LIVRE III, CHAPITRE IV
obstination. Les franciscains s'entêtèrent à ne pas vouloir que Buonvicini entrât dans le feu avec le saint-sacrement. Ce fut une grande maladresse de leur part, s'ils se proposaient d'aller Jusqu'au bout; car, selon toute apparence, l'hostie devait brûler et le scandale retomber sur l'auteur du sacrilège. Les dominicains voulurent absolument munir leur champion de ce préservatif, comme s'ils ne se croyaient plus certains, à l'heure décisive, de cet appui céleste dont ils s'étaient vantés si souvent.
Lorsque la seigneurie eut envoyé aux religieux l'ordre de se retirer, les franciscains partirent sans bruit, comme ils étaient venus, et se contentèrent de chanter un Te Deum à Sainte-Croix : ils s'attribuaient sans doute l'honneur de la journée. Savonarole, qui voyait les Compagnacci armés en plus grand nombre que ses défenseurs, et qui ne se faisait pas illusion sur lés dispositions de la foule, fit demander une garde aux seigneurs pour le préserver de toute attaque pendant le trajet. On lui envoya d'abord deux massiers; mais, comme il jugea cette protection insuffisante, on lui donna le capitaine de la place avec ses soldats. Il s'achemina ainsi , au centre de cette troupe, ayant à ses côtés les capitaines Giovacchino et Salviati. La foule le poursuivit de loin de ses imprécations et de ses menaces. « Le saint-sacrement le 2) préserva seul, » dit Nardi, « des coups qu'on lui voulait » porter. » Arrivé au couvent, il monta en chaire et fit une exposition ^rfffe, s'il faut en croire Burlamacchi, des événements de la journée ; il donna de bons conseils à ses auditeurs, et après avoir chanté avec eux quelques laudes, il les congédia.
Il est impossible de voir dans la conduite de la seigneurie la moindre malveillance: Au lieu de trancher, comme elle en avait le droit, les difficultés qui s'étaient élevées, elle
préfère observer une neutralité complète, et, lorsque Savonarole lui demande assistance, elle lui donne toute la force armée dont elle pouvait disposer. Pourtant c'était lui, dans l'opinion du gouvernement, qui était cause du désappointement populaire. Quoique les prieurs se fussent abstenus de manifester leur pensée, ils ne crurent pas devoir la cacber à leurs ambassadeurs, et ils les informèrent que Savonarok avait refusé d'entrer dans le feu. Us n'en eurent que plus de mérite, puisque telle était leur opinion, d'avoir su garder la neutralité.
Le peuple usa de moins de réserve. Il partageait la manière de voir de la seigneurie, et beaucoup de croyants perdirent leurs illusions. On ne comprenait pas que Savonarole eût refusé de faire lui-même l'épreuve; on comprenait encore moins son inwstance pour le saint-sacrement. Sûr, comme il disait l'être, que sa doctrine était vraie, il aurait dû se soumettre à toutes les exigences de ses adversaires. Geux-d eussent-ils reculé au dernier moment, qui empêchait, disaiton, Savonarole défaire l'épreuve à lui seul, et de fermer ainsi la bouche à ses détracteurs? Il n'était pas besoin, à tout prendre, que Rondinelli, un pauvre convers^ périt dans les flammes, pour que Fra Girolamo prouvât par un miracle la bonté de sa cause.
Sans doute les franciscains eurent aussi leur part de ridieule; mais la passion de la foule les dégagea de toute responsabilité. Savonarole portait la peine de sa renommée et de la foi aveugle que tant d'hommes avaient eue en lui. H ne fut pas pour cela une victime : le résultat fut tel qu'on devait l'attendre j et il eut lui-même le mérite de le presâentir. Que l'épreuve eût lieu , les deux champions étaient brûlés^ selon toute apparence, ce qui ne prouvait rien contre les mineurs^ mais beaucoup contre les dominicains. Qu^elie