné à triompher d'un second préjugé, plus invétéré encore; je veux parier des franchises de la presse. Jusqu'alors, la presse avait joué le rôle d'une couronne de fer; y toucher portait malheur. Un trône de quatorze siècles y avait péri. De pareilles leçons ne s'eflacent pas ; elles laissent une date dans les âges. Aussi la presse semblait-elle désormais placée à l'abri et au-dessus de toutes les atteintes. Elle en abusa, comme on l'a vu. Des journaux à un sou envahirent le pavé avec des titres odieux et des doctrines plus odieuses encore. Ils sonnèrent le clairon et prêchèrent la croisade de carrefour en carrefour. Que faire ? Comment y obvier? Sévir, c'était se démentir encore, c'était condamner deux révolutions à la fois. Le pas était difficile, et néanmoins ce gouverment le franchit. Il traita la presse aussi militairement que les clubs. Il supprima, confisqua, incarcéra, avec l'aisance et la grâce d'un vizir. Plus que jamais Malvina se sentait gagnée.
— De mieux en mieux, dit-elle. Un préjugé de moins î un gage de plus ! Ils se forment décidément.
Ce qui lui plaisait en cela, ce n'était pas de voir les gens déserter leurs propres principes et entrer d'une manière aus-i délibérée dans la carrière des contradictions. Ce spectacle offrait peu d'intérêt. Encore moins prenait-elle goût aux ruines qui en étaient la suite, à ces déplacements de clientèle où la médisance apercevait un calcul. Ma femme ne descendait pas dans ces détails. Ce qu'elle y voyait, c'était l'emploi de la force, le poids d'une main de fer. Or, ce procédé était le sien, elle n'en admettait pas d'autre. C'est là-dessus qu'elle mesurait la bonté des gouvernements. Plus ils s'appuyaient sur les cuirasses, plus elle faisait fond sur eux. Celui-ci entrait dans sa voie, il était î. n de l'encourager. Elle n'y manqua pas; et lorsque la plaine de Saint-Muur se couvrit de
tentes, elle ne put se défendre d'un témoignage d'adn»iration.
— Enfin, s'écria-t-elle, voilà des hunimes! Et anssi comme tout fléchit ! Pas un qui bouge maintenant. Je te le disais^ Jérôme : le Français a besoin d'être mené.