LIVRE III, CHAPITRE I
Ce qui rend cet acte de violence particulièrement odieux, ce n'est pas seulement la violation de la loi, l'histoire est pleine de pareils actes, et Ton avait déjà répété bien souvent, pour les justifier, le vieil adage latin : Salus populi suprema lex esto; mais c'est que le parti qui avait supprimé la souveraineté des six fèves et inscrit dans la loi le droit d'appel ait été le premiei: à en refuser le bénéfice à ses ennemis vaincus. Une si grande iniquité le souilla d'une tache dont il ne put jamais se laver, et si les haines qu'il soulevait pouvaient jusque-là être apaisées , il les rendit implacables.
Savonarole devait être atteint de la réprobation qui venait frapper ses amis , alors même qu'il serait resté neutre dans toute cette affaire. Au surplus , sa neutralité eût été presque un crime. Promoteur de la loi d'appel , il se devait à luimême d'en demander hautement l'exécution ; prêtre catholique, il devait user de son influence pour sauver la vie à des malheureux. Mais tout porte à croire qu'il ne put s'effacer complètement. Guicciardin et Nerli l'accusent vaguement d'avoir poussé à la rigueur. Sans doute il n'alla pas jusquelà; mais il ne voulut pas risquer sa popularité pour des hommes qu'il jugeait coupables, et, ne craignant pas moins que François Valori les suites de la clémence, il ne fut pas fâché probablement de laisser les fureurs populaires suivre leur cours. Il avait trop souvent recommandé de punir ceux qui tâchaient de renverser l'État populaire pour faire un pas en leur faveur. Il souhaitait même qu'ils n'échappassent pas à un châtiment mérité; mais ses amis entraient dans ses vues avec tant d'ardeur, qu'il n'avait qu'à laisser faire. On ne peut admettre que, dans une conjoncture si grave, les Piagnoui, qui tenaient le pouvoir^ n'aient pas pris son avis, et lui-même, dans le procès, déclare qu'on lui demanda si ce ne serait pas une inspiration du ciel de jeter Bernard del
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Nero par les fenêtres; à quoi il aurait répondu que le gouvernement devait savoir ce qu'il avait à faire, mais qu'il se contenterait, quant à lui, d*exiier ce vieillard.
Il semble, d'après ces paroles, que Fra Girolamo aurait voulu éviter le procès sans laisser les coupables impunis, c'est-à-dire en les condamnant à Texil par mesure administrative, ou en les faisant évader; mais il s'était inutilement prononcé pour cet expédient , et avait cru dès lors devoir préférer le salut de la république à celui de cinq criminels. 11 espéra peut-être qu'ainsi leur sang ne retomberait pas sur sa tète ; mais il avait compté sans la logique des partis , qui le rendit solidaire de l'acte illégal et cruel de ses adhérents.
La sympathie que le pape éprouvait pour la cause de Pierre de Médicis, sinon pour sa personne, dut lui faire éprouver un vif ressentiment à la nouvelle de cette quintuple exécution. Les Bigi et les Arrabbiati avaient attribué en grande partie ce résultat à la volonté de Savonarole; Alexandre VI , qui ne pouvait voir que par leurs yeux , sentit les bonnes dispositions dont il venait de faire preuve se refroidir subitement. Ceux qui l'entouraient, habiles à profiter de ce brusque retour, ne manquèrent pas de lui faire observer que, malgré l'excommunication, frère Jérôme n'avait pas cessé d'attirer ses fidèles à Saint-Marc et d'y faire célébrer tous les exercices du culte, notamment le 15 août, jour de l'Assomption, et de leur donner le pain de la parole sacrée dans des entretiens particuliers.
Enfin le pape , n'y pouvant plus tenir, frappa un nouveau Coup. Le 16 octobre , il adresse un bref au prieur et aux religieux de Saint-Marc : il y reproche à Savonarole , qu'il appelle à son ordinaire Hieronymum quetndam Savonarolam, la nouveauté de ses doctrines , la prétention qu'il affiche d'être l'envoyé de Dieu et de parler en son nom , ce qu'il