LIVRE III, CHAPITRE III
de rien moins à Rome que d'ordonner la ruine des Florentins, et d*y Intéresser, par des promesses et des menaces, toute la chrétienté. Cependant l'intervention de quelquesuns d'entre eux, établis à Rome, décida le pape à parler encore une fois avant d'agir. En conséquence, il écrivit aux chanoines de Sainte-Marie-de-Ia-FIeur pour leur interdire non-seulement d'assister aux sermons de Savonarole, mais même de célébrer les offices divins, tant que la présence de l'excommunié souillerait leur église. Au gouvernement, il envoya un bref où il réclamait, sous peine d'interdit, qu'on s'emparât de la personne de Fra Hieronimo, et qu'on l'envoyât à Rome sous bonne garde,
La seigneurie, qui lui était dévouée, méprisa ces menaces; mais elle était à sa dernière heure, et celle qui allait entrer en charge passait pour être hostile au dominicain. Machiavel constate que tel était le bruit publie, et Nerli, plus affirmatlf , nous apprend que sur les neuf personnes dont se composait le gouvernement, la majorité légale des six voix ou des six fèves était acquise aux Arrabbiati. Le nom de Pierre Popoleschi, qui se trouvait alors gonfalonier de Justice et qui passait pour l'un des plus furieux adversaires de Savonarole, fut sans doute ce qui donna une couleur si tranchée à la seigneurie. Si l'on tient pour exacte l'assertion de Nerli, il faut croire que, comme cela est arrivé avant et après eux à tant d'autres, ^eux des nouveaux prieurs qui passaient pour les plus décidés Arrabbiati, lorsqu'ils eurent mis la main aux affaires publiques, modifièrent leurs opinions, ou au moins mirent un frein à leur passion , car ils ne confirmèrent point par leurs actes ce qu'on disait d'eux. Ils comprirent sans doute que le renversement de l'État populaire, c'était le terrible inconnu des révolutions, et que l'État populaire à Florence c'était Savonarole, Devenus
tZt VIB DE SAVONAROLE.
sages parce qu'ils encouraient une responsabilité grave ^ ils soutinreut celui qui donnait à son gré la paix ou la guerre, jusqu'à ce que les événements leur forcèrent la main.
Fra Girolamo dut être informé de bonne beure de ces dispositions inattendues , car le jour même où la seigneurie nouvelle s'installait au palais, il prêchait encore à la cathédrale, et Ton aurait peine, à s'expliquer la témérité de son langage au sujet des brefs venus de Rome, si l'on n'admettait qu'il pouvait compter sur la protection, ou au moins sur la tolérance du gouvernement :
a II est venu des brefs de Rome, n'est-ce pas? On m'y » api^éWe Jilius perditionis , fils de perdition. Voici ce gu'il » faut écrire : Celui que vous appelez ainsi n'a ni mignons, » ni concubines, mais il s'attache à prêcher la foi de Christ. » Ses filles et ses fils spirituels, tous ceux qui écoutent l'ex- » position de sa doctrine, ne passent point leur temps à » commettre des infamies : ils se confessent, ils commu- » nient, ils vivent honnêtement. Ce frère s'attache à exalter » l'Eglise de Christ, et vous h la détruire. J'apprends en- D core que vous avez reçu des lettres d'État. C'est trop de » bonté et de déférence de votre part que d'y faire réponse. » Laissez-moi ce sofn : ma parole retentira à leurs oreilles » de manière qu'ils m'entendront. Le temps approche d'oujo vrir la cassette; nous donneronsun tour de clef, et il sor- » tira tant d'infection, tant d'ordure de la cité de Rome, » que l'odeur s'en répandra par toute la chrétienté, et que » chacun en sera empuanti *. d
Il est vrai que le lendemain, 2 mars, Savonarole se voyait contraint de quitter le Dôme, et de renfermer ses prédications dans l'enceinte de Saint-Marc; mais le gouver-
1. La cassette et la clef sont une figure très-souvent employée par Savonarole • pour indiquer le secret de la corruption de Rome , qu'il menace de révéler.