LIVRE lïl, CHAPITRE IV
Tout sollicitait donc Savonarole de ne pas laisser à un autre la défense de sa cause. Il lui fallut répondre aux pro-. vocations incessantes de Fra Francesco; mais il ne le fit qu'avec une invincible répugnance, et posa des conditions qui rendaient son acceptation illusoire. Il déclara qu'il était prêt à entrer dans le feu, pourvu que tous les ambassadeurs de tous les princes chrétiens fussent présents , y compris le légat du pape, et qu'on Tautorisàt, s'il sortait intact du bûcher^ à commencer immédiatement la réforme de l'Eglise. Ces conditions étaient visiblement une fin de non-recevoir : il était certain qu'on trouverait plus d'un ambassadeur disposé à prendre parti pour le saint-siége ; au pis-aller, eussentils su se mettre d'accord, comme ils ne pouvaient s'engager sans un ordre formel de leurs maîtres, on gagnait du temps, et c'était tout dans une telle affaire.
Il fallut donc, à la grande indignation des mineurs et des Arrabbiati , renoncer à voir Savonarole soutenir en personne ce qu'il avait avancé avec tant d'audace; mais comme le peuple , séduit par Tespérance d'un spectacle si curieux , demandait à grands cris le miracle, la seigneurie dut intervenir et exiger qu'on fit un autre arrangement. Un magistrat, Jean Ganacci^ croyant sans doute que c'était la peur du feu et de la mort qui causait tant d'hésitation, proposa, dans sa simplicité, de remplacer le bûcher par une cuve d'eau tiède, d'y plonger les deux champions, et de décider que celui qui en sortirait sans être mouillé serait déclaré vainqueur. Mais Savonarole voyait dans cette épreuve autre chose que la mort d'un homme; il se voyait ruiné dans son crédit, peut-être massacré avec tous ses religieux et ses principaux partisans; il craignait surtout de compromettre le succès d'une réforme qui était en si bonne voie. Ses prévisions étaient justes, mais trop tardives. Il aurait dû faire
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ces réflexions lorsqu'il proposait si inconsidérément de passer lui-même dans 1q feu.
On convint, comme accord définitif, que Fra Francesco ne monterait sur le bûcher que dans le cas où le P. Savonarôle se déciderait à y monter avec lui ; Buonvicini et un convers des mineurs, Fra Gîuliano Rondinelli, étaient chargés, en cas d'empêchement , de faire l'épreuve à leur place, ou, s'ils la faisaient eux-mêmes, de les accompagner au milieu des flammes. Dans cette convention , écrite et signée sous les yeux de la seigneurie par trois des champions, on ne trouve point l'engagement de Jérôme, tant il était éloi« gné de vouloir se compromettre personnellement. Le P. Buonvicini s'obligeait à soutenir, en s'exposant au feu , les propositions suivantes , qui résumaient la doctrine de son maître :
V L'Église de Dieu a besoin -d'être renouvelée;
2° Elle sera flagellée;
3° Elle sera renouvelée ;
4° Après les fléaux, Florence, comme l'Église, sera renouvelée et prospérera ;
5*» Les infidèles se convertiront à la religion du Christ;
6'* Ces choses auront lieu de notre temps ;
?• L'excommunication portée récemment contre notre R. P. Fra Hieronimo est nulle ;
S*" Ceux qui n'en tiennent aucun compte ne pèchent pas.
Malgré ses répugnances, Savonarole dut céder. Ses adversaires voulaient l'épreuve pour le couvrir de confusion ; les indifférents la voulaient par curiosité; les amis, par conviction du succès. De toutes parts, des prêtres, des laïques venaient se faire inscrire à Saint-Marc pour entrer dans le feu , si le parti contraire trouvait des champions à leur opposer. La ville était en émoi : la seigneurie dut mettre fin à