LIVRE m, CHAPITRE II. 2i
(|ue la preuve négative qu'on venait de leur donner ne prouvait rien. Mais ils étaient en minorité ce jour-fà; ils furent obligés de se disperser ou de se taire , et la procession sortit en grande pompe.
Après avoir traversé la ville et deux fois TArno, au pont de la Trinité et au pont Vieux , non sans avoir essuyé les insultes de quelques jeunes effrontés, le pieux cortège déboucha sur la place de la seigneurie. Il y trouva un bûcher où l'on avait entassé, comme Tannée précédente, le fruit des perquisitions faites par les enfants dans les maisons et les palais, et le nombre des trésors qui étaient ainsi destinés à périr est incalculable. Burlamacchi et Razzi nous parlent, sans aucune expression de regret, de portraits peints ou sculptés qui avaient une grande importance historique : ceux de Lucrèce, de Faustine, de Cléopâtre, par exemple, chez les anciens; et, chez les modernes, de la belle Bencina, de Lena Morella, de la belle Bina, de Maria de' Lenzi. Parmi une foule de manuscrits , on y vit aussi un Pétrarque enrichi d'or et de miniatures qui était estimé cinquante écus, valeur considérable pour ce temps-là, et les plus précieux exemplaires de Boccace, dont les pareils ont dépassé de nos jours le prix fabuleux de cinquante mille francs.
La seigneurie se mit au balcon , des gardes furent placés autour du bûcher pour qu'on ne dérobAt rien ; on y mit le feu au chant des laudes, des hymnes et du TeDeum, au bruit des cloches qui sonnaient à pleines volées, des trompettes et autres instruments de musique qui remplissaient la place de leurs bruyantes fanfares. La procession reprit ensuite le chemin de Saint-Marc, après avoir remis en passant aux buonuomini de Saint-Martin le produit d'une quête faite parmi les fidèles.
Arrivés devant le couvei^, les Piagnoni plantèrent la
eroix au milieu de la place, et tout autour les enseigues des quartiers; puis ils formèrent trois rondes concentriques : la première se composa de tous les religieux et novices de Saint-Marc, accompagnés chacun d*un enfant vêtu de manière à représenter un ange; la seconde de jeunes clercs et de jeunes laïques; la troisième de vieillards et de prêtres, lesquels, mettant de côté toute humaine sagesse, et le front couronné de guirlandes d*olivier, se joignirent chacun à un citoyen dans la force de Tâge. Là, ils chantèrent des laudes et quelques-unes des étranges compositions de Jérôme Benivieni*
Savonarole ne se mêla point à ces saintes bacchanales, malgré l'engagement qu*il avait pris en 1496. Caché dans quelque obscur reeoin, il contemplait ce spectacle avec la plus grande joie , et le lendemain il en fit compliment, du haut de la chaire, à ses auditeurs, qui ne songèrent même pas à se demander pourquoi il n'avait pas participé à leurs pieuses folies, puisqu'il y donnait une si éclatante%pprobation.